II
tion pareille à la sienne, lorsqu'il a pris son brevet de réformateur. Jeter dans la poussière des principes minés par la base, ce n'était pas une tâche bien rude. Depuis longtemps la nation marchait vers une autre littérature : M""® de Staël et Chateaubriand l'avaient lancée en pleine carrière; Lamartine et Hugo achevaient de la conduire au but. C'était alors (en 1824) que M. Sainte-Beuve se chargea de défendre les novateurs. Quel admirable instant! Au sein d'une paix profonde tous les regards étaient fixés sur la jeune école; la lutte même qu'elle avait à soutenir la rendait plus intéressante et donnait du poids aux moindres paroles de ses chefs; aucune idée importante ne pouvait passer inaperçue; les lecteurs ne craignaient ni le sérieux ni la fatigue, et c'était le moment ou jamais d'expliquer la nature aussi bien que les droits du romantisme. »
La mission était belle et les circonstances favorables; mais le critique n'a su comprendre ni son devoir ni sa tâche. Qu'est-ce que le Tableau de la poésie française au XVT siècle? En somme, un ouvrage manqué. C'est à peine si, dans une ou deux phrases, l'auteur a paru entrevoir qu'il a fallait prouver que la poésie romantique, loin de s'être élancée tout à coup hors du sol, avait chez nous des racines vivaces et profondes », et il est passé inintelligemment à côté de cette idée essentielle. Il
s'est arbitrairemetit cantonné dans le xvi* siècle, .qu'il coupe à la fois et du moyen âge qui Ta précédé et de la période classique qui l'a suivi. Dans ce xvi* siècle ainsi isolé, il néglige à la fois et les idées et les événements : « Après avoir fait abstraction de l'histoire, il fait encore abstraction de Tâme et de la société. Il tire sur le monde, sur l'intelligence, un épais rideau et se figure qu'ils n'existent plus » ; la forme seule, voilà ce qui l'occupe. Encore, cette forme, ne la comprend-il qu'au sens le plus étroit et le plus matérialiste. « Pour lui, l'art tout entier consiste dans le maniement du langage, dans le choix des termes, dans l'habile emploi de la césure et des rythmes divers. Les mots, la prosodie, les formes grammaticales sont l'éternel point de mire de son observation. Au delà, ses yeux n'aperçoivent qu'une nuit immense, où tremblote de loin en loin quelque pâle étoile, où glissent au milieu des vapeurs quelques sombres fantômes. C'est une espèce d'enfer que sa critique : l'âme et ses désirs, la nature et ses splendeurs, le souverain arbitre et ses mystérieux projets en sont rigoureusement bannis. » A quoi, dès lors, a pu servir le Tableau du X VP siècle ? A rien, si ce n'est à « répandre sur l'école nouvelle de profondes ténèbres* ».
L'espèce d'Art poétique en prose qui suit les Poésies de Joseph Delorme montrera-t-il des idées