‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 85 sur 175 · DE LA VÉRITÉ ET DU MENSONGE · texte numérisé non relu

DE LA VÉRITÉ ET DU MENSONGE

Le revers de la vérité est un champ sans limites, dont l'aspect varie à chaque pas d'une manière si brusque et si étrange, que nul n'y peut entrer, qu'il ne s'égare et ne se hasarde. Les Pythagoriciens font le bien certain et fini; le mal au contraire infini et incertain. Mille nuances s'écartent de plus en plus du blanc; ce n'est qu'en les dégradant et les dénuançant par le pur mélange du blanc même, qu'il est possible de les Y ramener.

Les hommes sont nés pour coiTrîf sans cesse après

la vérité; il n'appartient qu'à Dieu de ne point la chercher : il la porte en lui-même.

Quel malheur d'en être réduits là, que la meilleure touche de la vérité, ce doive éire pour nous le consentement de la multitude; en une presse où le nombre des fous surpasse à un tel point celui des sages! Plaisante sagesse, dit saint Augustin, qui n^ est autorisée que par le témoignage d'une foule de sots !

Comme Aulu-Gelle etMacrobe disent de la vertu, qu'elle n'est pas plus grande, pour être plus ancienne; ainsi devons-nous penser de la vérité, que, pour être plus vieille, elle n'est pas plus sage.

Il n'est pas si dangereux, pour ce qui avient d'une fable ancienne que pour ce qui résulte dime drogue médicinale, qu'elle soit formulée d'une ou de toute autre manière.

Nul n'est tenu de toujours dire toutes choses ; car, trop de franchise en mainte occasion, ce pourrait bien être sottise. Mais, ce qu'on dit, il faut du moins qu'il soit tel qu'on le pense; autrement; ce ne saurait plus être que fourberie ou lâcheté.

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