SUR LA TROISIÈME
Qu'il démontre par raison natwelle la Trinité, et que
de cette connœgsance dépendent sa théologie et sa physique.
Il répond:
Qu'il ne se peut, et que le raisonnement quMl y emploie n'est que pour faire voir que ce mystère (comme toutes les choses révélées qui surpassent toute la raison) n'est pas contre la raison. Et quant à cette clause, que de cette connoissance dépendent sa théologie et sa physique, il dit que de l'explication de ce mystère, que l'on ne peut non plus donner à entendre que de le comprendre, quoique incompréhensible sans une connoissance surnaturelle, on en peut faire un antécédent et un principe à la connoissance de la physique, selon le concile de Latran, qui veut que l'on fonde la philosophie sur la théologie et sur la foi.
SUR LA QUATRlàn :
Que par la suite de ses raisonnements, il connotttoutce que Dieu a dû faire.
// répond :
Qu'on ne peut connoitre par le raisonnement tout ce que Dieu a dû faire; mais que, considérant tout ce que Dieu a fait, on n'y trouve rien de contraire au raisonnement, Dieu faisant toutes choses selon Tordre delà sagesse avecpoids^ nombre et mesure.
SUR LA cmQuibiB :
Que les Pères n'ont connu qu'une partie de la vérité, manque d'avoir sçu l'ordre des décrets ; qu'il en a la connoissance et qu'il y est confirmé depuis huit années.
// répond :
 la première clause, que les Pères ont connu toutes les
vérités révélées dont ils nous ont consigné le dépôt de main en main par la tradition et leurs écrits^ mais que^ selon ma pensée, ils ont connu d'autant mieux la vérité qu^ils ont mieux connu Tordre des décrets, et que, s'il se trouve quelque chose difficile à expliquer, cela arrive de ce que ceux qui les lisent ne distinguent pas assez Tordre de Tintention d'avec Tordre de Texécution. Et quant à la seconde clause, que Dieu le garde de telle présomption injurieuse à la révérence due aux saints Pères.
SUE Là soAmr :
Que la Vierge constitue une espèce à part et distincte de celle de tous les autres hommes.
Il répond:
Qu'elle est de même espèce, et que la nature ne la distingue pas de tous les autres hommes.
SUR LA SEPTlàVE :
Que la Vierge n'a pas été faite du sang de saint Joachim et de sainte Anne, mais d'une matière nouvellement créée.
Il répond:
Qu'il rejette cette nouveauté, et que, pour assurer du contraire, il déclare que la Vierge a été conçue par la voie ordinaire, et que la matière qui a servi à sa conception n'a pas été nouvellement créée, mais faite de la propre substance de saint Joachim et de sainte Anne.
SUR LA HumiiiB :
Que Jésus-Christ n'est pas animal.
Il répond :
Que Jésus-Christ est animal raisonnable comme tous les autres hommes.
38Û DOGOMENTS INÉDITS.
SUR LA KEUVlLuE :
Que la nature humaine de Jésus-Ghmt opnstitue uœ espèce à patt et distincte de celle des autres homineB.
Il répond :
Qu'il croit que la nature humaine de Jésus-Christ no constitue pas d'espèce à part et distincte des autres hommes.
SUR LA DIXl&HE :
Que la substance du corps de Jésus-Christ n'est pas faite de la substance du sang de la Vierge^ mais d'une matière nouvellement créée.
// répond :
Qu'il croit que la substance du corps de Jésus-Christ a été faite de la substance du plus pur sang de la Vierge, et non d'une matière nouvellement créée.
SUR LA ONZIÈUE :
Que tous les passages de l'Écriture où il est dit que Jésus- Christ est fait ex ea, ex semine^ ex muliere, de qua, se doivent expliquer par in ea^ in semine, in muliere.
Il répond :
Que tous ces passages ne se doivent pas expliquer par in, mais qu'on dit ex ea et in ea, parce qu'ils sont de l'Écriture sans exclusion ni de Tun ni de l'autre^ bien que Vcx soit de la foi aussi bien que Vin, voire plus thcologique^ décisif et apostolique pour exprimer la vérité de l'incarnation et la maternité de la Vierge.
SUf^ LA DOUZIÈHE :
Que Jésus -Christ et la Vierge ont ensemble effort lour obéissuuce et leur mort pour la rédemption des honiuies.
Jl déclare :
Qu'il n'y a qu'un seul médiateur de rédemption qui est Jésus-Christ^ et quand il dit après quelques Pères que !a Vierge eût souhaité d'offrir son obéissance et sa mort à Dieu pour la rédemption, ce n'est qu'improprement et par la voie de simple zèle et intercession.
A laquelle déclaration il souscrit^ la soumettant et tous ses sentiments à rÉglLse, et protestant vouloir vivre et mou-* rir dans la foi catholique, apostolique et romaine.
Signé: Jacques Forton SAINT-ANGE,
Avec pwrofphe. »
H. l'évéque de Belley s'entrerait entre le père Saint-Ange et ses accusateurs pour que ceux-ci se contentassent de cette déclaration; mais^ en vérité qu'auraient-ils pu demander de plus? Pour cela, il fallut l'intervention de M. Pascal le père^ dont Tautorisation est plusieurs fois invoquée dans les diverses pièces qui sont sous nos yeux.
« Monseigneur, écrit l'évéque de Belley à l'archevêque, ma plume est de colombe, qui porte le rameau d'olive en son bec. Par un bonheur très-particulier, ou, pour mieux dire, par une providence spéciale de Dieu , ces messieurs qui vous présenteront celle-ci s'étant rencontrés chez moi sans autre dessein que de me voir, et les ayant abouchés, il s'est trouvé que la charité de la vérité qui avoit animé leur zèle s'est accordée avec la vérité de la charité qui étoit dans leur cœur; et ainsi il m'a été facile de rejoindre ce qui paroissoit plutôt qu'il n'étoit véritablement divisé. Le Dieu de paix , qui fait de plusieurs un, soit béni de cette réunion et bonne intelligence bien séante à ceux qui sont fidèles à la dilection et qui acquiescent à la concorde. C'est à vous. Monseigneur, d'achever par votre bénédiction ce
888 DOCUMENTS INÉDfTS.
que j'ai commencé par ma sollicitation; pour cela, j'ai obtenu de M. Pascal le père qu'il fût le médiateur auprès de vous de cet accommodement, sachant Pestime que vous faites de sa personne^ à quoi M. de Saint-Ange s'est rangé avec beaucoup de contentement. Je n'en dirai pas davantage, puisque scientibus legem loguor, et que sapientiam loguimur inter perfectos.
Je suis inviolablement. Monseigneur, votre, etc. d
Signé : J. P., Évêque de Belley.
L'archevêque dont Pascal et ses amis échauffaient sans cesse le zèle, ne félicite point Tévêque de Belley (lettre du â avril). Il élève encore plus d'une plainte, il met en avant Pascal ; on voit qu'il en a peur (lettre du 7 avril). «M. Pascal pourra bien vous faire trouver quelque chose à réformer à ce calendrier : je m'en remets à ce que vous lui pourrez faire dire. » M. l'archevêque voulait donc absolument que Pascal et les siens fussent satisfaits. Enfin il publie un mandement qui résume et termine cette triste affaire.
En finissant ce long récit, nous demandons grâce pour tant de citations d'un intérêt souvent médiocre, mais qu du moins ont l'avantage de mettre parfaitement en lumière cet épisode obscur de la vie de Pascal.
Le Recueil dlJtrecht, p. 304, fait connaître en gros Thistoire touchante de M"® de Roannez; mais rien n'équivaut au récit original écrit de la main même de Marguerite Périer, qui avait vu à Port-Royal mademoiselle de Roannez, et avait suivi toute sa destinée. Ce récit est une des pièces du Recueil manuscrit de mademoiselle Périer, Bibliothèque royale, Supplément français , n° 1485; et on le trouve aussi dans un manuscrit de la Bibliothèque Mazarine, n° 2196, intitulé : Mémoires et pièces recueillies par M. Domat, auteur du Traité des lois civiles^ qui m'ont été communiqués par M. Domat, président en la cour des aides de Clermont^ son arrière-petii-filSy 1776. Ce ne sont là que des copies, il est vrai, mais toutes deux faites avec soin sur Tautographe même de mademoiselle Périer, qui doit être caché aujourd'hui dans quelque bibliothèque de Clermont. Cette histoire, parfaitement authentique, est un roman du plus douloureux intérêt. Pascal y joue un rôle principal; on y apprend certains détails de sa vie qui ne se trouvent nulle autre part : 1» qu'il avait fait avec M. le duc de Roannez, frère de mademoiselle de Roannez, un ou deux voyages en Poitou; que c'est lui qui avait mis M. de Roannez entre les mains de M. Singlin; qu'il occupait un logement à l'hôtel Roannez, quoiqu'il eût une maison à Paris; 2» que toute la famille de M. et de mademoiselle de Roannez, et en particulier M. le comte d'Harcourt , était très irritée contre Pascal; 3o que cette irritation gagna toute la maison, à ce point qu'un matin la concierge monta dans la chambre de Pascal avec un poignard pour le tuer. Mais laissons parler Marguerite Périer.
Monsieur et Mademoiselle de Rouanès.
a M. de Rouanès étoit fils de M. le marquis de Boîssy : madame sa mère étoit fille de M. Hennequin, président au parlement, et il étoit petit-fils de M. le duc de Rouanès; madame sa grand'mère étoit sœur de M. le comte d'Harcourt. II perdit monsieur son père à Tâge de huit ou neuf ans y et fut mis entre les mains de monsieur son grandpère, qui ne connoissoit guère sa religion, et qui étoit un homme très emporté, et peu capable de donner une éducation chrétienne à un enfant. Il lui donna un gouverneur qui n'en étoit guère plus capable que lui; il alla même jusque là que d'ordonner à son gouverneur de lui donner Tair de cour et de lui apprendre à jurer, croyant qu'il falloit qu'un jeune seigneur prit ces manières-là. 11 perdit monsieur son grand-père à treize ans; et alors il fut son maître. Madame sa mère, qui étoit une bonne femme, toute simple, ne pouvoit et ne sçavoit pas même en prendre soin. Cependant il ne laissa pas de commencer assez jeune à avoir des sentiments de religion. Il avoit un très bon esprit, mais point d'étude. Il fit connoissance (je ne sais pas bien à quel âge) avec M. Pascal, qui étoit son voisin ; il goûta fort son esprit, et le mena même une fois ou deux en Poitou avec lui, ne pouvant se passer de le voir. Lorsque M. de Rouanès eut environ vingt-deux ou vingt-trois ans, M. Pascal s'étant donné pleinement à Dieu, et ayant pris la résolution d'abandonner le monde entièrement, persuada à M. de Rouanès d'entrer dans les mêmes sentiments. Il y entra très fortement, et environ à vingtquatre ou vingt-cinq ans, il résolut, avec M. Pascal et M. Singlin, entre les mains duquel M. Pascal Tavoit mis, de prendre quelque temps pour examiner devant Dieu ce
qu'il devoit faire; îi prit ce temps-là. M. Pascal demeuroit alors chez lui ; il lui avoit donné une chambre où il alloit de temps en temps, quoiqu'il eût une maison dans Paris. Enfin, M. de Rouanès, après bien des réflexions^ prit sa résolution; il se détermina absolument à abandonner le monde ; il le déclara à M. Singlin et à M.' Pascal^ et leur dit qu'il prendroit Toccasion, dès qu'il pourroit la trouver, d'avoir l'agrément du Roi de vendre son gouvernement et se retirer à l'institution. Sa résolution étant prise entièrement et déclarée à ces messieurs^ il lui arriva une chose fort extraordinaire. Il y avoit quatre ou cinq ans que, ne pensant point à quitter le monde, et songeant au contraire ' à s'y établir, il y avoit une demoiselle de qualité, et la plus riche héritière du royaume, qui étoit mademoiselle de Menus, qui n'étoit pas encore en âge de se marier. M. de Rouanès jetoit toujours les yeux sur elle, comme un parti qui lui convenoity et il ne doutoit pas même qu'il ne pût ravoir, parce qu'il étoit alors le seul duc et pair à marier^ car il y avoit en ce temps-là peu de ducs. U arriva donc qu'environ un mois après que M. de Rouanès avoit pris sa résolution, on alla proposer à M. le comte d'Harcourt mademoiselle de Menus pour monsieur son petitrueveu. &!. le comte d'Harcourt, très content, alla trouver M. de Rouanès, et lui dit : Mon neveu, je viens vous apporter une nouvelle qui vous fera plaisir; on vient de me proposer pour vous mademoiselle de Menus. M. de Rouanès fut très surpris, et lui dit : Monsieur, je vous prie de me donner quelque temps pour y penser. M. le comte d'Harcourt se mit en colère, et lui dit : a Vous êtes donc fou, mon neveu ? Si vous aviez recherché mademoiselle de Menus bien long% temps, et qu'on vous l'accordât, vous devriez être très content; on vous la vient jeter à la tête, et vous dites que vous
y penserez! C'est une fille de qualité, la plus riche héri* tière du royaume; il faut que vous soyez fou. » M. de Rouanès persista à demander du temps, et au bout de douze ou quinze jours il alla faire sa déclaration à M. le comte d'Harcourt, quMl avoit résolu de ne se point marier* M. le comte d'Harcourt entra dans une fureur très grande, surtout contre M. Pascal. Cela se répandit à l'hôtel de Rouanès^ où M. Pascal étoit encore; en sorte que la conciei^e de la maison alla un matin sur les huit heures, avec un poignard, pour le tuer; heureusement elle ne le trouva point; il étoit sorti ce jour-là, contre son ordinaire, de grand matin ; il fut averti de cette aventure, et n'y retourna plus. Mademoiselle de Menus épousa ensuite M. de Vivonne.
a M. de Rouanès persista donc dans sa résolution^ et quelques années après il vendit son gouvernement, et paya quelques dettes, mais non pas toutes; car monsieur son grand-père lui en avoit laissé de très grandes. Depuis cela, M. de Rouanès ne laissa pas de demeurer dans le monde^ à cause que sa mère vivoit encore; mais il eut ensuite bien du chagrin par le changement de mademoiselle sa sœur, qui n'eut pas tant de fermeté que lui.
et Pour rapporter donc aussi l'histoire de mademoiselle de Rouanès, elle étoit dans le monde, où elle vivoit avec madame sa mère. Elle avoit deux sœurs religieuses bénédictines; Taînée fut abbesse de Riel; et la cadette est morte simple religieuse aux Filles- Dieu, où elle s'étoit retirée, ayant quitté son couvent, je n'en sais pas la raison. Mademoiselle de Rouanès étoit donc restée seule; et comme elle pensoit à se marier, plusieurs personnes jetoieni les yeux sur elle; mais comme elle ne pouvoit pas être un grand parti, monsieur son frère , dont on ne savoit pas a résolu^
MADEMOISELLE DE ROÂNNFZ. 893
tion^ étant encore dans le monde^ ceux qui pensoient à elle n'étoient pas de très grands seigneurs. Il y eut un homme de qualité qui s'en approchoit^ lorsqu'il arriva que mademoiselle de Rouanès^ qui avoit mal aux yeux, alla faire une neu vaine à la Sain te -Épine, à Port -Royal. Je n'assurerai pas si c'est en 1656 ou 57 ; mais le dernier jour de sa neuvaine, elle fut touchée de Dieu si vivement que durant toute la messe elle tondit en* larmes. Madame sa mère, qui y alloit tous les jours avec elle, fut surprise de la voir en cet état. Mademoiselle de Rouanès la pria de ne pas sortir sitôt de l'Église. Enfm, en étant sortie, et en retournant chez elle, elle témoigna à madame sa mère qu'elle vouloit se donner à Dieu. Elle resta quelques jours chez elle, et ensuite elle s'échappa un matin, et alla à Port-Royal demander à y être reçue. M. Singlin et la mère abbesse jugèrent à propos de lui faire ouvrir la porte; elle y entra, et se mit au noviciat avec une ferveur extraordinaire sous le nom de sœur Charlotte de la Passion, et y prit le petit habit. J'y étois alors, et j'en fus témoin. Madame sa mère l'ayant appris, alla à Port-Royal faire des plaintes; et enfin, ne pouvant obtenir qu'elle sortit, au bout de trois mois elle s'adressa à laReine-mère, qui lui donna une lettre de cachet qui lui ordonnoit de sortir. Alors, avant que de sortir, elle prononça des vœux de chasteté, je ne sais si ce fut à l'église ou en présence des religeuses, et se coupa les cheveux; depuis cela , elle resta chez elle dans une retraite et une séparation entière du monde; cela dura jusqu'à la fin de 1663. Durant tout ce temps-là, elle renouveloit ses vœux toutes les fois qu'elle communioit: elle les écrivoit et les signoit, dans un petit livre qu'elle avoit exprès pour cela; elle y ajouta même le vœu d'être religieuse. Il arriva donc que madame sa sœur, la religieuse, qui étoit aux Filles*
Dieu, voyant que monsieur son frère persistoit dans sa résolution de ne se point marier^ fâchée de voir finir sa famille, forma le dessein au moins de faire marier sa sœur ; elle s'avisa, pour cela, de lui procurer'une occasion de voir cet homme de qualité qui la voyoit lorsqu'elle fut touchée de Dieu à Port-Royal. Elle le fit donc monter à son parloir, comme par hasard, lorsque mademoiselle de Rouanès y étoit. Cet homme lui marqu{^ les mêmes empressements qu'il avoit eus il y avoitcinq ou sept ans. Mademoiselle de Rouanès fut touchée de voir qu'un si long intervalle n'avoit point refroidi cet homme; ce qui fut cause qu'elle lui permit de la venir voir, mais de sa part sans aucun dessein de le voir que comme ami. M. de Rouanès ayant découvert cela, en fut fâché; il alla en faire ses plaintes à madame Périer. M. Pascal étoit mort il y avoit quinze ou seize mois. Madame Périer vit mademoiselle de Rouanès, qui lui dit que monsieur son frère s'alarmoit mal à propos, qu'elle n'avoit nul dessein de se marier, que même elle ne le pouvoit pas^ et elle lui montra ses vœux, et la pria de lui procurer chez elle un entretien avec M. Singlin, qui avoit été son directeur, et qui alors étoit caché ; elle le vit donc, et, suivant ses avis, elle ne voulut plus voir cet homme qui la visitoit auparavant, et rentra dans son ancienne ferveur.
a M. Smglin mourut au mois d'avril i6M; elle en fîit très affligée; cependant elle continuoit dans sa ferveur, et voyoit souvent madame Périer; mais madame Périer fut obligée de quitter Paris au mois de décembre 4664; M. de Rouanès en fut fort afQigé, et lui dit qu'il craignoit beaucoup que cela ne fit encore changer sa sœur. En effet, cela ne manqua pas. N'ayant plus de soutien, ayant perdu M. Pascal, M. Singlin et madame Périer, elle recommença en 1665, de revoir le monde. Madame sa sœur, d*ailleurs,
la sollicita de nouveau d'écouler des propositionsf de mariage. M. de Rouanès, voyant qu'il ne pouvoit plus espérer qu'elle demeurât ferme dans sa résolution^ lui déclara que^ pour lui ^ il étoit résolu de ne point changer, et qu'ainsi tout son bien devoit lui revenir^ il falloit donc qu'elle n'écoutât que des propositions conformes à sa condition et à son bien : alors elle écouta toutes celles qu'on lui fit. Il y en eut plusieurs qui n'eurenf pas de ]ieu ; enfin on proposa M. le marquis de Cœuvres^ fils de M. le maréchal dTEstrées. M. de Rouanès le manda à M. Périer, en Auvergne^ et le pria de lui donner cette marque d'amitié de venir à Paris pour régler toutes ses affaires, n'ayant de confiance qu'en lui. M. Périer y alla. Cela se rompit avec M. de Cœuvres; et, comme l'on voyoit qu'elle étoit absolument résolue de se marier, et que même apparemment elle avoit une dispense de ses vœux, M. de la Vieuxville s'avisa tout d'un coup de dire : a II lui faut un duc et pair; il n'y en a pas à marier; il faut penser à M. de la Feuillade; le Roi l'aime, et il fera revivre le duché sur sa tète. » Cette proposition fut du goût de mademoiselle de Rouanès; on en parla au Roi, qui y donna son agrément, et promit de le faire duc. Mais comme M. de la Feuillade étoit le cadet de M. Tarchevéque d'Embrun, il n'avoit point de bien ; le Roi en écrivit à Tarchevêque, qui étoit alors en Espagne. La réponse fut une démission entière de tout son bien; le mariage se fit. Il fut mis dans le contrat que M. de la Feuillade prendroit le nom de duc de Rouanès. M. de Rouanès donna tout son bien à sa sœur, et la chargea de payer ses dettes, et se réserva seulement quelques terres de 15 à 20,000 de rente. Je ne sais s'il s'en réserva la propriété ou seulement la jouissance, a Le mariage ne fut pas plutôt fait que madame de la
396 MADKMOTSELLE DE ROANNEZ.
Feuillade reconnut sa faute, en demanda pardon à Dieu, et en fit pénitence, car elle eut beaucoup à souffrir, et reconnoissoit toujours que c'étoit Dieu qui le permettoit pour la punir. Elle eut un premier enfant qui ne reçut point le uaptéme; le second fut un fils tout contrefait par les jambes; le troisième fut une fille qui demeura naine depuis deux ans jusqu'à huit ou douze ans, sans croître du tout; ensuite elle crut un peu; mais elle mourut à dix-neuf ans subitement; le quairième est M. le duc de la Feuillade d^aujourd'hui. Après avoir eu ces enfants, elle eut des maladies extraordinaires; il lui fallut subir des opérations cruelles qu'elle souffrit toujours en esprit de pénitence, et elle disoit a Je suis bien heureuse de ce que Dieu m'envoie des occasions de souffrir; cela me fait espérer qu'il veut recevoir ma pénitence. » Les chirurgiens étoient surpris de voir qu'elle marquât un air de jubilation quand ils venoient pour la panser de maux très douloureux. Elle est morte dans ces sentiments après une terrible opération.
a M. de la Feuillade prit d'abord le nom de duc de Rouanès; mais un ou deux ans après il fut envoyé pour commander en Candie, et demanda permission au Roi de prendre le nom de duc de la Feuillade, parce qu'il ^avoit fait peur aux Turcs sous ce nom-là en Hongrie; le Roi le lui permit, et depuis il l'a gardé.
« M. de Rouanès, de son côté, a eu beaucoup de peine de ce mariage , parce que M. de la Feuillade, qui s'étoit chargé de payer les dettes, ne les payant pas, les créanciers revenoient sur les terres qu'il s'étoit réservées; en sorte qu'il a passé le reste de ses jours fatigué d'affaires et de dettes; mais il fut toujours rempli de religion et de piété, même d'une piété tendre, que l'on remarquoit dans toutes ses paroles et ses actions, b