‹ Études sur SénèqueChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'antiquité

Sénèque et ses contemporains. — Pétrone. — L'Octavie. — Les poètes : Martial. Juvénal. Stace. — Les historiens du 1" siècle : Cluvius Rufus, Pline, Kabius Rusticus - Golumelle et V Histoire naturelle de Pline. — Les biographes : Plutarque et Suétone. — Quintilien — Tacite.

Sénèquk. — Sénèque, dans ses ouvrages, a beaucoup pailé de lui-même. soU directement, soit par allusions, mais il ne faut pas s'y méprendre : nous n'avons de lui ni niemoires, ni confessions, ni correspondance

Dans sa retraite, alors qu'il se faisait vieux, Sénèque, au fond déçu et attristé, n'a pas entrepris de reconstituer le cours écoulé de son existence accidentée et laborieuse. Il n'a pas rapporté, même à sa façon sans proprement faire œuvre d'historien, tels événements essentiels auxquels il avait été mêlé, soit qu'il eût voulu se justifier aux yeux de la postérité, soit plus simplement qu'il eût cherché à intéresser ses contemporains ou une génération nouvelle à des faits importants. Son père avait pu écrire une Histoire et rappeler ce qu'il avait observé avec tant d'intérêt quand il fréquentait les cercles de déclamateurs, lui-même écrivit une Vita patris, mais il se tut sur ses propres actes, par système probablement, et parce que les temps se prêtaient peu à de pareils écrits, et parce que s'il était orgueilleux, il n'était pas vaniteux. Donc il n'a pas laissé de mémoires. C'est dommage. Peut-être Sénèque comptait-il, pour être lavé des accusations dirigées contre lui et dont il était affecté, sur le grand historien Fabius Rusticus, son ami et son obligé, et qui efîec-

tivement inclina toujours à faire son éloge di. Malheureusement l'œuvre de Fabius Rusticus est perdue.

Sénèque n'a pas davantage laissé de confessions. S'il sait et s'il proclame qu'il n'est pas parfait, qu'il n'a pu atteindre l'idéal qu'il s'est proposé, il n'en a pas moins évité de s'ouvrir à ses lecteurs touchant tout ce que ceux-ci auraient désiré savoir de sa vie privée. Nous devinons qu'il a été marié une première fois, et certains vont jusqu'à supposer que sa première femme était une coquette et l'a trompé... Il ne nous a pas lui-même renseignés sur les causes de son exil en Corse, ni sur celles de son brusque rappel... Bref sur aucun des points qu'une confidence de Sénèque suffirait peut-être a fixer, nous ne possédons cette confidence, et par le fait même tout un aspect, le plus intime, de sa personne morale nous échappe. Nous ne savons pas, par exemple (et il est rare qu'on sache cela d'un écrivain ancien), dans quelle mesure Sénèque pouvait être amoureux, ni même s'il l'a été, ne fût-ce qu'une fois, violemment. Ce qu'il dit'de l'amour dans les fragments conserves du De imitrimonio semble bien n'être qu'un lieu commun.

Il se livre cependant à maintes reprises ; et quand il se livre, nous nous apercevons bien vite qu'il se connaît fort bien soimême. Il n'a pas en vain pratiqué l'examen de conscience, selon le précepte et l'exemple de Sextius, ni reçu de ses amis un grand nombre de confidences intimes. Rien que le début du De tranquillitate cmiini, ce pur chef-d'œuvre, prouve qu'il se connaît en états d'ànie et que, dès que l'occasion s'en présente, il se complaît dans de subtiles analyses psychologiques. Mais il n'a jamais cherché à ramasser en un seul expose toute sa vie morale, a projeter sur son être intérieur une vive et révélatrice lumière, — je ne dis pas même comme St Augustin, dont les Confessions sont une œuvre unique en leur genre dans la littérature romaine et n'eussent pas été possibles avant leur heure. — je dis comme St Paul, le contemporain de Sénèque, et dont une des EpUres. adressée aux fidèles de Gorinthe i'-^), révèle dans un prodigieux

(1) Tacite, Agricol., 10 : Livius veterum, Fabius Rusticus recentiunt eloquentissimi auctores. - Ami., 13,i'U: Fabius inclinât ad laudes Senecac cuius aniicitia florxit. Sur Fabius Ruslicus, v. surtout A. Gf.rckk, Scnaaauidien. I.eipzior, 1895 pp. 2(32--273.

(21 K^). 2, ch. 11 et 12.

raccourci tout ce qu'un homme de génie peut éprouver de plus sublime et de plus humiliant. Nous ne trouverons rien de cela dans les œuvres de Sénèque.

Nous ne possédons même pas de Sénèque ce qu'on peut proprement appeler une correspondance. Certes les letlres adressées à Lucilius ont un accent de sincérité si prenant qu'elles ont plus fait pour la bonne réputation du philosophe que tous ses autres ouvrages mis ensemble... Mais quand on y regarde d'un peu près, on constate aisément qu'elles ne constituent pas une correspondance dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot. Il leur manque pour cela d'avoir été écrites au hasard des circonstances et d'avoir été éditées telles quelles, sans remaniements notables ni groupement préconçu d). 11 leur manque surtout de parler d'autre chose que de morale, ou plutôt — car il arrive souvent à Sénèque de gagner son but par des chemins détournés — d'être parfois exclusivement consacrées à autre chose qu'à de la morale. Ce sont bien des Epistulae morales et non des lettres. Nous avons la correspondance de Gicéron, celle de Pline le Jeune, d'autres encore; nous n'avons pas celle de Sénèque.

Est-ce à dire que tout ce que celui-ci nous découvre en passant de sa vie, de ses mœurs, de son caractère soit sans importance réelle ou sans signification ? Loin de là. Sénèque tout simplement a évité de parler systématiquement de lui-même. « Jusque dans la correspondance familière, (c'est M. R. Waltz qui parle) il préfère les lieux communs et les généralités aux détails personnels et précis. Chose remarquable, il évite avec le même soin de s'étendre sur les faits et gestes d'autrui : on dirait que le moi lui paraît haïssable jusque dans le moi du prochain. C'est afïllire de discrétion, de prudence; c'est aussi affaire de méthode. Car le procédé constant de l'enseignement stoïcien est de diriger les individus au moyen de leçons générales et d'exemples topiques, au milieu desquels chacun reconnaît ce qui peut lui être applicable, ce dont il peut tirer profit(2). ., Mais, cela admis, il est possible d'extraire de l'œuvre de Sénèque une quantité conside-

(1) V. H. HiLGE.NFFLn, L. Anuaei Senecae ephitilne morales quo ordiite et qiio teinpore siiit scn'ptae collectae editae. Leipzig, 1890, in-8".

(2) Vie de Sénèque, pp. 6 et 7.

rablede reriseignenients et d'iniiications de toute nature concernant 3a personne : ce qui revient à dire que, malgré tout, malgré sa resolution de ne se pas peindre (" Le sot projet que Montaigne a de se peindre ,, disait Pascal. J, Senèque a beaucoup parlé de lui-même.

Ces indications sont très inégalement réparties dans les diverses œuvres de Senèque. Les dialogues scolastiques et les Questions naturelles en sont à peu près dépourvus. Elles abondent au contraire dans la Consolation à Helvia (qui tient à la fois du dialogue et de l'épître) et dans les BpUres à LucHius. Sur 175 passages environ relevés dans l'index de Haase comme pouvant contribuer à éclairer la biographie du philosophe, plus de 125 ressortissent aux EpUres. Voilà une éloquente statistique! Mais outre les traits précis et les détails explicitement rappelés, on doit tenir compte dans une large mesure de ceci que les idées de Sénèque sont en rapport étroit, dans beaucoup de circonstances, avec son caractère. Maintes pages, en apparence impersonnelles, reflètent au contraire, quand on y regarde de près, la personnalité de l'auteur dans ce qu'elle a de plus original et acquièrent par le fait une grande valeur significative. Un exemple expliquera ce que nous voulons dire, il y a dans le De constantia sapientis (ch. 12» une comparaison entre les occupations des hommes et les jeux des enfants. A première vue c'est un thème banal; mais au tondu chapitre, à la vérité et au pittoresque de certains détails, on s'aperçoit que Sénèque parle des enfants avec sympathie et cela pour les avoir observés et aimés. Rapprochez ce passage de quelques autres, de telles phrases émues de la Consolation à Heloia, et voilà que se découvre chez Senèque un sentiment rare parmi les hommes de l'antiquité et surtout parmi les Komains : l'amour des enfants

C'est dans cet esprit largement compréhensif qu'il faut utiliser les sources primordiales constituées par les écrits de Sénèque. Et qu'on n'aille pas parler de critique impressionniste, de procédés peu scienlitiques L'âme d'un écrivain se révèle autant par les idées qu'il émet et la forme qu'il leur assigne que par les actes qui restent étrangers à sa production littéraire. Tout fait coeripte; car ses écrits comme ses actions font partie de sa vie, en sont, à titre égal, les manifestations. Dès lors, si les premiers contredisent aux secondes, ou réciproquement, bien loin (comme

on l'a fait) dinliriner co (juc tiisont les uns au nom de ce que démontrent les autres, il faut considérer cette contradiction comme un des caractères essentiels, le plus intéressant peutêtre, de l'homme qu'on étudie, et chercher à l'expliquer par des causes naturelles.

Depuis que Sénèque a commencé à parler et à écrire, c'est-àdire depais le règne de Galigula, il a suscité l'admiration des uns et la haine des autres. Tune maxime plncens, dit Suétone {Caligula, 53), miis par réaction l'empereur le détestait, faisait sur son éloquence des réflexions désobligeantes. On prétend même qu'il fut sur le point de se débarrasser de lui, par jalousie en le faisant mettre à mortil". Au début du règne de Claude, impliqué par Messaline dans une affaire d adultère, il fut accusé, juge et banni. Huit ans après, à l'intervention d'Agrippine, dont certains prétendirent qu'il avait elé l'amant, il fut rappelé de l'exil, investi de la préture, chargé de la mission, délicate entre toutes, d'éduquer un futur empereur. Néron succédant cà Claude, Sénèque vil en peu de temps son crédit devenir tout puissant; sa fortune s'accrut grâce à d'impériales libéralités; son style, accommodé au goût de l'époque, fut admiré du grand public; sa morale fit se giouper autour de lui des amis et des disciples: le moment venu, comme Néron n'était plus possible, certains songèrent à faire Sénèque empereur, en raison de sa haute situation morale... En vérité fortune fut-elle jamais plus brillante? Mais en même temps que s'accroissaient crédit, gloire, biens et prestige, des accusations prirent forme, ici dissimulées et perfides, impersonnelle.'-, pourrait-on dire, et comme indirectes, là au contraire directes, infamantes, ramassées ainsi qu'en un pamphlet. Sénèque finit par être, selon la forte expression de Tacite, cuJverso rtnnore. Une partie de l'opinion publique le solidarisait avec Néron, qui était devenu odieux. Si bien que la mort de Sénèque. qui tira des larmes à ceux qui y assistaient, réjouit sans doute bien des ennemis déclarés ou secrets du philosophe- et ses dernières paroles religieusement consignées par ses plus fidèles disciples avaient beau courir de main en main, une légendaire figure avait beau se façonner autour de son souvenir : les lecteurs de Pétrone pre-

Ij Dion Gassius, 59, 19,1. (Ed. Boissevain)

naient plaisir à entendre persifler la philosophie néo-stoïcienne, l'éloquence moderne, et des écrivains nouveaux recueillaient avec soin, pour les conserver à la postérité, les terribles accusations de Suillius.

De ce premier bouillonnement d'opinions, dont certainement Sénèque souffrit de sm vivant, quels témoignages nous sont parvenus? Dans quels écrits connus de nous trouverons-nous quelque chose de tout ce qu'on a pu dire de Sénèque pendant la durée d'une génération environ, à partir de sa mort?

Un seul document peut être, avec un maximum de chances, considéré comme contemporain de l'activité littéraire de Sénèque. Ce sont les fragments de l'œuvre de Pétrone qu'il est convenu d'appeler le Satyricon.

Les autres émanent de la génération suivante. Ce sont :

L'Odavie, tragédie anonyme, attribuée faussement à Sénèque et qui paraît avoir été écrite avant Domitien.

Quelques passages de Martial et de Juvénal, bien peu nombreux malheureusement; un mot de Stace.

Quelques échos d'histoires perdues, quelques lignes de Pline l'Ancien et de Golumelle, de Plutarque, et plus tard de Suétone.

Le jugement prononcé par Quintilien.

Les Annales de Tacite.

Telle est donc la première série de témoignages que nous avons à examiner. On remarquera que nous en avons écarté les satires de Perse. Nous n'admettons pas en effet que la quatrième satire, où sont représentés Socrate et Alcibiade, fasse allusion, comme on l'a dit, à Sénèque et à Néron. Pour plusieurs bonnes raisons, Perse n'aimait pas, ne pouvait pas aimer Sénèque ;(•) mais il ne l'a ni visé, ni indirectement atteint. On ne peut pas en dire autant de Pétrone

(1) Vita Auh's Persi (éd. A. Gartault, Paris, 1920.), .") : Sero cognovit et Sanecam, std non ut caperetur eius ingenio. — Perse est un stoïcien beaucoup plus orthodoxe que Sénèque. Il était le tidèle disciple du philosophe Anna^us Gornutus et fut pendant une dizaine d'années l'ami de Thraséa Puetus {Decem fere annis suniine dilectus a Facto Tfirusea est. . .). — i?ur Perse, voir l'étude récente de F. Villeneuve, Essai sur l'erse, Paris, 1918, in-8'; et sur la 4"= satire en particulier, p. 283 et suivantes

Pétronr. — Indépendaminent de ce que Suillius avait entrepris contre Sénèque une campagne de diffamation, on doit bien admettre qu'une partie de la société romaine était plus ou moins secrètement selon les circonstances, plus ou moins consciemment selon les caractères, adversaire de Sénèque; soit que, dans les cercles de l'opposition, on le considérât comme le trop fidèle ministre de Néron; soit que, parmi des dérèglements devenus normaux, on le considérât comme un moraliste trop austère et par là même hypocrite. Or le fameux roman de Pétrone, œuvre caractéristique s'il en fut et qui fut aussi, sans nul doute, un livre à succès, reflète dans une large mesure le scepticisme philosophique et l'humeur railleuse de la société ci-dessus désignée.

Quelle que soit l'opinion que l'on adopte sur l'auteur de cette œuvre complexe^), sur sa portée satirique, sur son caractère foncièrement romanesque, il est impossible de n'y pas saisir une opposition entre la conception que Pétrone se faisait de la vie et celle que Sénèque s'efforçait de faire acquérir à ses disciples et àses lecteurs. Gela n'a pas besoin, je pense, d'être longuement démontré. Au philosophe qui, jusqu'à la fin de sa vie, a voulu qu'on appuyât la morale sur une base solide de principes et de dogmes(-), s'oppose l'insouciant conteur, dont l'ironie ne connaît pas de bornes et pour lequel la morale n'existe pas. Il est bien difficile dans ces conditions de n'attacher que peu d'importance ou peu, de signification aux passages du Satyricon qui ont paru à beaucoup, ici des allusions à la personne ou aux idées de Sénèque, là une critique de son style ou des réminiscences parodiques de sa manière. " Je ne suis pa'^, disait déjà Saint- Evremond, de l'opinion de Berville qui pensait que le faux Eumolpe de Pétrone fût le véritable Sénèque... Mais je me suis trompé si tout ce que dit Péirone du style de son temps, de la corruption de l'éloquence et de la poésie, si controversiœ senfetitiolis vihrantihis picfœ, qui le choquaient si fort; si vanus senfentiarum strepitus, dont il était si étourdi, ne regardaient pas Sénèque(3). „

(1) V. notamment P. Thomas, L'â(/e et l'auteur du Satyricon. (Discours rectoral), Gand, 1905, in-S". L'auteur tient pour l'époque de Néron.

(2) Ep. 95.

(3) Œuvres. 2'" éd. Londres, ITOl). in-l!2. T. Il, pp. 1-4: Jugement sur Sénèque.

L'édition variorum de Burmannd) signalait, presqu'à la même époque, le grand nombre d'emprunts faits par Pétrone à Sénèque.

En 1843, Studer("-2; établissait de nouveaux rapprochements entre les deux écrivains et il en tirait argument pour assigner à une époque précise la composition du Sntyricon.

En 1863, Gottschlich (3), plus hardi, recherchait dans l'œuvre de Pétrone des parodies certaines des écrits de Sénèque.

M. Collignon, dans sa remarquable Etude sur Pétroue, publiée en 189i(4), relève les arguments de Studer et de Gottschlich dans l'intention ferme d'en atténuer la portée.

En 1905, M. Paul Thomas, dans un discours rectoral, a de nouveau signalé comme frappantes certaines confrontations de textes. (5) Grâce à tout ce travail déjà fait, notre tâche à nous se trouve singulièrement facilitée. La question mérite cependant d'être sommairement exposée.

Quand il s'agit d'attribuer des intentions secrètes à un auteur dont on connaît mal la personnalité et dont une œuvre complèle ne nous est même pas parvenue, on ne saurait évidemment montrer trop de prudence. Si nous avons l'impression que le Satyricon est un roman a clé, nous devons nous avouer que nous ne possédons pas cette clé. Saint-Evremond a raison contre Berville : Eumolpe, l'hypocrite homme de lettres, corrompant son jeune élève, plus tard comblé de richesses par les Grotoniates dont il capte les testaments, ce n'est pas Sénèque. Il serait périlleux de chercher à établir de tels rapprochements. On ferait montre d'esprit, mais on ne prouverait rien du tout.

Mais un parti pris d'être prudents ne doit pas aller jusqu'à nous rendre hésitants. Dans le gi-and nombre de passages signalés par M. Collignon et taxes d'ailleurs par lui, pour la plupart, de trop peu probants, on peut choisir ceux dans lesquels

(1) Titi Petronii Arbitri Siiti/ricon quae snpersunt ciini inieyris doctorum t'irofum coimneiitariis et iwtin Nicolaï Heinsii et Guiliehui Goesii unnc primum editis, etc. Ulreciit, 1709

(2) Stuuer, Ueber das Zeitaltir des Petronius Arbîter. Hhein. Muséum. ISi-C, pp. 50-9.' et202-2?3.

(3) Gottschlich, De parodiis Senecae npiid Petroniiun. Breslau, 1863.

(4) A. Collignon. Étude sur Pétrone, Paris, 1892, 407 pp. in-8". (5| P. Thomas, o. c, pp. 11-12 et 17.

la pensée est cUirement exprimée et qui sont à tout le moins significatifs.

Le plus important de tous est le monolo^^ue d'Encolpe, prononcé sur le rivage, en présence du cadavre de Lichas, qui vient d'être rejeté par les flots. Ici il faut bien citer, si long qu'il paraisse, le texte de Pétrone. Encolpe, qui joue un grotesque personnage, s'adresse au cadavre et lui dit : " IJbi nunc est, inf/uam, iraciimlia tun?Uhi impotentin tuaY Nenipe piscihus beluisque expositus es, et qui paulo ante iadabas rires imperiitui, de tam magna nave ne talmlnm quidem naufragus habes. Ite nunc, mortales, et magnis cogitation ibus pectora impiété. Ite cauti et opes fraudibus captas per mille ann os disponite Nempe hic proxima luce patrimonii rationes inspexit, nempe diem etiam qiio ventnrus esset in pafriam animo suofixit.Dii deaeque, quam longe a destinatione sua iacet ! Sed non sohi morfalibns maria hanc fidem praestant ; illum bellanfem arma decipiunt; illum diis vota reddentem penatium siiorum ruina sepelit. Ille rehiculo lapsus properantem spirituin excussit; cibus aoiduin strangulavit, absfinentem frugalitas. Si bene calculum panas, ubique naufragium est. At enim flurfibus obruto non contingit sepultma. Tanquam intersit.periturum corpus quae ratio consumât, ignis an ftucfus, an mora. Qnicquid feceris, omnia haec eodem ventura sunt Ferae tamen corpus lacerabunt. Tanquam melius ignis accipiat ; immo hanc poenam gravissimani credimus, ubi servis ira^tcimur Quae ergo dementia est, omnia facere, ne quid de nobis reli)iquat sepultura .' „ i.^' — " Où donc est maintenant, disais-je, ta colère toujours prête V ton impuissance à te maîtriser? Voilà que tu es exposé aux poi>sons et autres bêtes, et toi qui peu avant étalais la puissance de ton empire, d'un si vaste navire tu n'as pas même une planche dans ton naufrage. Ores allez, mortels, et emplissez vos caurs de grandes pensées! Allez, soyez prudents, et ces richesse.s. acquises par une suite de fraudes, disposez-en l'usage pour mille ans! Celui que voici, le jour d'hier, a vérifié les comptes de son patrimoine, il a évoqué dans son esprit le jour qu'il rentrerait dans sa patrie. Dieux et déesses! qu'il gît loin de son but! Mais ce ne sont pas les seules mers qui ménagent aux mortels des perfidies comme celle-ci. Tel fait la guerre, que ses armes

(1) Satj/licou, c. 115. V. A. Collignon'. o.c, pp. '293-30.3.

trahissent; tel s'acquitte de son vœu envers les dieux et voilà que Tensevelit la ruine de ses propres pénates. Tel est tombé de voiture et du coup a rendu l'esprit; la nourriture a étranglé celui-ci qui mangeait trop; le jeûne, celui-là qui faisait l'abstinent. Si l'on pèse bien toutes les chances, de tous les côtés il y a naufrage — Oui, mais nulle sépulture ne reçoit le noyé ! — Gomme s'il importait de quelle façon se consume un corps périssable : par le feu, l'eau, ou la marche du temps .. Quoi qu'on ait pu faire, tout cela revient au même. — Pourtant des bêtes déchireront ce corps! .. — Gomme s'il était préférable que le feu le reçoive! Surtout que, selon notre opinion, le feu est le plus grave supplice que notre colère réserve aux esclaves. Quelle est donc cette folie que de tout faire pour que rien de nousmêmes ne demeure sans sépulture! •<

Sur ce texte important, Gottschlich et M. Gollignon ont fait des remarques qui aboutissent à des conclusions opposées. Gottschlich le rapproche de nombreux passages de Sénèque(l) et conclut à une parodie délibérée de la part de Pétrone. M. Gollignon, au contraire, invoque des ressemblances avec des textes d'auteurs très différent s (2) pour conclure '• que le morceau dans son ensemble a bien la couleur du style de Sénèque -, mais que " s'il est vraisemblable que Pétrone a ici des réminiscences

(1) Sen., Cons. ad Marc, 10, 6. - De brev vit., 12, 8; Cons. ad Polyb., 1,2; De ben.. VI, 35, 5; N. Q., I, 16, 3; Epist. 88, 37. (Pour la tournure / ou ite ntinc et. ..). — Cons. ad Marc. 11.4-5; De brev. vit. ,20. 5: Epist., 99, 31; lf>l,4(sur l'aveuglement des hommes à l'égard de la mort.) — De ben.,V, 18; De const. sa/)., \'\. 4 (Pour les anaphores de particules.) — N. Q , IV, praef., 7 (Pour l'expression fides ruris à comparer avec maria fident praestant.) — N. Q., II, 59, 3; VI, 2, 5. - De rem. fort. (éd. Haaseï, 5, 2 ; Cons. ad Maz-c, 20, 2; Deben., V, 20,4; Epist. 92, 34 — A ces rapprochements M. (jollignon ajoute spontanément (à propos de l'expression : sibene calculum panas, iibique naufragium est.)i: Cons. ad Polyb., 9, 6; Thebais, v. 147 et suivants.

(2) Ovide, liUcain, Horace, Juvénal, Virgile, Tibulle, Lucrèce, Mécène, Sénèque le Père, Fronton, Minucius Félix Mais qui ne voit, par la variété même de ces références, que Sénèque est le seul écrivain qui fournisse des passages à rapprocher de lontes\es phrases de Pétrone. L'imitation, ou tout au moins la réminiscence, est donc incontestable. M. P. Thomas(o. c, p. 11) croit à un travestissement de la manière de Sénèque. Pour plus de détails,

voir A. Gollignon, o. c, pp. 293-303.

- lu —

de Sénèque, cela n'est pas certain ••, et qu' ■• il n'y a pas en résumé de raisons suffisantes pour voir en ce passage une parodie de Sénèque, encore moins une intention de raillerie à son égard. "

Quand on examine le morceau en question, on constate qu'il est entièrement composé à l'aide de lieux communs. Il n'y a pas une seule idée que l'on ne retrouve, quand on l'isole, chez plusieurs auteurs différents, prosateurs et poètes. Est ce un argument à invoquer contre la thèse de Gottschlich? Pétrone a certainement eu le dessein de ne placer dans la bouche de son personnage que des idées banales. C'est un procédé comique dont reflet est assuré et dont les ironistes de tous les temps ont usé avec le même succès. Mais, précisément. Senèque est un des grands écrivains qui, tout en conservant et en accusant môme par ailleurs sa personnalité, a fait le plus large usage d'idées communes et de comparaisons consacrées. Or c'est dans son œuvre que se retrouvent éparses toutes les idées, toutes les expressions topiques que Pétrone a accumulées dans le monologue d'Encolpe. Les textes cités par Gottschlich sont à cet égard significatifs.il en résulte ceci : ou bien Pétrone a visé proprement Sénèque; ou bien visant en général les philosophes qui ont sacrifié aux habitudes de la déclamation, il a tout naturellement imité Sénèque. Dans les deux cas, Sénèque est atteint. Il faut bien admettre que si Pétrone — à supposer qu'il fût si peu conscient de l'exacte portée de ses traits — n'a pas songé qu'il faisait reconnaître Sénèque, ses lecteurs, eux. ne pouvaient s'y tromper. Quiconque aujourd'hui entreprendrait de parodier d'une façon générale les prédicateurs du XVIIe siècle, suggérerait inévitablement les noms de Bossuet et de Bourdaloue; et pour peu que sa parodie fût amenée par un concours de situations burlesques, ou placée dans la bouche d'un personnage indigne, elle entamerait — elle tendrait à entamer — le prestige des illustres modèles. Qui songerait alors à prétendre que l'auteur soit resté respectueux de ces modèles ?

V^oici maintenant, beaucoup plus précis, un indice du mépris professé par Pétrone à l'égard des idées de Sénèque. Il ose placer dans la bouche du vil Trimalchion des propos qui, de toute nécessité, devaient évoquer une des thèses le plus hardies et les plus généreuses du philosophe. Trimalchion, en dépit de

ses propres agissements (car il a fait mettre en croix un esclave pour un motif futile il)) profère : Et servi hoinities suiit et aeqiie unuin lactem hiherunt (2). — " Les esclaves aussi sont des hommes, et ils n'ont, à l'égal de tous, sucé qu'un seul lail. „ Or Sénèque s'est rendu célèbre pour avoir eu, - sans que l'enseignement du christianisme fût parvenu jusqu'à lui et alors que St Paul respectait encore les situations acquises et le vieil état de choses, — une conception hardie de la solidarité, de la parenté naturelle unissant tous les hommes : vis tu cogitare istum, quem servum tuiim vocas, ex iisdem seminibus ortum, eodem fruî caelo, m^que spirare, aeque vivere^ aeque mf-ri? (3> —

Veux-tu bien te dire que celui-là, que tu nommes ton esclave, est issu par rapport à toi de semences identiques, qu'il jouit du même ciel, respire de même, vit de même, meurt de même. „

Ici il n'est plus permis de douter raisonnablement de la divergence de vues qui existait entre les deux écrivains. Il ne s'agit point, notons-le bien, que d'un délai!, d'une doctrine isolée. Pétrone fait de Trimalchion un philosophe, (ce qui est bien peu flatteur pour la philosophie), mais un philosophe qui dédaigne ses confrères. Il dit de lui : lam etiam philosophoa de negotio deiiciebatiA) Or Sénèque avait dit de Zenon d'Elée : Zeno Eleates oinnia neqotia de negotio deiecit^o). La parodie est évidente. Trimalchion a la prétention de connaître sa littérature. Il juge Gicéron éloquent et Publilius (l'audacieux mimographe) plus moral {honestioremY^). Ov Sénèque prisait, en dépit de ses obscénités, ce même Publilius, à raison de ses sentences bien frappées'"). Parodie encore, très probablement Ailleurs'S) Trimalchion faisant, par une fantaisie lugubre, exécuter autour

(1) Sai;/r.,n. 53.

(2) Sati/i:. c. 71.

(3) Epist, 47, 10.— Toulela lettre serait à citer. Sénèque sait bien qu'i] va faire se récrier les délicats (13) : il conseille néanmoins d'admettre les esclaves à la table du maître 13-15). Or c'est ce que Trimalchion imagine de faire à la fin du repas, et l'expérience tourne au grotesque.

ii) Snti/r., c. 56.

(5) Epist 88, 44.

(6) Sati/r., c. 55.

(7) Detranq animi. 11, 8; Epist. H. S-'^ : qunm mnUn Publilii non excalceatis. sed coturnatis dinenda sunt.

(8) Snlj/r., c. 78.

de lui les chants de ses funérailles a bien l'air d'iiniler deux personnages dont Sénèquenous rapporte des traits analogues (D. Certes Sénèque, à ces deux personnages, ne fait pas jouer un beau rôle, mais il tire de ses anecdotes des conclusions graves : il moralise. Pétrone éclate de rire

Ce mépris total pour la philosophie ou, si l'on préfère, pour la littérature moralisatrice et ceux qui en font profession, il s'étale dans un long passage du Satyricon où apparaît précisément cet Eumolpe que l'on a cru — trop audacieusement. nous l'avons dit — pouvoir identifier avec Sénèque. Encore une fois, Pétrone n'a pas cherché à faire une caricature ressemblante. La satire personnelle n'est pas son procédé. Il compte davantage sur les effets d'une formidable ironie. Il ne faut jamais oublier qu'Eumolpe, comme son interlocuteur Encolpe. sont de vils débauchés; qu'Eumolpe est particulièrement intàme. Dès lors, plus les propos qui sortent de leurs bouches prennent le ton de propos graves, de vérités philosophiques, plus nous paraissent bafouées les idées qu'ils traduisent.

Eumolpe dit : qui vitioniin omnitini inimicus, rectum iter vitae cœpit inslsfere, primnm propter morum differenfiam odiiim hahet {quis enini potest, prohare dicersa ?}['). — " Celui qui, ennemi de tous les vices, commence à prendre le droit chemin de la vie, recueille de l'aversion en raison de ce que son genre de vie difïère de celui des autres (car qui peut approuver le pour et le contre?). „ Voilà une vérité d'expérience, et, sous une forme différente, nous la retrouvons exprimée par Sénèque chaque fois que celui-ci dit que le sage est en butte au mépris ou à la haine de ses contemporains parce qu'il se sépare de la foule v*). Dans ta bouche d'Eumolpe elle n'est plus qu'un lieu commun équivalent à la plainte sans fondement d'un disgracié qui n'a que le sort qu'il mérite. Encolpe répond : Nescio qiio modo honae mentis

(1) Epist. 12, 18; Debrev. vit.. iO. :^.

(-') Sati/r , c. 8i.

(;î) C'est notamment l'idée maîtresse d'une partie du De constantia sapifiitis. Voir aussi Epist. 76, 4 : At in illo loco in qiio vir bonus quaeritur, in quo vir bonus discitur. paucissimi sedent, et hi plerisque videntur ni/iil boni neqotii habere.quod agant:inepti et inertes vocnntur, .. ad honesta vadenti contemnendns est ipse conteniptiis.

soror est paupertas ('). — " Je ne sais comment la pauvreté est la sœur de la sagesse. „ C'est également grotesque. On croirait entendre le dialogue de Dupont et Durand... Et pourtant Sénèque a dit : Si vis vacare aninio, aut pauper sis oportet auf pauperi similisi^). — * Si tu veux cultiver librement tonâme. sois pauvre ou tel qu'un pauvre. „ — Ce qui est une vérité profonde Tous deux rapprochent la pauvreté de la philosophie; mais Encolpe déplorait à part soi que les philosophes ne se fissent pas riches^ et Sénèque constate que les riches ont quelque peine à devenir philosophes. La conversation des deux compères se poursuit — après quelles scandaleuses confidences! — par une disseitation d'Eumolpe sur la décadence des beaux arts (^). 11 attribue naturellement celle-ci à l'amour des richesses (pecuniae cnpiditas) et à l'abandon de l'antique sagesse. {Ubi sapientiae cultissima via'^ etc.) C'est l'éternel lieu commun que chaque génération exploite depuis trois mille ans avec le même succès. Mais le seul fait que ces vieilles idées sont ici reprises et développées par un gredin leur enlève tout le prestige qu'elles pouvaient avoir conservé, malgré leur usure, en raison de leur foncière vérité. Or des plaintes analogues se retrouvent chez Sénèque W.

On a vu dans le début des fragments conservés du Satyrironi^) une allusion plus directe au style de Sénèque et à l'intluence que celui-ci exerçait, au dire de Quintilien, sur les jeunes esprits contemporains. Mais ici il faut encore une fois renoncer à établir un rapport tout à fait précis entre ce que disent les personnages de Pétrone et ce que nous savons de Sénèque. Comme toujours, les coups sont portes avec habileté, d'une manière pour ainsi dire détournée.

Dans le passage en question, Encolpe, qui le premier a la parole, fait le procès de deux choses assez distinctes quoique apparentées : d'abord celui d'un style nouveau, d'une manière nouvelle d'être éloquent et qu'il caractérisse comme il suit : " NîiHC, et rerum inmore, et seutentiarnm raiiissiwo strepitt(.^hoc tantum proficiunt. ut qunm in forum venerint, puteni se in alivm

(1) Sati/r.. c. 84.

(2) Epif^t 17.5.

(8) Sntfp-. c. SS.

(il N.Q.. VII. 3?. 1 : Episf. 95.

(5i Sati/r , c. 1-5.

terrarum orhein delatos, etc (0 Levibus enini atqiie inanihus sonis ludihria quaedam excUando effecistis, ut corpus^ orationis enervaretur et caderei. (% „ — " De cette enflure de la pensée et du vain tapajçe des phrases à effet, ils (les apprentis orateurs) recueillent seulement ceci que, une fois arrivés au Forum, ils se croient transportés dans un autre univers, etc... En provoquant je ne sais quel plaisir de mauvais aloi à l'aide de sons légers et sans portée, vous avez t'ait qu'un discours est comme un corps sans muscles et qui se laisse tomber. , Voilà ce qui peut s'appliquerau style de Sénèque, nul ne le contestera. Mais il y a ensuite, ou plutôt en même temps, le procès des exercices de déclamaiion — les fameuses causes imaginaires : tyrans et pirates — et de l'enseignement des rhéteurs. Ceci, il faut bien reconnaître, n'atteint pas directement Sénèque, puisqu'il ne tenait pas école et que même il professait pour la rhétorique proprement dite un certain (iédain, se vantant à toute occasion d'attacher plus de prix an fond qu'à la forme. Mais attention! Sénèque, qu'il l'ait voulu ou non, a subi l'influence de son père (3), qui avait pris tant de plaisir à suivre les exercices des plus brillants déclamateurs de son temps et à s'en ressouvenir dans la suite, songeant au profil qu'en pourraient tirer ses fils. Si le père est resté un classique, respectueux d'anciennes traditions, le fils a pris inconsciemment beaucoup des défauts de ceux-là qu'on lui avait montres à titre d'expérience, et aux yeux de tous il apparaissait comme le ehef de la nouvelle école : non, bien entendu, comme celui qui enseignait, mais comme celui qu'on imitait. Il était l'exemple vivant de ce que pouvaient produire les méthodes nouvelles tant attaquées par Pétrone.

C'est un rhéteur de profession, Agamemnon, qui se charge, dans le Satyricon, de répondre aux imputations d'Encolpe. Il est d'accord sur le fond 11 se borne à rejeter la responsabilité des faits constatés sur le goût perverti des parents et les exigences des élèves : * Minimum in his exercitationibus doctores peccant, qui necessf habent cum insanientibus furere. Som ni dixerint quae

(1) Satyr., cl. •

(2) Sahjr., c. 2.

(3) Cf. E. HoLLAND. De l'influence de Sénèque le Fère et des rhéteurs sur Sénèque le Philosophe. Gand, 1906, in-8°. — Nombreux rapprochements significatifs.

adolescentuli probent.nt ait Cicero,i>o/i in scholisrelinquenturi^) . , — "Dans ces exercices, ce sont les maîtres qui sont le moins coupables : ils ont à faire les fous avec les insensés. Car le jour où ils ne diront plus ce que peuvent approuver les plus jeunes des jeunes gens, comme dit Cicéron, ils seront laissés seuls dans leurs écoles. , Si l'on ne tient pas compte de l'intention apologétique dans laquelle Agamemnon (qui plaide sa cause) émet sa théorie, celle ci revient à dire que l'éloquence est en effet tombée bien bas, et cela par la faute de ceux qui se sont accommodés au goùl du public. Or Tacite a d\i plus tard de Sénèque pour expliquer qu'il fût un écrivain à succès : B'uit illi viro ingenium amœniun et femporis eius aiiriftns acconiniodattim (-). — " Cet homme possédait un talent naturel plein d'agréments et bien adapté aux oreilles de son temps. , C'est bien le même reproche. Agamemnon a d'ailleurs entrepris un éloge de la vraie éloquence : ce que devraient faire les jeunes gens studieux, c'est lire des livres sérieux (lectio severa), bien se pénétrer des modèles k imiter (ut quod veJlent imitari diu audirenf) {^). Or on reprochait à Sénèque d'avoir détourné Néron de la lecture des bons auteurs (4). Bref on a bien l'impression que dans l'échange de vues qui s'opère entre Encolpe et Agamemnon — deux cuistres —, Sénèque reçoit une l)onne part des coups.

Il est temps de nous résumer, quitte à subir le reproche de n'avoir pas épuisé le sujet ('>). Des exemples ci-dessus proposés il ressort jusqu'à l'évidence que Pétrone, par les propos qu'il attribue aux personnages de son roman, a d'une part diminué le prestige de la philosophie, et de l'autre, souligne avec rudesse les .caractères nouveaux de l'éloquence latine sous l'empire. Or cette philosophie, pour être celle de tous les moralistes romains en général, n'en est pas moins en particulier celle de Sénèque,

(1) S'iti/r.. c. s.

(2) Tacite, Ann., 13.3

(3) Sali/r., c. 4.

(4) Suétone, Nero, 62 : Avertit... a cognitio)ie veterum oralorum Setieca praeceptor, qiio diutiits in admiratione sui detineret

(6) On pourrait par exemple rechercher quelle a pu être l'altitude de Sénèque vis à-vis de Pétrone. L'Epilre 1^2 contient une vive attaque à l'adresse des lacifiigae — de ceux qui font de la nuit le jour Cela rappelle ce que Tacite dit de Pétione [Ann. 16, IT). V. P. Thomas, o. c, p. 17.

et cette éloquence est aussi, et tout spécialement, celle de Sénèque. Si donc certains, malgré toutes les apparences, ont cru qu'il était téméraire d'affirmer que Pétrone a eu le dessein précis de parodier et persifler Sénèque, on peut néanmoins conclure avec certitude que ce même Pétrone ne pouvait pas admirer Sénèque et qu'il a pris dans le Safyru-o)> le contre-pied de sa morale et de son esthétique littéraire. Nous savions que Sénèque avait des adversaires, des ennemis de sa gloire; nous devons conclure que Pétrone était de ceux-ci. Peut-être même est-il de ceux qui, sous le couvert de l'ironie, l'ont frappé le plus cruellement.

l'Octavie. — VOctavie n'est pas de Sénèque. Dans toute une classe de manuscrits, les plus altérés du reste, elle figure parmi les tragédies sous le nom de cet aufeur; mais par les allusions claires qu'elle contient, on voit qu'elle a été écrite après la mort de Néron Ceci ne peut être contesté que par des ignorants ou des originaux (0.

On ignore quel est l'auteur de YOcfavie, bien que l'on ait pu sérieusement prononcer les noms de Cui'iatius IVIaternus(-), de Florus(0, de Scaevus Memor(J)

Quant à l'époque de sa composition, on doit raisonnablement la situer entre la mort de Néron (68) et le début du règne de Domitien (81). En aucun cas on ne peut, ainsi que certains l'ont fait, considérer VOctavie comme postérieure aux Annales de Tacite (5).

(1) A la fin du XVe siècle on était déjà d'accord |)Our enlever à Sénèque la paternité de VOctavie Cela n'a pas empêché qu'en 1910 un certain A Sigmund attribuât encore VOctavie à Sénèque... [Zur Kiitilc der Tragodie Octaria. Progr * ohm. Leipa, 1910-191 1. — Cité par Schanz, o. c, II, 2, p 70).

(2' Opinion de RitlerfÉdition, Bonn, 184!)

(3) G J. Vossius.

(4) J. Scaliger.

(5) Voir dans Schanz, o. c, pp. 75-76, l'exposé très clair de la question. Voir aussi comment Gercke {Seneca-studien, pp 196-199) rattache VOctarie à r /f/s^o/re écrite par Pline, - thèse suspecte du reste, parce qu'elle esl trop hardie L'examen du rôle joué par Sénèque dans cette pièce nous confirme dans l'opinion qu'elle ne peut pas être postérieure aux Annales, c.-àd. d'une époque où. comme on le verra, Sénèque était jugé tout autrement que dan<- VOctarie. Il est peu probable aussi que sous le règne de Domitien on

Pour les biographes de Sénèque, VOchivif. est une source subsidiaire On y mentionne avec précision l'exil de Senèque en Corse et les études auxquelles il s'y livrait (0, Mais cela est extrait de la Consolation à Helvia, que nous possédons. Il n'y a pas Hou de s'y attarder.

Ce qui nous intéresse, c'est ceci. Du vers 377 au vers 592, c'est à dire pendant presque toute la durée d'un acte, Sénèque est en scène, d'abord seul, puis en compagnie de Néron. L'auteur est favorable à Sénèque; il lui donne le beau rôle. Il ne voit en lui que le philosophe et le moraliste que font connaître ses œuvres, et il trace un portrait en quelque sorte idéal, consultant moins les historiens (2) que ses propres impressions. Il s'est formé ainsi de son personnage une idée un peu simpliste, qui était sans doute celle de bien des gens. Nous avons dans VOdavie une sorte de contre-pari ie du Safi/ricon, c'est a dire un reflet de l'opinion de ceux qui avaient jugé Sénèque en bloc, avec une certaine naïveté, sans chercher à compliquer les choses.

Sénèque est donc d priori un honnête homme, un moraliste; et pourtant il vit à la cour de Néron, le plus sanguinaire des tyrans, le plus libidineux aussi. Il s'agit de dissocier les deux hommes en les opposant l'un à l'autre au lieu d'en faire des collaborateurs, voire des complices. Sénèque, seul en scène, nous annonce qu'il souffre d'être au service de Néron, qu'il était bien mieux en Corse: il regrette l'âge d'or, déplore la décadence morale des temps présents. Néron paraît. Ses premiers mots ordonnent un meurtre : il faut qu'on lui apporte sur le champ les têtes coupées de Plautius et de Sulla. Le praefectus (c'est

eût osé publier une œuvre contenant des déclamations conlre la tyrannie. — L'auteur du plus récent travail sur l'Oc/ffviV est M. Federico Ageno (Ottavia, Traf/edialalina, Florence, 19'20, l'20 pp. in-16). Son petit volume comprend une introduction critique très développée et une traduction en vers.

(1) Oct., V. 381-396 (Éd. Peiper et Kichter, Leipzig, 1902). — M. C. Marches! (o. c. pp. 110, 125, I.Ô5 et suiv.) a utilisé VOctavic comme une source primordiale de la biographie de Sénèque. Peut-être attache-t-il une portée trop étendue aux v. 171-173.

(•2) Il est certain que l'auteur de VOcfai-ie a puisé dans les ouvrages historiques (mais lesquels ? — ou lequel 0 divers matériaux dont il a fait usage. Mais en ce qui concerne spécialement Sénèque, il n'a suivi ni Pline Cqui relatait les calomnies de Suillius). ni Fabius (qui abondait en détails), ni per'îonne II s'est contenté de généralités et d'une opinion courante.

déjà Tigellin) quitte la scène sans hésiter : il va obéir. Sénèque, lui, sans nulle précaution oratoire, blâme le prince ; il profère :

Niliil in prop/nquos temer^ consfitui decet (').

" Il ne faut rien ilécider à la légère contre des proches. , Néron répond :

lu^ifiDu ^.s'.s'e facile est cui varaf ppctus metu ('^).

" Il est facile d'être juste à celui dont le cœur est libre de la crainte. „

Et le duel se poursuit à coups de maximes. Ces maximes tiennent d'abord chacune un vers : puis le ton devient plus pressant encore; Néron commence le vers, Sénèque l'achève :

Ner. Ferrum tuetut principem. Ssn. Meliiisfides.

Ner. Dpcef timeri Caesarem. Sen. At plus diligi.

Ner. Metuant necesse est. Sen. Quicquid exprimifur (jrave est.

Ner. lussisque nostris pareant. Sen. lusta impera {'^):

" Le fer défend le prince ! — Mieux, la fidélité ! — Il faut que César soit craint! — Et plus, qu'il soit aimé ! — Il faut absolument qu'on ait peur! — Tout ce qu'on fait par contrainte est pénible! — Qu'on obéisse à mes ordres! — Que ces ordres soient justes ! ,

C'est d'une enfantine invraisemblance, et cela rappellerait une scène de guignol W, si un peu d'art ne rachetait le tout.

Mais voici que Néron puis Sénèque se décident à parler im peu plus longuement. Néron tente de justifier sa conduite. Sénèque le reprend sévèrement ; il lui trace un tableau idéal de ses devoirs de prince, il lui parle comme Fénelon parlera — mais de beaucoup plus loin — à Louis XIV. Néron persiste dans ses idées, et une quelconque transition l'amène à parler de ses amours; il exalte sa passion pour Poppée. Sénèque le contredit encore. Il voudrait que Néron ne fût pas amoureux. Il l'avertit que l'amour est plus terrible qu'il ne le croit :

(1) Oct., V. 440

(2) Oct.. V. 441.

(3) Oc<.,v. 456-459.

(4) Qu'on ne juge pas cette comparaison trop impertinente! Sénèque paraissait sur la scène des théâtres de marionnettes en Espagne, et cela au début du XIX' siècle. Cf. [G.J Martha, Sénèqut (Lecture faite à l'Acad. des Sciences mor. et politiques). Paris, Imprimerie nationale, 1894. p T.

Vis m'vjna menti fi hlandua atque aniini calor(')

" L'amour, c'est une force énorme, un échauffement flatteur de l'esprit et du cœur... „

— " C'est la comlition de la vie ». réplique Néron; et le duel recommence comme au début de la scène, les maximes se faisant de plus en plus brèves jusqu'au moment où Néron déclare brusquement qu'il en a assez, que •• cela l'ennuie à la fin, „ et qu' " il peut bien faire ce que Sénèque n'approuve pas „

Désiste tandem, iain gravis niniium mihi,

Instare : liceat facere quod Seneca impyoJ)at{'^).

Tous deux disparaissent de la scène et (iurant tout de reste de la pièce il n'est plus question de Sénèque (^).

Il n'en faut pas plus pour prouver — outre que VOdaviç est une pièce mal composée — que le Sénèque qui joue un tel rôle est un Sénèque légendaire. L'auteur ne s'est pas donné la peine d'étudier son personnage, de le doter d'une psychologie. Sénèque parle de la Corse et de ses travaux scientifiques comme dans la Consolation à Helvia; il prêche à Néron la clémence, la modération, parce qu'il a écrit le De clementia et le De ira; il déclame contre l'amour, ainsi qu'il l'a fait dans De matrimonio, et cela suffit à l'opposer à Néron, à la rage duquel sa philosophie sert d'antidote

Nous nous trouvons ici en présence d'une tradition bien définie, nettement contraire à la campagne de calomnie et de dénigrement menée par Suillius ou, plus sourdement, par Pétrone. De cette tradition, VOctavie est tout entière inspirée. Nous allons voir que les poètes et les historiens, même lorsqu'ils seront autrement informés, en devront consciemment ou non accepter une bonne part

(1) Oct., V. 561. A rapproctier de la diatribe contre l'amour que S' Jérôme {Adv. looinian , 1. I, c. 30) dit avoir extraite du De matrimonio àe Sénèque (Éd. Haase, vol III. p. 433).

(2) Oct., V. 588-.Ô89.

(3) On lit pourtant au v. 696 (c'est la nourrice de Poppée qui parie) : et culpa Senecae... Mais ou s'explique mal ce passage et on le suppose corrompu. V. Fed. Ageno, BoUettino Oella aocirfa paresc di storia patria , 1918, et Oltavia, 1920, p. 51.

(Je lis: Et ulta Senecam : Vénus s'est vengée de Sénèque, qui avait blasphémé la divinité de l'Amour, v. 557 et suiv. [P. Thoinasj)

Les POÈTES : MxKTiM., JuvENAL, Stagk. — Martial et Juvénal sont des témoins vite entendus. Ce sont des poètes : nous ne sommes en droit d'attendre d'eux que ce qu'ils veulent bien nous dire. Ils n'ont pas envers la postérité les obligations des historiens ou des critiques. Or ils ne semblent ni Tun ni l'autre s'être tait sur Sénèque une opinion raisonnée. Ils ne l'exaltent pas; ils ne l'attaquent pas. Ils respectent sans doute la situation qu'il s'était acquise dans l'opinion du plus grand nombre et ne se préoccupent pas de savoir si celle situation mérite vraiment d'être respectée.

Martial paraît avoir beaucoup apprécié les ouvrages de Sénèque le Père, car il unit celui-ci au philosophe dans riionimage qu'il rend, à deux reprises, au nom que tous deux ont porté :

Duosqnc Senecas unicumque Lucanum

Facunda loquitur Cordnbai^).

« Deux Sénèque et un Lucain, voila ce que cite l'éloquente Cordoue. ••

Gela ne signifie pas grand' chose. Il s'agissait d'attribuer à quelques villes leur grand écrivain : Martial a trouvé pour Cordoue deux Sénèque et un Lucain. Le père, le fîls et le petitfils. Facunda est une épithète de nature. Gicéron, dans le Pro Archia (-), avait noté que l'on cultivait l'éloquence à Cordoue..

Martial dit encore, parlant des Sénèque :

Et docti Senecae ter numeranda domns (3)

" Et du docte Sénèque la maison trois fois mémorable. ,

Par quoi il désigne très probablement le père, dont les trois fils, si clairement mentionnés en tète des livres des Controverses, étaient célèbres (*).

(1) Epif)}- , I, 61.

(3) Epiqr., IV, 40.

(4) Voyez avec quel soin Tacite relaie Iti mort de Mêla (^»w., XVI. 17j et donne les raisons de sa célébrité : Mêla, qiiibus Gallio et Seueca, parentibus natus.. . Idem Annaeum Lucanum genuerat, grande adiumentum claritudinis' — Ne dirait-on pas que Stace répond à Martial, quand il dit, parlant de Lucain :

Hoc plus quam Senecam dédisse mundo

Aut dulceni générasse Gallionem . {Silv., Il, 7, v. 31-32 )

Martial, qui était arrivé à Rome au moment de la conjuration de Pison et de la mort de Sénèque, pense au second dès qu'il pense au premier : Pisones iSenecnsque... (') et de la vie de Sénèque, il ne retient qu'un trait : l'exil en Corse (comme dans VOctavie). Encore n'y fait-il que des allusions fugitives : il s'agit de comparer la fidélité de Quintus Ovidius envers son ami Gaesonius Maximus, banni par Néron, à la fidélité dont ce Caesonius a fait preuve envers Sénèque, quand celui-ci fut banni par Glaude(2),

Et c'est tout pour Martial.

Juvénal n'est guère plus explicite. Gomme les lecteurs de VOcfavie, il voit Sénèque aux côtés de Néron, et comme l'auteur, il oppose l'un à l'autre les deux hommes en donnant le beau rôle à Sénèque :

Libéra si denfur populo siiffragia, quis t<im

Perditus, ut duhitet Senecam praeferre Neroni? G^)

" Que l'on donne au peuple la liberté de voler, qui serait assez pervers pour hésiter à préférer Sénèque à Néron? ^

Un autre trait caractérise dans l'esprit de Juvénal la figure de Sénèque : c'est l'immense fortune que celui-ci possédait. Sénèque est riche entre les riches : praedires, mais ces richesses ne lui sont pas imputées à blâme; au contraire elles désignent Sénèque, au même titre que Longinus et Lateranus, aux convoitises et aux coups do force de Néron (4) (toujours la conception simpliste des choses), et dans un autre passage où Sénèque est

(1) Epi(fr., X[l. 30.

'2i Epif/r.. VII. 41 et 45. Dans la seconde de ces pièces. Sénèque reçoit la qualilication vajrue de facundus. - Sur le fait lui-même, que Martial est seul à affirmer, il y aura lieu de r»^venir.

(3) Sat. VIII. V 210-211.

Temporibns diris igitiir. iusxuqite NerouiK,

Lnnginutn. et magnos Senecae prdediiitis hortos

Clnn-sit, et egregias Latproitoriim obsidet aedes

Tota cohors. liarus i^eiiit in caenocaJa miUs.

" A une époque de terreur, et sur l'ordre de Néron, pour arrêter Longinus, pour cerner les grands jardins du richissime Sénèque, pour assiéger l'énorme palais des Laterani, ilfaul toute une cohorte. On n'envoie guère de soldat dans une simple chambre. „

cette ("dis rapproche de l'honnéle Pison {hoiius l'iso), Juveiial souligne la ;jenerosilé dont il Taisait preuve envers ses amis :

Neino petit moilicis qiKie tnittehanfiir (iinicis

A Sf.neca: qiKie Piso bonus, quae Cotta solebat

Largiri V).

" Personne ne réclame des cadeaux comme en recevaient (l'un Sénèque les moindres de ses amis; ni comme l'honnête Pison, ou Cotta avaient pris l'habitude d'en distribuer. „

Juvenal loue Sénèque, Pison et Cotta d'avoir agi de la sorte, car il ajoute :

yamqne et titulis et fascihus olini

M'iior hahehatnr donandi g^oria

" Car plus que titres et que faisceaux, jadis on estimait la gloire de donner. „

On voit que Juvénal, pour le peu qu'il nous a dit de Sénèque, n'en a pas dit de mal, au contraire. Malgré son tempérament de satirique, il n'a pas exploité le thème facile et abondant qu'aurait pu lui fournir la diatribe de Suillius. C'est que Juvénal. poète et non pas historien, n'a pas plus que Martial ou que l'auteur de VOctavie cherché à approfondir les événements et à juger les hommes; moraliste dans le fond, en dépit de l'aigreur accentuée de son caractère, il devait respecter Sénèque; rhéteur, ou plutôt déclamateur selon 1 esthétique de l'école nouvelle, et grand amateur de sententiae., il ne pouvait pas être choqué par le stylede Sénèque, ni tenté de prendre cet auteur en aversion C?).

De Stace il n'y a vraiment pas grand' chose à apprendre. Stace est un admirateur de Lucain Du neveu, son respect se reporte tout naturellement sur l'oncle. Nous avons, à propos de Martial, cité les vers où Stace, maintenant strictement les distances, concède la gloire à Sénèque et la plus grande gloire à Lucain (•^).

Les historiens du l*"" siècle. — Trois historiens, qui ont servi de

(1) Sut. V, V. 107-110

[i) L'influence de Sénèque sur Juvénal a au contraire été remarquée. Cf. 0. RiBBECK, Der echte und der unechte Juvenal, Berlin, 1865, et plus récemment J. VAN VVagexingen, Seneca et Juvenalis. Mnemosyne, nouv. sér., v. 45 ( 1917), pp. 417-429.

{^) Silr..2,l, V. 31-32.

sources à Tacite, ont parlé de Sénèque. Ce sont : Cluvius Rufus, Pline l'Ancien et Fabius Rusticus. Leurs œuvres sont perdues et il est assez vain d'en vouloir tenter, par tous les moyens possibles et impossibles, la reconstitution (0. Nous devons nous borner à rechercher s'ils étaient ou non favorables à Sénèque.

Gluvius Rufus est un personnage. Consul dès avant 41 (2), Tannée du bannissement de Sénèque, on le voit ensuite, attaché à la personne de l'empereur Néron, accompagner celui-ci en Grèce et lui servir de héraut (3). Il était riche, éloquent W. Il tut envoyé par Galba en Espagne, en. qualité de gouverneur : on prévoyait qu'il y serait bon administrateur, mauvais général (ô) ; il mourut en 70 d'après les uns, plus tard d'après les autres (6),

Que pensait-il de Sénèque et qu'en a-t-il dit? C'est ce que nous ne savons pas. Tacite semble croire que de son vivant, malgré l'ascendant qu'il avait à la cour, il ne causa la perle de •personne (7). Tacite encore invoque son autorité en même temps que celle de Pline(8), et Cluvius paraît en effet avoir été bien au courant des anecdotes — de ce que nous appellerions familièrement " les potins „ — du palais (^). Il était certainement favorable à Néron et à son entourage (•<)).

' Pline l'ancien, lui. s'est montré hostile à Sénèque. Son histoire, suite de celle d'Aufidius Bassus embrassait une période s'etendant au minimum de l'année 55 au règne de Vespasien, sans que l'on puisse en fixer les limites exactes. Elle n'a été

(1) Voir surtout les Seneca-Studien, déjà citées, de A. Gercke. pp. 159 e suivantes.

(2) JosÈPHK, Ant., 19, 91, Éd. Niese. p 194.

(3) Suétone, Nero. 21; Dion Cassius. 63. 14

(4 Tacite, Hist., 4, 43 : perinde ih'veset eloquentia rlarus

(5) Tacite, Hist., 1,8: Vir fncundiin et pacis artibus, brltis inexpeitus.

(6) [.a solution dépend d'une correction de texte. Tacite, i/»^.^, 4, 39 citerinrem Hispnniain ostentans decessu Cluvi'. Rufi vaciiam (éd. Halm, correction de Nipperdey); on doit lire discessu, qui est la leçon du m?. (Fabia, Les sources de Tacite, p. 377.)

(7) Tacite, Hist.. 4. 43.

(S) Tacite, ^/m., 13, 20 (a propos de Burrhus) : Fliuiuset Cluvius nihiJ dubitatum de fide praeffcti referunt.

(9) Tacite, A)in., 14, 2; Plutarque, 0/Ao,3; cf. Punk le Jeune, .E>/â7., 9, 19, 6

(10) A. Gercke, Seneca-Studien. pp. i'5ïJ et suivantes.

publiée qu'après la inori de l'Iino, survenuo, comme on sait, lors (le l'oruption du Vésuve en 7'J. Elle est une des sources auxquelles Tacite a puisé le plus lar^^ement. Elle est perdue.

Pline ne pouvait pas aimer Sénèque. Il appartenait au parti des adversaires d(> Néron et il enveloppait dans une même haine tous les iiommes qui constituaient l'entourage de l'empereur. C'est certainement lui qui recueilli {)our les transniettre à la postérité les accusations de Suillius et l'on perçoit par quelques aveux de Tacite ipi'il s'est attaché à dimiiiiier le rôle de Sénèque. Gela n'est plus a de'montrer (l).

Ne pouri'ait-on pas aussi déduire de certains indices que Pline devait médiocrement priser l'éloquence — la prose, dirions-nous — du grand écrivain? Pline avait écrit un ouvrage en deux livres consacré à la biographie de Pomponius Secundus, dans lequel il considérait celui-ci coiinuc; le grand poète tragique {vates) de son temps ('') Or Pomponius et Sénèque étaient, dans cette partie, des rivaux (^) Mettons que cet argument soit fadîle, qu'il faille, pour lui donner sa valeur, attribuer aux tragédies de Sénèque plus d'importance qu'elles ne paraissent en avoir eu. Il est possible que Pomponius ait été sans conteste meilleur poète. Voici qui semble plus sérieux : Pline avait écrit un Studiosus (ou Studiosi on ne sait pas au juste), une sorte de " traité des études „, dans lequel, au dire de son neveu, " il prenait l'orateur au berceau et le conduisait jusqu'à la plus haute perfection (1). „ Or ce traité, auquel Qaintilien déjà fait allusion (•"'), a été loué par Aulu-Gelle, un des plus violents contempteui's du

(1) Voir notamment les Senecn-Stadien. Malheureusement leur auteur veut fournir des précisions vraiment trop liasardeuses sur l'utilisation par Tacite de riiisloirede Pline.

(2) Pline le Jeune, Epist., 3, 5. .3 : " De vita Pomponi Secundi duo „, a qtio shignlariter amat.HS hoc niemoriap amici qnnai debitit»! mutins ext^olvit. Pline, iV. H., 14, 56 : Exemflo docnintim f^'/ercuti'n ritmit Fompoiiii Secnndl ratis,

{'■]) QuiMTiLiEN, Iiisi. or.. 8, 3, 31. Il ne s'agit que d'une discussion de forme. Il est l)ien enteniiu qu'une rivalité littéraire n'implique aucune hostilité,..

(4) Pline le Jeune. Epist., 3, 5, 5 : " Studiosi très „, in sex voltimiiia propter amplitudinem dirisi. quitus oratorem nh irirnurihiilis iiistituit (-t perpcit.

(5) Inst.or., 3, 1, -.M; 11, M, 143; 11, 3, 1 18 et peut-être 3,4, 2: maximo temporum nostrorum auctore. Mais ce dernier point est contesté.

style de Séiièque (0. Mais pour être tout à fait affirmatif en cette matière, il faudrait d'abord savoir d'une façon plus nette ce que contenait l'ouvrage en question, ou tout au moins savoir dans quelle mesure Pline le Jeune, disciple de Quintilien et pour lequel Sénèque ne compte guère f'^), s'est aussi trouvé d'accord avec son oncle.

Il est permis de voir dans Pline, qui de vingt-cinq à trente ans plus jeune que Sénèque, ne survécut à celui ci que d'une quinzaine d'années, un des premiers écrivains qui ont entamé délibérément et ouvertement le prestige du vieux grand homme, soit en accueillant les dires de Suillius, soit en l'associant aux actes de Néron, soit peut-être même en refusant d'acquiescer au jugement des contemporains touchant la valeur de l'écrivain,

Fabius Rusticus, le contemporain successif de Sénèque vieillissant et de Tacite débutant, était — nous l'avons déjà dit — nettement favorable à Sénèque, qui l'avait protégé {^). Etait-il espagnole ? Tacite, dans la Vie d'Agricola fait discrètement son éloge, surtout en tant qu'écrivain (^) ; dans les Annales, précisément à propos de Sénèque, il invoque ou discute à trois reprises son autorité (6). Tout fait croire que c'est d'après Fabius qu'il a composé son récit de la mort du philosophe. Pour le reste nous le connaissons mal, — même si l'on va jusqu'à

(I) Aulu-Gelle, iV. A., 9, 16, l : Plinius Secundns existimatus est esse aetatis suae doctiasimus. Is libros reliqiiif, quos Studiosorum inxcripsit, no» médius fidius usquequaqiie aspernandos. In his Ubris multa varie ad ohlectandas eruditorum hoininum aures ponit. Refert etiam plerasque sententias, quas in deelaniandis controversiis lepide arguteque dictas putat. — Cette appréciation d'Aulu-Gelle suggère plutôt un rapprochement avec les ouvrages de Sénèque le Père.

(-2) Le nom de Sénèque n'est mentionné qu'une soûle fois, parmi beaucoup d'autres, dans les Lettres de Pline (5, 3).

(3) Tacite, Ann., \?>, 20 : Sane Fabius inclinât ad laudes Senecae. cuius (imiritia floruit.

(4) C'est ce qu'on a supposé en constatant d'après des inscriptions qu'il y avait eu en Espagne des Fabii Rustici. (C. I. L. II. 2015, 1070.)

(5) Agric, 10- Livius veterum, Fabius Rusticus recentiuin eloqueutissimi auctores...

(6) Vi, 20 : Fabius Rusticus auctor est...; 14, 2 : Fabius Rusticus... memorat, 16, 61 : Tradit Fabius Rusticus...

adinottre que Quintilien l'ait désigné sans le citer dans un passage oîi est mentionné un rir sneritlorum memoria dignus (IK Ce qu'il est curieux d'observer, c'est que Fabius Rusticus. favorable à Sénèque, paraît avoir été, d'après ce que Tacite nous laisse entendre, hostile à Néron. Il se distingue donc en ceci et (le Cluvius, qui aurait défendu Néron, et de Pline, qui on attaquant Néron, avait blâmé Sénèque, faisant le ministre solidaire du prince. Fabius représente, dans le monde des historiens, l'opinion que professèrent sur Sénèque l'auteur de VOrtavie et Juvénal.

Pline et Golumelle. — Dans VHisfoire naturelle, le seul ouvrage de Pline qui nous ait été conservé, le nom de Sénèque apparaît dans un passage qui est assez intéressant pour être ici reproduit et brièvement commenté. 11 s'agit de la culture de la vigne.

Novissime Annaeo Seneca principe tu)n eruditionis ac potentiae, quae postremo nimia ruit super ipsum, ininimeque utique miratore inaniuni, tanto praedii eius amore capto^ ut non puderet inviso alias et ostentaturo tradere palmam eam, emptis quadruplicato vineis illis intra decimum fere cnrae annnni. . (^).

" En dernier lieu Annéus Sénèque, le prince de la science d'alors, nanti d'une puissance qui, à force de s'exagérer, finit par l'écraser, et certes le moins admirateur qui soit de futilités, fut pris de passion pour ce domaine au point qu'il ne recula pas devant l'éventualité de donner la palme à un homme qu'il détestait par ailleurs et qu'il savait devoir s'en vanter : après moins de dix ans de culture, il lui racheta son vignoble pour une somme quatre fois supérieure... „

(I) Inst. or., 10, 1, 104: Superest adhuc et exornat aetatis nosirae gloriam vir saeculortim memoria dignus, qui olim nominahitur, niinc intellegitur. — Quintilien vient de citer Servilius Nonianus et Aufidius Bassus; il va citer Cremiitius Gordus. Ceci a été écrit entre 9J et 95. Bocctius, Gluvius, Pline sont morts; Tacite n'a encore rien publié. Reste Fabius Rusticus... — On a cru reconnaître aussi Fabius Rusticus dans le Testament de Dasumius (C. I. L., VI, 10 •ii'è, ligne 21). Une lettre de Pline (9,29) est adressée à un certain Rusticus.

(■?) Punk, N. H., U, 5, -5 (49). Pline ajoute : digna opéra quae in [Caecubis Setiiiisqufl agris proficeret : quando et postea saepe )mi)iero] septenos culeos sinjnla iugera, hoc est amphuras centenas quadragenas musti dedere.

Il est d'usage de ne retenir de ces lignes, dans les Testimnnia vetentiii, que les mots Annaeo Seueca principe tum eruditionis, etc. qui sont comme un hommage rendu par Pline à la valeur et à la réputation de Senèque Ne nous y trompons pas cependant : la lecture du contexte nous avertira que Féline a dit tout ceci dans une intention malveillante, ou tout au moins avec une arrière-pensée d'ironie.

Quelle est au juste, d'après Pline, l'histoire de cette vigne, — dont parle aussi Columelle(l) ?

Acilius Sthenelus, fils d'affranchi, cultive un vignoble sur le territoire de Nomentum. Vetulenus Aegialus, également fils d'affranchi, en cultive un autre, à Liternum. Voici que Rhemmius Pakemon, grammairien renommé, achète à NoDienlum. pour un prix jugé avantageux (600.000 sesterces) un vignoble qu'il exploite, sous la direction de Sthenelus, et cela dans un but de vanité : non virtute animi, sed vanitate primo, qiiae nota mire in illo fuit^^). Huit ans après, la vendange sur pied de ce domaine est adjugée 400.000 sesterces! Telle est la vigne dont Sénèque s'éprend {captus amore) et qu'il se laisse aller à payer quatre fois plus qu'elle n'avait coûté, soit 2.400.000 sesterces. Quel triomphe pour Rhemmius Palaemon (ostentafurus), lui que Sénèque traitait sans bienveillance (invisns)! Pour qui réfléchit, Sénèque a un peu oublié dans l'occurrence qu'il était le premier homme de science de son temps et l'homme d'état le plus influent. Deux fils d'affranchis, un grammairien antipathique, tels ont été ses émules en cette affaire - qui n'a été au fond de tout qu'une spéculation heureuse, car la fameuse vigne était d'un excellent rendement.

Tel est le sens de ce passage quand on veut bien l'examiner d'un peu près, sans l'isoler de son contexte. On voit que Pline,

(1) GoLUMKLLE, De ve rusticii, 8,3 : Sed Nomentana regio nnnc ceUherrima faina est ilhiHfris, et praecipue quant possidei Seueca vir excellentis ingenii atque doctrinae, cuius in praediis vinenrum ingéra <tiiigula culleos ortonos reddidisse plerumque compertiim est. On voit par ce texte ([ue Columelle tenait Sénèque en tiaute estime, car il n'y a pas dans le vir excellentia ingenii atqite doctrinal' de Columelle, la nuance d'ironie que Pline a mise dans son prinrep.t Inin eruditioiiia, etc. — Columelle a écril avant Pline, et c'est le seul témoignage qu'il nous ait laissé sur Sénèque.

(2) Pr.iNi:, /. r.

loin d'èfre favorable à Sénèqiie, éf^ratigne comme en passant la réputation de celui ci.

U Histoire naturelle contient d'autres mentions du nom ou des ouvrages de Stiuèque. Mais ces mentions n'implicjuant aucune appréciation, nous n'avons pas à nous yarrèter. Elles permettent seulement de constater que Pline, grand liseur et grand preneur de notes, n'avait eu garde de négliger, en vue de la rédaction de son propre ouvrage, les renseignements que pouvait lui fournir l'onivre de Sénèque(l).

Lus BIOGRAPHES : Plutaroue kt Suetone — Le peu que nous dit Plutarque touchant Sénèque n'est guère significatif. Un mot dans la Vie de Galba, à propos d'Othon, envoyé comme gouverne^n- en Lusitanie (59), attribue cette désignation à l'influence de Sénèque (2). Plutarque a pris ce détail à Pline, à Gluvius ou à un autre ; on ne sait pas {^). Dans le traité TTepi xfîç dopYriCiaç — Sur la f/uérison de la colère, — on trouve une anecdote assez naïvement rapportée : " Et pour ce dit-on que l'Empereur Néron aïant une fois fait faire un pavillon à six pans, beau, somptueux et riche à tnerveilles, Senecque luy dit : Tu as monstre en ce pavillon que tu es pauvre, pour ce que si une fois tu le perds, iamais plus tu n'en pourras recouvrer de pareil. Gomme il advint, par ce que la navire, en laquelle estoit ce pavillon, se perdit par naufrage; et Néron se souvenant de ce

(1) Pline. .Y. fl. 6, 17 (M); 9,53 (78); 29, 1 (5) et duns rénumération (les " auleui's ,.. ;iu li vie I.

(2) Plutarouf, Galba, c. ?0 : XeveKav bè eixev euvouv KaKeivou xôv Ne'piuva ireîcravToç Kai irapaivéaavToç, 6teTTe|Lt(p6i-i Auairavijùv aTpanvfoç Im xôv 'QKeavôv. -" Maisce fui à causequ'il a voit Senecque pour ami, à la persuasion duquel il fut envoyé tout au l)Out de l'Espagne, le long de la mer Oceane, au gouvernement des Lusitaniens. „ (Trad. d'Ainyot.) — Suétone {Otho, 3) parle és;aieinent de cette affaire, mais il ne mentionne pas Pintervention de Sénèque : Qiiare diducto matrimonio, sepositns est per causam legationis in Liidtaniam.

(8) A. Gercke, 0. c. p. 232 : " Das stand also bei Plinius — ob auch bel Gluvius und anderen. wissen wir nicht. „ — On ne saurait se montrer trop prudent dans la reconstitution conjecturale des sources de Tacite, Plutarque, Suétone et Dion. I/importance de l'histoire de Pline est cependant indéniable ; les précisions seules font défaut.

que luy avoit dit Senecque, porta la perte plus patiemment (0. , (Trad. d'Amyot.)

C'est une fois de plus, le Sénèque moraliste faisant la leçon à son prince, à coups de maximes (2).

Suétone dont les Vitae ont été composées après 120 — elles sont donc de quelques années postérieures aux Annales de Tacite, — semble lui aussi s'être désintéressé de la personnalité de Sénèque. Nulle part il ne cherche à la caractériser ou même à la juger explicitement. Il n'y a à trouver chez lui que des traits, des anecdotes, voire une légende. Ce sont les appréciations désobligeantes de Galigula touchant l'éloquence de Sénèque (•'^); ce sont surtout les rapports que Sénèque a eus avec Néron en tant que précepteur. Voilà la chose qui paraît avoir le plus frappé Suétone. " A onze ans Néron a été confié à Sénèque pour en recevoir des leçons „ : in disciplinam traditus Et Sénèque a eu un songe : il a rêvé que l'éducation de Galigula, ce monstre.

(') Plutarque, TTepi xriç àopYiif^îoÇ. '"• ''^ '■ Aiô Koi toû Nepuuvoç ÔKTaYuuvôv Tiva ffKiivi'iv ùirepqpuèç KciAXei xui iTo\uTe\6(a 6éa|Lia KaTacJK€udaavToç- ' H\eYSaç, ëqpn ô levëKaç, îrëvriTa oeaurôv eàv yàp TaÛTr|v àiTo\éai;iç, éxëpav où KTr\a\] Tomûrriv. Kai .uévroi Kai auvëireae^ ToO ttXoîou KaxabùvToç, àiroXecrOai ti'^v aKiivi'jv o bè Ne'pujv àv(xuv)"|oBeiç TOÛ ZevfKaç, ueTpiuuxepov iTveyKev.

(2) On ne peut, malheureusemenl pas tenir compte, à propos de Plutarque, de ce jugement invoqué par Pétrarque dans sa Lettre à Scncqiie : IHutarchiis siquidem Giaecus homo, et Trniani principis magister, siios claros riros nostris conferens, cnin Platoiii et Aristoteli, quorum priinum divinuvi. ftccitJidum daemonium Graeci vocant, MarcumVarronein, Homero Virgilium, Démo»' theni Marcum Tullium obiecisset, ausus est ad postremum et ducuni controversiam movere. nec etiin tanti saltem veneratio discipuli continnit. In uno saue suorum impnria prorsns ingénia non erubuit coufîteri, quod quem tibi ex aequo in moralibus praeceptis obiicerent, non haberent — Et dans sa Lettre contre Gallus : Et cum Tullio Sinecain pono. de </iio Phttarchus magnus rir et Graecus ultro fatetur. nuUuin iii Graecia fuisse, qui sibi in moralibus possit cotnpiirari. Déjà Juste Lipse faisait remarquer qu'il n'était pas possilile de retrouver pareil ju^'ement dans les œuvres jusqu'à nous parvenues de Plutarque.

(3; Suétone, Caligula.h'i : Lcnius comtiusque scribendi genus advo contemnens, ut Senecam tuin maxime phicentem commissiones meras cumpojiere, et harenam esse sine calce diceret. Suétone ne se prononcG pas autrement sur le mérite littéraire de Sénèque, tout en faisant grief à Galigula d'avoir méconnu ce mérite.

lui était confiée... Simple légende! (H — « Sénèque u>e de son autorité de maître 'Seneca prdece/ifor) pour détourner Néron de la lecture des anciens orateurs et cela atin de le maintenir plus longtemps dans l'admiration de ses propres écrits C^). „ C'est une méchanceté recueillie dans le camp des adversaires de Sénèque, chez Pline ou chez un autre. — Quand Néron a ordonné la mort de Sénèque, n'aurait-il pas dû se souvenir que celui-ci avait été son précepteur? Seiiecam praeceptnrem ad necetn compulif...{^) Il y a là une tendance constante, accusée par la répétition des mêmes mots, à souligner la .'situation spéciale qu'occupait Sénèque auprès de .Néroni'f).

QuiNTiLiKN. — Tout ce qui précède montre assez que, à la fm du I*^'' siècle et au début du II«, c'est à dire trente ou quarante ans après la mort de Sénèque, deux courants d'opinions très divergents s'étaient déjà dessinés. D'une part un courant d'opinions favorables, celles des admirateurs de Sénèque : amis, protégés, disciples; tous ceux-ci louaient sa constance, approuvaient ses préceptes, goûtaient ou imitaient son style, — et ils étaient nombreux (ô). Pour eux, Sénèque s'opposait à Néron;

(1) Si:ÉT., Nero, 7 : Undecimo aetatis anno a Claudio adoptatus est. Annaeogiie Senecae iain tiinc senntorl in disciplinam traditast. Fernnt, Seiiecam proxiina nocte visiiiii sibi per qaietern C. Caesari praecipere, et fidem so»uiio Nero brevi fecit, prodita iinmanitafe itaturae quibus priinnin potuit experinientif!. (Gf. Tacite, Ann., 13,2.)

(2) Ibid.,î)2: Avertit... acor/nitione vcteruin oratoram Seneca praeceptur, i/uo diiitiiis in adtniratione sni detineret. (Cf. Tacite, Ann., 14, .52.)

(3) Ibid., 35 : Senecam praeceptorem ad necem compuïit, quamvis saepe commeatutn petenti bonisque cedeuti persaiicte iuranset suspectum se frustra. etc. (Cf. Tacite, Ann.. 14,53-56.)

(i) Cette idée fera son chemin. S'il est exact, comme on le croit généralement, que Suétone fut la source unique de St-Jérôme {Clironic. a. 818). il faut également lui attribuer cette notice : L. Annneus Seneca, Cord'ubensis, praeceptor Neronis et patriius Lucuni poetae incisionevenarum et veneno hausto periit. — A noter une fois déplus le retour des mêmes mots: praeceptor Nrronis.

(5) Tacite {Ann., 1-5, 63) dit que les dernières paroles de Sénèque, celles qu'il avait dictées au moment de mourir, ont été répandues dans le public {in inUgus édita). Quintilien {Inst. or., 1. 126) dit que Sénèque a été presque seal entre les mains des jeunes gens {Tarn aufem soltis hic fere in nianibus adulescentium fuit).

le philosophe faisait contraste avec le tyran. Outre les traits épars qui décèlent que ces opinions favorables étaient les plus répandues, sans doute parce (|u'elles étaient les plus simplement ;i(;ceptables, il nous reste VOdavic, œuvre dont la psychologie est assurément trop sommaire, mais qui n'en est pas moins significative. Parmi les historiens, il y avait Fabius Rusticus, mais son œuvre est perdue... D'autre part, un courant d'opinions hostiles prend sa source parmi des esprits sceptiques du genre de Pétrone, qui ne croient ni à la philosophie stoïcienne, ni à la rénovation de l'éloquence; parmi des ennemis personnels de Sénèque, ceux que celui-ci a frappés et qui se répandent, tel Suillius. en invectives Ce courant se renforce de certains écrivains, ennemis déclarés de Néron, et q,ui voyant Sénèque aux côtés de celui-ci, confondent dans une même réprobation le prince et le conseiller; et il se renforce aussi, sans doute, de certains écrivains qui sont les adversaires littéraires de Sénèque, et qui restent fidèles à l'ancien idéal classique.

Quintilien nous apparaît comme le premier en date des écrivains (j'entends de ceux dont les œuvres ont été conservées) qui ait formulé sur Sénèque un jugement clair, explicite, sinon tout à fait motivé. Quintilien appartient au clan le plus hostile à Sénèque : il affirme sans ambages sa double antipathie pour le ministre de Néron et pour le prétendu renovateur de la prose latine.

Que Quintilien ait sévèrement jugé le ministre de Néron, la seule allusion qu'il fait à ce sujet suffit pour nous en convaincre. Ce n'est qu'im mot, mais il est terrible : Senecae in eo scripfo, quod Nero ad Senatnni misit occisa viafre... (1) — " Dans cet écrit de Sénèque, que Néron envoya au Sénat après le meurtre de sa mère.. ,, Quintilien non seulement ne doute pas que cet écrit ait été l'œuvre de Sénèque (ce qui est assez naturel, puisqu'il savait que Sénèque avait servi de secrétaire à Néron), mais il a

(I) Voici le passa^je entier (Inst. or., 8, .5. 18) : Facit quasdam setitcntias sola geminatio : qiialis est Senecae in eo scriptq, quod Xe)o ad Senatnni misil occisa matre cum ne /)ericlitatum videri vellet : Sait uni me esse adlnic nec credo nec gandeo. Cf. Tacite, Anti,, 14, Il : Senera adverso runiore état, quod orationc ialicoufessionem tiCRivsissF.r. On voil j^ar lo rnoile employé que Tacite est beaucoup moins affirmalil que (^hiinlilicn

^ Il -

i5oln de soiiligiiei' pai' un ablalif ab-^oln : arc t s(i mdtre, ioui o} que les circonstances dans lestiuellcs cet écrit avait été compose avaient eu soi d'odieux. Tacite qui, nous le verrons, s'étend longuement sur ce tragique épisode, est moins cruel que Quintilien qui rappelle le fait à propos de rien.

Voici maintenant le jugement sur l'écrivain. Il faut se résoudre à le citer en entier et à le commenter, car il est capital (').

Quintilien commence par citer quelques philosophes dont la lecture peut profiter a l'orateur : Gicéron, qu'il présente comme un émule de Platon {M. TuUius, qui ubique, etiam in hoc opère Flatonis aemulus extititji'^), Brulus, Celse, un certain Plautus (on discute et son nom et son identité) et l'épicurien Catius, un contemporain de Gicéron (lequel d'ailleurs ne fait pas son éloge (3)); il ajoute :

Ex industria Senecam in oinni génère eloqiientiae disfuli pi'opfer rulgatam falso de me opinionem, qua danrnare eum et iiuimnt quoque hahere suni creditus. Qiiod accidit mihi, dwn corrnptum et omnibus vitiis fractum dicendi genus revocare ad severiora indicia contendo. Tum autem solus hic fere in manihus adule.-^centium fuit. Quem non equidem omnino conabar excutere, sed poti'jribus praeferri non sinebam,quos ille non destiterat incessere, cum (iioersi sibi conscius generis placere se in dicendo posse, in quibus un placèrent, diffideret. — "' G'est exprès que j'ai laissé pour la tin Sénèque, qui touche à tous les genres d'éloquence, et cela à cause d'une opinion qui s'est répandue bien à tort sur mon compte, et selon laquelle on croit que je le condamne et même que je le tiens pour odieux. Gette imputation remonte au temps où je tendais de toutes mes forces à ramené*- à un goût plus sévère une éloquence corrompue et brisée dans sa force par

(1) Oa peut consulter avec profit : Quintilien, /><*/. or., 10, 1, 125 131. (Ed. Honnell, revue par H. Rohl, Berlin, I91i.) — Samuel Rocheblave, De M. Fnbio IJniiitiliaiio L. Aniiaei Seiiecae indice, diss. Paris, 1890, in 8°. - Çuiiitiliaiii liber decimns éd. W. Peterson, Oxford, 1S9I, p. XXIV. — Gercke, o. f.. pp. 136 140.

(^2) hisl. or.. 10. 1. 12-!.

(H) CicÉRijN. Ei)i>>t. ad. fain., lô, K), 1 {Ad Cassinin) : Catius Irtsuber, Epicuriu<,qui Huper est mortuus. — Cassius de son côté écrit {Epii^i. ad fam., 15, 19, 2j : Epicurus, a quo omnes Catii et Amafinii, malt verhoi um interprètes, profisciscuiitur...

toutes sortes de défauts. Or il fut un temps où cet auteur était pour ainsi dire seul entre les mains des jeunes gens. Ah ! certes, je ne m'efforçais pas de l'en arracher tout à fait, mais je ne permettais pas non plus qu'il fût préféré à de meilleurs. Ces meilleurs, lui-même n'avait jamais cessé de les attaquer pour ceci que, conscient de ce qui différenciait son style, il craignait de ne pouvoir tenir le langage qui plût, là où ceux-ci seraient assurés de plaire. „

Il faut, pour bien comprendre ce passage, se rappeler quelle était la situation de Quintilien. Né en Espagne, éduqué à Rome par son père qui était rhéteur et par le grammairien Rhemmius Palaemon (celui que Sénèque n'aimait pas), il avait été, après un séjour en Espagne, rappelé à Rome par Galba, en 68, chargé d'ouvrir une école officielle de rhétorique (c'était la première fois que l'on voyait cela) et appointé par l'État. Son magistère dure vingt ans; il a d'illustres élèves : Pline le Jeune, peut-être Tacite, et est à son tour chargé d'une éducation de prince- Gomme la plupart des critiques attitrés, il est, en matière de littérature et d'art, réactionnaire, ou pour mieux dire, doctrinaire — et cela autant par atavisme que par la nécessité d'asseoir son enseignement sur une base ferme. Même alors que dans la pratique il s'en écarte inconsciemment, il admire Cicéron et les grands modèles classiques. Il pense sans doute, comme pensera plus tard Voltaire, que " le génie n'a qu'un siècle, après quoi il dégénère „ : et il écrit un ouvrage (aujourd'hui perdu) sur " les causes de la corruption de l'éloquence „ {De causis corruptae eJoquentiae) (0; il at'aque, tout comme l'avait fait Pétrone, les déclamateurs et leurs vains exercices (2). Parmi les auteurs plus récents qui ont écrit sur la matière, il tient Pline l'Ancien en grande estime (3).

C'est dans ces conditions qu'il s'est acquis la réputation de détester Senèque et de combattre avec une sorte de sectarisme

(1) Inst, or., t) piœm. J; S, fi, lt>.

(2) />i.s7. or., 5, 12, 17 2!^; 2, 4, 41 (d'où il ressort que le livre précité conlenail des attaques contre les tléclainateurs). — Jhid., 2, 10, 4-6; 10,5, 14 (Quintilien reconnaît l'utilité des exercices, mais condamne le choix des sujets).

(3) Inst. or., 3, 1,21 : Nostra aelale [de arte oratoriuj (iccundius scripsit.

la réolle influence que celui-ci exerçait sur les jeunes gens. Mais il sait {jue la gloire de Senèque est solide; qu'il convient, si l'on veut être écoute, de !a uienager; et il coniinence par se détendre du reproche qu'il encourait d'être exclu>-ifet malveillant. Il n'en frappe pas moins fort. Tablant sur ce que Sénèque, esprit essentiellement moderne, styliste hartli, a combattu ou dédaigné les vieux classiques, il attribue celte attitude à un calcul, à une intention vilaine : il suppose chez Senèque la volonté très arrêtée d'écarter les comparaisons qui tourneraient à son désavantage — Ce qui, entre parenthèses, n'est pas très logique de la part de Quintilien, car il est obligé de soutenir que Sénèque reconnaissait ainsi la supériorité des écrivains qu'il combattait ! — Quoi qu'il en soit, c'est d'un reproche analogue que nous retrouvons lecho chez Suétone, quand celui-ci nous parle de l'éducation de Néron. Et Tacite dira de la façon la plus explicite que c'était une des accusations que lancèrent, après la mort de Burrhus, les ennemis de Sénèque ('). On voit comment Quintilien l'a faite sienne, lui donnant en quelque sorte force de loi.

Quelles conséquences pouvait avoir pour les jeunes gens la lecture de Sénèque? Quintilien continue :

Ainahant aufem eni)i iiKii/is qunin itnitaù(tntur, taniumque ah eo defiuebanf, quantum Ule ab antiquis descenderat. Foret enini alioqui optandum, pares aut saltem proxinws ilU viro fteri. Sed placebat propter sola vitia, H ad ea se quisque dirigehat effitujenda, quae poterat; deinde cum se iactaret eodem modo dicere, Senecam infamahat . — " D'ailleurs ils l'aimaient plus encore qu'ils ne l'imitaient et, de lui à eux, la plongée était aussi forte que l'avait été, des anciens à lui, la descente. Car il serait en quelque façon souhaitable qu'ils pussent égaler un tel homme, ou du moins s'en rapprocher. Mais il plaisait à cause de ses seuls défauts, et c'est à reproduire ceux-ci que chacun, autant qu'il pouvait, dirigeait ses efforts: et comme chacun ensuite se vantait d'écrire comme Sénèque, c'est la réputation de celui-ci qui en pâtissait. „

Cela revient à dire : " Je ne nie pas le mérite de Sénèque, et

(') 'Pacite, Ami,, 14-, 52 : Obiciebunt etiam eloquenliae laudem uni sibi

ascisrere,..

je ne lui conteste pas son rang, mais c'est un modèle dang;ereux, un de ceux dont on prend plus aisément les défauts que les qualités. „

Gomme si ce n'était pas là la loi de toute imitation on matière d'œuvre d'art! En poésie: Voltaire admirant Racine, Destouclies continuant Molière... En peinture: leRosso après Michel-Ange, Jides Romain après Raphaël. . En architecture: le Panthéon de Soufflot après St-Pierre de Rome, la Madeleine après la. Maison ('arrée. la cathédrale de Cologne après celle d'Amiens. . Ni liacine, ni Molière, ni Michel-Ange, ni Raphaël, ni aucun chefd'œuvre n'a jamais été diminué par de pareils rapprochements. Lna^o res niorfim est, disait déjà Sénèque dans une épîtreC) où il traite précisément de l'influence des lectures sur la' pensée et sur le style. Qiiintilien, tout en paraissant énoncer des vérités élémentaires, raisonne mal, ou plutôt il raisonne en maître d'école (selon Musset), c'est-à-dire en restreignant son horizon aux limites de son magistère, sans tenir compte de la vraie supériorité, de la valeur essentielle et effective de l'auteur qu'il condamne.

Après toutes ces précautions oratoires, qui lui étaient imposées par le prestige dont jouissait Sénèque comme homme et comme écrivain, Qiiintilien entre vraiment en jnatière :

Cuius et maltac alioqui et magnae virfutes fiierunf, in;je)uuin facile (t cnpiosum, jjlurhnuni sfndii., multa rcruni coqnitio; in (jua t(ime/ii aliqnando ah his, quihus inquirenda qiKtedani uiandahaf, deceptiis est. — " Ses qualités furent par ailleurs nombreuses et grandes : un esprit facile et abondant, beaucoup d'étude, une connaissance étendue de la nature, — bien qu'en ce dernier point il ait été parfois induit en erreur par ceux auxquels il confiait des recherches à faire. „

Dans son ensemble cette première appréciation est juste, couiQie sont justes toutes les appréciations vagues. Quintiliena dit ailleurs que Sénèque était caractérise par la co/ud C^) Le dernier trait seul est précis et il est malveillant, car de toute façon (hiintilien n'était p^is capable de véritier par lui-même les assertions deSénèqueen matière de sciences... Au demeurant les

(>) Inst, or., r.>, 10. 11

(t>uestioii.'> nafnrellt'.s^cowwwv tous le souvrn^'esdecegenrR, anciens et modernes, fonrniillenl (rcrieiii-s. Il n'y a lieu ici t|ue de souligner rnilenlionclie/JJuinlilien. d(! nuire a Senèque. l'oursuivons :

Tractaoit etiain oiuiiein f\re sfi(d/orum inateriuin Nain ef orationes eitis et poeinata et epistolae et dialoç/i feruntur. Jit philosophia pdi'uin dilic/ens, egreyins taineii citionun insectator fuit. — ■' Il trada même presque toute la nuilière ({ui s'offre à l'exercice de l'esprit, car on a de lui et des discours, et des vers, et des lettres, et des ilialogues. iJans la philosophie proprement dite, il est trop peu méticuleux; il fut pourtant un pourchasseur hors ligne des vices. „

Il n'y a plus a hésiter sur la signilication des quatre mots ofatlones, poemata, eplstolae^ dialoiji. L'œuvre de Sénèque est ici caractérisée dans son ensemble en termes qui conviennent sommairement à ce que nous savons de son activité littéraire. Seule l'expression panun diii(/ens in pliUosophia, — que l'on doit com- |)rendre : il était en plnlosophie peu soigneux, peu méthodique, peu exact, — est de nouveau une grosse méchanceté Quintilien a d'autre [)art bien exactement noté que le caractère principal de Senèque était d'être un moraliste. Cela personne ne le contestera.

Voici maintenant ce qu'il dit du style :

Multae in eo clarae<jue senfentiae, multa eiiam niot'um (jutlia legenda; spd^ in eloqucndo corrupta pleraque atqne eo perniciosissima, ipiod (ihnndant dnlcihns vitiis. Vel/es enni suo ingénia dixisse, aliéna indicio, Nani si aliqidt contanipsisset, si paruni nan coicnpissit, si nan oinnia sua a)n.assef, si rernni. pondéra minuiissiniis sententiis non frcgisset, ronsensu patms ei uditaruni (/uain pueroruni amore coniprabaretur. Veruni sic quaque iam rohnstis et severiore génère satis fimiatis legendus vel idea, qiiod exercer e potest ntrimqne iiidicinin ('). — (On nous excusera de faire ici

(1) C'est le texte (Je l'édition IJonnell, revue par H. Rôtil, 1912. Plusieurs passages ont donné lieu à des controverses au point de vue soit du texte, soit de l'interprétation. Au lieu de ali(fiia contempsisset, on a proposé diverses h'çons (|ui, si elles |).iraissent au sens plus sali.'^faisantes, s'éloignent ilavantage de la tradition nianuscriie. Les meilleurs mss portent siniilcDi, f//f«m,qui est inconipréliensible. Ah'</U(i est une correction du Bainl)erf,'ensis, (|ui a passé dans les inss qui en dérivent. (Voir notamment Gercke, o c. p. 137). — Paruni iio'i i-onrupis''rf pst la leçon des mss: on a proposé à tort partent. — Utrimqai' a fait place dans certaines éditions à iilciDnqac.

une paraphrase plutôt qu'une traduction ) " Il y a chez lui de nombreuses et belles sentences; il y a nièuie beaucoup à y lire au point de vue de la morale; mais cela est exprimé la plupart du temps dans un style corrompu et le fait est d'autant plus pernicieux que les défauts qui abondent sont pleins de charmes On voudrait qu'il eût fait exprimer par un autre — et (|ui eût eu du goût - ce qu'il avait dans la tète. Car (Quintilien va employer ironiquement des termes philosophiques empruntés au vocabulaire même de Sénèque) : s'il avait su " mépriser „ certaines choses, s'il avait un peu pris garde de ne pas en " convoiter r d'autres (c.-à.-d. s'il avait su se montrer plus modéré dans sa recherche des effets), s'il n'avait pas été pris d'amour pour tout ce qui était de lui (Entendez : s'il s'était comporté en tant qu'écrivain, comme, en tant que philosophe, il voulait qu'on se comportât.), s'il n'avait pas brisé en une quantité de petites phrases de rien du tout la solide cohésion des idées (') (ceci est de la bonne critique, mais Quintilien impute à faute ce qui est l'originalité du style de Sénèque.), il serait fort aujourd'hui de l'approbation unanime des connaisseurs, plutôt ([ue de l'enthousiasnu' sentimental devrais enfants. „ Il faut nous arrêter un instant. Cette dernière proposition est injuste et trahit le sectaire. 11 n'y a donc, aux yeux de Quintilien, qu'une seu'e manière légitime pour un écrivain d'exprimer sa pensée : la manière cicéronienne ; et sont seuls connaisseurs, ceux qui n'admettent que cette manière ! No nous étonnons pas : toutes les querelles entre anciens et modernes partent de là. La thèse des traditionalistes reste la vraie tant que les novateurs n'ont pas avec eux un artiste de génie. Gicéron pouvait (iéfendre Ennius et pester contre les cantatores Euphorionis : il se lut trouvé en triste posture s'il avait dû lutter contre Horace et contre Virgile

Ut silvae foJiis pronos mutantur in (udios...

C'est cette éternelle loi du renouvellement que n'a pas reconnue Quintilien quand il a dû porter sur Sénèque un jugement raisonné. Aussi sa conclusion est-elle d'une faiblesse et d'une maladresse insignes: •« .Mais même tel (|u'il est, il est à lin^ par

(1) C'est l)ien rexpre.ssion de.s idées, plutôt que la {grammaire uu la syntaxe, que vise ici Quintilien II part de ce principe que l'emploi de la période donne du poids à ce qu'on dit et empêche le sens des phrases de s'éparpiller.

ceux qui sont déjà bien aguerris ot bien entraînés à une méthode plus sévère, ne lûl-ce que parce qu'il peut exercer le jugement en aiguisant le sens de la discussion. „ Toujours cette façon désobligeante d'insister sur ce que l'on trouve dans Sénèque le mauvais à côté du bon. C'est le thème favori de (^)uintilion et c'est par lui qu'il termine :

Multa cniin, ut dixi, probantia in eo, limita etiaiii ad iiilnmda siDit, eiiiiere modo curae sit ; (juod ntiiiam ipse fecisset . Digna enim fuit illa natura.quae ineliora vellet ; quod voluit effecit. — " Il y a en efl'et, comme je l'ai dit. beaucoup à approuver chez lui, beaucoup même a admirer, du moment qu'on prend à t;u:he de choisir. Oue ne l'a-t-il fait lui-même ! Il avait en effet assez de dons naturels pour vouloir mieux que ce qu'il n'a fait. Il a toujours fait ce qu'il a voulu. „ — Autrement dit Sénèque est doublement coupable d'avoir écrit comme il l'a fait, car il n'a pas même à invoquer l'excuse d'irresponsabilité que lui eût fournie son impuissance à faire mieux. S'il écrit mal, c'est qu'il le veut bien.

11 reste à savoir d'abord comment Quintilien a pu être amené à formuler sur Sénèque un jugement aussi sévère ; ensuite quelles ont été pour la réputation de Sénèque les conséquences de ce jugement.

S Rocheblave, qui a consacré toute une dissertation (déjà citée) à l'examen de cette double question, a eu le tort à notre avis de considérer le jugement de Quintilien comme le premier jugement grave (|ui ait été émis sur Sénèque. Il nous suffit de comparer les attaques de Quintilien à celles dont Sénèque a été l'objet de son vivant, aux idées de Pétrone sur la décadence du style, à ce que nous percevons de l'attitude prise par Pline, pour que nous rattachions Quintilien à tout un parti et que nous fassions de lui comme le deuxième degré d'une filiation. Dès lors il faut se garder d'exagérer comme à plaisir les motifs d'ordre personnel et les raisons extrinsèques que Quintilien aurait eus d'en vouloir à Sénèque ; haine des philosophes en général, bien conforme aux tendances officielles de l'époque (•), et des stoïciens

(l) M. Uochehlave lappelle (juc le l)annissemeiil, de.s pliilosophe.s sous Doiiiitien correspond dans le temps à la publication de V Instituliniï orafoii r. U remarque que les attaques contre les philosophes sont particulièrement

en particulier (mais Quintilien considère Sénèque moins comme un philosophe proprement dit que comme un poly^raphe) : jalousie d'un lils de rhéteur envers un autre fils de rhéteur passe à un camp adverse (mais Sénèque n'était pas fils de rhéteur) : défense de l'école publique contre l'influence des écoles privées de philosophie et de grammaire (mais Sénèque est ici hors cause, n'ayant jamais tenu école)

En réalité le jugement de Quintilien s'explique de lui-même ([uand on considère d'une part ([ue l'on était sûr d'être écouté en attaquant Sénèque, d'autre part que Quintilien professait en matière de style et de critique des idées qui étaient diamétralement opposées a celles que l'on eût dû avoir pour goûter la prose de Sénèque en dépit de ses défauts. En un mot Quintilien n'a pas compris Sénèque. Il lui a reconnu des qualités, mais a souligné ses défauts, alors qu'en toute justice c'était le contraire qu'il eût fallu faire (0.

Quant à la portée de ce jugement, elle a été énorme, et l'on peut dire (jue jamais Sénèque n'a pu être tout à fait rehabilité. L'ouvrage de Quintilien, tant par la haute situation (|u"occupait son auteur que par son allure essentiellement didactique, était tout naturellement appelée faire autorité. Il était de ces livres bien composés, bien écrits, bourrés de renseignements, qui de tous les temps ont paru dispenser leurs lecteurs de s'enquérir et déjuger par eux-mêmes. Il est donc arrivé que plus Quintilien était lu et approuvé, plus Sénèque était dédaigné et condamné. Ce qui n'était avant Quintilien que l'avis de quehjues-uns, vu devenir après lui une opinion officielle, patronnée par l'enlou-

acerhes dans les deux derniers livres (11, 1. S5; 12, '.', 6-10). Il est certain que Quintilien devait à sa situation officielle et aux faveurs dont il était comblé de ne pas déplaire à l'empereur

(1 ) Il n'y a pas lieu d'insister sur les autres passages de Vlnstitiition oratoiri' où se rencontre le nom de Sénèijue : 9. 2, 9S : un trait cité avec éloge (a Seneca dictum eloganiev) . 9, 2, 8 : citation de la Médée; 8, .3, 31 : discussion d'ordre littéraire entre Sénèque et Pomponius Secundus — S. Rochelilave croit en outre découvrir des allusions à Sénèque dans les passages suivants : 1,8,9 (à rapprocher de 10, 1, 129-130. L'identité des termes c^i assez frappante); 2. .'), 10-12 (il ne s'agit que d'une critique violente du style nouveau. Sénèque peut n'avoir pas été spécialement visé); 2.5.22 (sur la lecture des anciens auteurs).

rage nièint' df l'iMiiportMir, notiiiiimciit par Pi'otitoti, 1p prerepteii)' et l'ami de Marc-Aiirèle. Marc-Aiirèle, le pur stciïcicii, ne citera pas Mlle t'ois \v nom de; Senè(|ue. Auiii Gelle. après Fruiiloii, poussera la diatribe jusiprà l'injure.

Mais avant de suivre à travers les écrivains du Ih siècle, les vicissi'udes de la renom niée littéraire de Sënècjue, nous avons à [larler de Tacite.

T.AciTK. — Tacite est lui écrivain de ij^t'iiie; il est aussi celin (|ui a le plus abondamment parle de Sénèque. Il n'en l'aul pas davantai^e pour (|ue nous prêtions une attention extrême à ce (jU'il nous dit. Les recherches auxquelles les savants se sont livrés pour retrouver ([uelles avaient été les sources de Tacite (i) n'ont fait que mieux éclairer son œuvre :Jes paradoxes (|ue certains ont cru bon de défendre, soit pour nier rauthenticité d'une partie de cette œuvre, soit pour accuser celle-ci de n'être ((u'im roman, ont laissé intacte la majesté du grand historien. Toutefois le respect dont est entouré le nom de Tacite ne doit pas nous inciter a accepter sans contrôle toutes les assertions que l'on trouve dans les Annales ou les Histoires II faut feniicompte du pessimisme de Tacite, qui est une de ses plus puissantes originalités; aussi de sa tendance à reconstituer par conjecture, ou plutôt en imagination, la psychologie intime de ses personnages, les mobiles secrets de leurs actes. Ensuite Tacite ceci n'est plus à prouver, doit beaucoup aux historiens antérieurs, qu'il a lus avec soin, qu'il cite parfois, et qui constituent les meilleures de ses sources. Il est aussi influencé par son nnlieu. son éducation littéraire, ses anus — et sous ce rapjjort il se rattache aux deux Pline-.

(I) La question des sources de Tacite, et en particulier de celles des Annales, a fait couler beaucoup d'encre Deux ouvrages importants: celui de Fabia. Les sources île Tacite. Paris. 1893, et celui de Gercke. SenfCd-Studieii, Leipzig, 1895. Fabia tend k prouver que, même dans les Annales, Tacite ;i utilisé une source principale (en ce qui concerne le règne de Néron, vraiseiii blablement Gluvius Kufus) et subsidiairemenl seulement des sources second.iires (Pline et Fabius). Gercke croit à l'utilisation simultanée de plusieurs sources et attache beaucoup d'importance à l'histoire de Pline. Il (larait avoir raison dans le principe, mais pousse beaucoup trop loin ses bypothe tiques assertions.

Cela dit pour meiiinice, interro^:eon.s Tacite

Reniai-(|uons-le fout de suiie : Tacite s'intéresse en ordre principal à Néron et non à Sénè(|ue. Karenient celui-ci devient le personnage central du récit. 11 ne tient ce rôle (jue dans les chapitres qui relatent la disgrâce et la mort du philosophe, et encore ici c'est Néron que Tacite a voulu atteindre en nous intéressant à la plus illustre de ses victimes. Il ne faut donc pas exiger que Tacite ait apporté à reconstituer la figure de Sénèque toute sa logique et toute sa pénétration de psychologue (') .

Tacite respecte la situation cproccupail Sénèque. dans l'esprit de tous, à la cour de Néron. Ciiaque fois ((u'il émet en quelques mots un jugement global, ce jugement fait de Sénèque un représentant de la vertu qui s'oppose -au \\cq : IbahirriNe in, rdedes, nisi Afraniiis Biirnts et A}i}iaeus Sencen ohviion iss(')if (^) — " On allait de meurtre en meurtre si Afranius Burrhus et Annéus Séné(|ue ne s'ptaient mis en travers de la route. « Mors Burri infreçiit Senerae jiofoif/ta)!, qtùd ncc hoiiis (trfihu.s idem ririum eraf al fera veJnf duce amoto, et Nero ad détériores inclinahat (3). " La mort de Burrhus brisa net l'influence de Sénèque, parce ffue celui-ci n'était plus de force à soutenir le parti du bien, une fois écarté celui qui en était comme l'autre chef, et parce que Néron penchait vers les pires. ,.

Cela est caractéristique, et il faut noter de plus avec quel soin Tacite fait Sénèque solidaire de Burrhus. Concordes (er(fnf), dit-il f-l), et il ra)>porte qiel(|ue part une intrigue do palais au

(1) (\. Pascal, (o. r.) alH.i)lc -ourles inconsôqupiiL'es el les insinuations cin'on relève chez Tacite pour exasrérer à plaisir la malveillance tlont celui-ci aurait, fait preuve à l'éftard de Sénèque Tacite aurait reproilnit, «ans assez les contrôler les affirmations des autres; et quant aux faits blâmables dont il ne se porte pas garant, il aurait pris soin, faisant œuvre d'adroit médisant, de n'en laisser igjnorer aucun à la postérité. — R.Waltz (n. r.) estime que r''on a souvent exaçréré de nos jours la malyeillance de Tacite envers Sénèf|ue. Evidemment Sénèque n'f^st pas l'idéal moral de Tacite, mais il s'en faut de beaucoup qu'il lui soit systématiquement hostile. Pas une fois il ne se prononce ouvertement contre lui... Tout compte fait, il tend à l'impartialité „ (p. 15^ C'est à celte dernière thèse que nous nous sommes rallié.

(S) Aiiii.. 14, .V2.

(4) Ami., ]?,, 2.

cours (le laquelle c'est rintcivciiliDn de Sénèque qui aurait sauve Huiiiius ('). Dans d'autres eirrousianccs, nolaninieul en ce qui coucfM'nc les mesures a |)rendr(^ contre A^rippiiie, soit qu'il s'agît delà sauver (2), soit au contraire qu'il IVil trop tard [)Our rien tenter (^), Sénèque est aux côtes de [^uri'hus. Chose curieuse, Hurrhus a souvent joui aux yeux de la postérité d'une meilleure^ réputation que celle de Sénè(|ue (0

(1) Anit , 13, 20. (l'est, précisément à projtns de ce passage que 'J'^cite mentionne ses j^ources : Fahins Rn.'^ficHs «urtor est scviptotf esse ndCaecInnm TiiscKin cofiiciUof!, mandata l'i praetorianiiti cohovlium cura, sed ope Si'nrrar dignationem Barra reli'utam : Pliiiius et Clarim,- in'hil dabi'afutn de fide prac fecii référant. Sanr Fabias inclinât ad Inades Scnecar, caia:< aniicitia florait. El il ajoute ceci, dont on ne doit pas clierclier à diininiit^i la iioitée : iVo.s-

ronseni^am aactoram scratari, qafte direrfui prodidrrint . snh noniinibas ipsorani tradcmaf). — " Nous, nous sommes disposé à suivro le consentement des auteurs; ce qu'ils pourraient piésenlei' de divergent, nous le raiipotterons sous leur nom à cliacun „

(2) Ann.. VA, 20-21.

(3) Ann., 14, 7. Voir plus loin ce (|u"il faut penser de l;i fa';on ddiil Tacite rapporte ces faits

(4) Voyez ce qu'écrivait R:icint' dans la seconde préface de Britanniraa [VA. P. Mesnard, Paris, 1865. t II, p 2ô2) : "J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque. VjW voici la raison: ils étaient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron, l'un pour les arme-', l'autre pour les lettres; et ils étaient Fameux, Burrhus P'our son exj^érience dans les armes et pour la sévérité de ses mœurs, militaribas caris et screritatc mnram : Sénè()ue pour son éIof(uence et le tour agréahle de son esprit. Seneca. praerepiis rlot/acntiac et comitate lionesta. Burrhus. après sa mort fut extrêmement regretté à cause de sa vertu : Ciritati rjrande drsideriuni ejas mansit per menioriani inrtati?.„ — Tout cela est tiré de Tacite et adroitement présenté de façon à impliquer que Tacite lui-même mettait Hurrhus au dessus de Sénèque. Comme si Tacite n'avait ))as rapporté en termes émouvants tous les ilétails de la retraite et delà mort de Sénèque .'

En réalité il y avait d'excellentes raisons littéraires de ne pas mettre Sénèque en scène dans Britannicas. La plus forte était que la figure de Sénèque était trop bien fixée par l'histoire, et par là se prêtait trop peu à l'invention dramatique; ensuite elle eût détourné à son y)rofit une i)artie de l'attention qui devait se concentrer sur les personnages )irincipàux. Racine qui cerlainpment sentait cela d'instinct, aurait mieux fait de nous le dire explicitement. — Sur Hurrhus. voir H. de la Villk de Mirmont. Afranias Burrhus^. La léç/ende traditionnelle; les doca.ments cpigrapliiqaes et historiques- Revue de piiilologie, 1!)10. pp. 7:-5-l('0; R. Waltz, A propos d''Afranius Burrhus. ibid.. pp. 244- '..'.50. — Noter aussi la façon dont Tacite compare Sénèque à Thrasea {An)t., 15 et l(i passim). Voir plus loin.

D'autre part, en tant qu'homme de lettres et qu'orateui', Tacite, pas plus ((ue Quintilien, n'aime Senèfjue. Les beaux classiques, que Senèque passait poiu' avoir écartés systéinaliqiieiiiout, Tacite les aimait et il les avait, avant de s'être fait à son tour une manière bien à lui, discrètement imités. Ce n'est pas p;ir hasard que Sénèque nous est présente dans les Anuales comme un styliste, un professeur d'élo([uence, attachant à ses leçons un prix ([ui semble exagéré: PoUe.hdt ... Seneca praeceptis eloqiiciitine (0. — " La force (ie Sénècpie était dans ses préceptes de l'éloquence. ,, Orailo a Seneca coniposiUi nnilium rulfus praeferret, ut fnii illi viro iiir/enium (Uiioenian ei feinporis eiiis anrihvs arcoitDiioddfKiiiC'-^) — " On trouvait que le discours composé par Sénèque trahissait beaucoup de talent ; du reste cet homlne eut en partage un esprit charmeur et ciui s'accommodait aux oreilles de ses contemporains. " (Il s'agit du discours prononcé pnr Néron après les funérailles de Claude, et Tacite, comme Quintilien. probablement d'après les mêmes auteurs, mais avec plus de précautions, car il emploie le discours indirect, attribue à Sénèque les productions de Néron. — Noter aussi la façon dont est souligné le charme qu'exerçait Sénèque, et rappi'ocher cela des (lidcihus i-ltiis de (JinnfUien.) NeroJ... elementiam su((in ohfifrinç/enu crebrin ordtionihiis, quas Seneca testificantlo, quaiii honesta praeciperet, vel iactandi iinjenii voce principis vulgahat C'^). •' Néron] (à propos de la grâce de Plautius Lateranus)... faisant ressortir sa propre clémence en de continuels discours que Sénèque, soit pour attester les bons résultats de son préceptorat, soit pour étaler son esprit, répanctait parla bouche du prince. » (Où il est permis de voir; d'abord une allusion au De clément la, i[\ie Sénèque avait dédié à Néron; ensuite une méchanceté à l'adresse de Sénèque, qui est ici accusé de vanité littéraire.) Tacite, pourtant, s'd pense comme Quintilien, noi.s est plus précieux que celui-ci, car il nous révèle quels étaient ceux qui, de son vivant et au plus fort de son influence, accusaient Sénèque d'être un cuistre. C'est Agrippine, qui dans un moment de colère s'écrie: FjXïiI Senera... professaria liiKjua (p')ieri^

(1) yinn., 13. 2.

(2) Ann . 1^, 3.

(3) Ann., 13, 11,

liKiiuinl rcj/iiiicn... /ex/tostu/diis/ i^) . — " Sénèque, cef écliaj)[)e de i'exil, (|iii vient avec sa vuix de pruCesscur réclaiiuM* la (iirection dii ^(mre liutiiain ! „ C'est Siiilliiis, l'ennemi jure de Sénè(|ue : Sh(iiii.'< inertihiix et iiirenuin impcfitiae siicfirm livere lis, gui rlrliliiDt et iii<-orrii/}f((in i'lo(jiii'ntl(iin fiii')nii>^ cii'ihii^ ('.recréèrent (-). — " Habitue à des études de cabinet et à l'inexpérience de jeui^es ('lèves, il pâlit d'envie devant ceux (|ui exercent leur vivanle et incorruptible ehxpieuce à détendre leurs (concitoyens. „ (Kt nous devons encore nous souvenir ici des ternies eorruptvvi dieemli (jenus et puerorum aniore, de Q'iintilien).

La contradiction n'est qu'apparente entre ces deux façons d'envisager Sénèque, Évidemment le fait de l'avoir jugé comme on intellectuel vaniteux, trop soucieux (l'être à la mode du jour et d'exercer son charme et son intluence exclut chez Tacite toute sympathie véritable à son égard, et par là, mais par là seulement, Tacite appartient au camp des détracteurs de Sénèc{ue. Pour le reste, il le juge favorablement et estime son action bienfaisante.

Seulement il a pris le parti d'cHre prudent. Pour chaque alfaire plus on moins grave à laquelle il sait que Sénèque a été mêle, il s'abstient de suivre aveuglément les dires d'un seul des historiens qu'il a dû consulter. Il cite volontiers ses sources, nous l'avons vu; il évite de prendre à son compte soit le trop de bien, soit le trop de mal c{ue l'on a dit de Sénèque. Cela ressemble fort à l'attitude de quelqu'un qui ne s'est pas fait sur chaque (|uestion une opinion personnelle et bien tranchée, qui veut s'en tenir aux opinions moyennes et se donner, par là, tout au moins l'illusion d'être impartial. Gela explique qu'il nous laisse à nous, selon les pages, des impressions si différentes.

La chose a en soi trop d'importance pour que nous ne donnions pas quelques précisions Les renseignements que fournit Tacite sur Sénèque, et que l'on trouve épars dans les livres XII

(l) Ann., la, 14.

2) Ann.,13, 42 — Tïicile parle aiiipurs encore des éludes de Sénèque {Ann, 12, 8: ob clufitiidiiifm sfii'iioniiii eiiis). quand il dit qu'Ap;iippine comptait sur le prestige de Sénèque pour rendre Néron populaire. Ne nous étonnons pas que Tacite tienne si peu compte de la idiilosophie. Il appartenait à un cercle de gens qui tenaient ces préoccupations pour futiles et peu dignes d'un vrai Romain, (cf Agric. 4.)

à X.V des ÂHHKlijs, peuvent soiiim;iifement être classés sous quatre rubriques: Attaques dont Sénèque a été l'objet. — Sénèque et Agripi)ine. — Sénèque et Néron. — La- retraite et la mort de Sénèque.

Les attaques dont Sénèque a été l'objet sont loutes mentionnées p.ir Tacite avec des atténuations ou des tours de phrase (|ui en diiuinuent ou même en supprimeid la portée. Jamais Tacite ne les prend à son compte. Cela n'empêche pas qu'il les ait reproduites et qu'il paraisse, à certains clinpitres. |)arler à la façon des médisants : " Je ne sais pas si cest vrai, mais on raconte ([ue .„ C'est précisément ce que lui reproche M Pascal.

Anniih's,\. 13, ch. 18: Après la mort de Britannicus, Néron t'ait à l'aide des biens provenant de la succession du prince des libéralités à ses amis. Tacite ajoute : Aec defnerc, qui arguèrent viros grarlf'itp.in (l'herernnfcs, qiio'l doDins^ vidaft id temporm (/uasi praedatn (lio(si>tse)if. Al/i Hecessilafcni tidhibiidni crcdehant a principe scde.ris i<ihi conAcio et ve)ii.aiii sperante, si largitionihus validissiniiim (/ueinque obstrinxisset. — •' Il ne manqua pas de gens pour critiquer des hommes qui faisaient profession d'austérité de s'être, en un moment pareil, partagé comme un butin des maisons et d'\s domaines. D'autres croyaient que Tobligation d'accepter leur avait été imposée par le prince, c(ui, conscient de son crime et espérant se le taire pardonner, aurait étouffé par des largesses les voix des plus influents. ■• Les mois c/ravitatem adseverantes, visent évidemment Sénèque et Burrhus, d'autres encore peut-être. Tacite ne se prononce pas; il suggère une explication (').Ona ^impres^ion qu'au fond de lui-même il condamne les faits, mais excuse les hommes. Il a dit ailleurs à propos d'autres libéralités dégradant (\s : A'/.sv' quod nterces ah en, qui iuherf p(>le.<;', vint necessifatis affert i"-^). — '-'Si ce n'est qu'un présent fait par (jui peut oidoninM' entraîne um- nécessite de fait é(juivalant à la force majeure. „

Annales, 1. 13, ch. 4^. Ce sont les tameuses invectives de Suil-

M) Voifi la note de Juste Mpse à propos de ce passage: //* Senerani et Bitrrhum rriniiiiiilio npectaf, qiiam tlihiit Icrifer ipsi' Tacitiis, Seiifrue itbiqite rolfiiH et (iihIcus : aliter qitain ille /|////(/«».s (lisez : [Jion Cassius), f/iti iniinicitia^ cHin Senecit initir/dx exercet, et ex professa. (Ivi. des œuvres de Tacili').

('2i Ami., 1 1. 1-J.

— Oi) —

lius.On y trouve formulés trois chois d'accusation : Sonè(|Uo so livre à des études sans porlce .lia jadis séduit la fdie de (lermanicus iç'avnit été In cause do son procès en adultère et do son exil, sous Claude). Il a amassé d'immenses richesses par îles moyens peu honorables. — Tacite n'inlirme ni ne confirme les allégations de Suillius. Il so borne à présonler celui-ci comme un personnage taré, contre lecjuel il est difficile d'invoquer <ies charges précises, qui donne le change par un faux air de dignité. D'autre part il ne cache pas que ces invectives ont fait du tort à Sénèque : haiid tainen sine invidia Senecae.

Annales, 1. 14, ch. 11. Le message envoyé par Néron au Sénat, après le meurtre d'Agripj)ino. passait, nous l'avons vu, pour être l'œuvre de Sénèque: Senera adverso rumore ernf^iiHod orafiotte tali confessioriem scripsisset. — " Sénèque avait l'opinion contre lui, parce que ce discours constituait un aveu écrit. " — Tacite emploie le subjonctif, ce qui atténue l'affirmation. 11 n'en révèle pas moins, sans la réfuter, une opinion défavorable à Sénèque.

Annales, 1. 14, ch. 5î2: Après la mort de Burrhus, Sénèque est violemment attaqué par les détériores, les hommes de l'entourage de Néron. On lui reproche, au cours de cette campagne de diffamation, d'être immensément riche et de viser à la popularité: de se livrer à des travaux littéraires, et particulièrement à la poésie, dans un esprit de vanité; de tenir les actes de Néron sous une censure trop étroite. — Tacite indique nettement par tout le contexte qu'il n'est pas solidaire de ces détériores. Le dernier grief a une importance capitale; or d'après la conception que Tacite s'est formée du caractère de Néron, plus celui-ci se libère de l'influence de ses anciens maîtres, plu.? il devient monstrueux. Tout au plus pourrait-on considérer le second grief comme une insinuation peu bienveillante : nous avons vu que les termes qu'emploie Tacite rappellent ceux de Quintilien.

Annales, 1. !4, ch. G5 : Ronuinus secretis criniinationihus inciisaverat Senecani ul C. Fisonis soeinn). — " Romanus, par de secrètes dénonciations, avait mis en cause Sénèque, comme s'étant associé à Pison. „ Accusation grave, (jui ferait de Sénèque un ingrat et un traître, car officiellement il n'est pas en disgrâce. Tacite n'y croit pas : Sed validius a Senera eodim crimine perculsus est. — " Mais avec plus de force encore il fut frappé par Sénè(|UG pour les mêmes inotifs. „

Annales,]. 15, ch. 45. Des profanations sacrilèges ont eu lieu en Grèce. On accuse Sènèque de ne s'élre retire de la cour que pour échapper aux responsabilités : F^re/'a/Hr Seneca,quo invi- </iaiii sdcrilegii a semef averteret, loiif/uK/iii rtiris secpssum orarissc, et postquam non concedeJjuhir, ficta va/etii</ine^ quasi aer/er neriHS,cubiculnm non egressus. — "On rapportait, que Sénèque, pour écarter de lui l'odieux du sacrilège, avait demandé à se retirer bien loin à la campagne, et qu'après que cela lui eut été refusé, il avait simulé la maladie et, sous prétexte de sciatique, n'était pUis sorti de son appartement. „ Tacite, qui a raconté avec force détails la fameuse entrevue de Sénèque et de Néron et qui a attribué à d'autres motifs la retraite du ministre philosophe, ne doute pas un seul moment que les présentes accusat'ions ne soient fausses.

Annales,] 15, ch.SG: Sénèque est cité par Natalis parmi les conjurés : Deinde adicit Annaeiim Senecam, sive hiterniintius inter eum Pisonewque fnit, sive ut Neronis graiiam pararet, qui infensus Senecae oïunes ail euin opprimenduin artes coni/uirelmt. — " Ensuite il ajouta Annaeus Sénèque, soit que celui-ci ait été en réalité un agent de liaison entre lui et Pison; soit qu'il ait voulu se ménager la faveur de Néron, qui, hostile à Sénèque, recherchait tous les moyens d'en finir avec celui ci. „ Une fois de plus, sur une question grave Tacite évite de se prononcer. Il penche cependant à admettre la seconde version, qui lui semble plus conforme au développement logique des faits.

On voit que Tacite, s'il n'a pas pris à tàchede JéfendreSénèque contre les accusations dont il a été l'objet, a soigneusement évité de couvrir aucune de celles-ci de son autorité d'historien.

Sénèque et Agrippine. C'est Agrippine qui a fait rappeler Sénèque de l'exil pour lui contler l'éducation de Néron et faire bénéficier celui-ci de la popularité dont jouit son précepteur (l) Il est certain que dès le début, Sénèque et Agrippine s'entendent.

(h Ann , 12, 8 : Ai/rippinn, ne i»iiUs tantiOH fuciiiorihiiti nottsceiet, veniaut exila pro Aiinaeo Seiteca. siiiiul /iraetiirain impetrat, laetu>ii in piihlicitm futa ohdaritudinetn ^tiidiornin eiiifi, Htque Domitii pnerilin tali magiafro adolesceret et consiliis eiasdetn ad spem domiiuttionis utcreiitiir, quia Seneca fidua in Agrippinam nietnoria buneficii et infensus Claudio dolore iniuriae cn'debutut\ — Tout ce qui dil ici Tacit.e est a l'éloiçe de Sénèque.

Tacite no i-opi-nduit pas cependant le bruit calomnieux suivant lec{U(^I S(Mi(M|ii(' aiu-ait été l'amant d'Agrippine "). Néron commence son re^^ne. A^rippine tend de toutes ses forces à conserver son influence. Sénèque se montre d'abord diplomate C^). Mais Agrippine ne tarde pas à lui déclarer la guerre (3). Une lutte sournoise s'engage; Sénèc|ue favorise les amours de Néron avec Acte, ralïVanchie (^; Le dénouement c'est le meurtre d'Agrippine: quand, après un premier coup manqué, Néron niet ses contidents en présence d'une situation sans issue, Sénèque interroge Burrhus; Burrhus répond : •' Bien à faire ... Sénèque se tait... {'^)

Tels sont les faits que Tacite rapporte. Il leur assigne un développement qui rappelle celui d'une péripétie dramatique. S'il s'agit d'apprécier Agrippine, lui-niêtne évolue. 11 la juge avec sévérité et au besoin la noircit chaque fois qu'elle entreprend d'empiéter sur le pouvoir qui leviont à Néron Dès qu'elle est victime de la sacrilège fureur de son fils, il en parle avec une nuance de pitié (^').

Il n'y a lieu d'insister ici (jue siu* le rôle assigné à Sénèque au cours du dernier épisode : le meurtre d'Agrippine. Sénèque était-il au coui-ant du projet primitif de Néron, qui était de faire simuler un naufrage, quitte à pleurer ensuite à grands cris? Tacite n'en sait rien: Incertwn an et ante igtiaros.W ï^W. peser par là un lourd soupçon sur la mémoire de Sénèque et de Burrhus. Etait-il vraiment impossible d'arriver sur ce point a la certitude, fût-ce à l'aide d'un raisonnement, d'un argument ex

(1) UioN, 61, ]() 1 : ô ZeveKaç...éveK\r|0)'| âWa xe, kqI ôti Tf) "AYpiTnrivt] auveYÎTvexo. — Il y ;i probablement ici une confusion de noms

(2) A)\n. 13. 5. Il s'atril d'un incident de protocole. — 13, 2 : certamen... contra ferocinm Aqrippinae.

(3) Ann , 1-, 14 : Praeceps posthac Agrippi/ia mère nd terrorem et Diinaa... exul Seneca... professuria lingna, etc. (v. plus haut.)

(4) An»., 14, 2 : Il s'agit d'empêcher que Néron ne commelte un épouvantable iaceste et ne doive, à la suite d'un tel scandale, abandonner le pouvoir. Tacite invoque le témoignage de Gluvius Hufus : Senecam contra mulirbris inlecebras stthsidiuni a feniina petivisse, ininissanK/iie Acten libertam... Il elle aussi l'opinion de Fabius Kuslicus Suétone lappurte celle affaire en termes beaucoup plus crus {Neru, 28).

(5) Ann. Ai, 7.

(6) Ann., 14. ".i.

ahsurdo ? D'autre part si Tacite ne met pas en doute que Sénèque et Burrhus aient été consultés au dernier moment et aient acquiescé au crime, — ce dont ils sont évidemment coupables

— il essaye de se rendre compte des raisons de cet acquiescement : Igifur lojigniH Hlrius(pie silentium^ ne irriti dissuadèrent , an eo de^censiDU. credehant, ut^ nisi pra e venir et ur Af/rippina, pereundiiDi Neroni esset. — « Donc il se fit entre eux deux un long silence, soit que toute remontrance de leur part eût été vaine, soit qu'ils crussent en réalité que si on laissait Agrippine prendre les devants, Néron était perdu. "Il y a de la part de Tacite un réel efïort en vue d'expliquer les faits. Nous devons prendre d'autant plus au sérieux la façon dont il les rapporte,

— en nous en tenant cependant à des notions générales, car les comptes rendus trop détaillés d'entretiens confidentiels sont toujours sujets à caution (').

Sénèque aux côtés de Néron : c'est le thème tavori de tous les écrivains. — poètes, biographes ou moralistes, — qui ont été jus(ju'ici passés en revue. Gomment Tacite à son tour le représente-t-il?

Il semble admettre qu'il y ait eu ici aussi une sorte d'évolution, de péripétie dramatique, partant du préceptorat pur et simple de Sénèque (2) pour aboutir à sa retraite, et dont les étapes seraient: autorité adroitement exercée (concessions) (3); collaboration étroite et influence bienfaisante (4); efforts tentés en vue de maintenir cette situation et concessions avilissantes (•"'); démarche suprême et retraite volontaire; haine de Néron et mort de Sénèque (6).

(1) La bonne foi de Tacite n'est pas ici en cause. Il a cerlairiemenl extrait, d'un écrit antérieur le récit de cette entrevue : Sénèque prenant le premier la parole, demandant à Burrhus si les troupes marcheraient; F^urrhus répondant négativement, conseillant de laisser agrir Anicet, l'assassin. Mais qui des trois, Néron, Sénèque ou Burrhus, aurait après coup révélé ces détails?

(2) Ann., 12, 8; 13,2.

(3) Ann., l^,ii: Seneca et Burnis iuriddes in rireni. i/uo fan'llns labricain principis aetatent, si viri utein aspernarcfur, roluptafihns concessis relinereul ; lo. lo et 14,2 (liaison de Néron avec Acte.)

(4) /l;jH., 13,3 (discours écrit par Sénèque); 13, 11 (id.); lo.2U (inlervenlion supposée en faveur de Burrhus); 13. 43 (poursuites contre Suillius), etc.

(5) Ann.. 14, 7; H, 11; 14, 14; 14, 15 et !B (Sénèque n'est pas nommé); 14, 52,

(6) Ann., 14, 53-56; 1.^. 45; 15, 56.

— ÔO

Il n'y a (|ue deux remarques à l'aire à ce propos.

La preiiiièi-e c'est que Tacite a passé, on peut le dire, sous silence tout ce qui concerne le -'gouvernenient,, de Si-nèque. Certes il inenlionne une série des mesures opportunes qui ont mar- ((ué les débuts du règne de Néron, mais nulle part il n'attribue ces mesures à l'influence qu'exerçait Sénèque. On sait que M. K. W'altz, dans sa Vie de Sénèque, s'est ataché à mettre en pleine lumière l'activité politi(|ue et administrative de celui ((u'on a tendance à ne considérer que comme un philosophe et un homme de lettres. Le moment n'est pas encore venu d'examiner si la thèse de M. Waltz peut être acceptée sans contrôle ni restrictions. H fallait signaler dès maintenant que le témoignage deTacitecomportede toute façon unelacune considérable.

Ija seconde, c'est que les concessions faites par Sénèque (et par Burrhus) aux ardeurs juvéniles de Néron ne sont pas mentionnées par Tacite sous la forme d'un reproche à l'adresse de trop conciliants précepteurs. Évidemment Sénèque eût préféré que son impérial disciple pratiquât une vertu austère, mais c'était là un idéal philosophique qui n'avait pas à ce point de vue le caractère impératif d'une morale religieuse. Même (juand il raconte comment Sénèque favorisa les amours de Néron et de l'affranchie Acte, Tacite n'a en vue que de montrer avec (fiielle habileté et quelle souplesse le philosophe, aussi longtemps qu'il put le faire, lutta contre les instincts monstrueux de son prince et tendit à éviter tout scandale. Il est permis de douter (|u>> l'attitude de Sénèque ait correspondu à ce que Tacite considérait comme la perfection: mais aucun passage des AnH.Jesne contient à ce propos un blâme explicite. Bien plus, quand Tacite en vient à menlionnei' les concessions avilissantes : les cadeaux reçus après la mort de Britannicus, la participation au meurtre d'Agrippine, l'apparition (Burrhus seul est nommé) aux courses de chars nu au théâtre, il présente ses personnages, non pas comme exempts de souillure, évidemment, mais comme contraint.? par une nécessité de force majeure, humiliés, et placés dans la situation de victimes plutiM que de complices.

C'est ce qui explique cpie Tacite, après avoir laissé entendre que les conseillers intimes de Néron avaient été progressive ment avilis, ait parlé avec tant de complaisance de la retraite

et de la mort de Sénèque. On dirait que celle retraite et cette mort ont été saluées par l'historien coninie le signal de l'aHranchissement d'une grande âme

Sur les causes de la retraite, Tacite, malgré l'opinion (|ue les adversaires de Sénèque propageaient sous le manteau, n'émet pas le moindre doute : il attribue celle-ci au dégoût qui s'empara de Sénèque après la mort de Bnrrhus(i) Sénèque n'ignore pas qu'il est violemment attaqué; d'autre part Néron, qui est tombé sous la coupe de l'infànie Tigellin ('2), ne se livre plus à lui. Privé de Burrhus, qui était une force dans l'Etat parce que lui du moins disposait des Prétoriens, ce qui le faisait craindre du prince et respecter de la foule. Sénèque se sent isolé et réduit à rimpuissance('). Telle est, d'après Tacite, la situation qui l'amène à solliciter audience de Néron et à tenir à celui-ci le noble discours que l'on sait.

Ce discours est selon toute vraisemblance l'œuvre de Tacite, qui, suivant en cela l'habitude de tous les historiens anciens, a vu la scène à faire, le morceau d'éloquence à composer. La réponse de Néron est encore plus belle et l'on peut dire qu'en rédigennt le compte rendu de cette émouvante entrevue, le grand artiste s'est surpassé Mais ce n'est pas de littérature qu'il s'agit ici II s'agit de savoir, après avoir relu ces chapitres (4). si l'historien a respecté la vraisemblance des situations; s'il a utilisé en vue de sa reconstitution des sources qui donnent à celle-ci une portée historique; s'il a trahi par la dispositon même des idées quelque chose de ses sentiments à l'égard de Sénèque.

Tacite n'a pas tiré de son propre fonds que Sénèque a demandé une entrevue à Néron, qu'il a sollicite la permission de

(1) Ann,, 14, 52 : Morfi Biirri infreç/it Senecae potentiam, etc. 53 : At Seneca criminantium non ignnrus, prodentihiis iis, quibtts aliqna honesfi cura, et familiarUateni eins laagis aspernante Caesare, elc

{^) Ann., 14, 51: Ofoniain Tigellinnin, ve.tfreni iinpadiciliam (i1<n(e infumicnn in eo secutus Atque illi pro cognitis niorihus f>iere, vnlidior Tigellinns in animo priiicipis et intimis lihidinihus a.'^sinnptns...

(H) Ann., 14, h'I : ...ncc bonis ui tibnn idrin ririnni cral allcro rclitt duce amoto.

(4) Ann.. 14. 53-5(). V. Gehcke, Seneca-Stndit)i. ])\) 277-27'.'. Voir aussi R. Waltz, Vie de Sénèque, pp. 395-396. M. Wallz incline à croire que Tacite a utilisé comme source le discours même de Sénèque. qui aurait été publié.

-Oise retiior, qu'il a offert à l'ciiiporour la totalité de ses biens. Cela, comme du reste le refus de Néron, des iiisloriens antérieurs, peut-étreCluvius, pourquoi pas Fabius liusticus? devaient l'avoir dit. On peut être assure» (|ue 'i'acite a tenu conipt(> de ce (|u'il croyait être, au teuioignai^'e de ses prédécesseurs, une réalite liistori(|ue. 11 a reconstitué, aussi, d'après la vraisemblance des faits, l'allure \m peu cérémonieuse de l'entretien : les formules de respect ou d'adulation, les .salutations et actions de grâces de la fin : finis ouDiiiiin citin (h/iiuiuditf .sfriHoinnn. (hinni iu\ discours même de Sénèque, on dira il (ju'il a cherche à lui donner certains carac'ères qui tendraient à en faire un pastiche : absence de composition véritable, reclierclie des antithèses et des rapprochements frappants de mots. Il va juscfu'à utilise)- certaines comparaisons chères à Sénècjue : veluf peregrinam of/inii.. ; quomodo in niilifia aut via fessas adininicidutn orareiti, ita in hoc itinere vitae... Surtout il fait parler Senéque. comme devait parler (selon toute logique, mais non peut-être en réalité) le Sénèque que ses écrits philosophiques avaient fait connaître : le Sénèque du De beneficiis notamment; celui des préfaces des Questions naturelles^ des plus belles lettres à Lucilius. Et ceci nous révèle que Tacite, s'il n'avait pas lu (c'est probable) toutes les œuvres de Sénèque. connaissait les plus significatives et en avait saisi l'esprit. Vhi est animtis ille modicis contenfus'^ — " Où est cet esprit qui se contente de peu? " C'est bien la question de ceux qui, ayant lu Sénèque,voyaient celui-ci surchargé de richesses. Tacite donne la réponse : (Jna defensio occurrit, <juod mimeribus tuis ohniti non debui. — (Notez le mot début.) " Il ne me vient qu'une chose à dire pour ma défense, c'est qu'il était contraire à mon devoir de résister à tes largesses. •' Ce n'est donc pas, tel un mauvais écolier, en faisant appel à sa seule imagination que Tacite a composé son discours ; outre qu'il a certainement respecté la tradition historique, il s'est inspiré de la pensée même de Sénèque, se tenant par ce procédé aussi près que possible de la vérité idéale. Il s'est aussi montré sympathique à Sénèque II l'excuse de s'être comporté en courtisan soucieux de l'étiquette. Par sa bouche, il attribue au désintéressement philosophique (et non au seul désir de sauver sa tête) l'abandon de son immense fortune. Il le fait modeste. Enfin et surtout, il donne dans toute cette scène le vilain rôle à Néron, dont-il, souligne la cauteleuse

hypocrisie :Non tua moderatio, si reddideris pecitniam,nec quies, si reliqueris principem, sed mea avaritia, meae crudelitatis metus in ore omnium versahitur- Quod si maxime continent ia tua /audetur, non famen sapienfi ciio décorum ftierif, imdt' ainiro infa)niam puret, inde f/foriam sibi recipere. His adicit c<))nj)lexîi)n et oscilla, farlus ntttu) a et ronsuetudine exercitus velare odium fallacihus hlanditiis. — * Ce n'est pas ta modération, quand tu auras renoncé à l'argent, ni ta retraite, quand lu auras abandonné ton prince, mais mon avarice à moi. et la crainte inspirée par ma cruauté qui feront l'objet de toutes les conversations. A supposer que soit louée avant tout ta maîtrise de toi, ce ne sera pourtant pas un honneur pour un sage que d'avoir tiré de la gloire de ce qui procure de la déconsidération à un ami. Là dessus il ajoute embrassement et baisers, formé par la nature et exercé par l'habitude à pallier sa haine sous de trompeuses flatteries. „ Qu frisson d'horreur, analogue à celui des tragédies, court parmi ces dernières phrases On sent le tigre maître de sa proie, se jouant tl'elle avant de la broyer. Nul doute qu'à partir de ce moment Tacite ne soit devenu entièrement favorable à Sénèque.

C'est ce qui explique qu'il ait raconté la mort do Sénèque avec un tel luxe de détails et aussi qu'il ail utilisé pour ce faire les sources les plus nettement hostiles à Néron, entre autres Fabius Piusticus Le récit de Tacite (0 correspond certainement à la version classique de la mort de Sénèque, version qui avait été établie et répandue par les amis du philosophe, ceux-là mêmes qui avaient recueilli et édité ses dcrnièies maximes. Tacite ne passe pas chaque détail au crible d'une critique soupçonneuse. Il se borne, sur un point controversé, a citer l'opinion de Fabius llusticus. Cela suffit à nous assurer que ce dernier avait déjà fait de la mort de son ami et protecteur une relation circonslanciée et que Tacite ne s'écarte de relle-ci (ju'en un seul passage. Les Annales nous ont donc transmis celte fois les témoignages les plus favorables.

Il est temps de conclure. On voit par cet expose coiiiImcii le témoignage de Tacite est important et combien il mérite^ de considération. Si l'on y trouve consigné le mal à côté du bien,

(I) Ann., lô. 00-65; cf. le récit de la mort de ïhraséa, 16, 34 el 35,

c'est d'abord — il est raisonnable de le penser — qu'il n'y a pas toujours eu que du bien à dire de Sénèque; c'est ensuite que Tacite s'est fait volontiers l'ocho de tous .ceux qui avaient parl(> avant lui, quitte à ne pas se porter garant de leurs dires. De là ce fait, gros de conséquences, que les Auiidles se présentent à nous, quand on les considère d'ini certain point de vue, comme une source d'insinuations malveillantes à l'adresse de Sénèque. Il est bon de se prenuuiir contre de pareilles impressions. La prudence de Tacite, par cela même qu'elle exclut tout propos délibéré de louer Sénèque, doit nous être une garantie d'impartialité. D'exactitude aussi : l'histoire, quand elle est jetée dans le moule d'une œuvre littéraire, tend moins à consigner la suite des faits dans leur (juotidienne et décevante réalité, qu'à dégager de ces faits, à l'aide d'un travail rétléclii de simplification, une vérité permanente et une leçon. A défaut d'une méthode critique qu'aucun historien latin ne posséda jamais, le souci de dire avec calme des choses vraies dans le sens large du mot, confère à Tacite le droit d'être cru quand il affirme. Son témoignage ne peut être invalidé que par des preuves...

Les détracteurs : Fronlon ; Aulu-Gelle. — Dion Cassius. — Le scoliaste de Juvénai.

Pline le Jeune se trompait étrangement quand il augurait que les tlistoires de son ami Tacite seraient immortelles (i). Aucun livre au contraire n'a été plus près de périr entièrement. Tacite fut peu lu dans l'antiquité (2) ; il fallut recourir à des mesures officielles pour que des exemplaires de ses œuvres fussent mis en bonne place dans les bibliothèques (•^) ; les auteurs du Bas- Empire le citèrent ou l'utilisèrent rarement; le moyen âge, à

(1) Epist., VII, .S3 : Auç/xror, nec me. fallit nugurluin, iiistorias tuas immortales fut aras.

(2) V. notamment Ph. Fabia, Les oiicrayes de Tacite réussirent-ils auprès des contemporains ? W&\ . Ae Plîiiologie, XIX (1895), p. 1.

(3) Flavius Vopiscus, Tacitus, 10. 3 : Cornelium lacitnm, scriptorem historide Aiigustae, qnod purentem sninii euiidem diceret, in omnibus bibliotliecis conlocari iitusit neve lectorion incuria deperiret, elc.

- (vi -

quelques exceptions près, l'oubliaO. 11 ne faut donc pas s'attendre à ce que les indications fournies par Tacite sur la vie et sur le caractère de Sénèque aient créé sur celui-ci une opinion définitive: c'est pour nous, comme pour tous les hommes (l'apiès 1400 environ, que Tacite est le grand, rincompaiable historien et de plus, à défaut de ses prédécesseurs, la source primaire. Provisoirement la destinée de Sénèque va suivre son cours. Le jugement de Quintilien paraît décidément avoir donné im coup mortpl à sa réputation de grand écrivairj. D'autre |)art h s philosophes stoïcienS; dont la pure doctrine va triompher juscpie dans le palais impérial, ne considèrent pas comme étant des leurs ce Sénèque qui s'était si souvent vanté (i'ètre lui f^leeclique et de faire de fructueuses reconnaissances dans le camp de ses adversaires. Si bien qu'après une période au cours de laquelle il s'est opéré touchant Sénèque une sorte de conspiration du silence, c'est le courant hostile que nous retrouvons plus accentué (|ue jamais à la fin du H" siècle et au début du lll«. Trois noms suffisent à représenter pour celte période les détracteurs de Sénèque :

L' " orateur „ Fronton (100 env — 175 euv.).

Aulu-Ùelle (Ne vers 130.).

L'historien Dion Cassius (Peu av. 155 — 235 env.). (J'est cependant à la fin du U'^ siècle que le nom de Sénèque apparaît pour la première fois chez des écrivains chrétiens.

Fronton. — On sait combien avait été surfaite, sur la foi de quelques témoignages anciens, la réputation de F " orateur „ Fronton et quelle déception la lecture d'une partie de ses œuvres a causée dans le monde savant, lorsque la correspondance avec Marc-Aurèlo notamment nous eut été partiellement resti-

(1) Voir dan.s Schanz [lioein. litt., II, 2, 3* éd.. p. ;^32.) la liste des écrivains latins, de Tertullien à Joidanes, {|ui ont mentionné le nom de Tacite ou utilisé — croit-on - ses œuvres. Rappelons, pour le moyen âge, les fameux passages de Rod. de Fulda [Ahh. FuUL, ami. 862 et Trani^laHo S. Alexandri) qui ont réduit il néant toutes les hypothèses émises par des fantaisistes contre l'authenticité d'une partie des n'uvres de Tacite. Plusieurs érudits de l'époque carolingienne avaient lu Tacite. Après cela, c'est le silence jusqu'au milieu du 1 1" siècle, oii l'on connaît seulement les derniers livres des Annahs et les Histoiifs.

tuée grâce à la découverte el la |)til)licalion d'un palimpseste.

Mais entendons-nous sur le sens du mot " déception. » Si dans les iinporrants tVagments retrouvés, Fronton ne se révèle ni grand esprit, ni bon écrivain, il n'en demeure pas moins que ces fragments présentent un intérêt capital et que l'étude en peut être à la fois attrayante et fructueuse. En ce qui nous concerne, nous y trouvons, contenu dans l'épître De orationibus un jugement sur Sénèque qu'ont ignoré — heureusement— et les scolastiques érudits du Moyen ;tgo, el les savants humanistes de la Renaissance.

L'épître De orafion/bus fut adressée peu après 102 a l'empereur Marc-Antonin (Marc-Aurèle), dont Fronton avait été le précepteur et dont il était resté l'ami. Voici à quel propos : Marc-Aurèle, subissant de nouvelles influences, s'était mis à lire des ouvrages dont l'allure générale, le style surtout, déplaisait à Fronton. C'étaient des ouvrages de philosophie et de morale. Tout fait croire que ceux de Sénèque étaient du nombre. L'ancien précepteur, qui est en matière de littérature un partisan déclaré des « anciens » contre tout ce qui participe d'un mouvement " moderne -, se fâche; d'emblée il écrit: Neque 'Kjnoras onmeni liane ^^ niagistrornm vanatn propeiiiodinn et sfoUdam esse. Fariun eloqiietitlae [et] ^^ srtplentiae ni/iil ('). — " Tu n'ignores pas que toute cette ... de maîtres d'école est vaine pour ainsi dire, et stupide. Peu d'éloquence, et en fait de sagesse, rien. „ Et Fronton de demander pardon à Marc Aurèle d'avoir usurpe de nouveau l'autorité et le nom de maître. Il lui assure que la seule cause de refroidissement qui pourrait survenir entre eux serait que Marc-Aurèle négligeât l'éloquence... Eh bien, il vaudrait encore mieux la négliger que de la mal cultiver : Neglegas tanien vero potius censeo quant, prave excolas. Ce mot excolas suggère immédiatement à Fronton une accumulation d'images hardies; — et c'est ici que Sénèque est nommément cité :

Confusain eaiii ego eloquentiant., catachannae ritu, partini \igneis "^ nucibus Catonis, partim Senecae mollibus et febricidosis

(1) Fronton, De orationlbns, éd. Naber, p. 155. —a)l[ manque ua substantif a\)vés hanc : turba»i ? nalionem ? Vaines conjectures! — bj C'est Haupt et non Naber qui place et entre crocfiets. L'imitation de Salluste {Cat., 5, 4.) est frappante : Satis eloque}itiae sapicntiae paruDi.

FAIDIÎR 3

- en -

prunuleis ijisitam, subverfendam censeo radicitu^, immo Plautino trad'ito *^ verbo, exradicUus ('). — " Moi je trouve que cette éloquence embrouillée, vrai sujet à double greffon, entée en partie de noix de Caton, dures comme du bois, en partie de mirabelles de Sénèque, molles et peu digestives, il faut l'arracher jusqu'à la racine, ou plutôt, selon un mot qui vient de Plante, jusqu'aux radicelles! „

Il s'agit donc de s'abstenir de la lecture de Sénèque, comme d'ailleurs de celle de tous les auteurs qui peuvent fausser le goût. Telle est la proposition à laquelle se réduit l'étonnant verbiage de Fronton. Telle sera aussi, plus loin, et exprimée en termes plus clairs sa ccjnclusion : Peritia opus est, ut vestem interpolem a sincera discernas. Jfaqiie tutissimum est lecfio)iibus hiiiasmodi apstinere. Facilis ad lubvica lapsus esf{^). — " 11 faut de l'expérience pour distinguer le rapiéçage de la bonne étoffe. C'est pourquoi le plus sûr est de s'abstenir de pareilles lectures. Sur un terrain glissant, la chute est aisée. „ On peut reconnaître ici la pensée que Quintilien exprimait avec plus de modération : eliyere modo curae sit.

Sénèq^ue a donc des qualités, mais ces qualités^ sont accompagiiées dfi Aé.fauts si contagieux qu'il y a péril, selonJFronton, à faire le départ des unes et des autres. - Je n'ignore pas, dit-il, que Sénèque abonde en sentences et en déborde. ^ Neqiie ignoro copiosum sententiis et redundante)n honiinem esse : rerum senfentias eius tolutares video nusquam quadripedo concitociirsu fenere, etc. C^) — ' Oui, mais ses sentences qui vont toujours au petit trot (qu'on se souvienne ici du sermo pedestris, d'Horace et du grodarius fuit, de Sénèque parlant de Gicéron (4)), je ne les vois nulle part soutenir un temps de galop, etc. „ Naturellement la comparaison se poursuit — sans aucun profit pour personne (5).

(1) Ed. Naber, pp. 155-156. a) La correction Ugneisesiûe Buttmann. — b) Le texte de Nal)er porte trato, qui est la leçon du ms. Nous avons'corrigé en tradito. On a proposé iraio, translata, trulato, iruti, lUar, farto, raro...

(2) Éd. Naber, p. 161.

(3) Éd. Naber, p. 156.

(4) Horace, A. P., v. 95; Sknèque, Ep. 40, 11.

(5) Le texte est assez incertain. Naber lit, sans rien garantir: luisqiiain pugnare (Heinàor t : pungere), nusquam <tna>iesiatem studere, ut Laberius, dictabolaria immo dicteria potins eum quam dicta (jeu de mots intraduisible) continere. La version donnée par Mai ne correspond pas à la lecture faite après lui par Du Rieu.

Une objection à prévenir : Ita)ie existimas graviores sentenfias... "^ apud Anniceum istiiin reperturum te quam aptid 6>rgium ^'> (1) r* — « Estinies-lu que tu trouveras chez ton Annaeus des seniences plus pondérées que chez Sergius ? „ La comparaison entre les deux auteurs va tourner au désavantage de Sénèque : Sed non modulatas aeque; fateor : ne(pie ita cordaces ; if a est : neque ita tinnulas; non nego. Quid vero si prandium idem utriunqiiz apponitur, etc. — " Mais <les phrases de Sergius> ne sont pas tournées de la même façon. — Je l'avoue. — Ni aussi lestement sautillantes. — C'est ainsi. — Ni aussi sonores. — Je ne dis pas non. Mais quoi ? Supposons que l'on serve à deux convives le .même déjeuner... „ Voilà Fronton lancé de nouveau dans une comparaison impertinente. L'un des convives __(c'est Sergius ou son semblable) prend posément des olives eiitre^ses-doigts, les porte à sa bouche et les croque. Il mange correctement . L'autre (c'est Sénèque) lance ses olives en l'air les reçoit dans sa bouche ouverte, les lait ressortir sur le bord de ses lèvres, comme un jongleur t'ait de ses boules; tours de saltimbanques, que les enfants trouvent fort beaux, et~dbnf s'amus'ënt" les spectateurs : Ea re profecto pueri laudent^ convlvae delectentur. En vérité on est tenté de se demander, qui est ici le saltimbanque : si c'est Sénèque ou si c'est Fronton, qui ose écrire de pareilles inepties. Il faut cependant se souvenir "de QuintilTen : pueroruin cnnore comproharetur.

Autre objection : At eniin snnt quaedam in libris eius scite dicta, graviter qiioque noiinnUa ('^). — " Mais il y a dans ses livres des choses qui sont dites avec agrément, certaines même avec sérieux. „ On peut ici encore se reporter à Quint ilien. Mais Fronton, bien plus violent que celui-ci, riposte : Etiam lainminae Interdiim argentiolae cloacis inveniiDitur ; eane re cloacaspurgandas redimemus? — «Il arrive même de temps en temps que l'en trouve des lamelles d'argent dans les égouts : est-ce pour cela que nous allons acheter le droit de curer ces égouts?,.

(1) Éd. Naber, p. 156. o) Il y a une lacune. Naber supplée : et eadem de re : simple conjecture, bj Sergius Flavius, dont parle Quintilien, Insf. or , 8, 3, 33 : Milita (verba) ex Graeco formata nova ac pluriina a Sergio Flavio, quorum dura quaedam admodum videntur, elc.

(2) Éd. Naber, pp. 156-157.

On ne peut guère pousser plus loin la grossièreté (0. Est-il besoin de faire observer que ces comparaisons, si frappantes qu'elles puissent être, ne prouvent absolument rien, ne refuient rien. Fronton va-t-il maintenant formuler contre le style de Sénèque un grief précis? Autrement dit, sa critique de négative qu'elle était jusqu'ici, va-t-elle devenir positive? On le croirait à lire le début de ce qui suit immédiatement : Prunnm illud in isto génère dicendi vitiiim turpissiniiim, quod eandem sententiani milliens alio atque alio amictu indittam referimt (-). " D'abord ce qu'il y a de plus laid en fait de défauts dans ce style, c'est qu'on y présente une même idée trente-six tois revêtue d'un manteau puis d'un autre. „

... Mais Fronton arrête là sa critique dans ce qu'elle nurait pu avoir de sérieux. Les mots ainiclu indntam, qui font image, produisent sur son esprit leur effet ordinaire et déclenchent une nouvelle comparaison. Maintenant Fronton ne voit plus que les histrions qui, dans une danse analogue à notre " danse serpentine „, simulent à l'aide de la même draperie les objets les plus divers. 11 revient alors a son point de départ : refrkant eandem unani sententiani .. — "'Ils frottent et refrottent la même idée. „ — Mais ceci appelle une comparaison encore : ... saepius quant puellae olfadariae ''■> suciiia. — „ Plus souvent que les filles ne frottent de l'ambre jaune (-^ . „

Voilà ce qui, dans l'épitre De orationihiis, vise directement Sénèque. Celui-ci est encore pris à partie, solidairement avec Lucain, Apollonius de Rhodes et d'autres, à propos du choix des mots et, de même qu'à tous les auteurs à tendances modernes, il lui est reproche de négliger les archaïsmes.

11 n'y a pas lieu de s'arrêter plus longtemps qu'il ne convient à l'examen de ces griefs ('i). L'archaïsant Fronton avait adopté

(1) Fronton la pousse plus loin cependant, à la fin de saletire (Éd. Naber, p. 162), quand il établit l'équation suivante : le style des auteurs modernes c'est de la monnaie founée, telle qu'il en circule de nos jours. Il ajoute : Pollnta et coniaminata et varia et maculosa maculossioraquc quam ntitricis, pallium ? et Flaute, Baccli.. v. 434.

(2) Éd. Naber. p. 157.

(S) Éd Naber, p. 157. aj Haupt et Usener lisent : olfaciorla. (1) Voir d'ailleurs pour plus de détails, le commentaire de A. Gehckk. Seiieca Studieii, pp. 114- 151.

un point de vue duquel il condamnait sans pitié les écrivains qu'il jugeait. Quant aux mots : l'r Jiojno ego mullum facuudus et Si-necae A)inaei sectator, c|ue l'on trouve dans une autre lettre de Fronton à Marc-Aurèle ('). ils ne sont qu'une plaisanterie sans portée auprès de la violente et grossière diatribe du De ovation ihns.

Celle-ci, quand on en a extrait les idées maîtresse s décèle chez Fronton une haine féroce à l'égard de Sénèque. Alors que Quiiitilien, de|)lorant que les livres de Sénèque fussent si répandus, se défendait de les vouloir arraclier par force des mains de ses jeunes gens, Fronton, ((ui voit Marc-Aurèle incliner à l'étude des philosophes latins, entend couper le mal — c'est lui qui le dit — dans la racine, et, tel vm J. K. Huysmans critiquant certains artistes contemporains, il ne recule devant aucun moyen de tomber son adversaire: hyperbi)les, comparaisons baroques, injures. Au fond, l'avis de Fronton lui-même intéresse peu la gloire de Sénèque, puisque durant plus de quarante générations cet avis n'a pu se faire entendre. Mais est-ce à son influence que Marc-Aurèle a cédé quand il a pris soin de ne dire mot de Sénèque?

Il resterait enfm à établir comment Jean de Salisbury a pu citer comme étant de Fronton un jugement sur Sénèque qui contredit violemment à celui qui vient d'être analysé.

Jean de Salisbury (1 120-1180), après avoir reproduit le jugement de Quintilien sur Sénèque, ajoute que Sénèque n'en est pas moins un grand moraliste : Tantus utique, ut eiim Fronfo, secunduni quosdcun nepos Plutarchi, cuiiis meminit in prima iuvenalis sic :

Frontonis platani, convulsaqne marniora clamant^

seniper eum, inquani^ sic asserat universos exterminare ervores, nt aurea videaiiir saecula refonnare, et deos ab humano génère exsulantes, eiiis opéra revocatos hominibus cotitracia societate niiscere (-). — " Tel fut Sénèque. que Fronton, qui était selon

(1) Fronton, Deferiis alsiensibus Éd. Naber, p. 224.

(2) Jean DE Salisbury, Folyc.raticus (de curaliitin nitgis et vestigiis pliilosophorum), 1. VIII. cli. 13. (éd. de Paris, 1513, f° cci v"; éd. de Leyde, 1639, p 601 Texte de la Patrol lat. (Giles) : t. 199, p. 764). Le texte est cité par Juste-Lipse dans ses Elojia aiictorum (éd. de Sénèque, 1634, p. xxviii) : Frontoorator npiul loh. Salisberieiiseni. Mais cette citation est écourlée. — On le trouvera aussi dans la Bibliothecu hispaiia vêtus, d'Antonius (éd. de Madrid, 1788, t. I, p. 34j .

certains un neveu de Plutarque et dont Juvénal fait mention dans sa première Satire, quand il dit :

" Les platanes de Fronton, etc .., „ Fronton, dis-je, affirme en propres termes que Sénèque ne cesse de faire une guerre à mort à toutes les erreurs, à tel point qu'il paraît rétablir l'âge d'or et rappeler pour les mêler aux hommes en une société bien établie, les dieux que le genre humain avait envoj'és en exil. ••

Ce texte ne peut pas être du même Fronton que celui qui, dans le De orafionibiis, attaquait si violemment Sénèque. Rien ne prouve d'ailleurs — et nous sommes même portés à croire le contraire — que Jean de Salisbury ait eu entre les mains un exemplaire des œuvres de Fronton. D'autre part, à propos de tout autre chose, le nom de Fronton est encore mentionné par Jean de Salisbury dans un second passage du PoJtjcraticusi^). Or ici, Fronton est rapproché d'Apulée et classé parmi les philosophes : philosophantes. Evidemment, Jean de Salisbury n'a sur son personnage que des renseignements fort incomplets et il bouleverse toute chronologie en faisant d'un Fronton cité par Juvénal, un neveu de Plutarque et un contemporain d'Apulée... Que serait-ce s'il avait connu le stoicus Fronto,.c\[é par Martial, et sur lequel on ne possède aucune autre indication (^)?... La source de Jean de Salisbury reste à retrouver.

Aulu-Gklle — Autant que Fronton, pour lequel il professe une grande admiration, Aulu-Gelle est un archaisant. Il est plus grammairien qu'artiste cependant, ayant été l'élève de Sulpicius Apollinaris Le jugement qu'il a émis sur Sénèque, et qui tient tout un chapitre des Noctes Atticae (3), se ressent de ceux qu'on

(1) Pal., Vllt. 10. Il s'aËfit des convivia, au cnur?, desquels sont agitées des questions philosophiques : Quod genus veteres itn ludicruin non putariint, ut et AristotelfS de ipsis aligna conscvipserit, et FJutarchiis. et Apuleius ciiin Fronfone. Nec contemnendiim sit, quod tôt phiJosophatitiiim mentit ciiram.

(2) Mautial. Ep., 14. 106 : Stoiciis hoc gtlidmn Fronto petebat aquam. V. Tédilion commentée de Friedlander, et Telifkel, Biii». Litt , t. 2 (éd. 1920). p. ;};U. — A noter que le jugement de Fronton cité i:i-dessus peut-être celui d'un stoïcien qui cornhat Tépicuréisme athée.

(3) Ali.i-Gelle, Noctes Atticae, 12, 2. — Voir A Gercke, Seueca-Stiidien, pp. 142-144.

a émis avant lui et qu'il a lus, mais il a le mérite d'être appuyé sur des citations précises et de formuler des frriefs avec une grande netteté.

Aulii-Gelle commence par disting-uer deux degrés dans la façon dont, jusqu'à lui, on a combattu l'influence de Sénèque : il y a ceux qui estiment que l'on ne peut rien gagner à lire Sénèque (Nous venons de voir que Fronton était de ce nombre), et ceux qui, lui reconnaissant des qualités de fond, ne critiquent en lui que l'expression (C'était à peu de chose près l'opinion de Quintilien.) :

De Annaeo Seneca partim existimant, ut de scriptore minime titili, ciiiiis libros attingere nnllum prefitim operae sit : quod oratio eius vulgaris videatuv et protrita; res atque seufentiae mit inepto inanique impetu sint, aut levi et caiisidicali argntia; eruditio autem vernacula et pleheia, nihilqiie ex veteruin scripfis habens neque gratine neque dignitatis. — " Au sujet d'Annaeus Seneca, les uns trouvent que cet écrivain n'est d'aucune utilité, qu'on n'est pas du tout payé de la peine que l'on prend à ouvrir §es livres : sa façon de s'exprimer serait à leurs yeux trop quelconque; .'Aulu-lielle, qui rapporte ici l'opinion des autres, entend qu'on juge le style de Sénèque semblable à la façon dont tout le monde s'exprime : vulgaris, et par là trop usé : protrita.)\e fond et les pensées ou bien auraient une allure hors de propos et dépourvue de sens, ou bien tourneraient à la subtibilité et à la chicane; (C'est bien l'écrivain tout entier, et non seulement le styliste qui est ici visé. Qu'on se souvienne de ce que disait Fronton...) son érudition serait commune ou plébéienne et n'aurait absolument rien de l'élégance aristocratique que l'on trouve dans les écrits des anciens. „ (Quintilien avait effleuré ce sujet, accusant Sénèque d'avoir utilisé, à son détriment, des renseignements de seconde main. Aulu-Gelle nous apprend qu'on avait été plus loin encore dans la critique des ouvrages scientifiques de Sénèque. Il se fait aussi l'écho de l'opinion des archaïsants.)

Alii vero elegantiae quidem in verhis parum esse non infitias eunt, sed et rerum, qnas dicat, sclentiam dodriuamque ei non déesse diciint, et in vitiis moruni ohiurgandis severitatem gravitateinque non invenustam. — " D'autres ne vont pas jusqu'à nier qu'il y ait peu d'élégance en son langage, mais ils disent

qu'il ne lui manque, quand il parle de quelque chose, ni d'en avoir acquis la science, ni de pouvoir mettre celle-ci en œuvre, (Car c'est bien ainsi qu'il laut interpréler la distinction assez marquée qu'Aulu-Gelle établit entre sclentia et dodrina.) et qu'il a, quand il s'agit de prendre à partie les vices au nom de la morale, un ton de sévérité et de pondération, qui n'est pas du tout sans charme. „

Nous devons savoir gré à Aulu-Gelle d'avoir, en termes si clairs et suivant un plan si simple, dressé en quelque sorte le bilan de ce qu'on disait en son temps des œuvres de Sénèque. Il semble bien qu'à cette époque, le vœu de Quintilien était réa lise : le style de Sénèque ne trouvait plus grâce aux yeux d'aucun critique autorisé. La vogue allait à autre chose : comme à toutes les époques d'indigence artistique, on se retournait vers l'étude des œuvres dont l'intelligence exigeait un commentaire ou une préparation, — le raffinement tenant lieu d'art véritable. On égalait Fronton à Cicéron et l'on réhabilitait Ennius.

Aulu-Gelle n'a pas sur Sénèque d'avis personnel qui le fasse résolument adhérer à l'un ou l'autre des deux clans : Mihi de omni eius ingenio deque onini scripfo rudiciiirn censuramque facerenon iiecessmn est. — "Il ne m'est pas nécessaire de porter un iugement sur la tournure générale de l'esprit de Sénèque, ni sur toute son œuvre d'écrivain, pas plus qu'il n'est nécessaire que j'en fasse la censure. „ Une seule chose donc, pour commencer, va retenir l'attention du critique et provoquer son indignation : c'est la façon dont Sénèque a osé parler de Cicéron et d'Ennius. Ici Aulu-Gelle cite des textes à l'appui de ses affirmations. Il cite des vers d'Ennius, de longs extraits de Sénèque et, d'après ce dernier, un passage de Cicéron. Tout cela est infiniment précieux et confère au chapitre d'Aulu-Gelle une valeur documentaire de tout premier ordre. Nous n'avons pas à commenter ici ces textes. Ce qui doit nous intéresser, j'allais dire nous amuser, c'est la colère croissante du critique qui voit maluiener les auteurs qu'il admire. Il dit successivement de Sénèque : addidit insulsissime. — " Il a ajouté très 'sottement .. „ Nugator lionio.. — " Le farceur.. „ Sed jani verhovum Senecae pigef . — " Mais je commence à avoir assez des paroles de Sénèque. „ Haec famen inepfi ef insuhidi honiinis ioca non prai'Icriho. — " Pourtant j'e ne passerai pas sous silence ces

plaisanteries d'un homme impertinent et maladroit .. „ C'est plus que ce qu'annonçait le titre du chapitre : Çuod Annaeus Seneca, iudicans de Q. Ennio de(jue M. Tuliio, levi f'utiUfjHe iiidicio fuit. — " Que Sénèque a jugé fort à la légère de Quintus Ennius et de Marcus Tuliius, „

Quelles conclusions prati([ues Aulu-Gelle tire-t-il de ses appréciations et de ses citations de textes? Celles-ci, qui rappellent singulièrement celles de Fronton et celles de Quintilien :

Dignus sane Seneca videatiir ledione ac studio adolescentium, qui Itonoretn coloreitKjue veteris orationis Soterici lectis compararit, quasi mini ma e ycilicet gratiae, et relictis iam contemptisgue. — " Que Sénèque paraisse digne, après cela, d'être lu et étudie par des jeunes gens, lui qui a comparé la dignité et le ton rehaussé du vieux langage aux " lits de Sotericus -', sans doute parce que ceux-ci manquaient d'agréments et qu'ils avaient été depuis longtemps abandonnés et dédaignés. -'

Puis vient la traditionnelle objection et la non moins traditionnelle réponse :

Atidias tamen rommeniorari ac referri pauca quaedam^ quae ipse idem Seneca l)ene dixerit... — "Il faut pourtant entendre rappeler et citer quelques pensées — il y en a peu — que ce même Sénèque a bien exprimées... „ (Et Aulu-Gelle d'en citer une, à titre d!exemple.) Bene hoc sane, hene. Sed adolescentium indolent non tant iuvant, quae bene dicta sunt, quam inficiunt, quae pessime ; multoque tanto magis. si et plura sunt, quae détériora sunt, et quaedam in his non pro enthymemate aliquo rei parvae et simplicis, sed in re ancipiti pro consilio dicu?itur. — " Bien cela, oui, bien. Mais ce qui est bien dit n'aide pas tant à former le caractère des jeunes gens, que ce qui est mal dit ne corrompt ceux-ci. Gela se produira d'autant plus que le pire l'emportera en quantité sur le bon, et que dans ce pire il y aura des choses qui sont dites, non à titre de réflexions sur un sujet de mince importance, mais à titre d'avis dans une affaire délicate. „

Plus simplement, le peu de bon que l'on trouverait dans Sénèque ne compense pas le danger que sa lecture ferait courir aux jeunes gens, fi semble que cette proposition soit devenue un lieu commun de la critique littéraire, un dogme pédagogique.

Évidemment ces critiques ne visent que l'œuvre de Sénèque, ici dans le tond et la forme, là exclusivement (on le prétend, du

FAlDtR 3»

moins) dan? la forme. Mais même en ce dernier cas, l'habitude est prise de réduire à son minimum l'importance du fond, et de nier que les jeunes gens puissent tirer des idées de Sénèque le moindre profit réel. En fait par les uns comme par les autres, Sénèque. en tant qu'écrivain, est déconsidéré, — on peut dire : jeté a rien. Toute une œuvre, provisoirement du moins, a perdu son prestige et elle a cessé de plaider en faveur de son auteur. Ce Sénèque, dans lequel, un siècle auparavant, la grande majorité du public voyait, sur la foi de ses livres, un moraliste accompli contrebutant tous les mauvais instincts de Néron, n'est plus maintenant aux yeux du public lettré — le seul qui dise son avis - qu'un écrivain sans valeur, dont les idées, a quelques maximes près, ont cessé de compter. -

Qui no voit que si, a ce moment, un historien pas très clairvoyant entreprend d'écrire une histoire romaine et d'y raconter le règne de Néron, cet historien risque fort de se tromper sur le compte de Sénèque et d'accueilhr sans contrôle les affirmations d'un Pline, les insinuations de tout un clan hostile?

C'est ce qui est arrivé à Dion Gassius.

DioM Gassius. — Dion Gassius a commencé à rédiger son Histoire, romaine ('PuujuaïKiî îcTTopia vers :209, après avoir mis une dizaine d'années a en rassembler les matériaux; vers 221, la plus grande partie était achevée. Dion n'était ni un homme de lettres, ni un savant de cabinet. 11 était né en Bithynie, d'une famille considérée; il était venu à Rome probablement dans les dernières années du règne de xMarc-Aurèle; en 180, il était déjà sénateur; puis il avfiit plaidé, s'était mêlé à la vie publique; ami de Pertinax, remarqué par Seplime Sévère à cause d'un livre sur les Songes, il avait reçu la préture en 194. Il s'était fait iiistorien à la suite d'un songe qu'il avait eu... (')

Tout ce qu'on peut dire, c'est que le monde avec lequel il avait été, dès sa jeunesse, mis en contact : les affaires, les hommes, tout cela l'avait plus ou moins prépare à écrire l'histoire. Dion avait appris à s'intéresser aux événements dont le souvenir, constamment entretenu, faisait partie du patrimoine moral de Rome et contribuait à sa grandeur; mais il lui man-

(I) UiON Gassius (Éd. Boissevain, t. 3, Berlin, 1901), 72, 23.

quait la pénotralion psychologique, le sens critique, bref tout ce qui permet a un historien, a défaut d'une méthode sûre, d'acquérir une intelligence profonde des faits qu'il raconte. 11 lui manquait les qualités de Tacite. Aussi la chute est grande des Annales à V Histoire romaine. Si Dion a connu et utilisé l'œuvre de Tacite, — ce qui n'est pas établi, — il ne l'a certes pas choisie connue modèle, préférant recourir a des ouvrages antérieurs, à ceux qui, parce qu'ils étaient plus près des événements relatés, lui paraissaient offrir plus de garanties d'exactitude. C'est ainsi que pour l'époque qui nous intéresse, il semble avoir utilise avec prédilection l'histoire de Pline ('). Esprit médiocre en somme que ce Dion : si l'on ne peut lui dénier uue honnêteté foncière, une intention droite de relater les faits avec sincérité, on ne perçoit pas bien les raisons qu'il pouvait avoir de préférer en mainte occasion une version à une autre. Il a le goût, toujours périlleux chez un historien, des anecdotes scandaleuses et croit volontiers au mal que Ton raconte des grands hommes du passé.

En ce qui concerne le règne de Néron, la difficulté pour nous se complique de ceci que V Histoire romaine nous est parvenue incomplète. Vingt-cinq livres seulement (de 36 à 60), plus des fragments des livres 78 et 79, ont été conservés ou retrouvés. Or le livre 60 ne dépasse pas les premières années du règne de Claude. Pour suppléer à ce qui nous manque, nous utilisons l'abrégé qui fut composé dans la seconde moitié du Xle siècle par le moine byzantin Jean Xiphilinos, lequel abrège commence au livre 35 et cesse d'être complet à partir du règne d'Antonin. On a recours alors, à titre subsidiaire, à d'autres compilateurs qui ont utilisé l'ouvrage de Dion.

Tout cela, il faut l'avouer, doit nous avertir que nous avons à nous défier des assertions contenues dans V Histoire romaine, soit que Dion ait accueilli sans les contrôler des renseignements tendancieux, soit que Tabréviateur, sans y avoir vu malice, ait affirmé, pour aller plus vite, ce que Dion pouvait n'avoir avancé que sous réserves.

De la lecture des livres 61 et 62 qui, avec des passages isolés des livres 59 et 60, contiennent tout ce que V Histoire romaine

(I) A Gercke, Seneca-Stiidien, pp. 165-178.

peut nous apprendre sur Sénèque, on recueille l'impression que Dion, tout en concédant à Sénèque le bénéfice d'une grande intelligence et d'une habileté politique peu commune, — d'où son influence bienfaisante au début du règne de Néron, — l'accuse avec persistance de lâcheté vis à vis des caprices du maître, de cupidité, de bassesse morale. Il souligne en tout cas, en termes non équivoques, l'opposition qu'il prétend avoir existé entre le moraliste austère que Sénèque s'efforçait de paraître, et l'adroit jouisseur qu'il aurait été Bref, il l'accuse d'hypocrisie, et la contradiction n'est qu'apparente entre le bien qu'il en dit en passant, et le mal dont il le charge de propos délibéré.

Résumons ce qu'a dit Dion-Xiphilinos, puisqu'aussi bien, pour cette partie de l'Histoire romaine, ces deux noms d'auteurs n'en forment qu'un.

Le bien d'abord. Sous le règne de Galigula, Sénèque surpasse en sagesse tous les Romains de son temps, et il excite par là la jalousie de l'empereur ('). L'exil de Sénèque, sous Claude, a été machiné par Messaline, sans qu'il paraisse que le philosophe ait été coupable de l'adultère qu'on lui a reproché et pour lequel il a été condamné. Il est à noter à ce propos que Dion pas plus que Tacite ni que le scoliaste de Juvenal ne s'est porté garant du bien fondé de ces accusations C^). Au début du règne de Néron, Sénèque et Burrhus sont représentés comme " les plus avisés à la fois et les plus influents de tous ceux qui

(1) Dion, 59, 19,7 : '0 bè bi] levéKaç ô 'Avvaîoç <ô> Aoûkioç, 6 TTcivraç |Lièv Toùç Kae'éaÙTOv 'Puu|uaiouç ttoWoùç bè Kai aWouç aoqpia ÙTrepdpaç... Suit l'aiiecdote suivant laquelle Sénèque, menacé de mort par Galigula après avoir prononcé un discours trop brillant, aurait été sauvé par une favorite du prince.

(2) UioN, 60, 8,5 : AÛTri (Messaline) |uèv Y^p Ttiv 'iouXîav Tt^v ùbeXrpibfiv aÙTOû, 6pYi(T9eî(Jâ té d|Lia on ,ur)T6 ^tiiuôto ûtt' aÙTf|ç \xr\xi. eKoXaKeùexo, Kai Z;r|\oTuiTr)Oaaa on -iT6piKa\A.t'-|ç re f]v Kai |liôv)-| tûj K\aubiuj TToWdKiç auve-fiYvexo, éEujpiatv, éYKA.ri]LiaTa aùrr) dWa xe Kai laoïxeîaçTrapaOKeudaaoa é([)' v) Kai ô ZevÉKaç ô 'Avvaîoç ê'qpuYe, Kai uaxepôv ye où ttoWiû Kai ÙTreKxeivev aùxriv. — Cf. Hl, 1(1,1 : ' Oxi ô Zeve'Kaç aixiav êaxe, Kai éveK\n9ri dWa xe koI ôxi xf) 'AYpniTTÎvi;! auveyÎYvexo' où "fdp àTTfc'xpriaev aùxûj ■xi~\v 'louXiav |uoix€0aai/ oùbè |ie\xiujv iK xi^ç qpuyriç e'-fevexo, dWà Kai xr) 'AYpnrTrivi], xoiaùxi] xe oùai] Kai xoioùxov uiôv ^xoùai], inkr\a[aZ^v. Scoliaste de J,. vénal, ad îSat. V., v lO'J : llic nab Claudio (juasi conscius ailiiJteriuriiiii lidiu'', etc.

entourent le prince (0. .. Et ici Dion rapporte à titre d'exemple l'incident qui se produisit lors de la réception des ambassadeurs arméniens, incident dont Tacite nous avait fait un court récit. Mais Dion, plus que Tacite, insiste sur la part prise par les deux ministres au gouvernement de l'Etat. " Après avoir réussi (à bri>er l'influence d'Agrippine), ils s'emparèrent de toute l'autorité et l'exercèrent de la façon la plus juste et la plus profitable qu'ils purent i'^). „ Néron, par imlolence naturelle, les laisse faire. " Ils furent loués par tous, et ils prirent d'accord toute une série de mesures destinées à mettre de l'ordre dans les affaires, abolissant telles dispositions, réformant telles autres(3).. Leur action sur Xéron, malgré de coupables complaisances, est salutaire ou tend à l'être : " Ils lui donnaient des avertissements (4). ^ On nous rapporte même une audacieuse réplique de Sénèque à Néron : " Tu peux tuer autant d'hommes que tu veux, tu ne pourras jamais tuer ton successeur (5). ,. Néron, qui a conscience de la supériorité de ses précepteurs, en est jaloux (fi), et après le meurtre de Britannicus, ceux-ci. sentant que leur propre vie est en danger, se retirent plus ou moins du

(1) Dion. 61, 3,3 : ô re XeveKaç Kai ô Boûppoç, (ppovif.idjTaTo{ re â^ta ko! buvaTuuTaxoi rdjv -rrepi tôv Nepujva âvbpmv ôvreç...

(2) Pion. 61, J.l : KaxepYaaduevoi bè toûto aùroî Tr)v àpxnv âîraffav TiapeXaPov, Kai biiijKricîav éqp" ocrov f|buvri6riaav âpiaxa Kai biKaiôxara, ujaO'ÙTTÔ TToivTLUv ùvOpuuTTuuv ô^oûuç éiTaiveOf|vai. — Ce téiiioit^nage est formel et il complète heureusement celui de Tacite, qui, nnns l'avons vu. a trop néojligé d'étudier de ce point de vue le rôle de Sénèque

(3) nm.\. 6'. 4.2 : Kai eKeîvoi au^cpovrjoavTeç aùroi |uèv iroWà tù ^év luereppùBmaav TÛjvfbèlKuBeaTiiKÔTUJv, xà bè iravTeXiîJç KaréXuauv, àXXa té Kaivà iTpoaevo|uoeeTricyav. (^f. î^uétone, AVro, 16.

(4) Dion. 61, 4,4 : r] e'Keîvoi irapaivoûvreç...

(ri) Dion, (il. \^,?, : Kùv auxvoùç eùGùç KaTexptîcraTO, 6i ,iu'i ô ZeveKaç ecpr] aÙTÛj ÔTi " ôoouç âv àTToaqpdEi;iç, o'J bûvaffai tov bidboxov aou àiroKxeîvai. " Voilà un " mot „ qui rappelle celui rapporté par Plut arque, ainsi que les maximes de rOc/a/v'c. Ces ' mots „ sont rarement aulhentiques Ils servent à carantériser une situation : Se no» è rem...

(6) Dion, 61,4,5 : ,u)'iT6 ToO ZevÉKou toû xe Boûppou luç kui (ppoviuujxépoiv iqxxâaBai.

pouvoir, modèrent leur zèle, laissant le champ libre à Néron, qui accentue ses désordres (l) ...

Tel est le Sénèque que loue Dion. C'est celui qui agit et que l'on voit agir, qui " affecte même en public un air d'austérité „ et qui, chargé de l'éducation du jeune Néron, " demande à celui-ci de ne lui témoigner aucune affection particulière : de ne pas l'embrasser, de ne pas l'inviter à sa table (2). „

Mais il y a selon Dion un autre Sénèque, plus conforme à ce que le vrai Sénèque aurait été au fond de lui-même : cette affectation d'austérité et de vertu n'est qu'hypocrisie. On nous a dit que Sénèque, non content d'avoir été l'amant de Julie, était celui d'Agrippine. Dion ne prend pas à son compte cette allégation, comme semble le faire l'interpolateur; mais voici les accusations que l'on trouve accumulées à la suite de cette première médisance : « Non seulement en cela, mais en d'autres choses aussi il s'est réfuté lui-même en faisant tout le contraire de ce qu'enseignait sa philosophie. „ (Gela est net, et la thèse sera plus d'une fois reprise, ainsi que nous verrons.) Premier point : * Après avoir fait le procès de la tyrannie, il est devenu l'éducateur d'un tyran; et courant sus aux courtisans du pouvoir, il ne s'est pas éloigné du palais; et bien qu'il flétrisse les flatteurs, il a luimême à ce point flagorné Messaline et les affranchis de Claude, qu'il leur a adressé de son île un livre rempli de leurs louanges, livre qu'il a détruit par honte après coup. „ (Trois griefs qui se rattachent à l'attitude qu'a eue Sénèque en face des maîtres de l'empire : accusation de bassesse, de vile courtisanerie.) Second point : " Tout en vitupérant les riches, il s'est amassé une fortune de sept millions cinq cent mille drachmes ; et après avoir mis en cause le luxe des autres, il a eu chez lui cinq cents

(1) Dion. 61. 7,5 : "On toO BpeTTaviKoO TeXeuTi'icfavToç oùk^G' ô Zeve'Kaç Kai ô BoOppoç èrcxjjiéKemv riva aKpipfi tûjv koiviûv éTroioOvro, àW fiY^TroJ"^' ei Kai M^Tpîujç Truuç bidYovreç aùxà TrepiaaiOeîev,... — Uion donne du meurtre el des funérailles de l'riiRnnicus une version dilTérenle de relie que l'on trouve dans Tacite. — On a aussi remarqué que le meurtre de Silanus (Tacite, An h., 13, 1; Dion, 61, t^, 4.) est attribué par Pline (N. //.,7,58) à Néron el non à Agrijipine. Cf. Gkrckk, o. c, p. 177.

(2) Dion, (il, 10,4 : Kaîtrep TocaÙTT] irpôcrGev aùaxnpÔTriTi tûjv Tpôiruuv XpiJU|nevoç iùffT6 Ktti aiTriaaaeai irap' aÛToO )U)1T6 cpiXeîv aÛTÔv |ur)Te auacriTeîv aÙTiî).

trépieds en l)ois de thuya à pieds d'ivoire, tous de niênie grandeur et de même dessin, sur lesquels il a offert à dîner. „ (C'est l'accusation d'avoir été trop riche, maintes fois formulée Dion nous livre ici des précisions.) Troisième point : "lia fait un mariage très brillant, et il s'est livré à des voluptés particulièrement viles, et il a appris à Néron a faire de même. „ (Ceci est une accusation déshonorante, qui atteint Sénèque dans sa vie privée ) (')

Assurément ce réquisitoire en trois points n'est cité par Dion qu'à l'occasion d'un procès intenté à Sénèque par ses ennemis et dont Dion lui-même dit que Sénèque se tira avant que les accusations eussent été en quelque sorte officiellement portées devant le tribunal de l'empereur. Pallas et Burrhus étaient également compromis (^). Faut-il, comme on est très tenté de le faire, y reconnaître les échos des fameuses invectives de Suillius? Et pouvons-nous supposer que Dion ait ici, dans sa redac tion originale, été moins affirmatif que son abréviateur? Les interpolations évidentes qui se rattachent à ce passage nous laissent quelques doutes quant à l'exacte portée qu''a voulu lui

(1) Dion, 61, 10, 2-4 : Où iiiôvov bè ev toûtlu cWà Kai ev âWoiç TTcivra rà èvavTHJÛTaxa oîç éqpi\oa6qpei ttoiOùv l'iÀe'YxQn- Kai yàp Tupavvfboç KaTriyoptùv TupavvobibdOKa\oç eyivETO, Kai tujv auvôvxuuv xoîç buvctaxaiç Kaxaxpe'xuuv oÙK dqpfaxaxo xoû Tra\ax(ou, xoùç xe KoXaKeùovxâç xiva biapdWuuv aùxoç ouxiw xriv MeaaaXîvav xal xoùç xoû KXaubfou èEeXeuGépouç éBdjTteuaev oioxe Koi 3ip\(ov aqpioiv éK xf-|ç vi^aou Tremjjai éiraîvouç aùxdjv è'xov, ô juexà xaOxa ùtt' aiaxùvriç d-nriXeupe. Toiç xe ttXouxoûoiv éyKaXiJùv oùaîav èiTxaKioxi\i'Luv Kai TTÉVxaKoaiujv iiiupiribiuv eKxtîaaxo, Kai xàç TroXuxeXeîaç xûjv àXXiuv aixuO|uevoç TrevxaKooîouç xpÎTTobaç Kixpivou Eù\ou eXeqpavxÔTrobaç ioouç Kai ô,uo(ouç eixe, Kai étr' aùxôiv eoixi'a... fdiuov xe etricpaveaxaxov eYnMe Kai MeipaKÎoiç e'tuupoiç êxaipe, Kai xoûxo Kai xov Nepujva TTOieîv ebibate* Kamep xooaùxi] irpôoôev aùoxrip6xr|xi, eU-

(2) Dion HI , 10,6 : "Ek xe ouv xoùxujv Kai eK xi^ç fioixeiaç éYK\r|6e(ç xiva xôxe |uèv aùxoç <xe> f.iT-|bè KaxriTopnye'Ç dqpeOr] Kai xôv TTdWavxa xôv xe BoOppov éEi^xrjoaxo, uaxepov bè où KaXJJç dTrrjWatev. - Cf. Tacite, Aiui., 13, 23: Pallas et Burihus compromis; 13, 20: Burrhus sauvé par Sénèque. — Sur la concordance des accusations rapportées par Dion et «le celles formulées par Suillius (Tacitf, Aim., 13, 42.), v. G. Friedkich, De Senecae libro qui inscribitur de Constantin supientis. Diss. Daiiustadt, 1909. h'auteur tend à prouver que Tacite et Dion sont d'accord quant au fond et quant à la date.

donner son auteur. Quoi qu'il en soit le texte est là, dans toute sa brutalité, terriblement accusateur, et ceux qui le lurent sans trop de défiance ont été d'autant plus tentés de lui accorder leur assentiment qu'ils ont pu trouver, éparses dans les mêmes livres de V Histoire romaine, des indications qui paraissent le corroborer.

La courtisanerie et la servilité de Senèque sont signalées par Dion en plusieurs passages. C'est Sénèque qui a composé les discours prononcés par Néron lors de son accession au trône(l). Il a fait preuve, ainsi d'ailleurs que Burrhus, d'une complaisance ou tout au moins d'une toi' rance exagérée à l'égard des vices naissants du jeune souverain, et tous deux ont manqué en cela de pénétration psychologique et d'énergie véritable (2). Il s'est montré au public, sur un théâtre, avec Burrhus et son propre frère Gallion, pour remplir auprès de Néron les emplois de héraut, de souffleur et de chefs de claque (3). Voici ce qui est plus grave: " Sénèque. suivant des témoignages nombreux et dignes de foi, poussa Néron < à faire périr Agrippine>, soit qu'il ait résolu de donner le change à l'accusation qui pesait sur lui, (celle d'avoir été l'amant d'Agrippine), soit qu'il ait voulu pousser Néron à se souiller d'un meurtre sacrilège, à seule fin qu'il se perde au plus

(1) Dion, 61, .?.,l : (ô Nepujv) êç xe tô arpaTÔnebov iar]XQe, Kai àva^voùç ôffa ô ZevéKaç éYefpâqpei, ÛTréffxeTo aùroîç 6aa ô KA.aûbioç ébebuuKei (cf. SuKTONK, Cldud., 10; Tacite, Ann., 12 ti9; Josèphe. Ant., 19,4.). Toaaûxa bè Kai irpôç x^v PouXriv, irpôç xoO Zeve'Kou Kai aûxà Ypotqpévra, àve'Yvuu, etc.

(2) Dion. 01 4,2 : Tôv bè hr\ Nepoiva xpuqpdv eïoiv, ôttuuç biaKopr)ç, cveu lueYtt^ou xivôç Tujv koivûjv irdvxuuv KaKoû, div ëireGùiuei Yevô|H6voç )LiexapdXrixai (cf. Tacite, Ann., ^3,2 voluptatibiis conceftsis ; Suétone, N('ro,26: senaim quidem primo et occulte et velut juvenili crrore.), oiaTrep oùk eibôxeç, ôxi ijjuxn v^a xe Kai aùGdbriç êv xe xpucpf) àveiTiTT\r)Kxuj Kai Iv éEonaia aùxoxtXeî xpaqpeîffa oùx oaov où Kopov aùxuiv iffx^'- àWà Kai e'E avixiûv xoûxiuv TTpoabiacpBeipexai.

(3) Dion, 61, 20,1 : ... ovo^aaxi irpoç xoD TaWioivoç effKiipuxSeîç,... 3 : Kai aùxûj Kai ô BoOppoç Kai ô Zeve'Kaç, KaGairep xivèç bibâOKaXoi, (Le mol s'em ploie en tenues de Ihéiilie pour désie;rer ceu.\' qui diris^ent les répétitions d'un chœur.) ùiropdWovxdç xi irapeiaxriKeaav, Kai aùxoi xdç xe x^ipaç Kai xà i|udxia, ÔTTÔxe qpeéYtaixô xi, àvéaeiov, Kai xoùç aWouç irpoffeiTeaiTLùvxo. Cf. Tacite, Ann., 14, 1.5, où Burrhus seul est nommé.

tôt devant les dieux et devant les hommes (0. „ On remarquera le caractère conjectural de cette double explication : son absurdité aussi, car tant que Sénèque était aux côtés de Néron et solidaire de sa politique, il n'avait nul intérêt à souhaiter sa perte. Tacite, qui en est aussi réduit aux conjectures, suppose avec plus de vraisemblance que si Sénèque a donné son assentimont au meurtre d'Agrippine, c'est précisément poursauver Néron. L'hostilité de Dion à l'égard de Sénèque est ici nettement déclarée. Poursuivant toujours celte idée (évidemment lancée — Tacite le dit assez — par les ennemis du philosophe) que Sénèque voulait la perte de Néron, il l'accuse d'avoir conspiré avec Rufus ('■^). Comme il déteste aussi Néron il semble approuver la conspiration ; mais nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer condjien l'adhésion de Sénèque à la conspiration eût été déplacée et coupable.

Des immenses richesses de Sénèque, Dion ne dit plus que ceci, mais qui est gros de conséquences. Il s'agit de la guerre entreprise contre les Bretons : elle est due " aussi à ce que Sénèque qui leur avait prêté contre leur gré dix millions de drachmes dans l'espoir d'en retirer de gros intérêts, exigeait brutalement le payement de la somme (3). „ Il ne paraît pas assuré que Sénèque soit ici accusé d'avoir engagé cette affaire à titre privé, mais on nous le représente de toute façon comme un financier audacieux et sans scrupules. Ceci n'est probablement pas sans rapport avec ce qu'avait allégué Suillius. d'après Tacite W.

Quant à Pauline, elle réapparaît dans le récit que Dion a fait de la mort de Sénèque. Ce récit repond aune version différente

(1) Dion 61, l2,l:Kai aùxàv (Ne'pujva) Kal ô ZevéKaç, ujç ttoXàoîç Kai àliOTTiaxoiç àvbpotaiv eiprixai, trapiijEuvev, êit'ouv t6 è'YK\r'i|.ia t6 KaG'éauToO eiT»i\uY0taaa9ai pou\ri9eiç, eixe Kai xôv Nepuuva eç uiaïqpoviav àvôaiov TTpoaYaYeïv eBeXt^oaç, ïv'ujç xdxicJxa Kai Trpôç Beiûv Kui Trpôç àv6p(.0TTi.uv àiTÔ\Tixai.

(2) Dion, H2, 24.! : '0 bè hi] Zévékuç ko! ô Poûqjoç o ëTrapxoç à\Aoi xe xiveç xiûv eiTiqaaviûv èirepoûXeuaav xûj Nepuuvi oûxe y«P tiiv ^axtif-ioc^ùvriv ouxe xrjv (iffé\Yeiav oûxe xiqv ùj|u6xr|xa aùxoO è'xi cpépeiv ebùvavxo.

(1) DroN, f)2. 2.1: Aid xe ouv xoOxo, Kai ôxi ô ZeveKaç, X'^ioÇ crcpîai Mupidbaç aKouaiv èm xpnoxaiç è\Tr(ai xôkujv baveicraç eirgix' à9poaç xe df.(a aùxàç Kai piaiaiç èae'TTpaaaev.

(4) Tacite, Ann., Vi, 42 : Italiam et prouincias immenso faenore hmiriri.

de celle de Tacite. Sénèque y apparaît moins noble, Pauline moins spontanée : " Sénèque voulut que sa femme Pauline mourût aussi, disant qu'il lui avait appris à mépriser la mort et à désirer le même trépas que son mari; et à elle aussi il ouvrit 'es veines. Mais comme, ayant peine à mourir, il était, par les soldats, pressé d'en finir, il trépassa avant elle, et c'est ainsi que Pauline survécut (0. „ Suivent quelques détails sur le soin que Sénèque, avant de mourir, prit de son dernier livre et de sa fortune... Mais la méthode de Dion est ici évidente : il a choisi entre' deux versions différentes celle qui dépoétisait la mort de Sénèque. Son récit n'a pas été composé de manière à répondre à celui de Tacite. Gela ne peut être raisonnablement soutenu. Dion a simplement utilisé comme source principale une histoire dont l'auteur était, - concédons que ce soit à tort ou à raison, — défavorable à Sénèque; il s'est abstenu d'y rien changer, incapable qu'il était — n'ayant sans doute pas lu les EpUres à Lucilius, — d'établir une concordance entre la mort de Sénèque et ce que celui-ci avait pensé et écrit durant les dernières années de sa vie. Tacite du moins avait voulu établir cette concordance et c'est pour cela que le récit de Fabius lui avait paru plus vrai.

Avec Dion Gassius se termine la série des écrivains païens qui ont rapporté de Sénèque des détails biographiques plus ou moins notables (2), ou qui ont formulé sur son œuvre un juge-

(1) Dion, 62, 2.5. 1-2 : '0 bè hr\ Zeve'Kaç r\Qé\r]oe mèv Kai Tr]v YuvaÎKa TTauXîvav ÙTTOKTeîvai, kifvjv TreTreiKevai aùxi^v toO té Gavârou Karaqppovriaai Kai Tf|ç (Tùv aÛTÛJ laeraWayriç éTTiGufifiaai, Kai êaxaae Kai xàç ëKeivriç qpXe'paç, bva- QuvaTr\aaç bè hf] Kai irpôç tôv 6\e0pov ijirô tûjv arpaxiiuTuiv ^TreixOeiç TTpoaiTiTWdYri aùrfiç, Kai ouxuuç r] TTau\îva TtepieYevcTo.

(i) Il faut pourLant y ajouter la courte mais importante notice d'un scoliaste de Juvénal (Prohus, ni" siècle?). Ad Sat. V, v. 109 : Seneca. Hic, ut inquit Probiis, sub Claudio quaai conscius adulteriovum Iuliae Gennaiiici filine in Corniram releqatui^, post frieunium (il y a ici une erreur manileste !• rpvocatufi fsf. Qui etsi maqno deaiderio Athenns inlenderi't, ab Agrippina tameiK erudiendo Neroni, in palatiuni ndductus. snevum iuimniifiuque tiatuni pI ncnnit rito, et mitii/nvif ; i)iter familiares snlitus dicere : Non fore sacro illi leoni (juin ç/uatato semel homiiiis cruorc iuqenita redent Roeritift. (Gf. le songe rapporté par Suétone.) La mort de Sénèque est ensuite racontée d'après Tacite, peut-être par Laurent Valla qui, on lésait, a remanié les scolies de Juvénal. La question est controversée.

ment qui a du poids. Après l'exposo que nous avons fait de leurs opinions, il n'est pas besoin de dcniontier autrement que Sénèque, dans la première moitié du III« siècle, était disci'édile.

Les apologistes chrétiens : Minucius Félix, Terluliien, Lactance. — Ausone. — La correspondance supposée entre Sénèque el S' Paul. — Les Pères de l'Eglise: S' Jérôme et S' Augustin.

On le lisait encore cependant : cela ne fait aucun doute Son œuvre était trop considérable, trop diverse, pour que pussent la négliger soit les curieux de " questions naturelles ", soit les philosophes soucieux d'approfondir les problèmes moraux, soit les amateurs de citations et de maximes bien frappées. On voit par les titres des ouvrages dont les apologistes chrétiens el les Pères de l'Église ont extrait des passages, que ces ouvrages étaient plus nombreux que ceux qui sont parvenus jusqu'à nous : preuve évidente de ce que l'œuvre de Sénèque n'avait pas encore subi, à la fin du II*' siècle, toutes les mutilations qui l'ont atteinte dans la suite. Elle avait conservé, auprès d'une catégorie de spécialistes, suffisamment de notoriété pour que ceux-ci pussent s'y référer avec profit, soit pour la combattre, soit pour s'en prévaloir.

Mais une remarque est à faire. Jusqu'à présent, dans les témoignages que nous avons analysés, il n'a été question que de la personne de Sénèque, ou de son style, c'est-à-dire de choses qui sont extérieures en somme a sa pensée, à ses idées fondamentales, à sa conception de la vie et du monde, à ce qui compte véritablement dans les écrits d'un homme. Désormais il va en être autrement. La plupart des écrivains chrétiens qui nous parleront de Sénèque s'intéresseront, non plus à sa vie ou à sa rhétorique, mais à ses idées et c'est ainsi qu'ils se trouveront avoir progressivement réhabilité Sénèque pour lui avoir témoigné une sympathie de plus en plus accusée. Nous allons devoir compter avec un nouveau courant d'opinions, cette fois pour la plupart favorables à Sénèque. Nous distinguerons trois étapes importantes :

Les apologistes : Minucius Félix, Tertullien et Lactance.

L'œuvre des faussaires : la rédaction d'une correspondance entre Sénèque et S* Paul.

Les Pères de l'Eglise : St Jérôme et S^ Augustin.

Les apologistes. — On peut raisonnablement, mais non avec certitude, tenir Minucius Félix pour le premier en date des écrivains chrétiens ayant écrit en latin (i). Il est aussi celui — et ceci n'est pas contesté — qui a subi le plus profondément l'influence de Sénèque (2) Les réminiscences, les imitations, les emprunts sont évidents. UOctarins est en première ligne apparenté littérairement autant aux œuvres de Sénèque qu'à celles de Gicéron. Pourtant Minucius ne cite pas le nom de Sénèque et on est allé jusqu'à contester qu'il en ait eu une connaissance directe. Si Minucius ne cite pas Sénèque, c'est qu'il ne se croyait pas tenu de le faire : il n'a pas non plus cité Gicéron. Les anciens n'invoquaient un nom qu'à titre d'autorité et non par souci de probité littéraire. Or le nom de Sénèque ne rappelait peut-être à Minucius qu'un philosophe qui, dans la conduite de sa vie, avait transigé

1) La question est insoluble dans l'état actuel de nos connaissances. La majorité des érudits et des spécialistes tiennent VOctarius de Minucius Félix pour antérieur à V Apolof/éfîque de Tertullien, qui est de 197. Il est d'autre .part postérieur à un écrit perdu de Fronton contre les chrétiens (170 environ). Ceci daterait VOctavius du dernier tiers du ii^ siècle. iVIais cette opinion a été violemment combattue par Harnack {Die Chronoloqie der altchristUchrn Literatur bis Ensehiia^, Leipzig, 1905, pp. 3i4-330.), qui reporte jusqu'au lu^ siècle la composition de VOctarius. Voir l'exposé complet de la question, l'analyse des arjïuments et la bibliographie dans M. Miiiuci Fflicis Oclai'ius, éd. J. P. VValtzing. Louvain, 1903; Introd., pp. 23-39 et Stiidia Minuciana (du même), Louvain, 1906, pp 53-72. M Pichon (//«cirt^cf, Paris, 1901.) considérait Minucius comme antérieur à Tertullien. Les arguments et les affirmations de Karnack n'ont pas convaincu les plus récents rédacteurs de l'Histoire de la litt lat. de Teuffel (Leipzig, 1913). Notons cependant que M Pierrk dr Labriollk, {Histoire de In litt. lat. chrétienne, Paris, 1920, pp. 173 175.) se rallie à la thèse de Massebirau (1887) en faveur de la piiorilé de Tertullien.

(2) Exposé de la question et bibliographie dans J. P. VValtzing, Edition de 1903, pp. 40 41; Stidia de 1906, pp. 73-75. Rapprochements de textes : J. P. Waltzin'o, Édition de 1903, pp. 150 215 ;jrt.s,s?'/». Travail capital: F. X. Burgeb, Ueber das Verhaeltiiiss des Minucius Félix zu dem Philosopher Seneca. Diss. Munich, 1904, 6ô pp. — Avant lui V. Carlier {Minucius Félix et Sénèque, .Musée Belge, l (1897), pp. 258-293.) avait fait ressortir que Minucius s'est inspiré de Sénèque pour la forme, mais qu'il en diffère profondément quant à la doctrine.

avec ses doctrines (>). Ce qui est sûr, c'est que Sénèque a fourni à Minucius des arguments l'erîî'.es en faveur de la philosophie chrétienne. Le De providentia contient la théorie de l'épreuve imposée aux bons : Minucius, qui doit formuler la même thèse, ne manque pas de s'en souvenir (2). Le De superstitiotie attacjuait violemment les rites populaires et l'idolàlrie, l'introduction à Rome de mythes étrangers : ces mêmes attaques forment le fond de tout un passage de VOctaviits {^). Mais outre ces rencontres d'idées, qui n'impliquent pas une adhés'.on complète de Minucius à la doctrine ou à la dialectique stoïciennes, il y a des emprunts de mots, d'expressions, de tournures qui montrent bien que la lecture de certains traités au moins de Sénèque avait vivement impressionné l'apologiste chrétien '■*).

Cette prédilection avec laquelle les premiers apologistes latins se sont rapprochés de Sénèque, non pas (j'y insiste) pour en adopter les systèmes, mais bien pour y trouver une argumentation frappante et un vocabulaire bien adapté à celle-ci, explique le fameux mot de TertuUien, qui éclate comme un appel de clairon : Senecn saepe noster... (5) Certes TertuUien aussi bien que Minucius Félix, auquel il s'apparente par son Apologétique, utilise le fonds d'idées et d'expressions que fournissait Sénèque (6). Mais ceci n'a plus qu'un intérêt relatif quand on considère la

(1) Voyez comme M. F. traite les philosoplies (Octav., ^8, 5) : Sacrâtes sctirra Atticus... philosophorum siipercilia contemnimus, quos coi-niptores et adultéras noviiiins et ti/ratuias et seinper adversus sua vitia faciiiidos. — On pourrait être tenté de voir dans ce passage une allusion à Sénèque (cf. Smllius dans Tacite.), si Sénèque lui-même (Lactanck, Inst., 3, 15, 11 = Fragm. 18 Haase.) n'avait exprimé la même idée. C'est un lieu commun.

(2) Voir notamment toute la fin du ch. 36, où Minucius reproduit Jusqu'aux comparaisons de Sénèque.

(3) Oct. 22, 1 (sur les rites de l'Egypte); 24, 4-5 (sur les rites extravagants); 25, 7-8 (sur d'anciens cultes romains). Clf. Sénèque, fragm. 83-86 Haase.

(4) A noter aussi que Minucius est un adversaire déclaré de Fronton; mais ici il faut être prudent. Schanz attribue trop d'importance à la thèse suivant laquelle VOctavius serait une riposte au pamphlet de Fronton.

(5) De anima, c. 20. TertuUien y cite une pensée exliaite du Deb^uef.,4, 6,6- (6j Notamment dans V Apalogétique ; mais ici se pose la question des

affinités entre V Apalogétique de TertuUien et VOctavius de Minucius Félix. La thèse suivant laquelle TertuUien n'aurait connu Sénèque que par l'intermédiaiie de Minucius Félix nous paraît trop absolue.

merveilleuse fortune qu'a eue son affirmation capitale. Il est entendu que le Seneca noster ne veut pas dire autre chose que : " Séuèque qui est de notre avis, qui est avec nous...,, Pourtant Minucius, nous le sentons, avait évité à dessein de citer le nom même de Sénèque, se contentant de piller ses œuvres. Tertullien. plus résolu, fait par l'emploi d'un sim{)le possessif, passer le philosophe païen dans le camp des défenseurs de la philosophie et du culte chrétiens, non à titre d'apologiste déclaré, bien entendu, mais à titre d'allié, d'auxiliaire occasionnel (i).

En effet, Tertullien est loin d'être d'accord en tous points avec Sénèque. Dans le même traité De anima, où il le qualifie de noster^ il signale l'opinion de Sénèque suivant laquelle tout finit après la mort, l'âme avec le reste, et cette idée est reprise dans' le De carnis resnrrectione (2). Les premiers apologistes avaient à combattre d'abord le polythéisme et le culte des idoles. Ils se sont sentis attirés vers Sénèque parce que celui-ci avait lui-même attaqué les puérilités de la mythologie, les excès de certains cultes. Ils lui savaient gré aussi d'avoir perçu dans la nature et dans l'homme la mystérieuse présence du divin, d'avoir maintes fois formulé sur la Providence, sur le Bien, sur Dieu, des adages frappants et d'avoir par là contribué à fixer le vocabulaire d'un langage nouveau. Mais il y a loin de ceci à l'adhésion globale à un système. Outre le polythéisme, les apologistes rencontraient sur leur voie la philosophie, ou pour mieux dire, les philosophies: Celles-ci railleuses, sceptiques et jouisseuses; celles-là dédaigneuses, dogmatiques et austères; d'autres encore d'un caractère moins tranché, simplement éclectiques et d'autant plus redoutables qu'elles s'adaptaient davantage — telles les fameuses morales des honnêtes gens — aux nécessités de la vie pratique et aux inconséquences des esprits moyens. Minucius, qui s'attaquait surtout aux épicuriens et aux sceptiques, a trouvé dans Sénèque un auxiliaire, précieux, mais cela n'implique pas qu'il aurait eu, le cas échéant, des

(1) Il n'y a rien qui doive nous étonner. Il est arrivé à des prédicateurs d'aujourd'hui d'invoquer en chaire l'autorité de Sully-Prud'homme, de M. Maurice Barrés... Cet appel à l'étranger semble donner une force imprévue aux idées qu'on expose.

(2) De carnis resnrrectione, c. I. — De anima, c. 42.

sympathies marquées pour le stoïcisme. Tertullien qui ne s'occupe (]ue de théologie et de métaphysique et chez lequel on ne perçoit aucune tendance conciliatrice, est plus éloigné encore de faire sienne une doctrine dont il désapprouve des points essentiels. St Cyprien lutte contre les idoles, rien de plus (11; la plupart de ses écrits sont destinés à des chrétiens. Arnobe revient à la philosophie, et par là il se rapproche de Minucius, mais par la seulement, car alors que Minucius penchait vers l'éclectisme cicéronien, Arnobe est pessimiste et sys tématiquement sceptique, au point que l'on a pu de nos jours le comparer à Pascal (2). Arnobe ni St Cyprien ne citent Sénèque (3). Pour tous les chrétiens du III*^ siècle, Sénèque n'est qu'un philosophe profane.

Ce sera aussi l'opinion de Lactance, lequel appartient à une autre époque : celle du triomphe du christianisme sous Constantin. Lactance, qui a tenté dans son vaste ouvrage des InstilntionH diiunes d'établir les bases d'une philosophie chrétienne, ne pouvait pas ne pas reconnaître que le stoïcisme, dans certains de ses dogmes et dans certaines applications de sa morale, était incompatible avec la doctrine nouvelle. Impossible, entre autres, de considérer comme bonne la Nature -i), ni d'affirmer que la science du bien est en soi le Souverain Bien, alors qu'elle n'est qu'un moyen, une condition (5). Impossible aussi d'approuver le suicide (6) et partant, d'admirer la mort de

(1) En tant qu'apologiste, bien entendu. Il ne serait pas impossible de retrouver dans l'œuvre de S' Cyprien, très abondante et très vivante, des passages à rapprocher du texte de Sénèque. Se garder de conclure trop vite à une influence directe !

(2) R. PrcHON, Lactance. H^tude sur le mouveme ni philosophique et religieux sous le règne de Constantin, Paris, 1901, in-S", p. 53.

(3) On a pu cependant constater l'influence de Sénèque sur Novatien. Une comparaison entre Sén., Épist. 122, 6 et Novat., De cibis Lid., c. 6. (Il ne s'agit, que d'un simple trait), a fait croire que Novatien avait lu delà prose de Sénèque. V. Schanz, Gesch. der r. L., III, § 740.

(4) Inst., 3, S, 22 : (natura) in deterius prona.

(5) l)ist., 3, 8, 24 : scientiam alterius rei gratia homines adpetunt, non propter ipsam.

(6) Inst., 3, 18, 5-6. Cf. 3, 19, 9, la signification morale de la mort : mors ex praeteritis vitae actibus ponderanda.

Gaton. Faux, le dogme de l'égalité des fautes ; erreur, que de considérer la pitié comme un vice... ").

Pourtant Lactance, au rebouis d'Arnobe, dont pourtant il avait reçu un enseignement tout au moins littéraire. — Lactance recueille dans les diverses sectes pliilosophiques les propositions qui lui semblent pouvoir étayer ses propres thèses : méthode qui rappelle celle de Minucius Félix. Aussi Lactance a-t-il beau railler les philosophes, les injurier même, rapporter sur leur compte des anecdotes scandaleuses, il est trop pénétré de la lecture de Gicéron et de Sénèque pour ne pas, le moment venu, recourir à leur autorité, citer des passages de leurs œuvres et leur décerner de fort gros éloges. Gicéron devient le " prince des philosophes romains „ (2); Sénèque, " le plus pénétrant des stoïciens „ : omnium stotcorum acutissimusi^) Au demeurant, bien que de nombreuses citations impliquent une sympathie marquée, les jugements de Lactance sur :Sénèque ne sont en général ni motivés, ni originaux, ni même très justes. Il en fait un moraliste pénétrant (acutus): ce n'est qu'une formule; un pourchasseur de vices {vifiorum insectator){'^) : Quintilien l'avait déjà dit ; un stoïcien acharné {stoïcus acerrimus) (5) : or Sénèque ne fut pas un pur stoïcien. Enfin il ose prétendre que si Sénèque avait reçu un enseignement chrétien, il aurait pu être un véritable adorateur de Dieu : et ceci est une singulière erreur de jugement, une assertion toute gratuite dont, assurément, Lactance ne calculait pas l'exacte portée. Voici le passage; il est bien connu : Qiiid vérins dici potuit ah eo qui Deum 7iosset quam dictum est ah hoinine verae religionis ignaro ?... Potuit esse verus Dei eultor, si guis monsfrasset (6). — " Que pouvait dire de plus vrai

(1) Inst., 3, 23, 8-9.

(2) Inst., 1, 17,3 : Jioni<iiiae pJiilosop/ii'ic i.finrcps.

(.3") Inst., 1, 5, '26 : Qui ex Romanis vpI acerrimus stoïcus fait. — 1, 7, H : Homo acutus. — '2, ti, '23 : omnium stoïcorum acutissimus.

(4) Inst., 5, 9, 19 : Qui volet scire omnia, Senecae liltros in manu sumat, qui mortim vitioramque publicorum et descriptor verissitniis et insectator acerrimus fuit.

(5) Inst., 1, 18, 3.

(6) lust., 6, 24, 1.3-14. — Comparer .5, 22, 11 : Multa non plane inperitia saeculari, sed sapienter ac paene d.ioinitas elociitus est. - Il s'aj^il du De providentia.

un hoinnie qui connùl Dieu, que ce qui a été dit par cet homme qui ignorait la vraie religion. (Par quoi l'on voit que sans iiésitalion Lactance tenait encore Sénèquo pour un païen. )••■ Il a été dans le cas d'être un véritable adorateur de Dieu, si quelqu'un lui eût montre la voie. „

Lactance ne doute pas. 11 n'a marKjué à Sënèque, selon lui, que d'avoir rencontré l'iionime providentiel. Sénèque. toujours selon Lactance, n'a-t-il pas parlé " presque comme un insjjiréV^

Il serait intéressant de savoir si l'opinion de Lactance était celle d'un grand nombre de ses contemporains. La naissance d'une légende s'expliquerait comme par enchantement. Si (/uis monstrassei .. Mais quek|u'un a pu jouer ce rôle: c'est l'apôtre St Paul lui-même le contemporain de Sénèque, que l'on sait avoir été transporte à Piome, y avoir fait des disciples jusque dans le palais de l'empereur. N'avait-il pas, à Athènes, discuté avec des stoïciens? El à Connthe, il avait comparu devant le propre frère de Sénèque, Gallion... Il ne reste plus qu'a imaginer que Sénèque a rencontré S*^ l^iul et à produire, comme preuve de cette assertion, un document décisif: une correspondance entre les deux grands hommes.

L'oeuvre des fauss.vires : La correspondance apocryphe entre Sénèque et St Paul. — On sait que la tradition manuscrite du moyen âge nous a conservé quatorze lettres soi-disant échangées entre Sénèque et S*^ Paul (l). Que ces lettres soient apocryphes, c'est ce qui ne peut plus être contesté raisonnablement depuis quatre siècles. Il n'est pas question non plus de rouvrir le débat engage au milieu du siècle dernier sur les rap ports éventuels entre l'apôtre et le philosophe. Il ne s'agit que de savoir si les lettres que nous possédons sont bien celles que signalait S' Jérôme en oDS.

Le témoignnge de St Jérôme est capital ; le voici : QueiH (Senecam) non ponerem in catalogo sanctoruin, nisi me epistolae illae prot^ocareut, (/uae lef/untu?' a phirimis. Failli ad Senecam et Senccae ad Faulum in quihns, cum esset Neronis

(l) Source manuscrite la plus ancienne : VAnibrosiaiins C 90 (Xe-XI" siècle '?). Un autre manuscrit, \'Ar(/pninrate)ish C VI b, éj^alement. ancien, a été détruit en 1870 lois du fameux inceiulie de la bibliothèque de Strasbourg.

magister et illius teinporis potentissimus, optare se dicit ehis esse loci apnd suos, cuius sit Paulus apiid Christianos (D. — " Je ne le placerais pas dans la liste des sancti, si je n'y étais engagé par l'existence de ces lettres, qui sont lues par beaucoup, de Paul à Sénèque et de Sénèque à Paul. Dans celles-ci, alors qu'il était le précepteur de Néron et l'homme le plus puissant de ce temps, il exprime le souhait d'être auprès des siens dans la situation où se trouve Paul auprès des Chrétiens. „

Il faut d'abord examiner de près ce témoignage afin d'en tirer, s'il se peut, quelques déductions essentielles.

Première observation : S' Jérôme écrit environ soixantequinze ans après Lactance et il spécifie que la seule raison qu'il a de faire mention de Sénèque dans son catalogue des écrivains ecclésiastiques, c'est l'existence des fameuses lettres. Cela exclut l'hypothèse, qui paraissait tout à l'heure si séduisante, d'une tradition orale, d'une légende forgée antérieurement aux documents apocryphes. Si du Seneca nostcr de Tertullien, en passant par le si quis monstrasset de Lactance. on était progressivement arrivé à concevoir un Sénèque lié d'amitié avec S* Paul; si la légende amsi précisée s'était répandue et fortifiée dans le courant du IV** siècle, nous en retrouverions même aujourd'hui des traces. Le silence do St Jérôme est corroboi'é par celui de tous les écrivains qui l'ont précédé. Certes les témoignages touchant Sénèque ne sont pas nombreux au IV^ siècle. On subit son influence plutôt qu'on ne cite son nom. Encore faut-il constater que personne ne s'est fait l'écho d'une tradition légendaire à son sujet. Au contraire, sa physionomie, telle que l'avaient fixée des historiens de second rang comme Suétone, est demeurée intacte. En 379, Ausone dit en s'adressant à l'empereur Gratien : Dives Seneca nec tamen consul, arfiuetnr recfins qnain prnedicahitnr non erudiisse indohm JSIeronis , sed armasse saerit/jon. (2). — " Riche fut Sénèque et non pourtant consul. On le critiquera plus justement qu'où no le donnei-a pour modèle : il n'a pas eduqué le caractère de Néron ; il a armé sa cruauté. „ C'est, avec une arrière pensée de malveillance, Sénèque aux côtés

J (1) De viris illastribus (Do script, eciics.) s. v. Seneca (c. l'2).

(2) Ausone, grat. act., 7, 81. Ausone, liés lier d'être lui-même consul (en 379), nie trop légèrement que Sénèque l'ait été.

de Néron, le philosoplie entreprenant l'éducation du monstre. Soyons sûrs que la correspondance apocryphe de Sénèque et de St Paul bien loin d'avoir été comme l'aboutissement, la confirmation écrite d'une lépjende, en a ete le point de départ. Et cela se comprend. De môme que S* Jérôme avait entrepris la rédaction de son cataloi^ue des écrivains ecclésiastiques pour démontrer qu'il existait une littérature chrétienne digne d'être opposée à la littérature profane, la correspondance de Sénèque et de St Paul a dû être imaginée et publiée dans un but apologétique. 11 s'agissait de répondre par un document à l'accusation si souvent lancée contre les chrétiens de n'avoir, dès le début, fait des recrues que parmi les esprits inférieurs et les gens sans culture (0. Peut-être aussi voulait-on laver les livres saints, et en particulier les Épîtres de St Paul, du reproche d'avoir été écrits sans aucun souci de la forme littéraire, composés sans le secours delà rhétorique (2). Quelle revanche que de pouvoir invoquer en faveur de la religion naissante la sympathie que lui aurait manifestée le plus grand esprit du 1er siècle.! Lactance affirmait seulement qu'il la lui aurait manifestée, si... Est-ce toutà-fait mentir que d'avancer des faits qui correspondent à une vérité idéale? De tout temps les faussaires bien intentionné.- ont répondu : ce n'est pas mentir f-^).

Deuxième point. Il doit être bien entendu que St Jérôme ne fait pas de Sénèque " un saint,.. C'est une erreur que de traduire, comme on le fait couramment, iii cafahf/o sandonini par " dans la liste des saints „(4). St Jérôme veut simplement opposer

(1) Voiries reproches formulés par GaeciliusNatalis (sans doute aussi l'écho de Fronton) dans VOdavius de Minucius Félix (8, 4; 5,4.), par Celse {ap. Origène passi»i\ par Julien («/;. S' Grégoire de Naziance, Oraf. c. M., 4, 102).

('2) Se rappeler. notamment les instinctives répugnances de S' Augustin {Confessions, 3, ^, 9).

(3) De pareils faux avaient peut-être dans l'esprit de leurs auteurs la portée qu'ont eue à notre époque des romans apologétiques: Les Marti/rs. Fahioîa. Qiio Vadis, Ben Hiir, dans lesquels on trouve mêlés une affabulation sentimentale et des faits réputés historiques. Parmi ceux-ci beaucoup sont mal contrôlés, puisés aux sources suspectes ou sciemment déformés. Même procédé, mais dans un but opposé, dans la Rome de Zola.

(4) Gaston Boissier. La religion romaine, G^éd., 1906, t. II, p 51 : "On s'étonne... en les lisant qu'elles aient suffi à S' J. pour placer S. dans la liste des saints. „ — Le nom de Sénèque est d'ailleurs cité entre celui île Philon le Juif et celui de Josèphe, quini l'un ni l'autre ne furent des chrétiens.

aux écrivains profanes ceux qui ont traité de matières religieuses ou édifiantes. En tant qu'auteur des lettres à St Paul, Sénèque est un écrivain religieux.

Troisième remarque, capitale, on le concevra : St Jérôme n'affirme pas que les lettres qu'il renseigne soient authentiques. Les mots a pluriinis lef/uiitur' ont la valeur d'une réserve. St Jérôme semble dire qu'il ne tient compte de ces lettres qu'en raison de leur grande notoriété. Au moment où il écrit, le succès de la publication bat son plein — d'où le présent : leguntur. Notons que S' Jérôme ne songe à ces lettres qu'à propos de Sénèque, bien qu'elles eussent pu figurer à litre égal parmi les écrits de S' Paul

Autre remarque capitale : vS* Jérôme ne dit en aucune façon qu'il considère Sénèque comme un chrétien. Non seulement il se tait sur ce point, mais ayant à caractériser l'attitude du philosophe, telle qu'elle se définit d'après la lecture de ses lettres à St Paul, il cite une phrase dont le sens reste après tout assez vague: Sénèque " souhaite être auprès des siens, ce que S^ Paul est auprès des chrétiens. „ Qu'est-ce à dire ? Sénèque ambitionnet-il de prêcher l'Évangile? A qui? A des païens évidemment. Mais un Sénèque chrétien ne sera pas du tout, dans un cercle de païens, l'homme respecté de tous, le chef que S^ Paul était parmi les chrétiens. Où est le rapport établi par Si Jérôme et exprimé avec une rigueur mathénuilique ? 11 vaut mieux supposer que, dans la pensée de St Jérôme, Sénèque, philosophe stoïcien, moraliste convaincu, se plaignait que sa prédication restât sans effet et enviait le sort de St Paul qui était, lui, écouté et obéi. Tel devait être le sens général, toujours d'après St Jérôme, de l'échange de vues intervenu entre le philosophe et l'apôtre. Et de tous les détails que lui fournissaient les lettres, c'est celui-ci qui l'avait le plus frappé et qui lui semblait résumer le débat... Sinon, pourquoi le rapporter plutôt qu'un autre? Ajoutons qu'en aucun autre endroit de ses œuvres, St Jérôme ne fait allusion au prétendu christianisme de Sénèque.

Il faut donc renoncer à la notion d'un St Jérôme crédule et naïf, accueillant sans contrôle des fables grossières, incapable de distinguer le vrai du faux. Rien ne serait plus contraire que cette notion à la vérité des fails. Tout ce qu'on peut admettre, c'est que le De viris étant une œuvre de propagande, écrite

ra|iidement et destinée nu grand public, Si Jérôme y a inséré pèle-mèle des renseignements reçus de seconde main el (|ue dans le but de faire nombre, il a cité Sénèque sur la foi d'une correspondance dont il n'aurait pas osé garantir l'authenlicilo, mais qui lui semblait cependant intéiessante et digue u'êlre prise en considération.

Feuilletons maintenant le recueil (|ui nous est paivdui et demandons-nous en toute sincérité s'il peut être celui que St Jérôme a eu en vue, et qui jouissait, à la fin du IVe siècle, d'une faveur si générale.

Il n'y a plus rien à dire de la langue et du style. Tout le monde en a signalé le caractère barbare. S*^ Jérôme, nourri des lettres classiques, ne s'y serait pas trompé et tout son enloui'age aurait avec lui rejeté des écrits aussi informes. Impossible d'admettre que, dans son état actuel, cette correspondance ait pu être un livre à succès. Pour expliquer la chose, on a dû supposer soit ((ue S"- Jérôme n'avait pas vu les lettres en question (Ebert), soit (jue l'original était écrit en grec (Harnack), soit encore que cet original grec avait subi de la part des traducteurs un traitement tel qu'il en était devenu à peu près méconnaissable (Pascal) (1). Toutes ces explications ont le tort d'être de simples conjectures et de laisser subsister la plus grosse difficulté, à savoir l'incompatibilité qui existe enti-e le contenu des letlrcs.et l'idée que se faisaient encore de Sénèque les contemporains de St Jérôme et les derniers écrivains latins de l'époque impériale.

11 faut bien le répéter après tant d'autres : les quatorze lettres soi-disant échangées entre Sénèque et S' Paul ne contiennent que des niaiseries ou des invraisemblances énormes. En 1529 déjà, Erasme disait à leur propos : In rehiis hiimariis iiiii uin est, quiDition interdum liaheat inomenti fîctuni ac frivohim nugamenttiin

Les six premières ne contiennent guère que des amabilités et des compliments fades. 11 n'y a rien à on tirer. Les lettres vu et vui ont trait au contraire à un événement sensationnel : la lecture par Sénèque, en présence de Néron, de certains passages

(1) Voir l'e.\po;é de la question el la bibliographie dans Otto Barden- HEWER, Gesch. der AltkircJilichen Litteratur, Fribourg. 1902. t. I, pp. 4G7-47I. HypoLlièse plus récente de G. Pascal, Letteratura latina médiévale, Gatane, 19.J9, pp. 123 140.

(les moins compromettants) des Épîtres de St Paul. Néron est frappé d'admiration... Ici il y a lieu de s'arrêter un moment. Comment S*- Jérôme, ayant à caractériser par son contenu la correspondance en quesjion, n'a-t-il pas rapporté ce fait qui constituait certes de son temps une révélation historique d'un incontestable intérêt? Et comment ce fait s'il était, par le moyen d'une correspondance à succès, parvenu à la connaissance du public chrétien, n'a-t-il pas été relevé dans la suite par d'autres auteurs? Il faut attendre qu'un autre apocryphe, la Passio Pauli, dont on fait remonter la rédaction au haut moyen âge ('), donne corps à la légende pour que celle-ci, d'âge en âge, s'accrédite dans les esprits et soit finalement recueillie dans les encyclopédies. Il paraît donc impossible qu'un pareil mensonge historique ait pu être formulé et prendre cours au IV® siècle; impossible aussi que le recueil visé par S^ Jérôme l'ait comme entériné. La lettre IX fait mention d'un livre de Sénèque: De verborum copia. Le philosophe l'adresse a Fapôtre en liommage d'auteur ! Or c'est le seul passage où cet ouvrage soit cité. En revanche on retrouve ce titre accolé (ainsi que d'autres d'ailleurs) au traité de Martin de Bracara (+580) : Formula honestae vitae, et à certains traités de morale. Il est hors de doute que des lecteurs du moyen âge ont confondu des œuvres, brouille des titres. Or on comprend fort bien qu'ayant à choisir entre les écrits de Senèque celui qu'il était bon que l'apôtre reçût en hommage, le faussaire ait songe à la formula qui est tout entière consacrée aux vertus cardinales. Toutefois, ici, il convient d'être prudent. L^a lettre X, de nouveau, est peu significative, a ceci près que Sénèque est appelé par St Paul devotissinie magister.

Dans la lettre XI, on relève une concordance avec le texte de S^ Jérôme. Sénèque dit : rtinam qui meus, tuus apud te locus,

(1) Nous en donnons le texte plus loin, à propos des légendes dont la biographie de Senèque a été encombrée au moyen âge. La Fassio Pétri et Pauli, qui a été faussement attribuée au paj)e Lin, est évidemment postérieure à S' Jérôme, parce qu'on y retrouve des citai ions de la Hible d'après le texte de la Vulgale, et elle est antérieure au Vil^. siècle, parce qu'elle a été transcrite par le pseudo-Abdias. V. E. Wkstereurg, Der Ursprung der Sage das Seiieca Christ geioesen nei, Berlin, 1881. — Nous devonsdes remerciements à M. le Conservateur de la Bibliothèque de Strasbourg, qui a bien voulu nous faire tenir, à Mons,un exemplaire de celte brochure.

qui f uns, velim ut nieus.Cesi en d'autres ternies (fort reclierchés du reste) le fameux souhait d'être ce qu'est S' Paul... Ces lapprochements ne prouvent pas grand chose, car le faussaire, s'il a écrit postérieurement à Si Jérôme, ne pouvait manquer d'introduire dans son texte ce qu'on lui signalait devoir s'y trouver. La lettre XII traite de l'incendie de Rome et de la première persécution. On se demande en toute hypothèse quelles ont été les sources de ce morceau. Il y a des réminiscences certaines de Sénèque. La lettre a été fabriquée avec plus de soin, avec un souci marqué de faire illusion. C'est aussi le cas de la lettre XIII, dont l'idée maîtresse correspond assez aux pi éoccupalions des lettrés du IVe siècle. On y insiste sur la difféi'ence de style qui existe entre les Épîtres de StPaul et les écrits latirs conformes aux traditions de la rhétorique. Pveste à savoir si de pareils points de vue sont exclusivement ceux du IV*^ siècle. Il suffisait à un homme du VP ou du VIP d'avoir lu S^ Augustin et S* Jérôme lui-même pour reproduire consciemment leur pensée. La dernière lettre du recueil nous rejette en pleine légende. D'après ce qu'est censé écrire St Paul, Sénèque est sur le point d'assumer une grande tache: celle de prêcher le christianisme dans un langage littéraire, et de convertir ceux que sa tactique adroite a jusqu'ici préparés à accueillir l'Evangile. Ceci fait de nouveau de Sénèque un pur chrétien, extraordinairement zélé, et solidaire de S* Paul dans sa mission apostolique. Jamais St Jérôme n'eût pris au sérieux de telles sottises, lui qui savait fort bien que Sénèque s'était à lui-même donné la mort...

De tout cet ensemble, quelques lettres seulement pourraient être raisonnablement attribuées au IV^ siècle, les autres présentant toutes les apparences de falsifications plus récentes, franchement barbares et médiévales. Cette constatation a amené Westerburg ',1881) à distinguer dans le recueil deux groupes de lettres : les unes (X, XI et XII) remonteraient, en dépit de certaines altérations, à l'époque de St Jérôme; et les autres (plus grossièrement truquées, d'après lui), devraient être attribuées à un faussaire de l'époque de Charlemagne environ : hypothèse ingénieuse, qui s'est imposée à l'attention, mais qui n'a pas convaincu grand monde parce que, encore une fois, la part faite à la conjecture y était trop considérable. Si l'on veut, dans ces questions délicates, chaque année embrouillées davantage par ceux qui prétendent

les éclaircir — si l'on veut, dis-je, se prononcer avec prudence, il faut se résigner d'avance à ne pas tout savoir, à ne pas tout expliquer. L'investigation philologique diffère en ceci de celle qui se pratique dans les laboratoires de sciences naturelles, que son champ est striclement limité et qu il est impossible de passer outre à l'absence du document écrit. Toute conjecture trop hardie est dans sou genre un faux. Dans le cas présent, il n'y a qu'à se demander s'il est possible que les lettres signalées par S' Jérôme comuie existant au IV» siècle aient présenté Sénèque comuie un chrétien initiant Néron aux beautés des Épîtres de S*' Paul et s'apprêtant à propager directement l'Évangile. Si la chose n'est pas possible, il n'est pas absolument nécessaire de reconstituer, par contre-épreuve, la mystérieuse genè'se des fausses lettres : la preuve négative suffit. Or on conclura à celte impossibilité si l'on constate que ni St Jérôme lui-même, ni S' Augustin, ni aucun des écrivains postérieurs jusqu'à la fin de l'époque impériale (nous nous répétons à dessein) n'ont eu notion du prétendu christianisme de Sénèque. C'est à faire cette constatation que nous allons nous employer.

S' Jérôme. — Qu'est-ce que St Jérôme pensait au juste de Sénèque? On peut le deviner d'après ce qu'il en a dit et d'après la façon dont il l'a utilisé à l'occasion.

Nous avons de S*^ Jérôme deux notices sur Sénèque. La plus importante est celle dont nous avons extrait le passage relatif à la correspondance supposée avec S* Paul. Il y est dit en outre : Lucius A)inaeus Seneca Cordiibenais, Sofionis nioici discipulus et pat) uns Liicani poefae^ continentissiniae vitae fuit, quem non ponerem, etc ... llic ante biennium qiiam Petnis et Faulus martyrio coronarentur, a Nerone iiiterfectns ent. — " Lucius Annaeus Seneca de Gordoue, disciple du stoïcien Sot ion et oncle paternel du poète Lucain, vécut de la façon la i)lus réglée... (suit la mention de ses lettres à St Paul.) Il fut tué par Néron deux ans avant que Pierre et Paul reçussent la couronne du martyre. „

C'est peu : quelques mots de son origine, de son éducation, de sa famille (I). Puis sur sa vie, une appréciation globaleet très

(I) S' Jérôme cite dans la CV</'o/i2(/He d'Eusèbe les deux frères de Sénèque : lunias Gallio, f rater Senccae... L. Annaeus Mêla Senecae frater et UalUonis, bona Lacani poetae filii siti... U y rappelle les circon.stances dans lesquelles

élogieuse, qui prouve ((ue St Jérôme n'avait perrii aucun écho de la campagne de diffamation dont, jusques et y compris Dion Cassius, Sénèque avait été l'objel. " Tué par Néron „ est elliptique ; il eût fallu dire: " se donna la mort par ordre de... " Le rapprochement de dates avec le martyre de SS. Pierre et Paul suggère invinciblement un rapprochement de personnes.

L'autre notice est extraite de la Clironique d'Eusèbe, remaniée par St Jérôme. On y lit (ann. 2U81; a. u. c. 818): L. Annaens Seneca Cordiihensis, praecepfor Neronis et patruus Lucani poetae incisione venarum et veneno Imusto periit. — " Sénèque de Gordoue, précepteur de Néron et oncle du poète Lucain, est mort après s'être fait ouvrir les veines et avoir avalé du poison. ,, — Rappel de son origine et de sa parenté avec Lucain. Rôle auprès de Néron. Détails sur sa mort, ([ui prouvent que St Jérôme n'ignorait pas que Sénèque s'était suicidé par ordre de Néron. U faut avouer que ces indications sont bien sommaires On se demande même si les savants compilateurs Eusèbe et S' Jérôme avaient à leur disposition autre chose que des coupures, faites dans les grands ouvrages historiques, et dont, un peu hâtivement, ils extrayaient leurs renseignements. 11 n'y a pas un mot dans tout ceci du christianisme de Sénè([ue, ni même de ses rapports avec St Paul C).

Plus équivoque à ce point de vue est un second iiosfer Seneccv, prononcé cette fois, non plus par Tertullien, mais par St Jérôme. \'oyons rapidement ce qu'il faut en penser. On a voulu jadis faire état, pour prouver que S* Jérôme considérait Sénèque comme un coreligionnaire, d'un passage du traité Adversus lovinianum. Il y est dit : Scripspnitit Aristoteles et P/iitarchus et noster Seneca de nuitrimo)uo lihros... P). — " Aristote et Plu-

sont morts tous ces personnages, y compris Lucain. C'est évidemment d'une histoire du règne de Néron que ces détails sont extraits. Aucune mention du père de Sénèque qui pourrait bien avoir été, dès cette époque, confondu avec son fils. Il est en tous cas important de noter que St Jérôme ne parle que d'un seul Sénèque.

(1) C'était ou jamais le moment de parler des Épitres de St Paul ! — La revision delà Chronique d'Eusèbe est de 379-381 : on peut donc objecter que S' Jérôme n'avait pas encore eu connaissance des lettres.

(2) Ah. lovin , 1, 49. Cité d'après l'édition critique de ces passages par E. BicKEL, Diatribe in Senecae philosophi fragmenta. I. Fragmenta de Matrimoiiio. Leipzig, 1916. L'Adv. Jovinianutn est contemporain du De viris illustribus (392-3).

tarque et notre Sénèque ont écrit des livres sur le mariage .. „ Mais rien ne prouve que par ces mots S* Jérôme ait voulu dire autre chose que " notre compatriote Sénèque, „ " Sénèque qui, comme nous, écrivait en latin .. , Le possessif noster sert à distinguer Sénèque, écrivain latin, d'Aristote et de Plutarque, écrivains grecs. Rien de plus naturel. D'ailleurs, d'après les extraits qu'en cite ou qu'en démarque S*- Jérôme, le De matrimonio de Sénèque n'avait rien qui pût le faire passer pour autre chose qu'un traité de morale profane, bourré d'exemples classiques et se rattachant à la riche série des irepi yâinou, tout comme le De ira se rattachait à celle des rrepi ôpYfîç. St Jérôme, continuant la tradition des polémistes chrétiens, n'hésite pas à invoquer à l'appui de sa thèse l'autorité de philosophes païens : cela confère aux idées émises un caractère d'universalité, et comme l'apparence de vérités définitivement établies.

Il n'en reste pas moins vrai que l'utilisation systématique, avouée, par St Jérôme d'une importante partie du De matrinwnio est l'indice de la sympathie que le grand Docteur éprouve pour le grand philosophe. On sait avec quelles réserves S' Jérôme, quoique nourri d'érudition classique, parle des auteurs profanes. A certaines époques de son zèle monastique, c'est à peine s'il en tolère la lecture (0. Evidemment, dan? l'élat actuel des choses, il est malaisé de déterminer avec exactitude jusqu'à quel point St Jérôme a usé de la transcription littérale si pour citer Théophraste ou Aristote, il s'est fié à ce qu'eu avait pu dire Sénèque lui-même; en d'autres termes il est impossible de reconstituer avec certitude le texte du De matrimonio. Mais ce sont là des problèmes à la solution desquels peut s'exercer la sagacité et la patience des philologues ; dans leur ensemble les constatations restent probantes et nous devons au seul S< Jérôme d'avoir conservé une image mutilée et fruste d'un traité de Sénèque.

C'est encore et exclusivement du philosophe profane qu'il est question dans le Contra Bufinnm (402-40;^?) : St Jérôme y parle

ri) Cf. notamment le " Songe de St Jérôme „ {Ep. 22, 30). Mais il y a dans ce morceau une exagération certaine et comme un sursaut d'intolérance. St Jérôme reconnaît ailleurs aux écrivains chrétiens le droit de recourir à l'érudition profane dans l'intérêt de la cause défendue {Ep. 70).

de l'étiido qu'il a faite, dans sa jeunesse, des philosophes païens {f)hiloiiO{j}ioyuni, id est, {/e)itiliit)n sli<(//is cnulihis...j et il cile àla file Cicéron, Brutus et Sénèque (0. Si au moment où il écrivait cela, Si^ Jérôme avait cru à un Sénèque converti, nul doute qu'il ne l'eût tout au moins laissé entendre,

La conclusion s'impose. D'une part S< Jérôme s'est peu soucié de mettre en lumière la véritable personnalité de Sénè(|ue, sur laquelle il no semble avoir eu, d'ailleurs, que des notions sommaires. 11 n'a (lit nulle pari que Sénèque se fût converti : il en parle comme d'un philosophe païen, disciple de Sotion, émule de Gicéron. Le fait qu'il a signalé, sans en garantir formellement l'authenticité, la prétendue correspondance entre Sénèque et St Paul implique seulement cju'il a cru possible, en raison de la concordance des dates, que le philosophe ait connu l'apôlre. Or par un caprice du sort, la notice de St Jérôme, d'ailleurs mal interprétée, sera plus tard appelée à faire foi touchant Sér èque et cela à l'exclusion de tout autre document ancien et authentique. Bien plus, la fausse correspondance, désormais reconstituée et à nouveau répandue, va pendant plusieurs siècles désorienter l'opinion et accréditer sur Sénèqu'e les plus grossières des légendes. S* Jérôme est loin d'avoir prévu ou cherché ce résultat, lui qui pourrait être invoqué, malgré son tempérament impulsif et ses écarts de langage, comme le patron des philologues...

D'autre part en utilisant largement, comme il l'a fait, le JJe matrinionio de Sénèque, S* Jérôme nous a transmis les seuls fragments et les seuls résumés d'après lesquels nous puissions nous faire une idée — approximative et incomplète— de ce traité. Et cela non plus, faut-il le dire? St Jérôme ne Ta ni prévu ni cherché. Quelle différence de destin (liahent sua fata libelli) entre les écrits de cet homme qui n'a parlé de Sénèque qu'en passant, et qui malgré tout a contribué d'étrange façon à sauver son œuvre, — et les écrits de Fabius Piusticus et de Pline, qui avaient sciemment livré à la postérité l'un des louanges, l'autre

(1) Apo]. c. Rnfinum, 3, 39 : Sed fac me errasse iii adolescentia, et Fhilosophoriim, id est, Geutilimn studlis eraditum, in priiicipio fidei igiioir(sse doy mata CJiristiana, et hoc piitasse in Apostolis, quod in Pytliagora et Platane et Empedocle Jegeram. De dogniatibus eoriini, non de libris lociitns sum, giiae potui in Cicérone, Brato ac Seneca discere.

des imputations infamantes, et que la postérité connaît seulement par Tacite, ignoré lui-même de tout le moyen âge...

S' Augustin. — S' Augustin, pas plus que St Jérôme, ne croyait que Senèque eût été chrétien dans la fin de sa vie, ni qu'il eût communiqué a Néron des pages extraites des Épitres de Si Paul. Pourtant on est tenté de caractériser en ces termes-ci le rôle qu'il a joué dans la formation d'une légende touchant Sénèque : S' Augustin a confirmé sans le vouloir ce que St Jérôme avait dit sans le savoir — Étrange malentendu, qu'il taut dissiper les textes à la main.

S' Augustin considérait Yœiivre de Sénèque comme ce41e d'un auteur profane, d'un philosophe païen. Outre qu"il est du plus élémentaire bon sens de supposer cette opinion chez un homme aussi averti des choses littéraires, cela ressort clairement d'un passage des Confessions où Sénèque est cité à sa place, après Gicéron, parmi les auteurs que devrait avoir étudiés, et non seulement feuilletés, un homme qui se pique de posséder ses libérales disciplinae ('). Il n'y a pas lieu d'insister

St Augustin, tout au moins après 40U (Les Confessions sont de 397.), connaît l'existence des lettres à S' Paul, Dans une épître adressée à Macédonius (Elle date de 414.), il écrit : . . . merito ait Seneca, qui temporihus apostolorum fuit, cuius etiam quaedam ad Fauliim apostolum leguntur episfulae (2). — " ... dit fort bien Sénèque, qui fut du temps des apôtres et dont on lit même certaines lettres à l'apôtre Paul. „ Or il y a entre cette courte allusion et la notice de S' Jérôme une telle similitude de termes et même d'idées, que l'on peut croire à une dépendance étroite des deux textes. C'est l'opinion de Fîarnack et de Zahn. On doit s'y rallier. Il ne ressort pas du tout de ce texte que S' Augustin

(1) Confess.,5, 6, 1 1 (iis'agit de Faustus) :Expe>ti(ssHiHprius hnmineuiexpertem liberalium discipUiianim, ni'si grannuaticae acqite eius ipainti usitato modo. El (jiiia leç/erut aliqaas Tallianas orationes et paucissimos Senecae libros et nonnulla poetarum... On voit par là que la lecture de Sénèque était restée en faveur auprès de ceux qui désiraient acquérir une culture superficielle. De ce point de vue, les œuvres du père étaient probablement lues au môme litre que celles du fils. Les confondail-on déjà ? (Voir plus loin ce qu'il est dit de Sidoine Apollinaire.)

(2) EpA 63, 14.

ait lu liii-mètne les lettres en question. On croii'nit plutôt le contraire. Son témoignante est donc tort peu signiticatif. S' Augustin a été frappe d'un fait nouveau que lui révélait S' Jérôme et il admet comme possible, à raison des circonstances de temps et de lieu, que Sénèque ait connu S' Paul. Rien de plus.

Dans la Cifé de Dieu (413-4'J6), S' Augustin, toujours suivant la méthode reçue, a recours à l'autorité de Sénèque et cite, en les faisant accompagner de réflexion.*, d'importants passages du De superstitione. A ce traité, Tertullien, plus de deux siècles auparavant, avait déjà fait une allusion (i) ^^ Augustin va s'en emparer à son tour et en tirer des conclusions assez inattendues. 11 ne fait nul doute que Sénèque ne fût opposé, non seulement à certains rites absurdes et à certaines croyances superstitieuses, mais au paganisme tout entier. Et en cela il a certainement raison, s'il ne considère que le philosophe, le penseur. Comment dès lors Sénèque n'a-t-il pas usé de son autorite et de son influence pour combattre publiquement le paganisme? 11 eût été pour les apôtres un allié, en même temps que ceux-ci eussent pu seconder son effort... A cela S^ Augustin repond : Sénèque n'a pas pu agir; mais il a écrit. Voici le passage :

Lihertas sane, quae huic defuif, ne isfam icrbanam theologiam theatricae simillimam aperte sicut illani reprehendere auderet, Annaeo Seuecae, qiiem nonnulis indiciis invenirnus apostoloriim nostroruni clarnisse teniporibas (-), non quideni ex tofo, venim ex aliqua parte non defuit. Adfuit enim scribenti, viventi defuil : nam in eo Ubro, quem contra superstitiones condidit, midto copiosius uc veheinentiiis reprehe)idit ipi^e cioilein istam et urbanam theologiam, quant Varro theatricam atqve fabulosam (3). Ce que l'on peut traduire : " La liberté qui fit défaut à ce dernier (à Varron) d'oser attaquer ouvertement la mythologie officielle tout comme

(1) Tertullien, /l/jo/o^cf/., 12. On ne peut douter de l'aullienticité de ce traité et l'on doit s'étonner qu'il ait disparu malgré la notoriété qu'il devait à S' Augustin. Peut-être celui-ci lui avait-il attribué une portée très différente de celle qu'il avait en réalité.

(2) On trouve ici l'indication d'époqu? telle que la fournissait S^ Jérôme. Impossible de supposer une glose. L'allusion aux rapports avec S' Paul avait fait impression. A noter aussi que S' Augustin ne possédait sur Sénèque que des indications biographiques exliênument sommaires.

(3) Deciv. Dei, 6, 10.

celle (iii théâtre à laquelle elle est tout à fait semblable, — cette liberté, disje, échut, non certes totalement, mais du moins dans une certaine mesure, à Sénèque, que maints indices nous montrent vivant au temps de nos apôtres 11 était libre en effet qand il écrivait, si quand il agissait, il ne l'élait pas ; car dans ce livre (|u'il a composé contre les superstilions, il attaque la mythologie officielle et reconnue avec beaucoup plus de force et de développement que Varron ne l'avait fait pour celle du théâtre et de la poésie. „

Suivent les extraits, entrecoupés de reflexions appropriées. Les attaques de Sénèque sont en effet très violentes, et l'on conçoit qu'elles aient empli d'aise un St Augustin, qui s'efforçait de donner lui-même le dernier coup à la conception païenne de la société.

Voici maintenant comment est appréciée l'attitude adoptée par Sénèque.

Celui ci avait émis l'opinion que l'on devait, pour des raisons d'opportunité, conformer ses actes extérieurs aux usages religieux : quae oninia sapiens servnbit taniquam legihus iussa, non tainquam diis r/raf(t. — "Le sage les observera en tant qu'ordonnés par les lois, non en tant qu'agréables aux dieux „ . . . ciiltuni élus niagis ad mnrem quam ad rem pertinerei^). — " Son culte correspond plus à un tradition qu'à une réalité. „ C'était plus, cela, que de combattre la superstition : c'était nier la signification, la raison d'être mystique du culte extérieur. Si Augustin a bien compris que c'était là une faiblesse des cultes païens en général, mais il ne s'arrête pas longtemps à cette idée. Il préfère souligner ce qu'il y a d'absurde, de contradictoire et en fin de compte de peu honnête, dans la conduite de Sénèque, et ici son jugement est sévère et ferme : Tste, qnem philosophia quasi liherum fecerat, famen quia illustris populi Romani senator erat, colehat quod reprehendlbat, agehat quod arguebaf, quod culpahat adorahat : quia videlicet magnum aliquid eum philosophia docueraf,ne superstifiosus esset in niundo, sed propter l.eges civium moresque hominmn non quidem ageret fingentem scenicum in theatro, sed imitaretur in templo, eo damnahilius, quo illa, quae mendacifer agehat, sic ageret, ut eum populus veraciter agere existimaret. scenicus

(1) Ibid. Cf. Haase, Sen. fragm. 38 et 39.

autcm ludoido potins deledaret quain f(dlendo deciperet, — '• Lui, que la philosophie avait pour ainsi dire libéré, n'en était pas moins réduit, parce que illustre sénateur du peuple romain, à honorer de son culte ce qu'il attaquait, à faire ce qu'il critiquait, à adorer ce qu'il blâmait. Évidemment la philosophie lui avait appris quelque chose de grand : ne pas être, dans le fond, superstitieux; mais à cause de lois faites par des citoyens et d'usages décrétés par des hommes, il n'irait certes pas jusqu'à jouer un rôle sur une vraie scène, mais bien jusqu'à faire de même dans un temple. Cela est d'autant plus condamnable que ces actes ((ui constituent un mensonge, il les accomplissait de telle sorte que le peuple les tînt pour sincères : or il vaudrait mieux qu'un acteur nous amusât par son jeu que de surprendre notre bonne foi en nous trompant. „

Il restait à S' Augustin à retrouver ce que Sénèque avait pu penser des chrétiens. Le De superstitione contenait â l'égard des Juifs des appréciations injurieuses (sceleratissima gens) (l) ainsi qu'une critique méprisante de leurs pratiques. Or, c'est S' Augustin qui en fait la remarque, les chrétiens étaient déjà à cette époque les ennemis acharnés des Juifs {iam tune ludaeis iniinicissimi). Sur ce point Sénèque se trouvait donc d'accord avec les chrétiens. Or de ceux-ci il n'est pas question dans le traité, pas plus du res'e que dans les autres œuvres de Sénèque. Comment expliquer ce silence? Aujourd'hui nous reconnaissons sans peine qu'un philosophe pa'ien ne pouvait guère, en 60, discerner en quoi le christianisme différait essentiellement de la religion juive. Sénèque a pu ignorer le christianisme, ou se méprendre sur sa portée et sa nature. S^ Augustin n'a pas même songé à cette explication Outre l'aversion des chrétiens pour les juifs, le fait que Sénèque était le contemporain des apôtres et qu'il ait pu correspondre avec S' Paul, concourt à restreindre le problème aux éléments suivants : Christianos taiiienjnm tinic ludaeis iniinicissimos, in neutrnm partent commemorave ausn.s est, ne vellaiidaret contra siiae patriae veterem consuetudinein vel repiehenderet contra propriain forsitan voluntatctn. — " Quant aux chrétiens, qui déjà alors étaient les pires ennemis des juifs, il n'en a osé pai-ler ni dans un sens ni dans

(1) Sfc Augustin, De civ. Dei, 6, 11. (Haase, Sen. fragm. 41-43.)

l'autre, soif pour ne pas en faire l'éloge contre l'usage ancien de de sa patrie, soit pour ne pas les attaquer contre ce qui était peut être sa volonté.

On ne se méprendra pas sur l'importance de cette opinion. Depuis longtemps personne n'avait plus songé à émettre sur Sénèque une appréciation aussi raisonnée. St Augustin a voulu étudier ce qu'avait pu être au point de vue religieux l'auteur du De superstitione. Trois points : a) Attaques contre les rites païens et contre les juifs b) Attitude (coupable) vis-à-vis du culte officiel, c) Sympathies possibles pour le christianisme. Pour en arriver à cette dernière conclusion, S* Augustin a recours à un argument a silentio compliqué d'une sorte de dilemme Sa logique est rigoureuse. Seul le point de- départ est mal choisi. Faut-il signaler jusqu'à quel point S^^ Augustin contredit Lactance, dont le si quis monstrasset excluait toute rencontre entre Sénèque et des chrétiens?

Une dernière remarque. Il serait dangereux d'isoler certains textes de St Augustin pour en tirer des conclusions abusives La sympathie à l'égard des chrétiens que l'on suppose avoir peittêtre iforsitan) existé chez Sénèque, cela constitue le maximum des concessions faites par St Augustin à l'idée nouvelle, lancée par les faussaires, et recueillie sous réserves par St Jérôme. Si la correspondance apocryphe du IV*^ siècle, avait été celle que nous possédons, comment admettre que St Augustin n'ait pas cherché à en faire un plus large usage, et si, comme il paraît, il ne l'avait pas eue entre les mains, comment n'a t-il eu, indirectement tout au moins, aucune connaissance des faits qu'elle révélait ?

Les ilerniers écrivains de l'Empire. —Sidoine Apollinaiie. — Honorius Scolasticus.

A partir de cette époque la figure de Sénèque, déjà si mal comprise par St Jérôme et St Augustin, va tendre à s'effacer. Moins que jamais on s'intéresse à sa personne et à sa vie. Si on le lit encore, c'est dans le but de le piller : cela peut se deviner aux réminiscences relevées occasionnellement chez les auteurs ; mais on ne cite plus guère son nom, on ne recourt plus à son autorité. Il n'est plus question non plus de ses rapports

- ]or> —

supposés avec l'apôlre St Paul, ni de ses éventuelles sympalhies pour les chrétiens. On dirait vraiment ([ue le succès de la fameuse correspondance a été éphémère. L'historien Paul Orose (début du V"' siècle), consacre un chapitre de son Histoire (1. 7, c. 7), au règne de Néron : il rappelle les vices de l'empereur, les nombreuses victimes de sa cruauté, l'incendie de Rome, les persécutions; pas un mot de Sénèque. Même silence, plus d'un siècle plus tard, dans la Chronique de Cassiodore. Senèque ne compte plus que par ses œuvres : on ignore tout de sa personne.

C'est ce qui explique que Sidoine Apollinaire (430-488) ait commis sur son compte une si étrange erreur, et qu'il ait pu accréditer une légende aussi difficile à détruire que celle du christianisme de Sénèque. Rappelons brièvement comment l'honnête Sidoine, evèque de Clermont en 472 et mort en odeur de sainteté, a été amené, du temps qu'il écrivait des vers, à créer de toutes pièces un troisième Sénèque.

On se souvient que Martial, bien informé, avait parlé de deux Sénèque et Ahm Lucain, tous trois natifs de Gordoue. Il avait aussi mentionné " la maison trois fois mémorable du savant Sénèque „ . Sidoine reprend à son compte et l'idée de faire en vers légers l'éloge de la terre d'Espagne en citant ses grands hommes :

Quid celsos Senecas loquar vel illum

quem dat Bilbilis alta Martialeni,

terrarum indigenas Hibericarum? C) . . .et l'idée aussi de faire le recensement de ces Sénèques : il y en a trois : deux Sénèque proprement dits et Lucain. Quels sont ces deux Sénèque ? Il y a longtemps qu'on ne parle plus de Sénèque le Père, non que l'on ait perdu son œuvre, mais parce qu'on l'a très tôt confondue avec celle du fils (2). D'autre part on con-

(1) SiD. Ap., c. 23 (Ad Consentium), v. 162-164.

(2) L'absence de tout témoignage ancien visant particulièrement Sénèque le Père nous confirme dans cette opinion. (Cf. ce qui a été dit en note à propos de St Jérôme et de S' Augustin.) Le prénom Luchis était commun au.x deux Hénèque. Quant aux détails biographiques qu'on aurait pu tirer de l'une ou l'autre des œuvres, ils ont dû trè? tôt passer inaperçus. Après le triomphe du christianisme, les auteurs païens ne furent plus étudiés que dans un but d'éducation générale, surtout littéraire et scolastique. Impossible, dans ces conditions, d'en recevoir une connaissance complète et désintéressée. Le souci de reconstituer la vie des auteurs par simple curiosité historique

FAIDEK 4*

— lOG —

naît du temps de Sidoine deux séries bien distinctes d'œuvres qui portent le nom de Sénèque : les œuvres en prose, contenues dans divers recueils, et les tragédies. Tels sont à ne s'y pas tromper, selon Sidoine bien entendu, les deux Sénèque de Martial : un philosophe, émule de Platon; un poète tragique, héritier d'Eschyle et d'Euripide :

Non quod Corduba praepotens alumnis

facundum ciet hic putes legendwn,

quorum unus colit hispidum Flatona

incassumgue suum nionef Neronem,

orchestrom colit alter Euripidis, etc. (0 ..." Dont l'un cultive le raboteux Platon et morigène en vain son élève Néron, et l'autre cultive l'orchestre d'Euripide, etc. „

On constatera que Sidoine continue à joindre les noms de Sénèque et de Néron. Est ce un souvenir du De clemeutia? Peut-être a-t-il lu VOctavie, ce qui expliquerait aussi qu'il ait si légèrement admis l'existence d'un Tragique.

Et Sidoine, pas plus que les autres auteurs du V^ siècle, ne fait allusion au christianisme de Sénèque et à son rôle d'apôtre auprès de Néron...

Bien mieux, en plein Vie siècle, nous retrouvons un certain HoNORius ScoLASTicus, dont il est impossible de connaître l'identité exacte et qui adressa à un certain Jordanès, son évêque, également mal identifié, une petite pièce de vers dans laquelle il répudie les épîtres de Sénèque pour exalter le christianisme (?).

L'auteur débute par deux comparaisons : la nappe d'eau souterraine qu'une main experte transforme en une fontaine

n'existait guère dans l'antiquité. Les biographies sont rares et l'on peut même douter, nous l'avons vu, que Sénèque ait jamais eu la sienne ! Virgile et Lucain, ont été de vrais privilégiés : il est vrai qu'on célébrait fidèlement leurs anniversaires.

(1) C. 9, V. 230. suiv.

(2) Anth. lat. (Riese) n° 666: Rescriptiini Ilonorii scholastici contra épistolas Senecae. Ce petit poème de 28 vers figure dans les mss des Romana, de Jordanès. Mais il n'est pas probable qu'il ait été adressé à l'auteur de V Histoire des Goths. Une classe de mss. seulement donne à celui-ci le titre d'Episcoptts, sans doute sur la foi de l'élégie d'Honorius Scolasticus. V. Teuffel, g. (L rVin. lit., éd. 1913, n"^ 485, 1 et 491, 12. — Le titre : contra cpistolas Senecae pourrait être considéré comme une glose postérieure à la rédaction du poème et placé entre crochets.

d'eau vive; Tarbre vigoureux, mais d'essence sauvage, que Ion force à croître en vue d'une ulilisation jusqu'alors imprévue. C'est ce qui lui est arrivé à lui-même dès qu'il a rencontre l'évèque Jordanès, dont il a usé " comme d'un maître bien supérieur à SentMpje „ {Seneca meliore magistro) La lumière que le don du Christ a répandue dans son cœur est bien plus éclatante que tout ce qu'a pu entrevoir le fameux Lucilius. Aussi " que s'en aille l'ancien ouvrage, qui ne brillait pas de la vraie lumière et qui ne coulait pas de la source du dogme catholique ! „

Cédai opus priscum vera nec luce coriiscans,

Nec de catholici dof/iiiatis ore fiiiens (v. 15-1 G).

Tout ce que Sénèque a pu enseigner sur la mort à Lucilius est bien au-dessous de ce que Jordanès enseigneàHonorius touchant le bonheur éternel des élus : " Il ne m'a donné à entendre que des fictions, tandis que toi, tu enseignais la vérité. „

Ille milii commenta dédit te vera docente (v. 17).

Et la pièce se termine par une touchante prière : que Jordanès considère Honorius comme " un autre Lucilius, mais qui aurait un autre cœur ,, {Lucillwn alium nec pectore taleni) et qu'il " le réconforte, qu'il le rappelle, qu'il le ressaisisse, qu'il le conduise, qu'il l'avertisse ! „.

Conforta, revoca, corripe, duce, moue! {v. 28).

C'est l'appel d'un néophyte à une aide plus effective, plus mystique aussi, que celle que pouvait apporter à des chrétiens du Vie siècle, les conseils amicaux jadis adressés par Sénèque à Lucilius... Mais c'était aussi, indirectement, l'hommage rendu à tout ce que ces mêmes conseils contenaient en puissance. Oui, pour ces convertis à l'âme inquiète, la philosophie de la veille se confondait avec l'erreur reniée, mais elle les avait, sans qu'ils le reconnussent, accoutumés à la recherche de la vérité et à l'ascèse. Cette eau vive qui jaillit, par un miraculeux accouchement, de la nappe dormante Sénèque en donnait la soif... et c'est sans doute pourquoi le moyen âge ne se résigna pas à réprouver Sénèque.

Page 1