‹ Études sur PascalChapitre 66 sur 155 · R. LE CORNIER · texte numérisé non relu

R. LE CORNIER

Il faut remarquer que, dans le manuscrit, n* 176^ ces quatre signatures sont d'une écriture différente^ et même d'une encre différente^ ce qui indique des autographes '.

Suivant le récit de madame Périer, son frère et ses amis^ épouvantés des propositions extraordinaires tenues dans ces deux conférences par le père Saint -Ange, a résolurent de l'avertir premièrement^ et puis de le dénoncer s'il résistoit à l'avis qu'on lui donnoit; la chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis^ de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay^ qui faisoit pour lors les fonctions épiçcopales dans le diocèse de Rouen^ par commission de M. Tarchevéque. » Dans les papiers qui sont sous nos yeux, on ne rencontre aucune trace d'un avertissement préalable donné par Pascal et ses amis au père Saint-Ange ; on voit seulement que ce religieux demeurait à Rouen, dans la maison même de M. le procureur général, qui le protégeait particuUèrement; que^ dans la ville ^ on

1. Le fac^miie Gi-dessns reproduit cette signature autographe de Pascal, la eeule qiii fût connue jasqa*id.

prit parti pour Taccuflé contre les accusateurs, et que M. révéque de Belley *, et non du Bellay^ qui remplissait les fonctions épiscopales, tftcha plutôt d'assoupir que d'envenimer cette affaire. Mais ce n'était pas là le compte de nos jeunes gens. Mécontents de M. Tévéque de Belley^ ils allèrent trouver rarchevéque lui-même à sa maison de campagne de Gaillon, et lui peignirent la chose avec des couleurs si vives que celui-ci, pour ne pas paraître avoir moins de zèle que des laïques en matière de foi, écrivit à révéque qui le remplaçait d'informer sérieusement et de donner toute satisfaction à Pascal et à ses amis.

Extrait de cette lettre du vendredi 15 mars 4647 : a Ce n'est pas une affaire à étourdir : Ton en est venu trop avant ; elle pourroit bien envelopper M. le procureur général qui protégé l'homme déféré... En ce temps le conseil de conscience et la Bastille vont bien loin; c'est pourquoi, tant pour eux que pour nous, et plus pour Dieu et son Église... tenons la balance haute et égale. Le sieur de Saint- Ange est parti avec M. Bachelet qui l'assiste de la part de M. le procureur général. •• Messieurs Pascal le jeune, de Montrflavier et Âuzoult qui l'ont suivi maintiennent... que l'on vous a imposé et à M. le procureur général... Je les ai fait résoudre de le voir pour l'informer, en présence du dit sieur de Saint -Ange, de tout le fait... et aviser au moyen de satisfaire l'Église scandalisée de ce bruit; sinon de fah*e la déclaration devant vous, en mon conseil. »

Ce fut cette dernière voie, la plus rigoureuse et la plus

i . Pierre Camus, longtemps évéqae de Belley, auteur dinnombrables ouvrages, et alors yicaire général du diocèse de Rouen, sous l'archevêque Harlay de Ghanvaloû. Son caractère doux et conciliant se montre dans toute cette affiùre.

«7f DOCUMENTS INÉDITS.

éclatante, qui fut suivie. Vient en effet une nouvelle déda-

j ration de ces jeunes gens.

i « Nous soussignés R.- Halle de Moniflavier, Adrien Au-

zoult et Biaise Pascal, ce jourd'hui 1647, étant mandés

au conseil de Monseigneur Tillustrissime et religiosissinie Archevêque de Rouen, Primat de Normandie, ^auquel présidoit Monseigneur TÉvêque de Belley, par ordre exprès à nous donné de mon dit seigneur FArchevéque de déclarer s'il est vrai qu'en notre présence les propositions ci-dessus ayent été proférées par le dit sieur de Saint-Ange, et de signer la dite déclaration, ensemble de donner les journaux. des dites deux conférences où les dites propositions ont été avancées, déclarons avoir ouï proférer toutes les dites propositions par le dit sieur de Saint-Ange en deux conférences tenues le samedi 2 février dernier et le mardi ensuivant. Ce que nous déclarons, non pour nous rendre parties ou dénonçant, n'étant telle chose de TofSce ni de l'intérêt d'aucun de nous, mais en qualité seulement de témoins, pour rendre à la gloire de Dieu et à la vérité le témoignage qui lui est dû par tous les hommes, que nous sommes prêts de rendre par devant tous juges qu'il appartiendra. En foi de quoi nous avons signé ces présentes. »

Vient après la déclaration du père SaintrAnge : a Des propositions tenues en deux conférences particulières, M. de Saint- Ange dit n'avoir pas assez de mémoire pour se ressouvenir, après deux mois, de ce qui s'est dit ; qu'il se peut faire qu'il ait dit quelque chose qui en pourroit approcher; mais ce n'étoit aucunement son sens, comme il l'a déclaré par sa réponse, et que tout ce qu'il en a dit n'a été qu'en forme d'objections et dispute, comme Ton a aocoutumé de faire en des conférences particulières. »

On alla plus loin, et on exigea du père Saint- Ange ia déclaration suivante, où le désaveu est placé en regard même de l!accusation.

fiEPONSES AUX PHOPOSITIONS QUB QUBLQ1JB8-V1C8 ONT FAIT DIR£ A SAINT-ANGE, SOUS CE TITRE : PROPOSITIONS AVANCEES EN DEUX CONFERENCES PARTICULIERES.

a Quoique ces propositions ne soient pas recevables^ n'ayant prêché, dogmatisé ni enseigné dans la ville de Rouen; encore que ces mots : avancées en conférences pat' ticulières fassent plus de la moitié de ma justification, les entretiens particuliers, et surtout des personnes qui ne se sont jamais vues, passant plutôt pour des tentatives réciproques de la capacité d'un chacun que pour une profession de foi, et qu'on ne soit pas obligé de rendre raison en public de ce qui se fait en particulier; il est toutefois glorieux et avantageux à un prêtre et à un docteur de faire connoitre sa doctrine orthodoxe, et surtout quand on y veut donner quelqu'atteinte comme il se voit maintenant ; c'est pourquoi j'ai cru être obligé d'y répondre; et à l'exemple de J.-C, qui, interrogé sur ses disciples et sur sa doctrine, renvoyé ses interrogateurs à ses disciples et à ce qu'il a enseigné publiquement : Ego palam locutus sum, je me suis persuadé de ne pouvoir faire une meilleure réponse aux propositions où l'on me fait parler, que parce que j'en ai publié le contraire dans mon livre, qui porte pour litre : méditations théoiogigues, achevées d'imprimer avec approbation de docteurs et privilège du Roi, l'an 1G45, qui dévoient être plus fidèles témoins de mes pensées et de ma doctrine que les oreilles et l'esprit de ceux qui les ont baillées par écrit.

RBPON8B8 OONTRAÛIGTOIRBS AUX QUATKE PREMlÈllES PBOPO* 8ITION8 DANS LES PROPBES MOTS DE MON LIVRE, .PAGES 2 ET 3 DE LA PRÉFACE.

noMSRioHft. RÉPomis oontradictoiiw, etc,

!»• Qn'un esprit vigoureux et Mais je fus encore plus heureux, puissant peut sans la foi parvenir quand après m'avoir inspiré le dépar son raisonnement k la oonnois- sir de raisonner sur les mystères sance de tous les mystères de la divins « il (Dieu) me fit entendre religion, excepté seulement pour par un autre prophète que ma re^ comprendre que Dieu est notre fin cherche seroit vaine, si je ne lui surnaturelle. donnois la croyance pour fonde-

«• Que la foi n'est aux foibles ment : Nisi credidentù, nm inUU qu'un supplément au défaut de /i^e<i>; ce qui me fait résoudre de leur raisonnement. prendre la foi pour mon fonde-

8« Qu*il démontre par raison na- ment et mon guide, et de regarder tnrelle la Trinité, et que de cette beaucoup plus à la règle infaillible connoissance dépendent sa théolo- de l'Église romaine qu'à la forme gie et sa physique. des arguments, quand je voudrois

♦• Que par la suite de ses rai- légitimer les conséquences de mes sonnements il connolt tout ce que méditations; et que faisant avec Dieu a dû faire. cette préparation que li où mon

jugement manqueroit, je mettrois en sa place l'autorité de la foi et que je croirois quand je ne pourrois encore comprendre i. Et un pea après la gloire de la vérité a fait le dessein de les communiquer, et non pas comme quelques-uns ont déjà été mal informés, que je prétendois prouver les mystères de la religion par la raison natorelle ; je tiens avec les plus sensés que notre raisonnement tout seul est trop folble pour faire une preuve si importante : je l'expose néanmoins tout seul, etc. Et à la tnûsiëme page de la première partie ajoute formellement contre la troisième proposition : La seconde chose que j'appris étoit la production d'un second subsistant dont nous n'avons pu avoir aucune connoissance que par la Ibi, puisque tous les raisonnements concernant Jésus- Christ n'avoient pu arriver qu'an deçà.

5« Que les Pères n'ont connu La (• est contrariée par toute la qu'une partie de la vérité, manque suite de mes livres, dont la plus d'avoir su l'ordre des décrets, qu'il grande partie des pensées et des

1. Tonte cette phrase, avec la eoliraiite, n'est guère lor ses pieda«

en a U connoissance^ et qu'il y e9t confirmé depuis huit années.

6« Que la Vierge constitue une espèce à part et distincte de celle de tons les autres hommes.

8« Que Jésus -Christ n'est pas animal.

9« Que la nature humaine de Jésus-Christ constitue une espèce à part et distincte des autres hommes.

T Que la Vierge n'a point été faite du sang de saint Joachim, ni de sainte Anne^ mais d'une nature nouTellement créée.

10« Que la substance du corps de Jésus<3irist n'est point faite de la substance du sang de la Vierge; mais d'une nature nouTeliement créée.

!!• Que tous les passages de l'Écriture oCi est dit que Jésus -Christ est fait ex eo, ex senUne , ex mur Hère, ex qua, se doivent ezj^iquer par : In ea, in semine^ in muliere.

raisonnements sont des extraits de?

Pères et des Docteurs de l'Église.

6« On prends pour la huitième et la neuvième proposition, les mots animal et espèce dans un autre sens que moi; et si on m'eût donné le loisir de m'expliquer sur les oh* Jections que je proposois, on m*eût ouï dire, afin d'6ter l'équivoque, que Jésus et la Vierge et tous les hommes conviennent univoquement sous ces mots d'animal et d'homme, selon que je le tiens dans la 46 page de la seconde partie, lorsque je dis que Jésus et la Vierge sont originaires d'Adam, et que Jésus a satisfait pour nous et notre propre.

I^ 7« de leurs propositions est contrariée par la page 48, en la deuxième partie, ligne dernière et les suivantes en ces mots : Par coïtséquent, quoiqu'elle (la Vierge) f&t engendrée par la voie naturelle des hoivmes, et qu'aussi elle en tir&t son origine et sa chair, elle n'avoit pas, en prenant cette chair, pris rimperfection qui lui étoit ai' tachée.

La 10« et ii« proposition est foi^ mellement contrariée par la page 46 de la seconde partie, ligne i% et les suivantes, en ces mots :

En second lieu^ puisque de voir sortir un enfant du ventre de la mère, étoit une suffisante preuve, quoiqu'on ne connût pas le père, pour faire croire qu'il étoit originairement d'Adam, il falloit, dans cette rencontre, ayant déjà un père dans rétemité, qu'il eût du moins une mère qui lui fournit du plus pur de son sang pour son incarnation et

tn DOCUMENTS INÉDITS.

la fonnation de son corps, qui produit de la sorte assnreroit ceux qu'il racheteroit qu'en mourant pour eux il aoroit payé de leur propre.

' Et J*ajoute pour la réponse à la

!!• que je n'ai jamais dit : In se- , mine, in muliere mais bien Ex ea,

el m ea, lesquels faut avouer tous

deux, à moins de contredire rÉcri-

ture qui les prononce tous deux en

cette occasion.

lt« Que Jésus-Christ et la Vierge J'aroue cette proposition comme

ont ensemble offert leur obéissance étant couchée dans la 54« page de la

et leur mort pour la rédemption seconde partie de mon livre ;'mais je

des hommes. l'avoue au sens que saint Ansehne

appelle la Vierge réparatrice (et comme) AmoldusCamotensiBy célèbre auteur du temps de saint Bernard, qui a dit en latin quasi les mêmes paroles que je dis en françois, selon qu'il est rapporté par Salazare. Il dit ces mots, parlant au sacrifice de Jésus- Christ et de Marie : Nimirum in tabemacuio iilo duo videres altaria, aliud in peetore Mariœ, aliud in corpore Christi. Christus eamem, Maria immolabat animam; optabat vero ipsa ad sanguinem anima et camis suœ addere sanguinem, et elevati ssursum manièus celeàrare cum filio sacrificium vespertinum Domino Jésus, (^) corporali morte redemptionis nostrœ consummare mysterium.

Si ceux qui ont donné les propositions par écrit eussent pris garde à deux endroits de mon livre, où en Tun, page 35 de la seconde partie, je dis que la justice vindicative demandoit d'être entièrement satisfaite par Jésus-Christ; et en Pautre, page 37 de la quatrième partie, je dis qu'un autre que Dieu honmie ne pouvoit satisfaire à la rigueur de la justice divine, offensée par une coulpe universelle de tons les hommes, ils ne m'eussent pas obligé d'expliquer cette douzième proposition.

Pourtant ce m'est un bonheur de pouvoir répondre par la même doctrine que j'ai toujours enseignée, professée et soumise à l'Église et à la correction des docteurs qui , capables de pénétrer et concevoir les mystères de la religion et de la foi, auroient la bonté de m'instruire, et je proteste de rechef par ces présentes que je soumets toutes mes pensées et mes discours à la censure de TËglise apostolique et romaine, en foi |de quoi je les ai signées de ma main.

Signé: J. FORTON, Prêtre indigne, dit de Saint-Ange, avec paraphe.

'Cette déclaration catégorique parut tout à fait suffisante à M. révéque de Belley qui crut rafifaire ainsi terminée^ comme il le mande à M. Tarchevéque dans une lettre datée du 20 ou âl mars : a Après beaucoup de conseils et de tracas^ voilà enfin que^ selon vos ordres, nous avons fait faire la déclaration en votre conseil au sieur de SaintrAnge» dont nous vous envoyons la copie pour en avoir votre jugement. J'en ai fait rayer tous les mots qui pouvoient choquer, et n'y ai souffert que des termes simples et modestes pour ôter toute occasion à ceux qui la cherchent de continuer une altercation si fâcheuse, de laquelle ne peut, à mon avis, sortir aucune édification, Tapôtre nous appre* nant que ceux qui s'entre-mordent et s'entre-déchirent les uns les autres se consument et se perdent, outre les grandes offenses de Dieu qui se multiplient en ces contestations... »

Cependant tout cela ne contenta point Pascal et ses amis. Ils insistèrent auprès de M. Tarchevèque pour une plus ample information. L'archevêque de Rouen était François 0e Harlay de Chanvelon^ oncle et prédécesseur de cet Haiv lay, qui d'abord à Rouen, puis à Paris^ fut le plus ardent persécuteur du jansénisme et du cartésianisme. L'oncle était un esprit borné et zélé. Il écrivit de Gaillon, le ââ mars, à M. de Belley :

« Gaillon , ce 29 man 1647.

a Ce n'est qu'un commencement; mes ordres ne sont pas pour faire aller les affaires de la foi si vite ; cette déclaration n'est pas complète ni exacte; treefaciunt capitulum, mais non pas consilium, encore le dernier n'est appelé que pour me l'envoyer. Après cette préparation doit suivre canoniquement l'ordi'e que le sieur Morange vous présentera, que j'ai mis entre les mains des opposants, pour être entendus

à leur tour. Vous y verrez bien d'autres choses. Gepend^it riiupiété grossit; elle éclate à Vanon sur les mêmes sujets de Jésus-Christ et la Vierge^ et se répand sur nous au voisinage. Vous en entendrez bientôt parler; c'est pourquoi^ autant pour les uns que pour les autres^ tenons encore la plaie ouverte;, et n'enfermons pas comme les mauvais chirurgiens Tapoetume dans Touv^ture sous ombre d'avoir bientôt fait. Ia théologie parlementaire n'est pas Tapostolique^ et jamais Tapôtre ne ferma la bouche à ceux qui crient au loup. Il y a bien de la différence entre les aflEeùies de particuliers à particuliers et les affiiires publiques, et entre altercation et délation ou déclaration, qui doit être réciproque en mati^ d'accusation. La première édificaticHi est de la foi, en vain bàtirions-nous si nous ne tenons ferme au fondement. Les prêtres^ aujourd'hui, pallient tout, et parce que les laies approfondissent, contre tout ordre, ils sont les maîtres... o

A cette lettre est annexée la copie de Tordre donné au sieur Morange d'entendre de nouveau les accusants et leur réplique à la déclaration du père 8aintr*Attge.

Cependant on a pu remarquer que le procès-verbal des deux conférences, avec les signatures de MM. Montflavier, Auzoult et Pascal, porte aussi celle d'un docteur en théologie, nommé le Cornier, et que ce dernier nom ne paraît plus dans les actes qui suivent. Ce docteur en théologie devait être le juge le plus éclairé en ces matières, les trois autres personnes étant des laïques et des jeunes gens ; mais M. le Cornier n'avait assisté qu'à la dernière des deux confinées, et après avoir signé, comme nous l'avons vu , le procès-verbal dressé par un autre, il avait quitté Rouen et s'était rendu à Paris. On n'avait pas manqué de dire à Bouen qu'il était parti pour ne pas prendre part à uoo

affaire qu'il désapprouvait^ et on était parti de là pour accuser d'autant plus les trois jeunes gens d'un zèle outré, de dureté de cœur et de pis encore. M. Auzoult écrivit donc à M. le Comieri et, en lui racontant la tournure que prenait l'affaire du père SainUÂnge> lui manda l'effet que produisait son départ. Nous avons la réponse de M. le Cornier. Il se défend d'avoir quitté Rouen pour éviter de participer à la disgrâce du pauvre religieux; il repousse tout bruit injurieux à Pascal et à ses deux amis; il est bien forcé de rendre ce témoignage à la vérité qu'il a réellement entendu ce qu'il a déclaré avoir entendu dire au père Saint- Ange dans le procès-verbal signé de lui. On voit qu'il craint de passer pour faible auprès de Pascal et de ses amis; néanmoins il les conjure de ne pas pousser l'affaire trop loin^ et de se contenter de la déclaration et du désaveu du père Saint-Ange; il les exhorte à la douceur, et on sent qu'au fond il désapprouve la vivacité de leur poursuite.

a Je ne doute point que l'on ait pu dire à Rouen que je me suis él(Mgné de peur d'être obligé de contribuer à la disgrâce de M. de Saint-Ange. U est vrai que si j'avois cm que mon absence eût pu empêcher et l'effet et la cause, je l'eusse fait très volontiers, et eusse été ravi que le tout eût pu se disposer et se terminer par des voies plus douces. Mais vous savez bien, et beaucoup d'autres personnes avec vous, que bien longtemps auparavant que j'eusse même ou! parler de M. de Saint-Ange^ j'avois fait dessein de venir à Paris, et qu'au contraire que cette conjoncture m'eût fait avancer mon voyage, j*eus quelque pensée de le différer encore pour quelques jours, afin d'avoir le moyen et le temps de recevoir M. de Saint-Ange, qui m'avoit promis de me résoudre les difficultés que je lui avois proposées sur ce qu'il nous avoit avancé huit ou dix joura auparavant; mais

quelques considérations me firent passer outre et m'empêchèrent de différer davantage mon départ ; vous pouvant assurer que je ne suis point du tout parti de Rouen pour me dégager d'une affaire en laquelle je ne fus jamais engagé, puisque la suite de tout ce qui s'est passé n'a eu commencement que sept ou huit jours après que je suis arrivé à Paris; si ce n'est peut-être que Ton me veuille faire passer pour prophète. Au reste^ il n'est pas besoin de fort puissantes raisons pour me persuader qu'il n'est rien de tous ces divers intérêts que l'on a dit par la ville vous avoir obligés, M. Pascal et vous, à pousser cette affaire, ayant des preuves très assurées du contraire par la parfaite connoissance que j'ai de votre générosité et de la pureté de vos intentions. Aussi crois-je que c'est ce qui vous met le moins en peine, ayant toujours cette satisfaction en vous-même que toutes ces choses ont aussi peu de vérité que de fondement. Mais pour venir à ce que vous avez souhaité de moi sur les propositions que j'ai entendues de M. de Sainte Ange, vous savez. Monsieur, et pouvez témoigner pour moi, que je ne fus pas avec vous en la première visite que vous lui rendîtes, mais seulement à la seconde; c'est ce qui fait qu'il y a six de ces propositions que vous m'avez envoyées au nombre de douze, que je ne peux pas assurer avoir entendues de lui; mais pour les six dernières, je ne peux pas dénier à la vérité ce témoignage qu'elle exige de moi en cette rencontre, puisqu'il est vrai que le jour que j'eus l'honneur d'accompagner MM. de Montflavier,Dumesnil, Pascal et vous, chez M. de Saint-Ange, il vous les dit toutes six en termes formels : 1*' la Vierge n'a point été faite du sang de saint Joacbim et de sainte Anne, mais d'une matière nouvellement créée ; ^ que Jésus-Christ n'est point animal; 3* que la nature humaine de Jésus-Christ

constitue une espèce à part et distincte de celle des autres hommes ; 4* que la substance du corps de Jésus-Christ n^est point faite de la substance du sang de la sainte Vierge^ mais d'une matière nouvellement créée; 5* que les passages de TÉcriture où il est dit que Jésus-Christ est fait : Ex ea, ex semine, ex muliere, se doivent expliquerpar : In ea, in semine, in muliere; 6* que Jésus-Christ et la Vierge ont ensemble offert leur obéissance et leur mort pour la rédemption des hommes. Et je ne vois pas qu'il puisse bien se sauver^ en disant qu'il n'a dit ces choses qu'en forme de pur doute; ce que je souhaiterois néanmoins pouvoir être véritable, vu que, comme je lui opposai que toute la tradition de l'Église étoit contraire^ il me répliqua qu'il étoit obligé à ce raisonnement par l'autorité du concile de Chalcédoine, dont il avoit de la peine à soutenu* autrement la définition; je crois qu'il vous en souvient bien. Il est bien vrai que m'ayant fait l'honneur de me venir voir quelques jours après^ et m'ayant fait plainte que nous Tâvions décrié comme un hérétique, et moi^ après m'étre justifié de cette accusation^ lui ayant néanmoins avoué franchement que quelques-unes des propositions qu'il nous avoit faites, me tenoient un peu au cœur, et quoique je le crusse dans un esprit très orthodoxe, que néanmoins le premier visage de ses propositions, dans la simple signification des mots, me sembloit hérétique ou au moins bien approchant; il me repartit qu'il leur donnoit un autre sens que les hérétiques qui en avoient pu avancer de semblables, et qu'il les expliquoit tout d'une autre sorte, et que quand je le souhaiterois il me donneroit une heure de son loisir pour l'éclaircissement des difiicultés que j'y aùrois rencontrées ; ce que j'avois accepté très volontiers, comme je souhaiterois de tout mon cœur que le scandale ne fût que de ma part. Mais

sur le même temps je me trouvai oUigé de partir poiu Paris, ce qui empêcha l'effet de mon attente. H est vrai encore que, comme je le pressois sur la conformité de ces propositions, au moins dans les paroles, avec celles de quelques hérétiques, il me dit qu'il ne les faisoit pas passer pour des dogmes et pour choses que tout le monde dût croire, mais qu'il les proposoit comme des pensées qui lui étoient venues dans les principes de la suite de sa théologie. Enfin, Monsieur, vous pouvez assurer tous ceux qui vous en parleront que je ne me suis point enfui, et que je ne suis point pour abandonner et trahir la vérité dans les occasions. Néanmoins, je vous conjure de disposer les choses, s'il est possible, plutôt à la douceur qu'à la rigueur, et de relftcher plutôt quelque chose de ce que vous avez droit d'exiger pour votre intérêt, que de ne pas contribuer à terminer cette affaire le plus doucement qu'il se pourra. Je le souhaite de toutes mes affections, outre que je vois le tout déjà en très bon chemin, vu que j'apprends que M. de Saint-Ange a donné un désaveu de toutes ses proportions; c'est la plus importante partie de tout ce que Ton peut souhaiter de lui. »

Assurément Pascal et ses deux amis n'avaient aucun autre intérêt dans cette affaire que celui de la religion même qu'ils croyaient compromise ; mais il est incontestable qu'ils y mirent une ardeur et une opiniâtreté qui n'étaient guère selon la charité. Qu'y avait-il à désirer après la déclaration si nette et si formelle du père 3aint-Ange et le désaveu qu'il faisait des ^ro^.ositions à lui imputées, desaveu quMl tirait même d'un de ses ouvrages? on exigea pûuilant ime déclaration nouvelle plus expresse. La voici dans toute sa teneur :

tJN ÉPISODE DE LA VIE DE PASCAL. 38S

t DÉCLARATION SUH LES PROPOSITIONS CI-DBS80US , PRÉSENTÉE A MONSBlCiNEUR L'ILLUSTRISSIME ARCHEVÊQUE DE ROUEN, PRIMAT DE NORMANDIE, PAR JACQUES FORTON SAINT-ANGE, PRÊTRE.

Ce 8 arril 1647.

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