‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 79 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE IV

riiomme de mérite, n'importe où il lui arrive de s'asseoir ; et c'est une chose assez peu ordinaire , que de voir la grandeur et la suffisance^ réunies dans un même individu ; siéger Tune et l'autre à la même place,

— Nous devons être fort circonspects dans nos jugements sur le mérite des personnes revêtues de hautes dignités : nous ne sommes que trop disposés à croire que la grandeur et la suffisance ^ toujours proportionnées à la taille Tune de l'autre , marchent nécessairement diin pas égal , et que la fortune ne peut quelquefois tirer un homme du néant , pour le porter d'un seul tour de roue au faite des honneurs, sans que sa capacité s'élève du même vol au niveau de sa puissance. Mais , que la chance lui devienne contraire, et qu'avec son crédit tombe notre illusion , quelle sévère enquête ne va pas susciter contre lui sa chute aussi imprévue, et moins méritée peut-être que son élévation ! Quelle prompte et funeste expérience n'aura- t-il pas faite de la versatilité des opinions humaines ! Gardons-nous donc bien, semblables à ces peuples idolâtres ^ qui tiennent pour un Dieu, en le couronnant, celui d'entre eux qu'ils ont choisi pour roi , gardons-nous de déifier des hommes, dont la supériorité sociale , pour grande qu'elle puisse être, n'a rigoureusement droit qu'à nos déférences, et devant lesquels ce serait bassesse que de faire fléchir l'autorité de notre raison; mais , qu'il ne suffise

pas, songeons-y bien encore, que le vent tourne contre euX; et que la tempête les rejette parmi nous, pour que nous les couvrions aussitôt de ridicule et de mépris.

Estimer les hommes capables, ceux-ci de bien mener de petites affaires , parce qu'ils ont bien conduit de grandes entreprises , et ceux-là de se signaler dans les occasions les plus importantes ^ parce qu'ils se sont fait remarquer dans les événements les plus ordinaires, c'est risquer également de mal conclure; car, les facultés réparties entre tous tant que nous sommes, ont été circonscrites, pour chacun de nous, dans un cercle plus ou moins large, ou plus ou moins étroit , que nous ne pouvons essayer d'étendre ou de restreindre, sans nous jeter au-delà ou en-deçà du but pour lequel la nature nous avait fait naître.

Il ne suffit pas que ceux qui sont chargés du soin de présider aux destinées des nalions , apportent à Faccomplissement de ce suprême devoir des qualités vulgaires : le souverain, que son esprit et son jugement n'élèvent pas de beaucoup au-dessus du commun des hommes , vaut moins que le dernier de ses sujets; mais, le silence est un moyen dont il peut du moins tirer le plus grand avantage, en ce qu'il lui permet de cacher sa nullité sous Tapparence du res-

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