Allusion au dessein de Jacqueline de se faire religieuse
m LETTRES DE PASCAL.
sans que tu eusses aucune nouvelle de notre part. Cela m'a fait juger qu'il y avoit un appui plus qu'humain, puisqull n'avoit pas besoin des moyens humains pour se maintenir. Je souhaiterois néanmoins d'y contribuer quelque chose ; mais je n'ai aucune des parties qui sont nécessaires pour cet effet. Ma.foiblesse est si grande que, si je Tentreprenois^ je ferois plutôt une action de témérité que de charité, et j'aurois droit de craindre pour nous deux le malheur qui menace un aveugle conduit par un aveugle. J'en ai ressenti mon incapacité sans comparaison davantage, depuis les visites dont il est question; et bien loin d'en avoir rapporté assez de lumières pour d'autres, je n'en ai rapporté que de la confusion et du trouble pour moi, que Dieu seul peut calmer, et où je travaillerai avec soin mais sans empressement et inquiétude, sachant bien que l'un et l'autre m'en éloigneroient. Je te dis que Dieu seul le peut calmer, et que j'y travaillerai, parce que je ne trouve que des occasions de le faire naître et de l'augmenter dans ceux dont j'en avois attendu la dissipation ; de sorte que, me voyant réduit à moi seul, il ne me reste qu'à prier Dieu qu'il en bénisse le succès. J'aurois pour cela besoin de la communication de personnes savantes et de personnes désintéressées; les premiers sont ceux qui ne le feront pas : je ne cherche plus que les autres; et pour cela je souhaite infiniment de te voir, car les lettres sont longues, incommodes et presque inutiles en ces occasions : cependant je t'en écrirai peu de chose.
La première fois que je vis M. Rebours*, je me fis connottre à lui et j'en fus reçu avec autant de civilités que j'eusse pu souhaiter. Elles appartenoient toutes à Monsieur
1. Un des confesseurs de Port-Royal. Voyez le Nécrologe de PorU Royal, page 883.
moDpère^ puisque je les reçu» k sa considération* Ensuite des premiers compliments^ je lui demandai permission de le revoir de temps en temps; il me Taccorda : ainsi je fus en liberté de le voir^ de sorte que je ne compte pas cette première vue pour visite, puisqu'elle n'en fut que la permission. J'y fus à quelque temps de là, et entre autres discours, je lui dis, avec ma franchise et ma naïveté ordinaires, que nous avions vu leurs livres et ceux de leurs adversaires, que c'étoit assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs sentiments. 11 m'en témoigna quelque joye. Je lui dis ensuite que je pensois que Ton pouvoit, suivant les principes mômes du sens commun, démontrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui être contraires, et que le raisonnement bien conduit portoit à les croire, quoiqu'il les faille croire sans l'aide du raisonnement. Ce furent mes propres termes où je ne crois pas qu'il y ait de quoi blesser la plus sévère modestie. Mais comme tu sçais que toutes les actions peuvent avoir deux sources, et que ce discours pouvoit procéder d'un principe de vanité et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon, qui fut augmenté par la connoissance qu'il avoit de mon étude de la géométrie, suffit pour lui faire trouver ce discours étrange, et il me le témoigna par une répartie si pleine d'humilité et de modestie qu'elle eût sans doute confondu l'orgueil qu'il vouloit réfuter. J'essayai néanmoins de lui faire connoitre mon motif; mais ma justification accrut son doute, et il prit mes excuses pour une obstination. J'avoue que son discours étoit si beau que si j'eusse cru être en Tétât qu'il se le figuroit, il m'en eût retiré; mais comme je ne pensois pas être dans cette maladie, je m'opposois au remède qu'il me présentoit; mais il le fortifioit d'autant plus que je semblois le fuir, parce qu'il prenoit mon refus pour
endurcissement; et plus il s'efforçoit de continuer» plus mes remerciments lui témoignoient que je ne le tenois pas nécessaire; de sorte que toute cette entrevue se passa dans cette équivoque et dans un embarras qui a continué dans toutes les autres et qui ne s'est pu débrouiller. Je ne te rapporterai pas les autres mot à mot parce qu'il ne seroit pas nécessaire ni à propos; je te dirai seulement en substance le principal de ce qui s*y est dit, ou^ pour mieux dire^ le principe de leur retenue.
Mais je te prie avant toutes choses de ne tirer aucune conséquence de tout ce que je te mande, parce qu'il pour* roit m'échapper de ne pas dire les choses avec assez de justesse; et cela te pourroit faire naître quelque soupçon peutêtre aussi désavantageux qu'injuste. Car enfin après y avoir bien songé, je n'y trouve qu'une' obscurité où il seroit difficile et dangereux de décider, et pour moi j'en suspends entièrement mon jugement autant à cause de ma foiblesse que pour mon manque de connoissance.
LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MADAME PËRIEfi.
(Recueil de Marguerite Périer, p. 859. 11 y est dit que cette lettre a été copiée sur Toriginal de la main de MU« Jacqueline Pascal. Elle est édite par celles! en son nom et au nom de son frère. Il est aisé, en effet, d'y reconnaître plus d'une idée de Pascal sous la plume de Jacqueline*.)
1" avril 1648.
Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les
autres^; mais nou& savons bien que nous voudrions bien
1. Le manuscrit à tort : aucune, î. Voyez Jacqdbltoe Pascal, ch. m, p. 100, etc. 8. Ceci prouverait que nous ne possédons pas toute la correspondance du frère et des deux sœurs.
écrire sans fin. Nous avons ici la lettre de M. de Saint-Cyran^ de la Vocation^ imprimée depuis peu sans approbation ni privilège^ ce qui a choqué beaucoup de monde. Nous la lirons; nous te Tenvoyerons après; nous serons bien aise d'en savoir ton sentiment et celui de M. mon père : elle est fort relevée.
Nous avons plusieurs fois ccMnmencé à Vécrire^ mais j'en ai été retenu par l'exemple et par les discours ou^ si tu veux/ par les rebufades que tu sçais *; mais après nous être éclaircis tant que nous avons pu, je crois qu'il faut y apporter quelque circonspection; et s'il y a des occasions où Ton ne doit pas parler de ces choses, nous en sommes dispensés. Car comme nous ne doutons point Tun de l'autre, et que nous sommes comme assurés mutuellement que nous n'avons dans tous ces discours que la gloire de Dieu pour objet, et presque point de communication hors de nous-mêmes, je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule tant qu'il nous donnera ces sentiments. Si nous ajoutons à ces considérations celle de ralllance que la nature a faite entre nous, et à cette dernière celle que la grâce y a faite, je crois que bien loin d'y trouver une défense, nous y trouverons une obligation; car je trouve que notre bonheur a été si grand d'être unis de la dernière sorte, que nous nous devons unir pour le reconnoltre et pour nous en réjouir. Car il faut avouer que c'est proprement depuis ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu'on appelle le commencement de la vie) que nous devons nous considérer comme véritablement parents, et qu'il a plû à Dieu de nous joindre aussi bien dans son nouveau monde par l'esprit, comme il avoit fait dans le terrestre par la chair.