Mot évidemment défectueux dans la copie
DISCOURS SUR L'AHOUa. 487
pendant il aime : il faut donc qu'il cherche ailleurs de quoi aimer. Il ne le peut trouver que dans la beauté ; mais comme il est lui-même la plus belle créature que Dieu ait jamais formée^ il faut qu'il trouve dans soi-même le mo* dèle de cette beauté qu'il cherche au dehors. Chacun peut en remarquer en soi-même les premiers rayons^ et selon que Ton s'aperçoit que ce qui est au dehors y convient ou s'en éloigne, on se forme les idées du beau ou du laid sur toutes choses. Cependant, quoique Thomme cherche de quoi remplir le grand vuide qu'il a fait en sortant de soimême, néanmoins il ne peut pas se satisfaire par toutes sortes d'objets. Il a le cœur trop vaste ; il faut au moins que ce soit quelque chose qui lui ressemble et qui en approche le plus près. C'est pourquoi la beauté qui peut contenter l'homme consiste non-seulement dans la convenance, mais aussi dans la ressemblance * j elle la restreint et elle l'enferme dans la difiTérence du sexe.
La nature a si bien imprimé cette vérité dans nos âmes que nous trouvons cela tout disposé; il ne &ut point d'art ni d'étude; il semble même que nous ayons une place à remplir dans nos cœurs, et qui se remplit effectivement. Mais on le sent mieux qu'on ne le peut dire. Il n'y a que ceux qui savent brouiller * leurs idées qui ne le voient pas.
Quoique cette idée générale de la beauté soit gravée dans le fond de nos âmes avec des caractères ineffaçables, elle ne laisse pas que de recevoir de très grandes différences dans l'application particulière, mais c'est seulement pour
1. C'est la théorie de ramoBT, telle qu^elle est exposée dans le Phèdre et dans le Banquet de Platon.
2. Le Mss. : «brouiller et mépriser,» Et mépriser est évidemment une erreur du copiste.
la manière d'envisager ce qui pldt. Car l'on ne souhaite pas nuement une beauté^ mais Ton y désire mille circonstances qui dépendent de la disposition où Ton se trouve^ et c'est en ce sens que Ton peut dire que diacun a l'original de sa beauté dont il cherche la copie dans le grand monde. Néanmoins les fenmies déterminent souvent cet original. Gomme elles ont un empire absolu sur l'esprit des hommes^ elles y dépeignent ou les parties des beautés qu'elles ont ou celles qu'elles estiment^ et elles ajoutent par ce moyen ce qui leur plaît à cette beauté radicale. C'est pourquoi il y a un siècle pour les blondes, un autre pour les brunes, et le partage qu'il y a entre les femmes sur Testime des unes ou des autres fait aussi le partage entre les honunes dans un même temps sur les unes et les autres.
La mode même et les pays règlent souvent ce que Ton appelle la beauté. C'est une chose étrange que la coutume * se mêle si fort de nos passions. Cela n'empêche pas que chacun n*ait son idée de beauté sur laquelle il juge des autres et à laquelle il les rapporte; c'est sur ce principe qu'un amant trouve sa maltresse plus belle et qu'il la propose comme exemple.
La beauté est partagée en mille différentes manières. Le sujet le plus propre pour la soutenir, c'est une femme; quand elle a de l'esprit, elle l'anime et la relève merveilleusement. Si une fenune veut plaire, et qu'elle possède les avantages de la beauté ou du moins une partie, elle y
1. Voyei dans les Pensées tous les passages analognes sur la force de la mode et de la coutume. Première partie, art. 9, § S. «Gomme la mode fait l'agrément, ainsi fait-eUe la Justice. » Aussi je lis eouttums au lieu de constance que donne la copie.
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réussira; et même si les hommes y prenoient tant soit peu garde^ quoiqu'elle n'y t&chàt points elle s'en feroit aimer, n y a une place d'attente dans leur cœur : elle s'y logeroit.
L'homme est né pour le plaisir : il le sent, il n'en faut point d'autre preuve. D suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent il sent la passion dans son coeur sans savoir par où elle a commencé.
Un plaisir vrai ou faux peut remplir également Tesprit. Car, qu'importe que ce plaisir soit faux, pourvu que l'on soit persuadé qu'il est vrai?
A force de parler d'amour^ on devient amoureux : il n'y a rien si aisé : c'est la passion la plus naturelle à l'homme.
L'amour n*a point d'Age : il est toujours naissant. Les poètes nous l'ont dit; c'est pour cela qu'ils nous le représentent comme un enfant. Mais sans lui rien demander % nous le sentons.
L'amour donne de l'esprit, et il se soutient par l'esprit, n faut de l'adresse pour aimer. L'on épuise tous les jours les manières de plaire : cependant il faut plaire et l'on plaît.
Nous avons une source d'amoui^propre qui nous représente à nous-mêmes comme pouvant remplir plusieurs places au dehors : c'est ce qui est cause que nous sommes bien aises d'être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite, et on le recomiolt dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interprètes du cœur : mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage.
L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il faut
qu'il trouve un second pour être heureux, n le cherche bien souvent dans Tégalité de la condition, à cause que la liberté et que Toccasion de se manifester s'y rencontrent plus aisénient. Néanmoins Ton va quelquefois bien au-des> sus S et l'on sent le feu s^agrandir, quoiqu'on n'oie pas le dire à celle qui l'a causé.
Quand on aime une dame sans égalité de condition, ïwatbition peut accompagner le commencement de Tamour; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon : il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.
Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de Thomme, et les petites choses flottent dans sa capacité; il n'y a que les grandes qui s'y arrêtent et qui y demeurent.
L'on écrit souvent des choses que Ton ne prouve qu''en obligeant tout le monde à faire réflexion sur soi-même et à trouver la vérité dont on parle. C'est en cela que consiste* la force des preuves de ce que je dis.
Quand un homme est délicat en quelque endroit de son esprit, il l'est en amour. Car, comme il doit être ébranlé par quelque objet qui est hors de lui, s'il y a quelque chose qui répugne à ses idées, il s'en aperçoit et il le fuit. La règle de cette délicatesse dépend d'une raison pure^ noble et sublime. Ainsi, l'on se peut croire délicat sans qu'on le soit effectivement, et les autres ont droit de nous condamner ; au lieu que pour la beauté, chacun a sa règle souveraine et indépendante de celle des autres. Néanmoins, entre
1. Faire attenUon à ce paragraphe et aux deux qui soiTent, consacrés an charme et à la puissance des hautes amitiés.
2. C'est en cela aussi que consistaient la logique et la rhétorique de Pascal,
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être délicat et ne l'être point du tout^ il faut deoiaurer d'accord que^ quand on souhaite d'être délicat, l'on n'est . pas loin de Têtre absolument.
Les femmes aiment à apercevoir une délicatesse dans les hommes^ et c*est^ ce me semble, l'endroit le plus tendre pour les gagner. L'on est aise de voir que mille autres sont méprisables et qu'il n'y a que nous d'estimables.
Les qualités d'esprit ne s'acquièrent point par l'habitude ; on les perfectionne seulement. De là, il est aisé de voir que la délicatesse est un don de nature et non pas une acquisition de l'art.
A mesure que l'on a plus d'esprit \ l'on trouve plus de beautés originales; mais il ne faut pas être amoureux, car quand Ton aime l'on n'en trouve qu'une.
Ne semble-t-il pas qu'autant de fois qu'une femme sort d'elle-même pour se caractériser dans le coeur des autres, elle fait une place vuide pour les autres dans le sien? Cependant j'en connois qui disent que cela n'est pas vrai. Oseroit-on appeler cela injustice) n est naturel de rendre autant qu'on a pris.
L'attachement à une même pensée fatigue et ruine l'esprit de l'homme. C'est pourquoi pour la solidité et la ' du plaisir de Tamour, il faut quelquefois ne pas savoir que l'on aime ; et ce n'est pas commettre une infidélité^ car Ton n'en aime pas d'autre; c'est reprendre des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que Von y pense : l'esprit s'y porte* de soi-même; la nature le veut, elle le commande. 11 faut pourtant avouer que c'est une misérable suite de la nature humaine, et que l'on seroit
1. Coss., première partie, art. 10^ § 1. « A mesure qu'on a plus d'esprit^ OQ trouve plus d'hommes originaux, o