‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 94 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X

Yaiit-il mieux attendre Tennemi chez soi, oiîTalier assaillir sur ses terres? Tant et de si diverses chances de succès et de revers militent alternativement pour et contre chacune de ces deux opinions, qu'on est contraint d'abandonner au génie particulier de Thomme de guerre placé entre l'un et l'autre parti, un choix qu'il est impossible d'appuyer d'aucune règle certaine, d'aucun principe incontestable.

C'est lâcheté, disent les uns, que de ne pouvoir nous résoudre à quitter ce monde, lorsqu'il ne nous reste plus d'autre moyen de nous soustraire aux maux qui pèsent sur notre vie. Aurons-nous la faiblesse de céder à ces maux, ou la folie de les nourrir, s'il est vrai que la mort soit un remède certain, que nous ayons le droit d'employer contre les misères de notre condition ? Et qui donc nous en interdirait l'usage ? En effet, qu'est-ce que la viCj sans la liberté de mourir, sinon une véritable servitude? Que Fhomme, d'ailleurs, attende sa fin ou qu'il la prévienne, qu'il la souffre ou qu'il se la donne, toujours est-il qu'il lui faut tôt ou tard renoncer à cette vie ; mais, tant qu'il est libre de vivre, pourquoi ne le serait-il pas également de mourir ? Je ne suis ni un larron ni un incendiaire pour emporter mon bien ou pour brûler mon bois, comment serais-je un meurtrier pour vouloir m'ôter l'existence ? Enfin, Dieu lui-même ne nous donne-l-il

pas suffisamment congé de la vie, quand il permet que nous souffrions de telles afflictions sur la terre, que l'ennui de vivre doive surpasser de beaucoup en nous la crainte de mourir? —

C'est lâcheté, repartent les autres, que de vouloir se donner la mort, pour cesser d'être en butte aux coups de la fortune. La vertu, bien loin de là, cherche les maux et la douleur, comme son aliment ; les menaces, les gênes et les bourreaux, l'animent et la vivifient ; il y a, suivant elle, moins de résolution à rompre qu'à user notre chaîne. Mais, en outre, quoi de plus précieux pour Thomme que la vie? N'est-ce pas contre nature qu'il la dédaigne , puisqu'elle est son bien , son être, enfin son tout, et qu'il ne fait autre chose, en la méprisant, que de se mépriser soi-même? Au surplus, les lois ont contre nous, qui ne sommes pas moins nés pour notre pays que pour nous-mêmes, action d'homicide, et ne laissent pas de nous redemander, pour leur propre intérêt, compte de notre vie. Nous ne pouvons donc, comme déserteurs de notre charge^ manquer d'être punis dans ce monde par la main des hommes, en attendant que nous le soyons dans l'autre par la main de Dieu, si nous sommes ou assez lâches ou assez téméraires pour abandonner ce poste de la vie, sans Tordre exprès de celui qui nous y avait placés, non pour nous seulement, mais pour sa gloire et pour le service d'autrui : c'est à Dieu de nous donner congé de la vie, quand il lui plaira, et non pas à nous de le prendre.

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