‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 52 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXVI

Lorsque l'épargne en est une fois venue à franchir les bornes d'une sage et stricte prévoyance, d'une juste et sévère économie, elle ne tarde pas à dégénérer en avarice.

L'avaricieux a plus mauvais compte de son avarice, que n'a le pauvre de sa pauvreté : il y a parfois moins d'inconvénients à perdre sa vigne, qu'il ne s'en trouve à la plaider.

Les richesses ne sont vraiment un bien, que pour qui sait en faire un usage modéré à la fois et honorable; d'où il résulte qu'elles ne peuvent être envisagées à ce titre, dans les mains soit de la parcimonie ou de la prodigalité , lesquelles en abusent également, Tune par les entasser et par n'en point user, l'autre par les dissiper et par en mal user.

Le prodigue, s'il diffère de Tavare par un prompt détachement des richesses qu'il possède, ne laisse pas de lui ressembler par une soif d'acquérir toujours renaissante.

La colère est une passion qui semble se complaire en elle-même , et rechercher la contradiction comme un élément propre à relever ses forces et à les tenir

en haleine; aussi, la vérité ne sert-elle parfois qirà redoubler son aveuglement, et Tinnocence qu'à faire éclater ses injustices. Il n'y a pas jusqu'au silence même, quand surtout il provient du mépris, qui n'excite au plus haut point ses transports; et c'est pourtant la meilleure arme qu^on poisse, en mainte occasion, opposer à ses emportements, la seule arme du moins contre laquelle doivent nécessairement s'émousser tous ses traits , et s'amortir toutes ses violences.

Il n'y a point de passion qui ébranle tant les ressorts de la raison, et qui fausse plus ses jugements, que la colère ; et la première loi pour tout homme, qui, par position et par devoir, peut se trouver contraint à infliger des châtiments , c'est d'apprendre à comprimer l'effervescence de sa bile, afin d'être en état de se rendre maître de lui-même, toutes les fois qu'il s'agit de punir.

Mieux vaut encore, s'il n'est pas en notre pouvoir de dompter notre colère, la laisser, fût-ce même sans beaucoup de raison, agir et se dissiper au dehors, que de la concentrer au fond de notre cœur, au risque de la voir sévir avec d'autant plus de violence contre nous-mêmes.

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