‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 139 sur 175 · TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X

tient; enfin, jusqu'aux hasards qu'on y affronte , en compagnie d'hommes jeunes, vifs et alertes, toujours prêts à se porter, par plaisir autant que par devoir, à mille actions diverses; tout contribue à faire de ce métier l'objet des prédilections de certaines âmes d'élite, qui ne comptent de jours bien et dûment remplis dans leur existence ^ que ceux qu'elles peuvent exposer au profit de Tordre ou de la gloire de leur patrie. Ce n'est pas que la bravoure, cette vertu par excellence , ne soit, parmi la soldatesque , une chose d'assez facile rencontre, au milieu de l'entraînement des combats , et que la lâcheté n'y devienne, au contraire, un vice rare et pour ainsi dire exceptionnel. Au surplus, loin que personne ait lieu de s'en étonner, on concevrait malaisément qu'il ne dût pas en être de la sorte : que d'autres , en effet , vous surpassent en science , en grâce , en force , en fortune , ce serait sans contredit raison à vous que d'en accuser ou la nature, ouïe destin, ou toute autre cause tierce; mais, de leur céder en valeur, vous n'auriez à vous en prendre qu'à vous-même, lorsque l'exemple est là partout à vos côtés pour soutenir votre courage. La mort, d'ailleurs, combien n'est-elle pas plus pénible et plus abjecte en un lit que sur un champ de bataille? Et qui serait fait à supporter sans étonnement les fièvres, les maladies, et toutes les épreuves de la vie commune , qu'aurait-il à envier au plus hardi, pour se montrer un vaillant homme de guerre ?

S'il est vrai de dire que la raison nous défend , dans la vie commune , de tirer parti de la sottise des autres, il ne s'ensuit pas qu'elle ne nous permette, en temps de guerre, de nous prévaloir de Fimprévoyance de nos ennemis, tout aussi-bien qu'elle nous autorise à faire notre profit de leur lâcheté.

11 est dangereux de pousser un ennemi qu'on vient de mettre en déroute ; il est dangereux de Fassaillir durant sa fuite, et de ne lui laisser de chance de salut que dans la voie des armes. Le désespoir est un puissant maître en fait d'héroïsme; et Ton a vu plus du ne fois Facharnement des vainqueurs à poursuivre les vaincus, changer tout à coup la face d'une action, et transformer une victoire sûrement acquise en une défaite justement méritée.

L'honneur d'un homme de guerre consiste moins à bien battre qu'à bien combattre.

C'est ternir Téclat de la plus belle victoire, que d'exiger de ceux qu'on tient à sa merci, rien de plus que Faveu de leur défaile.

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