‹ Études sur Sainte-BeuveChapitre 29 sur 139 · Scapin · texte numérisé non relu

Scapin

2. Alfred Tattet écrivait, le 27 septembre 1841, à Ulric GutUnguer : « ,,.La France littéraire dont vous me parlez est une revue

qui ne vivra pas Vous y verrez des dessins de Hugo qui se

garde d'y insérer des articles. Un M. Alfred MichieU est en train d'y écharper Sainte-Beuve. En un mot, c'est le champ cTasyle des littérateurs au petit pied, repoussés par Buloz de ses deux revues. » (Mercure de France, septembre 1903, p. 608-609,)

Vfimbro. Il n'acceptait pas sa thèse : que les théories critiques puissent faire naître les grandes œuvres. Mais il approuvait fort sa lutte contre l'ancienne critique : « C'est d'ailleurs avec toute raison que M. Michiels s'élève contre une critique méticuleuse et formaliste et qu'il réclame dans la théorie de l'art une place pour l'histoire, une place pour la philosophie. J'applaudis de tout mon cœur à l'exemple qu'il en donne lui-même; j'aime l'indépendance généreuse avec laquelle il prend le parti de plusieurs systèmes honnis, de plusieurs écrivains décriés ; j'aime jusqu'à cette vengeance tardive, jusqu'à ces expiations posthumes qu'il fait subir à ces hauts et puissants seigneurs de la critique dont les jugements dédaigneux sont devenus l'opinion publique : on se dit en lisant M. Michiels que ces Messieurs n'ont rien perdu pour attendre. » Vinet discutait ensuite la définition que l'ardent critique donnait du romantisme et réfutait, au nom du christianisme, sa doctrine de la perfectibilité. Puis il signalait son excessive sévérité envers les anciens. « Au reste, ajoutait-il, à voir la manière dont M. Michiels traite quelques-uns des modernes, les anciens ont de quoi se consoler. L'auteur prend fort à la lettre la première partie d'un adage de Voltaire : « On ne doit aux morts que la vérité » ; mais il fait peu de cas de la seconde : « on doit des égards aux vivants » ; il semblerait que, placé entre

oG ÉTUDES SUR SAIXTE-BEUVE

le précepte et Texemple de Voltaire, il ait préféré Texemple au précepte. Je connais une autre maxime et la voici : « On doit parler honnêtement de tout le monde, morts et vivants » ; il ne faut insulter personne ; il ne faut pas par exemple appeler cuistre^ fût-il mort depuis cinq ans et plus, un homme de beaucoup d'esprit, qui a eu le malheur de penser autrement que nous. Il faut, surtout quand on blâme, tâcher d'être vrai, car, envers les morts comme envers les vivants, le premier des égards est la vérité. Il ne faut pas donner à un ouvrage philosophique la forme et Taccent d'un libelle, ni, sous le titre d'histoire des idées, écrire l'histoire de ses querelles particulières. Qu'importe, en un tel sujet, le détail des plagiats réels ou prétendus d'un journaliste contemporain ? Toute la dernière moitié du livre de M. Michiels n'est qu'une polémique amère, presque personnelle et sans intérêt philosophique. »

Après avoir raillé doucement la prétention de Michiels — assez fallotte en effet — qu'il s'était fait violence pour être violent, Vinet esquissait — sans donner de noms propres — une timide défense delà critique de Sainte-Beuve : « Il ne faut pas être exclusif. Quelque importance qu'ait l'étude des idées, celle des individualités a son prix. M. Michiels, qui reproche aux anciens de n'avoir jamais vu dans l'individu que l'espèce et dans le

fait que Fidée, ne devrait pas en histoire littéraire compter pour rien Tindividualité. Un auteur est un homme, unauteur est un fait qui ne ressemble parfaitement qu'à lui-même. Ce fait, qu'à votre point de vue vous devez respecter, permettez donc qu'on l'étudié. Vous nous apprenez dans votre livre à ne point séparer la littérature de l'humanité : pourquoi voudriez-vous séparer l'écrivain de l'individu ? N'y a t-il donc rien de philosophique, rien de vrai dans cette étude ? S'y livrer, est-ce nier l'indépendance de la vôtre ? n'est-ce pas plutôt vous servir ? »

Mais Vinet ajoutait : « Je ne m'en cache pas, j'aime le talent de M. Michiels, j'aime son livre, j'en aime tout, hors l'exagération, l'emportement et la rudesse. C'est l'œuvre d'un esprit indépendant et philosophique ; c'est l'œuvre aussi d'un écrivain. Ce style vivement et chaudement coloré, cette expression nette et rapide, cette activité de la parole en rendent la lecture facile et môme entraînante. 11 y règne d'ailleurs un tel amour de la pureté morale, une telle horreur delà bassesse et du vice, un spiritualisme si franc et si vif qu'on se sentirait tout à fait rafraîchi et fortifié par cette lecture, si cette dureté dans les jugements, cette inhumanité dans le langage ne venaient pas atout moment refouler la sympathie et resserrer le cœur, M. Michiels, qui fait du nom de chrétienne le titre d'honneur de la littérature moderne et qui ne la reconnaît qu'à

ce titre même supérieure à la littérature des anciens, devra comprendre un jour qu'une littérature sans aménité n'est pas une littérature chrétienne et qu'un style violent n'est pas un style chrétien. »

L'éloge était vif et le blâme bien indulgent. Sainte-Beuve exaspéré saisit sa plume et, d'un trait, il écrivit à son ami de Lausanne, Olivier :

Je suis furieux contre Vinet, ou pour mieux dire blessé. Quoi! c'est lui qui dans le Setneur a osé louer et recommander et dire qu'il aimait un livre ou libelle d'un M. Michiels qui nous insulte tous et nous calomnie! Il a osé dire qu'il aimait le livre et la manière et l'auteur quand même! Décidément l'optimisme ne mène à rien qu'à tout confondre. Moi, je suis plus que jamais pour la grâce, prise au sens grossier et dès ici-bas : les bons et les mauvais, les honnêtes gens et les méchants. Ce Michiels est des derniers, fou et grossier, n'ayant répondu que par des insultes à nos désirs et à nos efforts stériles pour le servir. Sérieusement, je ne passerai jamais cela à Vinet, et si je lui reparle ou lui écris jamais, ce sera pour débuter par ce que je vous dis là. La charité est une bêtise. — Vous pouvez le lui dire^

Il n'en persista pas moins dans sa résolution de ne rien imprimer contre son adversaire. Il se ren-

1. Décembre 1842 {Revvedes Deux Mondes, 15 juillet 1904, p. 406).

dait compte, sans doute, que s'il commençait une polémique, elle n'en finirait plus; et puis, ces violences choquaient son goût d' « honnête homme » au sens classique :

Le bruit est pour le fat ; la plainte est pour le sot ; L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.

Malgré le silence de Sainte-Beuve, la querelle n'en resta point là. Un beau jour, elle renaquit tout à coup, plus violente que jamais ; et, cette fois, elle eut des conséquences qu'assurément ni Sainte-Beuve ni Michiels lui-même n'avaient pu prévoir.

Michiels était persuadé qu'il avait excité des haines profondes et vivaces, que tous les critiques de la Revue des Deux Mondes avaient juré sa perte et formé contre lui une coalition implacable. Ce fut sans doute Tune des raisons qui le décidèrent à partir pour la Belgique, où le Gouvernement lui fournit des subsides en faveur de son Histoire de la peinture flamande et hollandaise^. Mais, de l'autre côté de la frontière, il surveillait les menées de ses ennemis en France ; et, soit qu'ils le critiquassent, soit qu'ils se tussent sur son compte, il

Page 1