‹ Études sur Sainte-BeuveChapitre 10 sur 139 · II, 311, sqq. ; 623, sqq · texte numérisé non relu

II, 311, sqq. ; 623, sqq

rie^t pas Vexpérience qui lui manque. — Mais, disons-le sans crainte, il eût mieux valu pour la littérature française qu'il n'eût aucun mérite *; son talent, joint à de nombreux défauts, lui a permis d'exercer une action triplement pernicieuse. Doué d'imagination et de sensibilité, mais possédant une intelligence très faible^ il a obscurci tous les problèmes quil a voulu résoudre; par son mauvais goût^ il a été d'un funeste exemple; par son amour des cabales littéraires^ il a corrompu tous les hommes qui lui ont prêté Voreille. Je regarde comme un juste châtiment sa décadence prématurée ^ »

Voilà un homme bien arrangé! Dirait-on, quand on lit ces diatribes, que Sainte-Beuve et Michiels ont été un moment très liés? Dirait-on que Sainte- Beuve a témoigné à Michiels Tattention la plus bienveillante, qu'avec un zèle amical il lui a prodigué les conseils, les encouragements vraiment paternels? Dirait-on que Michiels a eu plusieurs fois recours à lui comme à un sauveur, qu'il lui a montré la plus vive reconnaissance, qu'il Ta remercié en prose et célébré en vers ? — C'est une histoire qui m'a paru assez curieuse; et grâce à l'érudition comme la libéralité également inlassables de M. de Lovenjoul, je voudrais essayer de la suivre ici de ses origines à ses conséquences.

Le 6 juillet 1835, Alfred Michiels débutait comme critique littéraire au Temps, Dès cette date, et bien qu'il atteignît à peine vingt-deux ans, il avait sa doctrine formée et son programme arrêté.

Né à Rome, le 25 décembre 1803, d'un père hollandais et d'une mère bourguignonne, il était venu en 1817 faire ses études en France, au collège Saint-Louis. Il avait, nous dit-il lui-même, « deux passions très vives... : un goût prononcé pour la philosophie et les connaissances abstraites, un violent amour de la poésie et des beaux-arts ». C'est pourquoi, tout naturellement, lorsqu'il avait admiré un chef-d'œuvre, il l'analysait, il remontait aux principes de sa perfection et tâchait « de la rattacher aux lois générales du beau ». Pour s'aider dans cette recherche, puisqu'il connaissait l'allemand, il lisait Kant, Hegel, Schiller ; et il retrouvait chez eux avec plaisir cette métaphysique de

Tart, cette esthétique théorique à laquelle son esprit tendait de lui-même. En revanche, les critiques français « le surprenaient et le scandalisaient à la fois. Aucune explication sérieuse, aucun principe général, aucune donnée instructive. Des remarques frivoles, des idées de hasard, conçues avec irréflexion, admises sans discussion. Une routine opiniâtre qui, les yeux bandés, tournait d'une allure servile et monotone dans un cercle invariable. » L'idée lui vint qu'il pourrait donner à la France cette véritable critique qui lui manquait ^ Délaissant alors les études de droit qu'il avait entreprises à Strasbourg, il parcourut à pied TAUemagne en 1834, pour achever son éducation artistique et philosophique. Puis, un an après, il se mit à l'œuvre. Caractère autoritaire et emporté, intelligence dogmatique et tranchante, plein d'une foi absolue en ses théories, animé d'une confiance encore plus grande en lui-môme, soutenant avec étroitesse des idées larges, incapable d'ailleurs (comme il Ta montré plus tard) de sentir ce que pouvaient ofl'rir de vrai ou présenter de spécieux les systèmes opposés au sien, il commença par définir non pas ce qu'il entendait lui-même, mais ce qu'il fallait entendre par « critique littéraire ». Pour lui, ce n'est pas autre chose qu'une esthétique appliquée ;

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