Temps du 21 mai : De la Réaction littéraire
alors de discerner le vrtii romantisme du faux, il s'attachera à lui et abandonnera pour jamais le classicisme routinier.
Dans deux articles sur la Réaction littéraire (21 mai et 4 août 1836), Michiels s'eflforce donc de rétablir la vérité. Mais il sent combien la tâche est pénible, et il se plaint d'être abandonné à ses propres forces. « Nous n'ignorons pas, écrivait-il, le 4 août, quel sort attend de pareilles analyses : la solitude règne autour de ceux qui les entreprennent. Chercher le comment et le pourquoi des faits littéraires, quand chacun s'aban-donne à la fluctuation de cette mer inconstante, c'est vouloir, comme un plongeur inhabile, périr asphyxié sous les vagues, loin des regards et de rintérôt public. Nous nous serions donc abstenu de livrer au vent des considérations inutiles, si nous n'avions été saisi d'une sorte de douleur en voyant des hommes aussi distingués que MM. Sainte-Beuve, George Sand et Alfred de Musset favoriser une révolution poétique dont ils seraient les premières victimes. La contradiction qui s'établit ainsi entre la nature de leur talent et celle de leurs théories nous a paru mériter quelques réflexions sérieuses. »
Sainte-Beuve, dont la curiosité était universelle, avait lu dans le Temps les articles de Michiels. C'étaient, outre ceux que je viens de citer : Les Bords f/tt Rhin : Archro/ogie chrétienne (6 juil-
au préjudice de toute audace, je crois son idée en partie fausse, et par conséquent je n'en suis pas du tout. Ceci soit dit pour les personnes qui, parce qu'on modifie son opinion sincère sur quelques points, sont si prêtes à faire de nous des gens qui abjurent, des réactionnaires. Tandis que ces personnes de talent brillant et d'imagination vive nous développent des vues générales et des synthèses sur le passé, comment veulent-elles qu'on ne doute pas un peu de la réalité de l'idée, quand on les sait se tromper si à bout portant dans les conversions qu'elles s'imaginent voir éclore sous leurs propres yeux. » L'article parut le l*"' novembre ^
Michiels ne pouvait pas manquer de se reconnaître. Il s'est toujours imaginé que le monde entier avait les yeux fixés sur lui et guettait tout ce qui sortait de sa plume, soit pour l'admirer, soit — et plus souvent — pour lui dérober ses idées* Très flatté du cas qu'avait paru faire de lui l'illustre
1. Revue des Deux Mondes. — Dans les Portraits contemporains (ïll, 336), Sainte-Beuve a changé un mot : coalitions au lieu de conversions. — Il est curieux de remarquer que Sainte-Beuve a repris plus tard le même argument contre Veuillot. Veuillot Tavait accusé d'avoir eu une peur bleue ou rouge en 1848 et de s'être alors enfui à Lausanne. Et Sainte-Beuve répond : « En ce qui me concerne, il y a autant d'erreurs que de mots... Comment veut-il nous persuader qu'il a examiné en conscience, qu'il a scruté et contrôlé les faits d'il y a dix-huit cents ans, qui concernent la biographie de Jean, Pierre ou Paul ou même de Jésus et que la créance qu'il y attache a quelque valeur, quand on le voit se méprendre si gravement sur une biographie d'hier, là où il lui suffisait d'interroger le premier témoin à sa portée? » {Lundis^ ix, 529.)
SAIiNTE-BEUVE ET MICHIELS 27
critique dalSi Revit e des Deux Mondes, il lui écrivit. Sainte-Beuve répondit par cette lettre aimable :
Vous ne vous êtes pas trompé, Monsieur, en pensant que la phrase se rapportait à vous. J'avais lu cet article comme plusieurs de vos autres feuilletons, et j'avais à cœur de répondre à une imputation inexacte. Les trois personnes que vous avez associées ne s'entendent aucunement sur ce point. M"'*' Dudevant d'abord ne se soucie, je pense, aucunement du mouvement littéraire au point de vue critique, et elle serait plutôt pour toute espèce de mouvement en général. De Musset, depuis que je le connais et dès ses débuts, il y a sept ans, a toujours eu pour habitude, pour genre si vous voulez, d'être classique en théorie ; il se souvient de Byron citant Pope, et cela lui paraît plus P^" quant. Quant à moi, j'ai été et je serai tou)OV^'*^^ ^ pour la plus grande liberté possible, sans^ e^^ sion. Le peu d'oeuvres que j'ai tentées et ^^^ ^^ ^ théories de prédilection se rapporteraient pl^^^ ^^ ^^ la Renaissance en général qu'aux époqv:|^gs ^^ ^^ ^^ organiques. Mais je ne méconnais pas cixi t<^^ ^
valeur supérieure de ces dernières, quoique J ^^ trouve les théories en vous et aussi dans ^otfe cit^^- Didron portées à l'impérieux et à Texiciusif. ^^1 faut, ce me semble, ne pas oublier que, quand ^r ry ic\ étudie aujourd'hui le grand moyen âge et l'art da— sa plus haute expression, on fait de rérwciitic de Tart encore par étude, c'est-à-dire à. c^\xel^ degré encore de la Renaissance. Il ne fa.\x\. ^4
28 ÉTUDES SUR SAIXTE-BEUAT
rien proscrire. — Pardon de cette franchise, ayant cru m'apercevoir en vous de la tendance que je note en ce moment, ^lais pour le talent. Monsieur, il est hors de doute : vous écrive:^^ ce qui est rare toujours et ce qui vous met à même de vous produire avec avantage sur les points que vous voudrez. De plus, vous êtes savant ou de nature à le devenir et je respecte d'autant plus cette faculté que je sens par mon défaut ce qu'elle suppose de fermeté et de suite de pensée. Avec ces qualités et cette énergie, c'est à vous de faire vos voies. Comme simple conseil de début et d'entrée en matière, je crois qu'il serait mieux, plus prompt, plus sûr, de vous tenir d'abord à quelque sujet historique avant d'aborder la théorie philosophique en son plein. Celle-ci, pourtant, serait une grande originalité en ce temps-ci, et il serait bon de la tenter après mûre préparation. Si vous vouliez, non pas pour la théorie, mais pour des morceaux de biographie littéraire et poétique ou autres d'histoire littéraire, vous développer un peu dans la Revue des Deux Mondes, je pense que vos feuilletons lus y détermineraient aisément M. Buloz. Il sait déjà votre nom. Si vous le désirez, je lui reparlerais et vous Tiriez voir. L'essentiel serait de bien choisir le sujet de premier article : quelque poète allemand par exemple.
Recevez Fassurance de tous mes sentiments^
1. Cette lettre n'a été publiée, à ma connaissance, que dans le pamphlet de Michiels : Les nouvelles Fourberies de Scapin (Paris, Moreau, 1847, in-12, «le Sfi pages), p. 21-22. Elle n'a pas été recueillie dans la Correspondance.
On peut penser si Michiels fut heureux ! « Qu'on se représente, écrivait-il plus tard, Teffet de cette lettre sur un jeune homme de vingt-deux ans, qui venait de débuter depuis quelques mois dans la littérature ! Plein d'aspirations et de doute, plein d'ardeur et d'inquiétudes, aimant d'un amour sans bornes la poésie et la science, il n'osait se croire digne de leur consacrer toutes ses forces. Et voilà qu'une lettre signée par un homme déjà fameux, une lettre inattendue, explicite, le rassure, lui permet d'avoir confiance en l'avenir. Elle est manifestement sincère, car elle vient à la suite d'une espèce de reproche adressé à l'auteur. Et qui pourrait songer à le flatter, lui, inconnu, sans influences, sans relations, vivant au milieu de ses livres ^ ? » Sans doute, Sainte-Beuve et Michiels appartenaient à deux camps très opposés : « il y avait entre eux tout un monde ». L'un aimait l'analyse, les études de détail ; défiant des systèmes, il ne pratiquait qu'une critique biographique et confidentielle. L'autre, au contraire, aimait la synthèse, les idées générales ; il ne rêvait que philosophie de l'art et grandes constructions métaphysiques. Mais de telles divergences doctrinales ne suffisent pas à séparer deux hommes ; et puisque le plus âgé, le plus illustre, ofl*rait spontanément sa protection, le débutant n'avait aucune