PMMTÈRE PARTIE, CHAPITRE XII
encore nos vies , pour rutilité de nos amis , le plus grand des sacrifices dont nous soyons capables , c'est, sans contredit, l'abandon qu'il pourrait nous arriver de faire à autrui de notre gloire, dans Tunique but de servir sa propre réputation.
Il faut distinguer, en fait de gloire , le nom qui signifie ; mais ne constitue en rien la chose, et la chose qui doit, non pas une partie même de son existence essentielle , mais seulement sa désignation particulière à Toffice que lui rend le nom. Or, il n'y a que Dieu qui, par cela qu'il est toute perfection et toute excellence au dedans , soit vraiment digne d'être glorifié pour ses actes extérieurs. En effet, comme on ne peut louer ce qui est parfait et excellent au-delà de toute expression, quand nous louons Dieu, ce n'est pas à ses vertus qui ne peuvent grandir, c'est à ce qui en résulte, ou plutôt encore à son nom qui seul peut incessamment s'accroître^ que nous attribuons nos louanges; et, pourtant, si haut que nous élevions nos actions de grâces ^ il est impossible qu'elles atteignent jamais à la hauteur de ses mérites. Mais, quant à nous, la gloire que nous ne rougissons pas de revendiquer pour nos œuvres apparentes, malgré le besoin urgent ou nous nous trouvons de tant de choses solides et indispensables, que nous devrions d'abord, au lieu de songer à tout avantage superflu, nous mettre en devoir d'acquérir, cette gloire ne saurait être
qu'une sorte de voile brillant , il est vrai , mais sans utilité comme sans consistance , qu'une espèce de vêtement de luxe , propre sans doute à fasciner les yeux d'autrui , mais sous le faux éclat duquel nous nous efforcerions en vain de nous dérober à nous-mêmes la connaissance des misères intimes de notre condition si incomplète et si nécessiteuse.
Il n'y a point de théâtre si fécond en fausses apparences que celui de la guerre. En effet , quoi de plus facile à un soldat expérimenté , que de gauchir en de périlleuses rencontres, et de ne pas laisser pourtant de faire le brave , alors même qu'il se sent au cœur le plus de trouble et de mollesse? Il y a tant de moyens, pour un homme pratique, d'éviter les occasions de se hasarder en particulier, qu'il aura plus de cent fois trompé son monde, avant de se jeter dans quelque pas dangereux ; et lui arrivât-il, contre ses prévisions, de s'y trouver engagé, il saurait bien alors couvrir son jeu d'un bon visage et d'une parole assurée, quelque violemment, d'ailleurs, que l'âme lui dût battre au dedans. Mais, combien n'a-t-on pas, dans ce métier des armes , d'hommes de corvée et de néant pour compagnons , ou, disons mieux^ pour artisans de sa gloire? Celui qui se tient ferme en une tranchée découverte , que fait-il en cela que ne fassent avec lui, et devant lui , et tout aussi vaillamment que lui , cinquante pauvres pionniers, qui lui ouvrent la