‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 90 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE IX

Toute opinion est assez puissante pour nous contraindre à l'épouser même au prix de la vie.

L'opinion seule met le prix aux choses, et nous appelons valeur, en elIeS; non pas ce qu'elles nous ap^ portent de plus ou de moins utile, mais ce qu'il nous faut apporter nous-mêmes pour les acquérir.

— Les hommes, dit une sentence grecque, sont tourmentés, non par les choses pour ce qu'elles sont en effet, mais par ces mêmes choses pour ce qu'ils pensent qu'elles doivent être.

L'opinion exerce une influence si vive, si puissante et si durable sur la volonté des hommes, qu'elle devient communément et le premier mobile de leurs actions , el la règle universelle de leur vie.

— La fortune ne peut rien ni pour ni contre nous, à moins que notre opinion ne la seconde; et c'est de cette opinion, ou plutôt de notre âme qui la tourne et la modifie comme il lui plaît , que dépend notre condition heureuse ou malheureuse.

C'est à tort que nous appelons barbarie tout ce qui

s'éloigne des coutumes et des pratiques reçues daus notre pays; nous devons nous défier, à cet égard, des opinions vulgaires, tant qu'elles ne nous ont pas été confirmées par le témoignage de la raison.

Tel est le propre des erreurs populaires^ que chacun de nous les adopte, par la seule raison que d'autres les ont adoptées avant nous ; plus elles vieillissent, plus elles se fortifient,

— En fait d'erreurs populaires, il y a plus loin de rien à la moindre chose, que de la moindre chose à la plus grande. Il suffit , à cet égard, d'un seul croyant, qui , par Tesprit de vanité si naturel à Thomme, s'échauffant aux contradictions qu'il rencontre , et fortifiant les témoignages qui lui furent d'abord allégués, de tous les moyens de persuasion que son amour-propre lui suggère , parvienne à rattacher quelque nouvelle dupe à sa cause, pour que, de proche en proche, l'erreur particulière enfante l'erreur publique, et que l'erreur publique reproduise à son tour l'erreur particulière; c'est ainsi que le conte le plus frivole à son origine, va prenant chaque jour plus de consistance, et finit , avec le temps , par devenir une croyance universelle,

— A moins d'avoir un esprit tout à la fois subtil et prudent, attentif et non préoccupé, capable en un

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