‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 97 sur 175 · DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XL

— Toute autre science est dommageable à celui qui n'a la science de la bonté.

— Les hommes font en général plus de cas de la science que de la vertu , d'où il résulte que le soin et la dépense de nos pères visent moins à améliorer notre âme qu'à enrichir notre mémoire, et que^ pourvu qu'on ne néglige rien de ce qui peut nous rendre savants , il ne leur importe guère qu'on s'occupe ou non de ce qui peut nous rendre sages : lourdes têtes ! stupide instruction!

— Quand bien même ce serait une vérité admise qu'on pût être savant du savoir d'autrui , du moins est-il qu'on ne peut être sage que de sa propre sagesse.

— Suivre les opinions d'un autre , et les savoir par cœur, ce n'est rien suivre, et ce n'est pas savoir : on ne sait comme on ne suit , à vrai dire , que ce qui vient directement de soi. Les livres, qui ne nous entretiennent que des pensées ou des actions des autres, ne doivent proprement servir qu'à nous orner l'esprit et à nous enrichir la mémoire ; mais , pour ce qu'il nous faut faire ou penser nousmêmes, gardons-nous bien de l'emprunter à autrui, car, tout ce que nous prenons hors de nous ne saurait être nôtre. La raison et la vérité sont com-

mîmes à tous les hommes; la nature a pris soin de les placer en chacun de nous, où nous pouvons être sûrs de les rencontrer, toutes les fois qu'il nous arrivera de recourir à notre jugement et à notre conscience. Et, quant à Tinstruction purement morale que nous prétendrions tirer des livres , celle que nous offrent tous les jours, comme dans un livre vivant, les vertus et les vices des hommes, suffit de reste au développement de notre intelligence.

— La science cherche souvent ^ au défaut de bonnes raisons, à nous payer de belles paroles.

— C'est un fait digne de remarque , et dont il ne semble pourtant pas aisé de s'expliquer la cause, que la plupart de ceux qui, faisant profession de lettres et de suffisance^ se croient par leurs lumières bien audessus du commun des hommes , sont presque toujours, au contraire, gens de plus de mémoire que de jugement, et de plus de science que de véritable mérite.

— Les sciences gagneraient beaucoup à s'éloigner de Tart pour se rapprocher de la nature : à force de vouloir subtiliser sur les pensées comme sur le langage, le pédantisme de l'école et l'afféterie des écrivains, ont fini par rendre les productions de l'esprit choses inintelligibles pour le vulgaire.

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