‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 25 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XIV

législateurs de raiitiquiié, lesquels, fondant la civiîisalion sur la barbarie, voulaient: ceux de Sparte, qu'on fit boire de force eî outre mesure des esclaves, pour inspirer au peuple, par le spectacle hideux de ces gens ainsi perdus de vin, le dégoût et Thorreur de Fivresse; et ceux de Rome, que, sous couleur de jeux publics , on fît combattre à outrance des gladiateurs , afin que l'exemple de leurs furieuses et sanglantes luttes , dressant le peuple au mépris des dangers et de la mort, le disposât à se porter courageusement à tous les hasards de la guerre. Honteux expédients , cruels et déplorables stratagèmes, dont la pratique ne blessait pas moins les lois de la raison , qu'elle n'attentait aux droits de la naturel

La conscience est comme un juge établi à perpétuité dans le cœur de Thomme, avec droit de contrôle sur ses plus secrètes pensées; un juge de qui la voix tour à tour menaçante ou secourable , tanlôt poursuit le méchant à outrance, et le contraint, par les remords dont elle Foppresse sans relâche , à livrer lui-même ses forfaits au bras vengeur de la justice humaine, tantôt fait triompher Fhomme de bien, par Tassiirance qu'elle l'autorise à puiser dans sa propre estime, des imputations calomnieuses à Taide desquelles Fenvie s'efforce constamment de flétrir les plus rares talents, les plus nobles vertus, les plus hautes renommées.

L'homme étant au dehors tout mensonge , et au dedans toute vérité, il en résulte que c'est, non pas suivant les opinions d'autrui , qui ne peut l'apprécier que par ce quïl veut paraître, mais d'après les jugements de sa conscience , à laquelle il ne saurait donner le change sur ce qull est en réalité, qu'il lui importe de régler ses mœurs et sa conduite.

— Toute action publique a peu de chance d'être uniformément et équitablement appréciée ; car trop de têtes en jugent, et il n'y a rien de plus divers et de plus incertain que les jugements de la multitude, tandis quïl ne saurait y avoir, en toute occasion que ce soit, rien de plus assuré et de plus invariable que les jugements de notre conscience.

— Prendre pour guide la raison , sans nous mettre en peine des jugements du stupide vulgaire, ce n'est

^ peut-être pas le moyen le moins sûr d'attirer à nous l'approbation publique. Loin de risquer, en poursuivant une popularité incertaine;, de nous perdre sur les pas de la multitude , attendons que la fortune , de qui dépend toute gloire, envoie après nous l'acclamation du peuple , sur le chemin de la sagesse : que si la fortune venait à trahir notre espoir, nous aurions du moins pour nous le témoignage de notre conscience.

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