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SAINTE-BEUVE ET xMICHIELS 19
c'est une science et une philosophie. « Paraître devant ses lecteurs pour leur signaler une publication nouvelle, c'est prendre rengagement de la faire connaître à la fois en elle-même et dans ses rapports avec le présent, les temps antérieurs et les questions importantes qu'elle touche par quelque bout. » Ce n'est pas peu de chose ! Aussi le critique doit-il s'imposer un labeur immense. Il lui faut « rebrousser chemin sur la route des temps et assister à la naissance des différentes formes dans lesquelles Tesprit humain s'est tour à tour incarné ; voir comment la physionomie de tel siècle se réfléchit au miroir de Fart, comment de telle période antérieure telle autre période est née par une filiation nécessaire. S'il passe le seuil de l'art moderne, ses obligations se compliquent encore. L'unité du monde ancien disparaît et fait place à la variété de races, de langues, de peuples, qui caractérise le moyen âge aussi bien que le monde actuel. Ce ne sont pas seulement les difficultés matérielles qui s'accroissent; des difficultés plus grandes, parce qu'elles embarrassent le jugement lui-même, se présentent l'une après l'autre devant lui. Vingt nations étrangères, dont chacune a ses goûts, ses traditions et son système, lui proposent, comme autant de sphynx, des problèmes insidieux qu'il ne peut résoudre qn'à la sueur de son front ». Il est aisé de comprendre alors comment la critique est
« le plus difficile des travaux littéraires », et le véritable critique, Toiseau le plus rare. « On compte cinq ou six grands critiques depuis le commencement du monde : les poètes ne se comptent pas. » ' En France, à vrai dire, il n'y en a point eu :
; « Hormis La Harpe, Marmontel et Ginguené, Ton
' citerait difficilement, chez nous, un homme qui se
soit acquis une célébrité durable en pesant les répui tations à la balance. Et qu'est-ce que c'est, je vous
) prie, que Marmontel, La Harpe et Ginguené * ? » —
Désormais, il y en aura un : ce sera Michiels.
Michiels, en effet, — à vingt-deux ans, — a rempli ce programme surhumain. Seul, il a scruté et compris les temps anciens et les temps modernes ; seul, il a deviné quels étaient leur esprit différent et les principes généraux de leur art. Avant lui, personne n'y a rien vu : ni les partisans des classiques, embourbés dans leur routine et aveuglés par leurs préjugés, ni les romantiques eux-mêmes, trop ignorants de l'histoire, des arts proprement dits, de la philosophie surtout. Et pourtant il importe* plus que jamais de résoudre les problèmes de la poésie et de l'art : comme l'univers tout entier se laisse régir parles systèmes philosophiques, (des lettres et les arts doivent aussi, à l'avenir, être engendrés par la théorie. » Elles sont passées, ces époques