‹ Études sur PascalChapitre 135 sur 155 · CONVERSION DD PÉCHEUR · texte numérisé non relu

CONVERSION DD PÉCHEUR

il lui plaise de ' la conduire à lui et lui faire nattre les moyens d'y arriver. Car c'est à Dieu qu'elle aspire •; elle n'aspire encore d'y arriverque par des moyens qui viennent de Dieu méme^ parce qu'elle veut qu'il soit lui-même son chemin, son objet et sa dernière fin. Ensuite de ces prières, elle conçoit qu^eUe doit agir conformément à ses nouvelles lumières •.

Elle commence à connpître Dieu et désire d'y arriver j mais comme elle ignore les moyens d*y parvenir, si son désir est sincère, véritable, elle fait la même chose qu'une personne qui désirant arriver à * quelque lieu, ayant perdu le chemin et connoissant son égarement, auroit recours à ceux qui sauroient parfaitement ce chemin '• Elle consulte de même ceux qui peuvent l'instruire de la voie qui mine à ce Dieu qu'elle a si longtemps abandonné. Mais en demandant à la connoitrcy elle se résout de conformer à la vérité connue^ le reste de sa vie; et comme sa foiblesse

1 . Les ms8. : il loi plaise la conduire, et non de la condnire.

2. Cette petite phrase, ainsi isolée, ressemble à une déclamation, et ' Pascal ne déclame jamais; il raisonne^ et voici son raisonnement:

« Car, comme c'est à Dieu qu'elle aspire, elle n'aspire encore d'y arriver gue par des moyens qui viennent de Dieu.» Comme est dans tous nos manuscrits.

8. Cette phrase est de Bossut'; ceUe de Pascal est inacheyée et toute différente. Mss. : v En suite de ces prières, elle commence dagir^ de chercher entre eux,..» Plusieurs lignes de points.

4. Au XVII» siècle, on disait plutôt arriver en un lieu. Aussi les mss. : en quelque lieu.

6. Toute cette phrase : Elle consulte de même jusqu'à : Elle se résout, est de l'invention de Bossut qui traite ici Pascal comme il Ta fait tant de fois dans les Pensées, et lui prête ses idées et son style. Ce style est en vérité par trop médiocre, et il est un peu humiliant de ravoir admiré jusqu'ici sur la foi du nom de Pascal.

6. Les mss. : à ses volontés (de Dieu) le reste de sa vie; mais, comme sa f . Ce mais était indispensable.

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naturelle avec l'habitude qu'elle a au péché où elle a vécu, l'ont réduite dans Hnipuissance d'arriver à la félicité qu'elle désire^ elle implore de sa miséricorde les moyens d'arriver à lui, de s'attacher à lui, d'y adhérer éternellement '. Toute occupée de cette beauté si ancienne et si nouvelle pour elle, elle sent que tous ses mouvements doivent se porter vers cet objet; elle « comprend qu'elle ne doit plus penser ici-bas qu'à adorer Dieu comme créature, lui rendre grâces comme redevable, lui satisfaire comme coupable, le prier comme indigente ^jusqu'à ce qu'elle nait plus qu'à le voir, Paimer, le louer dans F éternité. »

Ces deux exemples montrent surabondamment dans quel état est encore le texte des écrits posthumes de Pascal que Bossut a publiés. Nous pourrions exercer la même critique sur d'autres morceaux, par exemple sur la belle lettre à M. Lepailleur, et sur celle à M. le président Ribeyre. Mais nous avons voulu seulement recommander ici Fétude de nos manuscrits à ceux qui s'intéressent aux choses de PortrRoyal, et particulièrement aux amateurs de notre grande langue du xvu* siècle, dont Pascal est un des modèles les plus accomplis.

i. Après éternellement viennent plusieurs lignes de points. Bossai a mis à lenr place cette phrase : « Toute occupée de cette beauté y si oneienne et si nouvelle pour elle (Platon, que Bossut imite aussi bien quil supplée Pascal, a bien parl^ d'une beauté toujours ancienne et toujours nouvelle; mais qu*est-ce qu'une beauté si ancienne et si nouveUe?)^ elle sent que tous ses mouvements doivent se porter vers cet objet,

t. Au lieu de ces mots : Elle comprend qu'elle ne doit penser ici-bas qiià adorer Dieu, les mss. disent tout simplement : Ainsi elle reconnaît qu'elle doit adorer Dieu.

3. Toute cette fin : Jusqt^à ce qt^elle n*ait plus qnCà le voir, etc., est de la main de Bossut. Il n'y a pas même dans les mss. la marque d'un« lacune.

PRiGIEHT IHÉDIT SE PASCAL SDR l*AIODB.

De toutes les découvertes grandes ou petites que nous avons pu faire sur Pascal, voici, sans contredit, la plus inattendue. Il ne s'agit plus de lettres mystiques adressées à ses deux sœurs ou à mademoiselle de Roannez, ni de quelques lignes destinées à une nouvelle provinciale, ni de variantes précieuses de morceaux déjà célèbres, ni de nouveaux débris du grand livre des Pensées^ enfin de quelque ouvrage de la dernière époque de la vie de Pascal, de celte époque aujourd'hui bien connue où il répudie la raison comme imbécile, et avec elle toute morale et toute religion naturelle, rejette la distinction du juste et de l'injuste, ainsi que les preuves les plus vieilles et les plus autorisées de l'existence de Dieu, appelle le mariage une sorte de déicide, et pour nous faire croire nous veut abêtir. Nous venons aujourd'hui éclaircir une toute autre époque de cette vie si tôt dévorée : nous venons tirer de l'oubli un écrit d'un caractère bien différent, et dont le sujet semble plutôt emprunté à l'hôtel de Rambouillet qu'à Port-Royal.

Quel est donc ce sujet? — L'amour.

Oui, l'amour! et non pas Tamour divin, mais l'amour humain, avec le cortège de ses grandeurs et de ses misères. Tel est bien le sujet sur lequel Pascal a composé un discours à la manière de ceux du Banquet, mais d'un platonisme fort tempéré, et où respire la liberté décente d'un philosophe et d'un homme du monde.

11 y a plus : ce singulier ouvrage contient jusqu'à des

47« DISCOCBS SCB L'AMOCl.

Dréeeples ua Fart cPaîmer, très cfiffinnlF^ Q est vni, de ceux <f Oride, mais qui dans leur àSâtaAts&c mh/mt of afnmeiA pas une mâfiocre expérienee.

Vous dtraî-je foule oia peosée? Eo plus dte endrail je crois sentir comme les batteoieiits d'an eoBor encore tronblé; et dans Fémotîon chaste et tendre arec laqoeiie fanteor peint le charme de ce qa*0 a{^)eUe «me Aaal^ aaitltf je crois sorprendre f écho secret et la lérélatian involontaire d'âne affection que Pascal anrait éproorée pour une personne do grand monde. On ne parie point ainsi d*an sentiment ausd particolier, quand on ne Ta pas en dans le coeor. C(Hiçoit-on d'aillears on bonmie comme PiKcal sV mosant à disserter sor Tamocir pour faire parade de bel esprit? Pascal n'a jamais écrit qne sons l'empire d'un sentiment irrésistible^ qu'il soulageait en Texprîmant. Cest rhomme^ en lui, qui suscite et soutient l'écriTain. Ou je me trompe fort^ ou ce discours trahit dans la rie intime de Pascal un mystère qui peut-être ne sera jamais entièrement expliqué.

Vous voilà bien surpris : je ne l'ai pas été moins, lorsqu'au milieu d'obscurs manuscrits cet éclatant fragment m'apparot comme une vision extraordinaire. Je crus rêver, et je me demandai si ces pages étaient bien du pénitent de M. Singlin, de l'auteur des Provinciales et des Pensëesn Mais le doute était-il permis? N'estrce pas là sa manière ardente et altière, tant d'esprit et tant de passion, ce parier SI tin et si grand, cet accent que je reconnaîtrais entre mille? A ce trait piquant et quelque peu recherché vous soupçonneriez Saint-Evremond ou La Bruyère; mais tout à côté ce coup de pinceau énergique et le ton de la phrase entière vous désabusent. *

Et puis ce n'est pas là une simple conjecture de mon es-

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prît. D'autres avant moi^ au xvu* siècle, des gens liés avec Port-Rnyal, qui connaissaient Pascal et sa famille^ les Bénédictins lui ont attribué ce fragment. Ceci m'amène à vous dire où et comment je l'ai trouvé.

En parcourant le volumineux catalogue des manuscrits français de Tabbaye de Saint-Germain-des-Prés, je rencontrai au tome xi* l'indication d'un manuscrit in-4% coté n« là, contenant^ selon le catalogue^ des écrits de Nicole^ de Pascal et de Saint-Evremond. Soigneux de ne négliger aucun indice^ je voulus examiner ce manuscrit. Il porte au dos : Nicole. De la Grâce. Autre pièce manuscrite. Sur la première page est la table des écrits que cet in-4o renferme : Système de M. Nicole sur la Grâce. Si la dispute sur la Grâce universelle riest gu*une dispute de nom. Discours sur les passions de P amour y de M. Pascal. Lettre de M. de Saint-Evremond sur la dévotion feinte. Introduction à la Chaire. A la vue de ce titre : Discours sur les passions de Pamour, de M. Pascal^ vous comprenez que je cherchai bien vite au milieu du volume; j'y trouvai le même titre avec cette légère variante : Discours sur les passions de l* Amour. On C attribue à M. Pascal.

Jugez à quel point ma curiosité fut excitée. Ce discours avmtune vingtaine de pages; si donc il était authentique, c'était le plus étendu de tous les morceaux inédits de Pascal que j'eusse encore rencontrés. Ajoutez le prodigieux intérêt de la matière ! Dès les premières lignes^ je sentis Pascal^ et ma conviction s'accrut à mesure que j'avançais. Les preuves surabondent pour quiconque a eu un commerce intime avec l'auteur des Pensées. Ce discours est inachevé. C'est une copie, et même^ comme on le verra^ une copie assez défectueuse. Probablement cet écrit n'était pas destiné au public, et la dernière main n'y a pas été

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mise; mais on reconnaît partout celle de Pascal^ Tesprit géométrique qui ne l'abandonne jamais, ses idées favorites, et jusqu'à ses mots d'habitude, sa distinction si vraie du raisonnement et du sentiment, et bien d'autres choses semblables qui se retrouvent à chaque pas dans les Pensées.

Veut-on une preuve presque matérielle ? On lit dans ce fragment la phrase suivante : a II y a de deux sortes d'esprits, l'un géométrique et Fautre qu'on peut appeler de finesse. » N'est-ce pas là la pensée développée au paragraphe â de l'article 10, première partie de l'édition de Bossut? Et ailleurs : « A mesure que Ton a plus d'esprit. Ton trouve plus de beautés originales. » C*est pour la beauté ce qui est dit des hommes en général dans le paragraphe i«' de ce même article 10. Mêmes pensées et mêmes termes, même esprit, même manière.

Reste à savoir comment on peut placer dans Pascal la disposition d'esprit et de cœur qui lui aura inspiré un pareil discours. Tel est le problème qu'il s'agit de résoudre.

On ne voit ordinairement que deux hommes dans Pascal, le savant qui se consume en travaux immortels, et le solitaire de Port-Royal écrivant les Provinciales et préparant les Pensées. Mais il y en a un troisième encore, l'homme du monde, qui, sans tomber dans le dérèglement, a pourtant vécu de la vie commune, suivi le train ordinaire, participé à nos goûts et à nos passions. Voilà ce qu'on peut établir avec la dernière exactitude.

Sorti d'une famille respectable, entouré des meilleurs exemples, Pascal avait reçu le fonds commun des croyances religieuses de tous les honnêtes gens de son temps, et si ces croyances sommeillèrent quelquefois en lui, elles ne s'étei-

gnirent jamais. A Rouen, à Fâge de vingt-quatre ans^ en 4646, jusqu*aIors livré à l'étude des mathématiques, mais déjà malade^ il est pris d*un accès de dévotion. Il se convertit^ comme on disait alors; et avec l'ardeur qu'il portait en toutes choses^ avec l'ascendant qu'il exerçait autour de , lui; il convertit toute sa famille^ ses deux sœurs, Gilberteet ' Jacqueline^ et jusqu'à son père, Etienne Pascal. Cette ferveur religieuse dura et s'accrut toujours dans Jacqueline; mais dans Pascal elle s'affaiblit peu à peu et parut même dissipée, lorsqu'à Paris, en 1652, après la mort de son père, devenu maître de sa conduite et de sa fortune, il entra dans le monde. Il ne voulait d'abord qu'obéir à ses médecins, qui lui avaient interdit toute étude ; puis, insensiblement, il prit goût à cette vie nouvelle et s'y engagea de plus en plus, jusqu'à ce que tout à coup, à la fin de l'année 1654, il tomba dans un profond ennui de toutes choses, et se retira à Port-Royal pour s'y donner entièremwit à Dieu. C'est là ce qu'on appelle la seconde et dernière conversion de Pascal. Ce nouvel accès de dévotion, tout autrement énergique que le premier, parce qu'il venait d'une bien autre expérience de la vie humaine, alla sans cesse augmentant et ne finit qu'à sa mort, en 1662. Il y eut donc un intervalle de plusieurs années, de 1652 jusqu'à la fin de 1654, pendant lequel Pascal fut un homme du monde. Que fit-il durant ces deux années? Nous l'ignorons, mais nous connaissons Pascal ; nous savons qu'il ne faisait rien à demi ; et on peut affirmer qu'une fois entré dans la vie mondaine, il y porta son caractère, sa curiosité, son ardeur.

Madame Périer, dans la vie de son frère, jette un voile pieux sur ces années de dissipation; il lui a plu de s'en tenir à ces paroles fort peu significatives : « Les médecins

crurent que pour rétablir entièrement sa santé^ il falloit qu'il quittât toute sorte d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pourroit les occasions de se divertir. Hou

frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil mais

enfin il le suivit, et il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pouvoient pas lui nuire, et ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique, par la miséricorde de Dieu, il se soit exempté de vices, néanmoins, comme Dieu Tappeloit à une plus grande perfection, il ne voulut pas l'y laisser, o Voilà le langage de la bonne sœur : en voici un autre, celui d'un homme parfaitement informé, l'exact auteur de Texcellent mémoire sur Pascal inséré dans le Recueil de plusieurs pièces pour servir à Vhisioire de Port ^ Royal ^ Vtrechtj 1740 : a M. Biaise Pascal ne put goûter la retraite de sa sœur (Jacqueline), car il n'étoit plus le même qu'auparavant. Comme on lui avoit interdit toute étude, il s'étoit engagé insensiblement à revoir le monde, à jouer et à se divertir pour passer le temps. Au commencement, c€la étoit modéré; mais enfin il se livra tout entier à la vanité^ à l'inutilité, au plaisir et à l'amusement, sans se laisser aller cependant à aucun dérèglement. La mort de^ monsieur son père ne lui donna que plus de facilité et de moyens pour continuer ce train de vie : mais lorsqu'il étoit le plus près de prendre des engagements avec le monde, de se marier et de prendre une charge. Dieu le toucha... »

Marguerite Périer, dans son Mémoire sur la vie de son oncle, s'exprime avec la même force; ou plutôt ce sont ses propres termes que lui a empruntés le Recueil d'Utrecht.

Il parait que Pascal avait d'assez grandes habitudes de

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