‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 144 sur 175 · TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XII

marche, le couvrent de leurs corps, et qui ne retireront de la renommée qu'ils lui préparent, que la misérable solde strictement nécessaire pour fournir à leur subsistance ? Et tout le monde parlera de ce seul homme, tandis que nul ne s'enquerra de ce que sont devenus les cinquante autres! Et, peut-être, celui-là commenrait-il de pâlir et de défaillir, au moment où , peu soucieux de leur conservation , ceux-ci faisaient le dernier pas et rendaient le dernier soupir, afin d'accroître son nom aux dépens même de leur vie. Voilà donc, trop souvent, ce que c'est qu'on appelle la gloire! Non, quelque douceur que nous trouvions à devenir Tobjet des éloges d'autrui, nous ne saurions tout au plus en faire état , que lorsque nous sommes parvenus à nous rendre vraiment dignes de notre estime personnelle. Qu'est-ce que vivre chez les autres et par les autres, sinousnenous efforçons d'abord de vivre honorablement en nous-mêmes et par nous-mêmes? C'est la seule gloire bien et dûment fondée, la seule qui soit à répreuve du contrôle des temps à venir, la seule qui n'ait rien à redouter du choc toujours renaissant des opinions humaines, la seule, en un mot, que puisse légitimement ambitionner tout homme de bien.

On ne voit non plus la gloire s'attacher nécessairement au mérite , que l'ombre marcher infailliblement avec le corps. OEuvres subites, créations accidentelles de la fortune, Tune et l'autre naissent, ordinaire-

ment, grandissent ou diminuent, vivent ou meurent, sont, enfin, ou ne sont pas, suivant le jour où il lui convient de placer Tliomme , objet constant de ses caprices.

— L'homme de cœur n'estime la gloire , qu'autant qu'il la doit, sinon tout entière, en grande partie du moins, aux nobles effets de son mérite et de sa vertu; rien ne lui sourit et ne lui agrée, en ce qui se rattache à sa renommée, de tout ce qui ne lui semble provenir que des causes accidentelles de la fortune.

La gloire ne se donne pas à vil prix ; elle se dérobe même,, tôt ou tard, aux poursuites de celui qui cherche à la fixer par Téclat plutôt que par Tutilité de ses actions. Mais elle finit, au contraire, par venir trouver celui-là qui fait le bien dans Tombre , nonchalamment et paisiblement, comme s'il le laissait en quelque sorte échapper de sa main , c'est-à-dire celui-là qui n'est mû à faire le bien que par la noble et discrète ambition de bien faire.

Qui se sera fait une sainte loi de ne dévier jamais des droits sentiers de la justice, naura pas laissé, pour obscure d'ailleurs que puisse être sa mort, d'acquérir toujours assez de gloire. Notre vraie gloire, dit saint Paul , c^est le témoignage de notre conscience.

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