‹ Études sur SénèqueChapitre 1 sur 17 · GAND · texte numérisé non relu

GAND

VAN RYSSELBERGHE & ROMBAUT. éditeur

anciennement E. VAN GOETHEM

Place d'Armes. I

Jnventuris inventa non ohstant.

Sénèque, Epist., 79, 6.

FA

Ipaa vultus effigies

Quand on prononce devant nous le nom de Sénèque, nous voyons son buste, tel qu'on le trouve un peu partout, tel que l'a reproduit, interprété plutôt, avec tant d'amour Pierre-Paul Rubens(l). Une tête qui se penche en avant en faisant saillir les tendons du cou; des yeux enfoncés et douloureux; des joues creuses; un pli de souffrance qui part des ailes pincées du nez et qui va se perdre, au coin des lèvres, parmi la moustache tombante et la barbe négligée; un crâne couvert d'une chevelure abondante, mal peignée, divisée çn mèches qui retombent sur le front et sur les tempes : tel est le Sénèque que nous aimions à nous représenter. Ce portrait répondait d'ailleurs au peu que nous pouvons connaître de sa personne physique : sa mauvaise santé, sa maigreur, dont il parle à plusieurs reprises et qui s'était accentuée à la fin de sa vie, au dire de Tacite, à la suite d'un régime d'ascète; sa barbe même qu'il aurait laissé pousser à partir d'un certain âge (2).

Mais d'autre part un busfe du musée de Berlin, le seul buste qui porte d'une façon irréfutable — car il est gravé en carac-

(l) Notamment en tête de la ^ranrle édition de Juste Lipse (1605) et dans le fond du tableau: L?s quatre philosophes, au Palais Pilti. Voir aussi un Portrait. pa.v ia.n van Raveslyn (1572-1657), conservé à la Galerie royale de Copenhague et dans lequel figure, parmi d'autres accessoires, un buste de Sénèque posé sur un exemplaire in-tolio de ses œuvres.

("2) Il existe de ce buste, dit de Sénèque, une trentaine d'exemplaires Winckelmann hésitait déjà à y reconnaître le philosophe. Voir A. Hau- MRrSTER, Denkmâler der klaf^s. AUerlumi. Munich et Leipzig, 1888, p. 1647^ s.v. Sesec.\. — Bibliographie dans l'encyclopédie de Pauly et Wissowa. Reste à savoir, si les bustes en question ne représentent pas Sénèque, qui ils pourraient représenter. Voira ce sujet les indications fournies par P.Wendland. Die hellenistich- rômische Kulttir, Tuh'mgue, 1912, p, 4'22, n. !. — La plus récente hypothèse est celle de M. Sal Reinach [Un portrait mystérieux. Rev. archéol., 1917, pp. .357-368.) qui propose le nom du poète Épicharme.

tères antiques — le nom de Seneca, révèle une face replète, entièrement glabre, avec de grands yeux à fleur de visage, des joues pleines qu'un bourrelet de chair relie à un double menton, à un cou trop gras et trop court, mal dégagé des épaules. Le front est chauve, limité au-dessus des oreilles — de grandes oreilles plates collées à la tête — par deux plaques de cheveux courts et bien brossés. C'est une tête de Koinain sans âge, lippu, dont la physionomie atone rappelle un peu l'insignifiante face du chanoine Van den Paele, dans le célèbre Van Eyck de Bruges. C'est certainement un sage, un philosophe, car le buste est double, tel un Janus, et l'autre face représente Socrate, toujours reconnaissable celui-là. Et ce philosophe serait Sénèque, puisqu'une inscription aulhentiquement ancienne l'affirme (1).

Outre que cette inscription, visiblement ajoutée après coup par une main maladroite, pourrait fort bien être non un mensonge, mais une erreur, le buste de Berlin correspond si peu à ce que nous savons, disions-nous plus haut, de la personne physique de Sénèque, qu'on doit admettre au moins une solution mixte, hasardée : il reproduirait les traits du philosophe à un âge également distant de sa jeunesse maladive et de sa cachectique vieillesse. Si bien qu'en fin de compte nous nous trouverions en présence de deux traditions iconographiques, l'une consacrée par une longue habitude, l'autre par un document historique, toutes deux pouvant d'ailleurs èti-e également fantaisistes ou erronées.

Et ceci, cette double et contradictoire tradition iconographique, c'est comme un symbole de l'étrange dualité de Sénèque lui-même " 0 uomo degno di culto e maestro di morale que. secondo ci assicuraPlutarco,non puo trovare parallelo,riconosci, se non ti è grave, insieme con me l'errore délia tua vitaC-).,, Ce que disait déjà Pétrarque en 1348, à la suite de tant d'autres, bien d'autres l'ont redit jusqu'à nos jours en dépit des panégy-

(1) R. Waltz, (Vie de Sénèque, Paris, 1909, p. 5, n.) et C. Pascal {Seneca, Calane,l906, pp. 61-63.) admettent comme probable cette identification. Voir mon article : Fossédons-nous le portfait de Sénèque ? Musée Beige, t. 1<S (11'20). pp. 153-156.

(i) Cité d'après V. Ussa.ni, 5PMfra, Atene e Honia. an. XVI, 169-170 (1913), pp. 1-2

riques et des plaidoyers. l*our tous ceux <iui l'étudient. avant d'être le penseur et récrivain ({ue son œuvre fait connaître, Sénèque est un homme, l'iiomme qui reste, maigre tout ce que l'on sait de sa vie, énigmatique et troublant. Quel est le vrai Sénèque? L'ascète qui prêche à des amis une morale si pure que l'on a pu la croire apparentée par certains traits au christianisme? L'homme qui sut mourir aussi noblement que Socrale et Caton? — Sénè((ue fut cet ascète et ce martyr. Nous n'en pouvons pas douter. Le ministre tout puissant de Néron? L'homme d'affaires avisé, multimillionnaire, candidat possible à l'empire? Sénèque fut cela aussi. Nous n'en pouvons pas davantage douter.

Eh bien, il me semble que le buste de Berlin, avec l'inscription qui prétend l'authentiquer, est un peu le portrait du Sénèque dépoétisé par l'histoire, du Sénèque auquel on aurait enlevé son auréole non seulement de saint, mais même de philosophe désintéresse et vaguement mystique; — tandis que les bustes de Naples, du V'atican et d'ailleurs continuent à perpétuer un Sénèque traditionnel, tels que ses seuls écrits nous le feraient connaître, le Sénèque dont Balthazar Moretus disait en nous présentant son portrait: Ipsa rnitus effif/ies ad prarclara scpientissimae mentis scripta ultro (tllicidf.

La gloire de Sénèque

Nous n'avons pas conservé de Vita Senecae écrite dans l'antiquité.—Il se peut même que cette riïa n'ait jamais été rédigée.— Mais nous avons ce que Sénèque a dit de lui-même dans ses propres écrits, ou du moins dans ceux de ses écrits qui sont parvenus jusqu'à nous. Nous avons aussi tout ou à peu près tout ce qu'ont dit de Sénèque les historiens Tacite st Dion Gassius, ce dernier résumé par le moine Xiphilin. A cela s'ajoutent des détails biographiques, des allusions, des traits, que l'on recueille chez un certainnombre d'écrivains de l'époque impériale et qui sont loin d'êlre négligeables. Telles sont à proprement parler les sources anciennes de la biographie de Sénèque. A l'aide de ces sources on a maintes lois entrepris de retracer le cours de la vie du philosophe, depuis la Vita Senecae, de Paulus Pompilius, premier essai de biographie critique, publiée en 1490, et le De vita et scriptis L Annaei Senecae, de Juste Lipse, travail définitif en plusieurs points, paru pour la première fois en 1605, jusqu'à la Vie de Sénèque, de M. René Waltz, ouvrage dans lequel la vie publique de Sénèque a été minutieusement reconstituée, et qui date de 1909(1). Tous les érudits modernes ont contribué, chacun dans sa mesure, à faire mieux connaître les faits qui constituent la biographie de Sénèque. Seuls ont embrouille les choses ceux qui n'ont pu se résigner à ne pas tout savoir et qui ont abusé de la critique conjecturale.

Mais, qu'ils soient des anciens ou des modernes, bien peu d'entre ceux qui ont parlé de Sénèque se sont bornés à n'énoncer que des faits sans y impliquer de jugements. Même de son vivant, Sénèque a eu des admirateurs enthousiastes et des détracteurs décidés. Aujourd'hui encore, après un siècle de philologie sereine, on n'en peut aborder l'étude sans le secret et anticipatif désir de s'attacher à lui plus étroitement ou de se libérer de la contrainte morale qu'exerce son vieux prestige. Or tous les jugements que, depuis dix-neuf siècles, chaque génération à peu

(l; Il faut y ajouter un ouvrage anglais : F. Holland, Seneca, Londres, 1920. in-S**, et un italien : Goncetto Marchesi, Seneca, Messine, 1920, in-S".

près a portés sur le grand homme ont beau n'être que le fruit d'interprétations personnelles, d'appréciations tendancieuses ou de grossières erreurs, ils n'en ont pas moins grevé la mémoire de Sénèque. Autant que les faits peut-être, ils interviennent dans l'élaboration d'une synthèse et, pour employer une expression célèbre, dans la " cristallisation „ de l'idée qu'a priori et inconsciemment nous nous faisons de ce même Sénèque.

Suivre les vicissitudes de cette idée à travers les temps et les courants d'opinions, c'est faire œuvre non de simple curieux mais déjuge intègre ; c'est tenter un loyal effort en vue de se dégager de toute notion préconçue. Remonter jusqu'à la genèse d'une erreur, c'est la déraciner. Tels problèmes qui semblent compliqués ou même insolubles sont subitement éclairés dès qu'on rétablit les termes dans lesquels ils ont été pour la première fois posés. Il sera temps seulement, alors que nous aurons dépouillé le volumineux dossier des témoignages,- de reconstituer par tous les moyens possibles la physionomie morale de Sénèque et de chercher à l'expliquer.

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