DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X
vie, mais encore ses riches armes, quïl a intérêt à sauver comme son bien et son héritage.
Il vaut mieux, reprennent ceux-là, inspirer au soldat le mépris de la mort, qite d'accroître son attachement pour la vie : on a tout lieu de craindre , en le pourvoyant de riches armes, qu'il n'hésite doublement à se hasarder, et que Tennemi, au contraire, ne sente augmenter en soi le désir de vaincre , par Tappàt de ces précieuses dépouilles.
— La licence qu'on accorde volontiers au soldat de provoquer T ennemi par toutes sortes de paroles outrageantes, a cela d'avantageux sans doute, qu'elle ne laisse plus à l'agresseur de chances de salut que dans la victoire; mais, quelle énergie pour la lui ravir ne puisera pas à son tour l'offensé dans ces poignantes injures, qui, de défenseur indolent de la querelle d'autrui, le transforment en intrépide vengeur de son offense personnelle?
Faut-il que celui qui commande une armée, se travestisse, au moment de Faction, pour empêcher que la vue de ses insignes n'indique à Fennemi sur quel point doivent se diriger ses principaux efforts? L'expérience a démontré que ce stratagème, si quelquefois il a sauvé la tête du général, peut aussi contribuera lui faire perdre la bataille ; car, il est à craindre que les soldats ne se préoccupent de cette idée, que c'est la mort ou
la fuitede leur chef qui les prive tout à coup de sa présence, d'où ils tirent d'ordinaire la plus grande partie de leur force et de leur courage.
Doit-on courir sus à Tennemi ou l'attendre de pied ferme? — Tenir son armée fixe et immobile, devant un ennemi qui s'avance contre elle au pas de course, c'est lui ôter l'élan, le cri, la passion, la violence, en un mot toute cette furie qui s'empare des combattants, quand ils se précipitent à la rencontre les uns des autres, et qu'ils viennent à s'entrechoquer de toute leur roideur. Mais, d'une autre part, cette ferme et puissante assiette, oii l'on demeure planté sans se mouvoir, est peut-être le moyen dont il soit permis de tirer le plus d'avantage contre lïmpétuosité d'un bouillant et robuste adversaire; car, Tébranlement qu'imprime aux troupes une course nécessairement inégale, et dans laquelle, d'ailleurs, elles consument une grande partie de leur haleine, est déjà un commencement de désordre et d'épuisement, qui permet à un capitaine habile de calculer toutes ses chances et de profiter de toutes ses forces, tant pour refouler son agresseur que pour s'emparer de la victoire. — Qui tranchera le doute? — Voici, au surplus, la règle qu'ont établie quelques tacticiens dans leur armée : a Si l'ennemi vous court sus, attendez-le de pied ferme ; s'il vous attend de pied ferme, courez-lui sus. »