‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 51 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXTI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXTI

propre que les rêves de notre imagination? où le trouver en nous, que notre présomption transporte sans cesse, et fait flotter comme en songe, dans une région de biens chimériques et insaisissables , que nous ne laissons pas, tant nous avons besoin de nous repaître d'illusions ;, d'appeler des noms fastueux de science universelle et de suprême sagesse; en nous, qui, tenant pour trop étroites les limites de ce monde, où notre ambition ne respire qu'avec peine, et ne rougissant pas de prêter au ciel les corruptions de la terre , déifions Tamour de toutes les gloires, c'està-dire, comme nous l'entendons, Tamour de tous les vices et de tous les crimes; à telle fin que, dans Timpuissance où nous sommes de diviniser notre infime et abjecte natm-e, il nous reste du moins cet impudent espoir : qu'on dresse des statues à toutes nos audaces, et que nul encens ne puisse arriver à Dieu, sans avoir préalablement parfumé nos autels^

— Puisque rhomme désirait tant de s'égaler à Dieu, il eut mieux fait, dit Cicéron, d'attirer ici-bas, en les ramenant à soi, les conditions divines , que d'envoyer là-haut sa corruption et sa misère. Mais, à le bien prendre , en quel temps et en quel lieu du monde n'at-il pas, d'une pareille vanité d opinion, fait l'un aussibien que Tautre ; soit en admettant la créature à partager les perfections de Dieu son créateur, soit en appelant Dieu le créateur à participer aux infirmités de sa créature ?

Il est permis de faire le sot en toute espèce de chose , si ce n'est en ce qui regarde la poésie : Un poète médiocre ; dit Horace, est insupportable aux dieux, aux hommes, aux colonnes mômes où les affiches annoncent ses ouvrages. Plut à Dieu que cette sentence se trouvât sur renseigne de tous nos imprimeurs^ pour défendre Feutrée de leurs boutiques à tant de méchants versificateurs! Mais, personne, ajoute Martial 5 n'a si bonne opinion de son mérite qu'un mauvais poète.,. Quels peuples que ceux de Fancienne Grèce! Denys le père n'estimait rien tant de soi que sa poésie : il envoya aux Jeux Olympiques, avec mission d'y présenter ses vers, nombre de déclamateurs et de musiciens , qu'il avait fait accompagner de tentes et de pavillons, où l'on voyait se déployer toutes les magnificences royales. Quand on se prit à réciter sa poésie , la pompe du débit et Fexcellence de la prononciation attirèrent tout d'abord Fattention des auditeurs; mais, lorsqu'ils vinrent ensuite à réfléchir sur Fineptie du poème, le mépris qu'ils en firent, ayant peu à peu aigri leur esprit et enflammé leur colère, les jeta bientôt en une si violente furie, que, sans montrer plus d'égards ni conserver plus de respects pour le roi que pour le poète ;, ils coururent incontinent renverser et mettre en pièces ses tentes et ses pavillons : que n'avons-nous encore de pareils peuples !

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