‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 140 sur 175 · DE LA FORTUNE · texte numérisé non relu

DE LA FORTUNE

Il n'y a personne qui soit en droit de se donner pour homme de bien, s'il n'a la certitude que sa conscience ne doive non plus varier dans la bonne que dans la mauvaise fortune.

Il n'y a pas moins de déraison à repousser avec dédain qu'à rechercher avec empressement les biens quelconques de la vie ; et le vrai sage est celui qui , par Teffet d'une vertu souple et sociable autant que mâle et énergique, toujours prêt à se placer au niveaii quel qu'il soit de sa fortune , ne se fait pas plus de scrupule de jouir sans faste et sans orgueil des avantages de la prospérité, que de mérite de soutenir sans trouble et sans regret le poids et les rigueurs de Tadversité.

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Nous devons être toujours prêts à faire tête à la fortune; car, nous ne saurions avoir, pour peu que , se tournant contre nous , elle s'avise de nous courre sus, ni assez de prudence pour prévoir ses mauvais desseins, ni assez de promptitude pour éviter ses soudaines atteintes.

C'est une chose vaine et frivole que la prudence humaine; car, pour n'être point sujets à nous mécompter dans nos opinions ni dans nos entreprises, il nous faudrait avoir la clef des événements à venir, et il nous arrive, au contraire, de vérifier tous les jours, à nos dépens , que les derniers mots n'en appartiennent qu'à la fortune. Or, laissant de côté le pouvoir qu'elle exerce , soit en bien ou en mal , sur toutes les circonstances de la vie commune, et sans considérer la part plus ou moins grande qu'on doit lui attribuer dans le succès de certaines sciences conjecturales, au premier rang desquelles on peut placer la médecine , d'où viennent, à n'envisager que les résultats parfois merveilleux de certaines autres sciences, telles que la poésie, la peinture, l'éloquence et la stratégie^ dont la pratique repose sur des principes généralement consacrés ; d'où viennent ces saillies soudaines , ces mouvements extraordinaires , ces agitations surnaturelles, qui, s'emparant comme à Timproviste de Tes-

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