‹ Études sur PascalChapitre 65 sur 155 · T^es mêmes MMss.: /fem» elle m'a dit que, etc · texte numérisé non relu

T^es mêmes MMss.: /fem» elle m'a dit que, etc

XVII* siècle^ défendu rUniversité contre les prétenticHis des jésuites devant le parlement de Paris : il était juste que l'Université rendit eu secret au fils le service qu'elle avait reçu publiquement du père. >

UN ÉPISODE DE LA ym DE PASCAL.

Madame Périer^ dans la vie de son frère^ nous apprend comment; à Tâge de vingt-quatre ans, Pascal, qui^ jusqu'alors; avait été exclusivement occupé de mathématiques et de physique^ tourna ses pensées du càté de la religion f et le Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-R&yalj Utrecht^ 1740, fait connaître (page â50) les détails de ce qu'on appelle la première conversion de Pascal. C'est dans la ferveur de cette conversion qu'il prit part à une affaire dont le Recueil d'Utrecht ne dit pas un mot^ et que madame Périer raconte de la manière suivante: « Dieu lui donna, dès ce temps-là^ une occasion de faire parottre le zèle qu'il avoit pour la religion« 11 étoit alors à Rouen^ où mon père étoit employé pour le service du Roi; et il y avoit aussi, en ce même temps, un homme ^i enseignoit une nouvelle philosophie qui attiroît tous les curieux. Mon frère ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux; mais ils furent bien surpris, dans Tentretien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur débitant les principes de la philosophie il en tiroit des conséquences sur des points de foi, contraires aux .décisions de l'Église. Il prouvoit par ses raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'étoit pas formé du sang de

h sainte Vierge, mais d'une autre matière ci'éée exprès, et plusieurs autres choses semblables, ils voulurent le contredire, mais il demeura ferme dans ce sentiment. De. sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avoit de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avoit des sentiments erronés» ils résolurent de l'avertir premièrement^ et puis de le dénoncer s'il résistoit à l'avis qu'on lui donnoit. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis, de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay, qui faisoit pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen, par commission de M. l'Archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme, et l'ayant interrogé, il fut trompé par une confession de foi équivoque qu'il lui écrivit et signa de sa main, fiûsant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance qui lui étoit donné par trois jeunes hommes. Cependant, aussitôt qu'ils virent cette confession de foi, ils connurent ce défaut ; ce qui les obligea d'aller trouver à Gaillon M. l'archevêque de Rouen, qui, ayant examiné toutes ces choses, les trouva si importantes qu'il écrivit une patente à son conseil et donna un ordre exprès à M. du Bellay de feire rétracter cet homme sur tous les points dont il étoit accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la communication de ceux qui Tavoient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le conseil de M. l'archevêque et renonça à tous ses sentiments. Et on peut dire que ce fut sincèrement, car il n'a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avoient causé cette affaire^ ce qui fait croire qu'il étoit lui-même trompé par les fauslses conclusions qu'il tiroit de ses faux principes. Aussi étoit-il l)ien crrtain qu'on n 'avoit eu en cela aucun dessi^in de lui nuire, ni d'autre vue que de le détromper par lui-

niéine^ et l'empèdier de séduire les jeunes gens^ qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi eette affaire se termina doucement... »

La Bibliothèque du Roi possède deux manuscrits qui peuvent nous servir à ajouter à ce récit de madame Périer des détails authentiques^ qui tantôt le confirment, tantôt le rectifient et toujours le développent.

Le premier de ces manuscrits est un in-folio, Supplément aux manuscrits français f n» il6, qui contient^ avec une copie du manuscrit autographe des Pensées^ plusieurs pièces de Pascal ou relatives à Pascal. Le second est le manuscrit de l'Oratoire n^i60.

Ces manuscrits nous apprennent que le philosophe de Rouen qui^ en 4647^ alarma Forthodoxie de Pascal et de ses amis^ et qu'ils accusèrent devant M. Farchevéque ^ n'était pas un laïque^ mais un religieux de l'ordre des Capucins , dont le vrai nom était Jacques Forton^ et qu'on appelait le frère Saint-Ange. Il n'enseignait point une nouvelle philosophie; seulement il avait certaines opinions théologiques qu'il communiqua à Pascal et à quelques-uns de ses amis dans des entretiens particuliers et sur leur demande expresse. On ne voit pas non plus que cette nouvelle philo- Sophie attirât tous les curieux y comme le dit madame Périer. Il y eut en tout deux conférences^ et la chose ne paraît pas être jamais sortie du cercle de quelques personnes.* Il n'y avait donc pas beaucoup à craindre qu't7 séduisit les jeunes gens, et tout ce grand zèle de Pascal et de ses jeunes amis paraît excessif. Voici d'abord la relation complète de ce qui se passa dans les deux conférences^ relation sur laquelle porte toute l'accusation et qui est signée de tous ceux qui assistèrent à ces conférences. C'est une

sorte de procès-verbal officiel^ qui pourrait bien avoir été dressé par Pascal lui-même^ et qui porte entre autres signatures^ celle de Fauteur des PravinciiUes. La relation est un peu longué^^ mais nous n'avons pas cru pouvoir Tabréger.

nSGIT DE DEUX OONFÉRENGES OU ENTaBTISNS PÀRTIGULIEBS TENUS LES VENDREDI PREKIEE ET MARDI GlNQUlÈMB FE- VRIER, 4647.

a Le vendredi premier jour de février 1647, le sieur de Saint- Ange, accompagné d'un gentilhomme de ses amis, vint en la maison de M. de Montflavier, conseiller du Roi 'en son conseil d'État et privé, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, pour voir le sieur Dumesnil, son fils, qui avoit souhaité le connoitre , et qui lors étoit avec le sieur Auzoult. Ledit sieur Dumesnil étant averti de la venue dudit sieur de Saint-Ange en la compagnie d'un gentilhomme, les envoya prier de monter en la salle en laquelle il les fut recevoir avec ledit sieur Auzoult. Après les premières civilités, dans lesquelles lesdits sieurs Dumesnil et Auzoult témoignèrent au sieur de Saint-Ange le désir qu'ils avoient de le connoitre à cause du grand estime qu'ils avoient ouï faire de lui, il se passa quelques discours indifférents. On discourut après de la certitude des sciences et des principes de nos connoissances qui sont les effets lorsqu'ils nous mènent par le raisonnement à la connoissance des causes, à cause de leurs nécessaires dépendances d'icelles. A cela, le sieur de Saint-Ange dit qu'il ne falloit pas se persuader qu'il y eût aucune connexion nécessaire des causes naturelles à leurs effets, que n'y ayant que la Trinité qui fût nécessaire tout le reste par sa

nature n'avoit aucun ordre nécessaire ^ que tout cela dépendoit des décrets de la volonté de Dieu; donc que pour connoitre les effets il falloit connoltre les décrets^ ce qui ne se pouvoit faire qu'après la connoissance de la Trinité, et ensuite des convenances selon lesquelles Dieu a formé ses décrets; que par conséquent il falloit connoitre la Trinité devant que d'avoir les autres sciences^ qu'elle étoit son antécédent et que de cette connoissance dépendoit sa théologie et sa physique.

a On lui demanda par quel moyen il connoissoit la Trinité, il répondit qu'il la démontroit par la raison. Cela surprit la compagnie, et comme on lui proposoit quelques difficultés à cause que ne connoissant rien de Dieu par la raison que ce que nous en pouvons conclure de la connoissance des créatures, et n'y ayant aucune chose dans icelles qui nous oblige de songer à un si haut mystère, au contraire cette merveille répugnant en apparence à beaucoup de principes naturels, on ne pouvoit pas s'imaginer quels pourroient être les principes de cette démonstration. Il nous dit qu'il faudroit qu'il nous eût expliqué ses antécédents, ce qu'il ne pouvoit pas faire en si peu de temps; et à ce propos il dit que tous ceu^c qui ne les avoient point entendus s'étonnoient de cette proposition et la combattoient; qu'à Paris beaucoup de docteurs en théologie avoient disputé contre lui, devant que d'avoir sçu ses principes, et entre autres M. Hallier et M. Hercent; mais qu'ayant entendu son raisonnement, ils avoient confessé n'avoir jamais rien en* tendu de si fort, et y avoient donné les mains. Il raconta aussi que M. Petit, lequel, en quelque rencontre, ne le connoissant pas, se moquoit en sa présence de son entreprise, la jugeant impossible, après avoir entendu son raisonnement l'avoit fort approuvé, et avoit été contraint

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d*avouer qu'il n'avoit jamais rien ouï de si puissant. Comme il rcnvoyoit à rinlelligence de ses principes et des dogmes pour comprendre son raisonnement, on laissa cette difficulté; et supposant cela comme prouvé, on lui demandUi comment, connoissant la Trinité, il pouvoit conclure les productions au dehors, puisqu'elles étoient extrêmement libres et qu'il n'y avoit aucune connexion nécessaire avec leur principe. Il répondit que tout ce que Dieu faisoit au dehors, il le faisoit selon certaines convenances que sa sagesse montroit à sa volonté, selon lesquelles il opéroit, faisant toujours ce qui étoit le plus convenable; et que ses antécédents supposés par la suite de ses raisonnements, il venoit à la connoissance de ces convenances, que par ce moyen il connoissoit tout ce que Dieu a dû faire. On lui demanda si Dieu étoit déterminé à agir selon ces convenances, parce qu'il s'ensuivroit que Dieu ne pourroit faire que ce qu'il a fait. Il répondit que si on considéroît sa puissance toute seule , Dieu pouvoit faire une infinité d'autres choses qu'il n'a pas faites; mais que si on la considéroit jointe à sa sagesse, il ne pouvoit faire que ce qu'il a fait, parce qu'il faisoit toujours ce qui étoit le plus convenable. On lui dit que par ce moyen il connoissoit donc tous les mystères par .raisonnement, et par conséqueat les mystères de l'incarnation et de l'eucharistie, etc., puisqti'ils étoient la suite de quelque convenance : il répondit qu'il les connoissoit. On proposa quelque doute sur cela, et entre autres que si tout cela étoit véritable, on n'aui'oit pas besoin de foi pour connottre lesdits mystères, et que par conséquent sans la foi on pourroit être sauvé. Il répondit en ces termes : a Quand je le dirois? » Sur ce qu'on lui dit que cela étoit contraire à TÉcriture : Sinefide impossibile est placere Deo, il dit que nous avions besoin de la foi

pour une chose^ savoir : pour connoitre que Dieu est notre fin surnaturelle, ne pouvant arriver à cette counoissaiice si nous ne sommes aidés d'une lumière supérieure , à cause des difficultés qui nous viennent de Tinfinie distance qui se rencontre entre Dieu et nous; mais que, pour le reste des mystères^ un esprit puissant y pouvoit parvenir par son raisonnement^ et que la foi n'étoit que comme un supplément aux esprits desquels le raisonnement n'étoit pas assez vigoureux^ et qui n'avoient pas assez de lumière pour' concevoir lesdits mystères. On lui opposa que la foi étoit pardessus la raison naturelle et des choses que nous ne pouvons concevoir sans révélation^ d'où vient que saint Paul l'appelle : Argumentum non apparentium; que tous les Pères disoient la mémo chose; il dit que cela s'entendoit des choses qui tombent dans Tiinagluation.

« On disputa avec chaleur sur cela, et comme on étoit sur ce propos, arriva le sieur Pascal, fils de M, Pascal, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, commissairedéputé par S. M. en la haute Normandie pour Timpùt et levée des tailles , et sur le fait de la subsistance et étapes (les troupes, et autres affaires concernant le service de Sa Majesté en la dite province, qui venoit voir le sieur Dumesnil. Après les civilités, on lui dit en bref quelque chose de ce que le sieur de Saint-Ange avoit avancé^ savoir, qu'il pouvoit démontrer la Trinité, et que par certaines convenances il venoit à la connoissance des autres mystères de la religion^ de quoi il fut fort étonné. Il entendit du sieur de Saint- Ange la confirmation de cela, et après on continua le discours. Quelqu'un s*étonnant comme il posoit seulement la nécessité de la foi pour connoitre que Dieu étoit notre fin surnaturelle^ vu qu'il sembloit que Ton pouvoit conclure qu'il n'y avoit que Dieu qui fut capable de contenter tous les

désirs de notre ftme, et la capacité qu'elle a pour toute sorte de bonté, et que saint Augustin avoit vu cela Sinclair qu'en beaucoup d'endroits il l'avoit prouvé par raison, et que beaucoup de théologiens pensoient qu'il n'y eût que cette connoissance à laquelle la foi ne fût pas nécessaire; pour expliquer son opinion , après avoir déduit quelque chose de l'infinie disproportion qui se présenteroit à nos esprits, et du grand éloignement entre Dieu et nous qui nous feroit perdre courage dans l'incertitude que nous aurions si nous pourrions arriver à Dieu, pour nous faire entendre son raisonnement, il lut plusieurs pages d'un petit livre imprimé, par lui composé : De F alliance de la foi et du raisonnement (il sera très à propos que l'on l'examine pour mieux prendre sa pensée sur ce sujet), oà il raisonnoit sur les difficultés qui pourroient se présenter à nos esprits, si Dieu par la foi ne nous avoit assurés que nous pouvons le posséder. On lui opposa que cette disproportion infinie ne Tempéchoit pas de connoitre par son raisonnement le mystère dç l'incarnation, où néanmoins les mêmes difficultés se rencontroient à cause de la distance infinie qui est entre la nature humaine de Jésus-Christ et la nature divine. Il répondit qu'il n'y avoit point une disproportion semblable entre la nature humaine de Jésus-Christ et la nature divine, à celle qui se rencontre entre la même nature divine et celles des autres hommes, parce que la nature humaine de Jésus -Christ étoit produite par une action de . réciproque. On n'entendoit point ce terme, et ne l'ayant pas beaucoup expliqué, parce qu'il disoit toujours que tout cela dépendoit de Vintelligence de ses antécédents, qui ne pouvoient pas être expliqués en si peu de temps, on lui demanda si Jésus-Christ n'étoit pas homme comme nous et d'une môme nature que nous; il répondit qu'il étoit d'une

autre espèce que nous; et qu'il faisoit une espèce à part, parce qu'il étoît produit par un autre motif , et comme on n'entendoit pas toutes ces façons de parler, on lui demanda seulement si Jésus-Christ n'étoit pas animal raisonnable, il répondit qu'il n'étoit point animal. Cette proposition choqua toute l'assemblée^ car il sembloit que cela ne se pût nier qu'en niant que Jésus-Christ eût été sensible, puisque la notion commune d'animal est un vivant sensible. Après avoir quelque temps parlé sur cela^ i>our mettre fin aux disputes^ on lui demanda ce qu'il entendoit par animal; à quoi il répondit : que pour être animal, il falloit avoir un corps corruptible, et que Jésus-Christ n'avoit pas de corps corruptible. On le pria d'expliquer quelle corruption il entendoit, parce que la plus grande corruption étoit la mort. Il dit qu'il entendoit la dernière corruption qui se fait par la dissolution des éléments, et que le corps de Jésus-Christ n'avoit point été sujet à cette dissolution. Il dit pareillement que la Vierge faisoit une espèce à part et distincte de celle des autres hommes, à cause qu'elle étoit produite par un autre motif que le reste des honmies, et que pour tout le reste des honmies ils étoient d'une même espèce. On lui demanda ce que c'étoit qui faisoit les diverses espèces; il répondit que c'étoit la diversité des motifs, et qu'ainsi tous les hommes ne constituoient qu'une espèce> à cause qu'ils étoient produits par un même motif. Entre beaucoup de difficultés qui se présentoient à un chacun à lui proposer sur tous ces discours, on lui dit^ seulement que cette raison de ne devoir pas être corrompu ne sembloit pas être suffisante pour constituer une espèce à part ; et pour preuve de cela on lui dit qu'Adam n'eût pas été corrompu s'il n'eût péché, et que néanmoins il étoit animal et qu'il ne faisoit pas une autre espèce que nous^ ou

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plutôt m'étoit pas d'une autre espèce devant qu'il eût péché de celle de laquelle il étoit après son péché; il répondit qu'Adam eût été corrompu. On lui dit qu'il étoit de la foi qu'Adam ne fût pas mort, s'il n'eût pas péché^ et que cela étoit défini contre les Pélagiens; on lui allégua entre autres le concile de Millénis ' ^ où il est défini qu'Adam ne fût pas mort necessitate naturœ, mais qu'il a été fait mortel ptccati meriiû; il dit qu'il y avoit necessitate naturœ^ ce qui étoit seulement pour montrer qu'il ne fût pas mort contre son inclination et par contrainte ^ mais qu'il fût mort volontairement. Cette explication ne contenta personne^ et on lui dit qu'il étoit facile de montrer que le concile se devoit entendre autrement. Quelqu'un lui opposant un passage formel de saint Augustin^ où il disoit qu'Adam ne fût mort en aucune façon^ il dit qu'il ne discutoit jamais sur les passages des Pères j si on n'avoit le livre^ et que jamais il ne répondoit à des autorités que quand il en avoit vu le commencement et la suite; ce qui obligea^ comme on ne vouloit pas le presserai de passer à d'aulres matières^ après avoir témoigné premièrement l'étonnement que produisoient tant de choses éloignées du sentiment commun des catholiques. Mais pour ôter tout d'un coup à l'assemblée l'occasion de s'étonner de tout ce qui lui restoit à dire^ il dit qu'il alioit avancer une proposition qui étonneroit bien davantage, et qui néanmoins étoit une suite de ses antécédents, à sçavoir qu'il dirait bien par ses principes combien . il devoit y avoir d'hommes. Chacun à cette promesse témoigna le redoublement de son admiration^ et comme on souhaitoit d'apprendre comment il pourroit sçavoir une chose si cachée et si difficile, il dit qu'il y auroit des hommes

\, Sic; c'est le cotmiium Uilevitanum, le second concile de Milab.

UN ÉPISODE DE LA ViE DE PASCAL. 358

jusqu'à ce que la masse oorporelle fût épuisée. Ces termes non entendus firent qu'on le pria d'en donner une plus ample explication^ ce qu'il fit disant que la masse corporelle comprenoit tous les corps tant célestes que terrestres, et que toute cette masse devoit servir successivement à composer des hommes ; parce qu'il falloit qu'il y eût autant d'hommes comme il y avoit de parties de cette masse qui étoient suffisantes pour être unies à des âmes et faire des hommes^ à cause qu'il falloit que tout retournât à Dieu comme tout en étoit venu^ Dieu n'ayant produit ses créatures qu'à ce dessein; et que par conséquent tous les corps dévoient aussi hien retourner à lui que les esprit^ ^ avec cette différence que les esprits étant capables de connoissance et d'amour pouvoient y retourner seuls^ mais les corps étant privés de l'un et de l'autre ne pouvpient y retourner, s'ils n'y étoient reportés par des esprits; et pour cet effet, la sagesse de Dieu avoit trouvé l'invention d'unir des esprits aux corps, afin qu'ils reportassent à lui toute la masse corporelle; que la fin du monde ne viendroit que quand toutes les parties de la masse corporelle auroient servi à composer des hommes, et que la dernière seroit prise, car alors chaque âme reprendra la partie de Ja masse qui lui est appropriée. A cette occasion, il expliqua quelque chose des raisons de la création, et dit que toutes les créatures étoient des images et des portraits des actions internes de Dieu, à sçavbir les esprits, de l'action contemplative, les corps^ de la productive, et les esprits et les corps unis ensemble, les images de Fidentité de la vertu contemplative et productive. Il dit donc ensuite de cela qu'un géomètre pourroit supputer à peu près le nombre des hommes qui dévoient être depuis le commencement du monde jusqu'à la fin.

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a Quoique ce discoure aehev&t de surpraidre un chacun^ on ne fut pas néanmoins si étonné de cette étrange proposition comme des précédentes, à cause qu'elle ne sembloitsi directement ni si apparemment choquer les mystères de la religion. En tournanten risée autant que la civilité le pouvoit permettre cette proposition, on lui fit quelques doutes sur cela; et premièrement on lui demanda comment la substance du soleil et des étoiles^ et celle qui est au centre de la terre^ pouvoit venir sur la terre, afin qu'elle fût prise pour la composition des hommes^ et qui étoit-ce qui Tapportoit; ce qui néanmoins étoitnécessaire^ puisque tout cela faisoit partie de la masse corporelle^ et que par conséquent leur substance devoit être reportée à Dieu. 0 répondit que la cause de cette difBculté venoit de ce que nous concevions les choses naturelles autrement qu*dles ne sont^ et que nous n'avions pas une bonne idée de la substance des choses; que nous pensions que ce que nous voyons étoit substance^ et que ce n'étoit que des accidents et des apparences; qu'il falloit s'imaginer que la substance n'étoit pas attachée aux accidents que nous voyons^ mais quelle étoit en continuel mouvement derrière eux^ et que par ce moyen la substance du ciel, du soleil^ de la lune et des étoiles descendoit ici-bas^ et que celle de la terre montoit en haut continuellement, et que par cette unique façon (le philosophie on pouvoit satisfaire à Texpérience nouvellement faite pour le vuide par le dit sieur Pascal^ laquelle il estima beaucoup aussi bien que Fauteur, et dit qu'il avoit entendu parler de cette expérience à Paris devant que de venir en cette ville, en une compagnie où on avoit fait très grand état du dit sieur Pascal. Il dit aussi qu'il croyoit inv* possible d'y répondre dans toutes les autres philosophies communes. Oncommençoit de ne s'étonner plus d'entendre

des choses extraordioaires contre toute sorte d'appereoce et sans aucune raison ni expérience. Comme néanmoins on se rioit de cela et que Ton disoit que c'étoit deviner, vu qu'on n'avoit aucune expérience de ce continuei mouve* ment, il dit qu'il ne s'en falloit pas étonner et qu'il arrivoit la môme chose que si, regardant une tapisserie immobile derrière laquelle des hommes se promeneroient, on nioit qu'ils remuassent, parce qu'on ne les verroit pas mouvoir; que la substance étant cachée à nos sens nous ne pouvions pas conclure qu'elle ne se meut point, encore que nous n'en eussions aucune expérience. Ensuite il apporta ime sinûlitttde qu'il jugeoit bien sensible et bien capable de représenter sa pensée : il dit donc que toute la substance des corps devoit être considérée comme de l'eau, et que pour cela elle étoit comparée à un abyme, alléguant à ce propos ce passage : velut in aby$so mulia (on ne lui voulut pas montrer l'explication hors de propos de ce passage); qu'il falloit donc s'imaginer une mer ou un grand fleuve, et dans icelui plusieurs bouteilles de verre remplies de l'eau de ce fleuve, car le fleuve n'en grossiroit pas pour cela, non plus que quand on casseroit quelques-unes de ces fioles ou toutes ensemble, parce que ce seroit toujours la même eau et il n'y en auroit pas davantage pour cela; tout de même, les hommes sont comme ces bouteilles de verre, qui tous ont une partie de la matière, et quand ils vivent, elle n'est pas diminuée, non plus que, quand ils sont cassés par la mort, la substance n'est pas augmentée, mais seulement la même substance est dispersée par l'univers, ainsi que l'eau de la fiole cassée par tout le fleuve. Cette pensée excita une risée commune, et on dit quelques mots agréables sur cette comparaison des hommes et des fioles, a Et après tous ces discours on aima mieux le remettre

sur la théologie que d'entendre ces choses étranges sur ta philosophie; et comme un chacun eût bien souhaité sçavoir quelles lumières il avoit sur la matière de la grâce^ on lui demanda quelle opinion il estimoit la plus conforme à la vérité, ou celle de Jansénius ou celle des jésuites, et s'il pensoit que Jansénius eût bien entendu saint Augustin. Il répondit que ni les jésuites ni Jansénius n*avoient connu entièrement la vérité, mais seulement une partie d'icelle; que Jansénius avoit bien approché de Topinion de saint Augustin, et que sans lui la science de Tefficacité de la grâce se fût perdue; que saint Augustin avoit assez approfondi cette matière, que pour son sentiment il embrassoit ce qu'il y avoit de véritable dans toutes ces deux opinions, et qu'en cela consistoit Texcellence de sa doctrine que tout ce qui se rencontroit de véritable épars dans toutes les opinions se rencontroit ramassé en son lustre dans sa doc^ trine, et que tous les sentiments , même les plus extravagants de tous les anciens philosophes, et les opinions qui sembloient les plus ridicules quand on les considéroit détachées des vrais principes, étoient néanmoins véritables et paroissoient très conformes à la raison, unies aux principes de sa doctrine, parce qu'on connott toujours la vérité, et qu'on ne se trompe jamais qu'en n'en connoissant qu'une partie ou en excluant quelque chose, que toutes ces vérités néanmoins n'étoient pas reconnoissables étant séparées; et à ce propos il apporta une comparaison pour faire mieux concevoir sa pensée (qui paroissoit impossible, puisque la plupart des opinions sont contradictoirement opposées, et qu'il est impossible que deux contradictoires soient véritables), prise de la fable d'Orphée, qui fut mis en pièces par les ménades ou les bacchantes; car tous les morceaux d'Orphée, quoi qu'ils fussent véritablement ses

membres^ n'étoient pas néanmoins reconnoissables pour parties de son corps en étant séparés^ ce qui étoît facile à con» nottre quand ils étoient encore tous unis ensemble et quik V composoient son corps. Cette comparaison sembla plai- \ sante^ et comme il étoit près de dire quelque chose de son opinion sur la grftce^ on le pria de dire premièrement où il avoit pris cette opinion nouvelle, et d'où pouvoit venir que personne n'eût encore eu toutes bes véritables lumières sur ce sujets particulièrement saint Augustin qui avoit tant travaillé sur ces matières. Il répondit que cela venoit de ce que personne n'avoit connu Tordre des décrets de Dieu, et que, manque de cette connoissance, tous les Pères et théologiens n'avoient connu qu'une partie de la vérité. On lui demanda s'il avoit cette science et s'il étoit bien confirmé; il répondit qu'il Tavoit, et que des autres diflScultés il y en avoit sur lesquelles il n'étoit pas encore éclairci, comme celle de la liberté , y ayant deux ou trois ans qu*il y tra* vailloit; mais que pour la science des décrets il y étoit confirmé depuis huit ans, et qu'il n'avoit rien appris en cela de nouveau depuis ce temps-là. Et à ce propos il ajouta qu'il avoit quatre traités, à un chacun desquels il donnoit une épithète : par exemple, celui de la science des décrets, il Tappeloit, si la mémoire ne trompe, le Sçavant; celui de la Trinité, l'Heureux^ et celui de la métaphysique, le Subtil. On ne se souvient pas de l'autre. Et il parla ensuite de quelques livres qu'il avoit envie de donner au jour. Et là-dessus le susdit gentilhomme lui dit que quand il auroit mis ses livres en lumière, il lui sembloit qull faudroit mettre au feu tous les autres livres, puisque tout ce qu'il y avoit de bon et de véritable se rencontroit dans les siens, et que le reste n'étoit qu'un fatras; qu'il faudroit faire ce qu'on dit que fit Jnstinien quand il eut composé le

Digeste^ qui fit brûler tous les écrits des anciens jurisconsultes, n ne répondit rien à une pensée qui le flattoit tant^ et se mit à rire. •

c On laissa tous ces discours afin d'entendre ses sentiments nouveaux sur la question de la grAce. H commença faisant quantité de divisions et de subdivisons tant de la grâce d'Adam t^ue de celle de Jésus-Christ. Ce qui fut plus remarquable fut une division de la grâce du salut et de la grâce du ministère^ dont la première est donnée à un chacun pour son salut propre^ et la dernière à quelques-uns pour le salut des autres : il dit qu'il n'y a que la grâce du ministère qui soit efficace, n'étant pas nécessaire mais plutôt mal à propos que celle du salut le soit, expliquant par ce moyen tous les passages de l'Écriture et de saint Augustin, où il est dit que Deus operatur velle, etc.; en second lieu, que celle du salut est donnée égale à tous les hommes et en tous les temps, et celle du ministère n'étant que pour la manutention de la hiérarchie est donnée inégale, n'étant aucun besoin qu'elle soit égale. On le pria d'expliquer ce qu'il entendoit proprement par la grâce du ministère, et pourquoi il vouloit qu'elle seule fdt efficace; il répondit que la grâce du ministère étoit celle que Dieu donnoit pour faire le salut des autres, qui se donnoit aux évéques et aux personnes publiques, et qu'il étoit nécessaire qu'elle fût efficace, parce qu'étant quelquefois à propos, pour le bien de rËglise, que Dieu fasse faire des actions très importantes et difficiles où Ton n'est pas assez attiré par son propre intérêt, on a besoin de grâces impulsives qui déterminent à ces actions. On lui dit que dans son opinion il n'y auroit pas de mérite à faire ces actions; ce qu'il accorda. Quelqu'un lui dit que pour lui il approuvoit fort le sentiment de saint Augustin, qui pensoit qiie toute sorte de

nécessité ne détniisoit pas la liberté. Il se tourna vers ledit gentilhomme^ et lui dit : Voyez-vous Feffet de la préoccupation! Un autre, pensant qu^il vouloit dire qu'il falloit une grftce efficace pour être évéque, en riant lui dit qu'il ne pensoit pas qu'il se rencontrât beaucoup de personnes qui eussent besoin de grâce efficace pour accepter un évéché, et qu'il ne croyoit pas même qu'on eût besoin de grâces suffisantes ; et comme il étoit tard^ on se leva sur ce propos. Et il expliqua sa pensée des actions et du ministère des évèques, et pour éclaircir davantage son sentiment sur la grâce du salut, pourquoi il n'en vouloit pas d'efficace, il ajouta que ce seroit faire tort à un objet infiniment aimable comme Dieu et qui a tant d'attraits, de croire qu'on eût besoin d*étre poussé pour l^e rechercher et l'aimer, que la connoissance des perfections de Dieu et de ses beautés étoit assez forte pour attirer à lui nos volontés sans impulsion, et donna quelques comparaisons à ce propos. On rompit sur cela l'entretien, et après beaucoup de civilités de part et d'antre, on promit au sieur Saint-Ange qu'on lui rendroit visite chez lui au premier jour, et que l'on seroit bien aise d'avoir encore son entretien.

< Le lundi ensuivant, quatrième février, lesdits sieurs Dumesnil, Pascal et Auzoult furent pour rendre visite audit sieur de Saint-Ange, en la maison de M. le procureur général où il demeure; mais dans la rue on le rencontra ot il alioit à quelques affaires qui lui étoient survenues. Il témoigna le déplaisir qu'il avoit de cet empêchement, et pensant être à lui sur les quatre heures, il promit ay. sieur Dumesnil qu'il passeroit par son logis. Continuant le chemin ils firent rencontre du sieur le Gornier, docteur de Sorbonne, qu'ils furent saluer, et lui dirent qu'ils s'étoient mis en chemin à dessein d'aller vohr le sieur de Saint- Ange, qui

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avoit pris la peine^ le vendredi, d'aller voir le sieur Dumesnîl et où ils s'étoient trouvés. Le dit sieur le Comier témoîgna grande envie de le connoitre à cause des choses extraordinaires qu*il avoit entendues et des louanges que quelques-uns \ui donnoient. On lui dit qu'on venoit de le rencontrer dans la rue, et qu'il s'étoit offert de passer par le logis de M. de Monflavier sur les quatre heures, que s'il vouioit prendre la peine de s'y rendre, il auroit le contentement de Tentendre; ce qu'il accepta très volontiers. On se trouva donc à l'heure donnée chez M. de Monflavier, et après avoir longtemps attendu, le sieur de Saint- Ange envoya sur le soir un homme à M. Dumesnil lui dire qu'il n'avoit pu venir, et que le lendeiùain il ne manqueroit pas de venir à la sortie du dtner. On le pria qu'il n'en prit pas la peine ^ et que Ton seroit chez lui aussitôt après midi.

a Le mardi cinquième février, le dit sieur le Comier voulut être delà partie, et les sieurs Dumesnil, Pascal et Auzoult furent chez M. le procureur général, où ils trouvèrent ledit sieur de Saint-Ange qui les fit monter en sa chambre, et après beaucoup de civilités, dans lesquelles on lui dit que le sieur le Comier étoit docteur de Sorbonne, on commença l'entretien par quelques discours indifférents jusqu'à ce que le sieur de Saint-Ange dit qu'il venoit de lire saint Augustin, dans lequel il rencontroit plusieurs choses conformes à ses sentiments, et entre autres il dit qu'il avoit trouvé un passage pour appuyer son sentiment sur l'égalité de la grâce du salut au regard de tous les hommes, et que toute rinégalité qui se rencontroit dans la grâce n'étoit que pour celle du ministère dont il avoit parlé dans la première conférence. On souhaita fort de savoir quel passage de saint .Augustin il pourroit avoir appliqué à son sentiment, vu que

saint Augustin n'a fait en aucun endroit cette sorte de distinction de grâces, et que partout il admet inégalité de grâces du salut; c*est pourquoi on le pria de le montrer. Il dit que saint Augustin appeloit la grâce du salut occultissimam gratiam, et de cela il conclut que cette grâce^ dont l'inégalité parott manifeste dans l'Écriture^ n'est pas la grâce du salut^ et que dans tous les passages où saint Paul fût mention de cette inégalité, qui lui fait admirer la hauteur et la profondeur des jugements de Dieu^ comme en cette exclamation : o altiiudOf etc., TÀpôtre n'entend parler que de la grâce du ministère, et non pas de celle du salut ; et, pour montrer la vérité de cette proposition^ il faisoit un argument à peu près en ces termes : Nous ne pouvons remarquer de llnégalité dans la distribution de la grâce, si nous ne connoissons cette grâce ; mais^ selon saint Augus* tin, la grâce du salut est occulte; donc on ne peut remarquer d'inégalité dans la distribution de la grâce du salut ; et partant tous les passages qui autorisent l'inégalité de la grâce se doivent entendre de la grâce du ministère, et non pas de celle du salut. On lui dit que celle du salut paroissoit visiblement inégale par les effets^ au moins dans quelques personnes comme dans les saints et ceux qui font tant de bonnes actions ; il répondit que nous ne pouvions pas sçavoir par quels motifs ils opéroient ; et qu'au reste, si on connoissoit que Dieu eût donné plus de grâces du salut à un homme qu'à un autre, on pourroit ne Taimer pas de tout son cœur, puisqu'il porteroit plus d'affection aux uns qu'aux autres : il ajouta quelques autres discours pour pt'ouvcr l'égalité de la grâce du sahit au respect d'un chacun. On opposa que saint Paul, faisant l'exclamation : o altitude j qu'il avoit citée et qu'il applique! t à. la grâce du ministère^ ne parloit en aucune façon de cette grâce^ mais de celle du

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salut; ce que quelqu'un pensoit prouver encore plus fortement par le passage de la même épltre, touchant la prédestination de Jacob et la réprobation d'Èsm: Jacob dilexi, Esaû odio habuij où il n'est point parlé de cette grftce du ministère et où néanmoins il y a une inégalité tout entière. Chacun se trouva surpris de ce qu'il fit remarquer aussitôt que cette grâce du ministère y étoit en termes formels, y ayant au même endroit : et major setviet minori* On le pressa, et on voulut, par ce lieu tout entier, lui prouver que saint Paul^ faisant cette exclamation, parloit de la réprobation du peuple juif et de l'élection des Gentils^ et que, par conséquent, cela regardoit la grâce du salut ; il dit qu'il faudroit avoir le livre, et considérer ce qui est devant et après; et que jamais il ne disputoit sur des passages qu'avec les livres, et en examinant les endroits tout entiers; ainsi comme on ne jugea pas à propos de demander un Nouveau Testament, on laissa ce passage et on parla de celui de saint Augustin, sur lequel on s'étonna fort d'une explication si éloignée de la pensée de ce Père, et on lui dit que certainement son esprit voioit des choses dans les Pères que jamais les autres n'eussent rencontrées. Il prit cetétonnement pour une admiration, et continua d'apporter un autre passage de saint Jean Damascène qu'il avoit trouvé pour confirmer ce qu'il avoit dit. dans le premier entretien et qu'il répéta encore dans celui-ci, que J.-G. constituoit une espèce à part et distincte de celle de tous les autres hommes. On le pria de le dire : il dit qu'en un endroit saint Jean Damascène disoit que : Verbum non attumpsit nafuram humaiwm in specie; il expliquoit cette autorité comme si le sens en eût été que : Verbum $Mn assumpsit ex nostra specie. Cette seconde explication, si éloignée du sens de saint Jean Damascène, acheva de surprendre, et

quoique Ton jugeât phis à propos d'endurer cette exposition que d'y contredire, on ne put néanmoins s'empêcher de lui dire que cela étoit entièrement éloigné du sens de ce Père, et qu'on ne pouvoit comprendre comment il lui donnoit cette explication ; il répondit qu'on l'expliqueroit comme on voudroit, mais pour lui qu'il l'entendoit de la sorte. On laissa ces passages pour lui proposer quelques difficultés que son premier entretien avoit laissées dans les esprits; mais auparavant un de la compagnie le pria de le satisfaire sur une difficulté qu'il estimoit très grande et dont il n'avoit encore trouvé aucune solution qui lui eût agréé, s'assurant qne dans ses nouvelles lumières il auroit trouvé quelques éclaircissements; il lui demanda donc si il rendroit bien raison par ses principes pourquoi le péché d'Adam se communique à toute sa postérité, et non pas les péchés actuels de nos parents, particulièrement dans l'opinion de ceux qui n'admettent point de tact; il dit qu'il n'avoit aucun besoin de tact dans sa doctrine, que môme il le tenoit impossible, et que néanmoins il expliquoit cela très facilement; on le supplia d'en donner sa solution, ce qu'il fit après avoir apporté quelques difiërences entre le péché d'Adam et les autres péchés actuels. 11 dit qu'il avoit, depuis qu'il étoit en cette ville, fait un petit traité du péché originel à la prière d'un de ses amis, où tout ce qui appartient au péché originel étoit très clairement déduit. Il se leva pour le chercher, et Tayant trouvé, il le lut entier; c'éloil un manuscrit de dix à douze pages in-4<>, et le traité étant représenté, on y verra ses sentiments plus uuement que Ton ne pourroit les rapporter; et comme touty est de grande importance, il sera plus expédient et plus facile de le lui faire représenter que d'en apprendre ce que la mémoire en pourroit fournir. On y voit, entre autres choses, que chaque partie

de la masse corporelle étant affectée à chaque Ame, quand la première Ame créée pure, sçavoir, celle d'Adam^ fut émise et jointe à la masse qui lui étoit destinée^ et qui étoit encore pure comme tout le reste de Tunivers, lequel étoit encore en Tétat qu'il étoit sorti des mains de Dieu^ TAme d'Adam pécha^ et par le péché s'infecta elle-même, et ensuite gAta son corps parce qu'elle en étoit la forme, par la continuité qu'il avoit avec toute la masse corporelle vitia toute cette masse, laquelle infectée gAte après les Ames qui lui sont unies. Il est plein de beaucoup d'autres choses que la mémoire ne peut fournir. On ne voulut pas ouvertement dire le sentiment qu'on faisoit de ce traité ; et, à cette occa* sion, il en montra un autre qu'il avoit commencé depuis longtemps sur la liberté, qu'il n'avoit pu encore achever^ où dans deux ou trois chapitres il traitoitdes diverses significations des mots liberté et libre et des manières par lesquelles on peut être mu, à sçavoir par impulsion et par attraction^ afin après cela de descendre en particulier à la manière d'agir de la volonté. 11 montra ensuite le commencement d'un dialogue qu'il fait entre la sagesse, la volonté et la puissance divine, où il doit déduire toute sa théologie et toute sa physique. Après ces lectures, on continua les discours, et on lui proposa les difficultés dont on avoit envie d'être éclairci sur ce qu'il avoit dit de J.-C. dans le premier entretien^ et principalement sur la proposition qu'il avoit avancée que J.-G. n'étoit point animal, qu'il fondoit sur ce qu'il disoit qu'il n'avoit point de corps corruptible, c'est-à-dire, sujet à la dissolution des éléments; ce qu'il confirma en mêmes termes que le jour précédent. On lui opposa donc que, quand on consulteroit la raison seule, on trouveroit que le corps de J.-C. devoit être corruptible, puisqu'il étoit composé et fait de toutes choses corruptibles, sçavoir:

du sang de la Vierge^ de son lait et des aliments ordinaires» Â quoi il répondit qu'on étoit bien loin de la vérité; et pour y répondre par article, il dit que ni le lait que J.-C. avoit sucé, ni les aliments dont il étoit nourri ne se tournoient pas en substance, et que tout ce que nous mangions nous* mêmes ne se tournoit pas en la nôtre; mais qa'W s'en va bien loin de nous aussitôt que nous Tavons mangé, et qu'il se peut faire que par la circulation de la matière cela s'en aille à la lune ou ailleurs. Cette réponse, jointe à tout ce qu'on avoit entendu, continua de surprendre; et, après avoir proposé quelque chose contre cela, comme on vit qu'il nioit les choses les plus sensibles, et qu'on s'éloignoit du dessein que Ton avoit d'être éclairé touchant J.-C, et que Ton descendoit dans la physique, on voulut quitter ce discours. Quelqu'un, toutefois, lui demanda d'où pouvoit venir que nous croissions, si ce que nous mangions ne se tournoit point en notre substance, et pourquoi un homme étoit phis gi*and qu'un enfant; il répondit que nous ne croissions qu'en apparence, et qu'un homme, quoi qu'il parût plus grand, n'avoit pas plus de substance qu'un enfant; qu'lin chacun avoit sa portion de la masse qui lui étoit appropriée, et qui ne pouvoit servir à un autre. On ne put se tenir de rire de tous ces étranges discours , et comme il venoit toujours quelque choseàproposer,et qu'on s'échauffoit, pour prévenir tout ce qu'on eût pu lui dire il voulut satisfaire aux difficultés par une autre qu'il proposa, à sçavoir comme ifse pourroit faire, autrement que suivant sa doctrine, qu'un enfant ressuscitât aussi grand que son père, et comment les anthropophages pourroient ressusciter tous en leur entier; et, comme on vit qu'on ne pouvoit répondre à cette objection par raison , mais seulement par la foi, on quitta ce discours; et lui, reprenant la parole, dit que la

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substance du corps de J.-G. n'étoit point faite ni des aliments qu'il avoit mangés , ni du lait qu'il avoit sucé, ni même du sang de la Vierge^ mais d'une matière nouvelle* ment créée qui étoit seulement entée sur la substance de la Vierge. On apporta aussitôt quelques passages de ceux où il est dit que J.-G. étoit ex semine Abrakœ^ qu'il étoit fils de David secundum cam$m faetuf êx mulierey ex ea, de guùy etc.; auxquels il répondit y disant que ex se devoit entendre par tu, en sorte que cela ne signifioit autre chose sinon que J.<-G. avoit été formé in semine, in sanguine^ in euy etc. On disputa longtemps avec chaleur contre cette explication; puis on lui dit que la Vierge ne seroit donc point véritablement la mère de J.-C, puisqu'elle n'y auroit rien contribué ^ il dit que cela n'étoit pas nécessaire, qu'il suftisoit qu'elle eût donné le lieu où étoit faite la formation de son corps; il ajouta ensuite que la Vierge pareillement n'étoit point faite de la substance de saint Joachim et de sainte Anne; mais d'une matière nouvellement créée. On lui demanda si les autres parents ne donnoient pas de leur substance à leurs enfants; il dit qu'il ne falloit pas se persuader qu'ils en donnassent; et^ qu'en effets ils ne donnoient rien de leur substance y et que néanmoins ils étoient véritablement pères et mères de leurs enfants. Tout cela acheva de surprendre la compagnie, à quoi Ton ne se put empêcher de tourner en risée, autant que la civilité le permettoit, tous ces étranges discours. Comme cela étoit de très grande conséquence, quoiqu'on ne voulût pas le fâcher, on ne put s'empêcher de lui dire qu'il ne trouveroit pas mauvais qu'on lui dit que les anciens hérétiques, comme Valentin, Ëulichès, etc., n'avoient pas dit rien de beaucoup différent de cette opinion touchant J.-G., qui n'auroit ainsi passé dans la Vierge que comme par un c»-

nul; ee que Tertulien et les autres Pères avoieot combattu et condamné il y avoit si longtemps. 11 dit qu'il y avoit de la différence entre son opinicm et celles des hérétiques, qu'il n'apporta pas néanmoins. U apporta ensuite le fondement qui lui faisoit faire cette proposition y à sçavoir que selon les conciles le Verbe n'a point pris de suppôt^ et entre autres^ dit que le concile de Chalcédoine avoit défini que Ftfrdifm non Oêsumpsit hominemf dont il concluoit que le Verbe n'avoit pas pris de matière déjà existante^ mais quil en avoit créé une nouvelle; il dit qu'il se trouvoit obligé à cela à cause qu'il ne pouvoit autrement accorder le concile de Chalcédoine, parce que, seloii saint Thomas, il est de la bonté de Dieu de ne détruire rien dans la nature qu'il s'unit hypostatiquement; étant donc nécessaire, si Dieu s'unit une matière déjà existante, et qui par conséquent a une subsistance partielle, s'il ne prend pas la subsistance qui la détruise S il ne se peut pas faire que Dieu prenne une matière déjà existante. Il rapporta à ce propos, l'opinion qu'il attribua à saint Thomas, touchant l'assomption d'une nature angéliqne, à sçavoir que si Dieu vouloit prendre une nature angélique, il devroit en créer une nouvelle, de peur de détruire la personne dans celle qui existe déjà ; et, appliquant cela à la matière première, il dit qu'il ne trouvoit aucune solution à cette difficulté; et comme on dit qu'il étoit très facile, dans le sentiment ordinaire de l'Église, de satisfaire à la difficulté qu'il prenoit du concile de Chalcédoine, on voulut lui apporter quelques manières d*y répcHidre; mais on ne demeura pas d'accord de la notion de suppôt et de subsistance, et après il ne voulut pas se contenter des réponses que l'on apportoit.

1* Sic. Toute cette phrase est à peu près imatelligiUe.

a On parla ensuite de ce qu'il avoit dit dans la première conférence du nombre des hommes^ et on voulut lui montrer la fausseté doucette pensée^ parce qu'on s'obligea de lui prouver que quand même on ne prendroit que la substance de terre pour la composition des hommes, qui n'est pas considérable au regard de toute la masse corporelle, le monde devroit durer encore plus de quatre ou cinq mille millions d'années, ce qui étoit absurde, et contredisoit à un autre de ses sentiments quil avoit dit de bouche ou qu'il avoit lu dans son traité du péché originel : c'est que J.-C. est venu au milieu des siècles aussi bien qu'au milieu de la terre; mais comme il falloit quelques préparations pour faire cette supputation, on s'obligea de le faire à la première revue. Il voulut, néanmoins, sçavoir par quel moyen on pourroit supputer cela; on lui dit que l'on prendroit un nombre d'hommes bien certainement plus grand que celui qui est à présent sur la terre, et quoique ce monde n'eût pas toujours été si peuplé comme il est de présent, que l'on le supposeroit ainsi afin que la preuve fût plus claire; qu'on supposeroit aussi que le renouvellement des hommes se fit de quinze ans en quinze ans, ce qui n'arri voit pas néanmoins; d'un autre côté, qu'on supputeroit combien la terre a de pieds cubiques, ce qui n'est pas si difficile, au moins prenant un nombre plus petit que le véritable, puisqu'on en sçait à peu près la circonférence; et qu'enfin, donnant trente pieds de terre à chaque homme pour la composition de son corps, ce qui manifestement est de trop de plus de la moitié, on sçauroit combien elle pourroit composer d'hommes, et que Ton étoit bien assuré que cela feroit un nombre si grand que le monde devroit durer plus de quatre mille millions d'années^ et qu'aussi, comme on sçavoit à peu près combien il y avoit que le monde avoit commencé,

il falloH que Tan ou l'autre de ces deux sentimentsfùt faux^ puisqu'il ne pouvoit pas se faire que ce monde durât quatre billions d*années^ et que J.-C. fût venu au uiilieu des temps i car il s'ensuivroit que depuis la création du monde jusqu'à la naissance de J.-C, il y auroit deux mille millions d'années, n répondit que le nombre des années de la création n'étoit pas clair, et que la Bible étoit obscure en ce point; on lui dit que ce dont on étoit en doute n'étoit pas considéraUe sur un si grand nombre d'années^ et que quand au lieu de sept ou huit mille ans, qui est la plus grande durée qu'on lui donne ^ il en poseroit dix ou douze mille, qu'il seroit encore bien loin de compte; il se sentit pressé; et, pour échapper^ il répondit qu'il ne sçavoit pas quand le monde avoit commencé, çt combien il avoit duré, et que les Chinois avoient des mémoires de trente -six mille ans. Sur cela, l'heure étant déjà avancée, on se leva pour se séparer.

a Devant que de rompre l'entretien, Pun de la compagnie lui demanda si la Vierge, qui étoit produite par le même décret, ou ensuite du même décret par lequel J.-C. a été produit, n'avoit rien contribué à notre rédemption; il répondit qu'elle y avoit contribué par l'oblation de sa mort et de son obéissance; on lui dit qu'elle pourroit donc être appelée rédemptrice; il dit que cela se 'pouvoit dire en quelque façon, qu'il n'expliqua point à cause que le temps pressoitde se séparer, non plus qu'il ne satisfit point au passage de saint Paul que l'on lui opposa : Vnui est mediator, etc.

a Après les civilités accoutumées, on descendit de sa chambre, et comme on étoit près de sortir de la porte de la maison, jugeant peutrêtre qu'on n'étoit pas bien content de tout ce qu'il avoit avancé , il dit qu'il n'avançoit pas toutes

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ces choses oomme des dogmes, mais seulement comme des proposîiious et des pensées qui étoîent la suite de ses raisonnements. Après cela^ on se sépara.

a Nous, soussignés, déclarons le contenu audit récit des dites deux conférences^ être véritable ; en foi de quoi nous avons signé. Fait à Rouen^ le mardi dernier avril 1647.

HALLE. PASCAL. AUZOULT.

« J'atteste le contenu au récit de la seoonde conférance être véritable. Ce treizième mai 1847.

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