‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 20 sur 57 · S C A R AC T K U !•: C. K S K R A I · texte numérisé non relu

S C A R AC T K U !•: C. K S K R A I

plus (le pihiphrasos et de métaphores ([ue l'on ne compterait de papillotes sur la perruque de Campistron.

Mais hélas ! comme 1 auteur se rattrape, particulièrement lorsqu'il se sent de belle humeur ! M. Hugo manque totalement d'une (jualité d'ailleurs peu nécessaire aux lyriques : il n'a pas d'esprit. Cette pénurie est plus sensible encore chez lui ([ue celle du ooût. Quand il veut rire, tantôt il emploie un jargon imité des acteurs grotesques en vogue, tantôt il lait ronfler de grosses syllabes, auxquelles la rime, quelquefois, renvoie un écho assez, drôle, toujours souverainement dépourvu de comique, de finesse et de lésrèreté. Mais il étale en ces occasions un vocabulaire d'ignominie qui semble inépuisable, et dont il est charmé. Précisément parce que l'esprit fait défaut, il ne peut se résoudre à supprimer le laborieux résultat de ses exercices dans le genre plaisant. Nous devons à cette faiblesse plusieurs chapitres des Contemplatioits qui font de la peine, entre autres le morceau intitulé : A propos d' Horace, où le poète vilipende les maîtres qui l'ont élevé. 11 s'est rappelé un jour, en 1831, que certain dimanche, quinze ans auparavant, ces indignes maîtres l'avaient mis en retenue :

Or, j'avais justement ce jour-là, douce idée! Un rendez-vous avec la fille du portier.

Détail gracieux, et que la postérité avait besoin de connaître ! Au souvenir de ce bonheur manqué, il exhale sa fureur contre ses premiers tyrans :

Grimauds liideux, qui n'ont, tant leur tète est vidée, Jamais ou de maîtresse et jamais eu d'idée !

O cancres! qui mettez

Une soutane aux dieux de l'Ether irrités.

Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes

Coiffez sinistrement les Olympiens mornes;

Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits !

Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis;

Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches,

L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruch»?s.

L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!

Nul ne vit près de vous dressé sur son séant.,.

O fermoirs de la Bible humaine ! sacristains

De l'art, de la science, et des maîtres lointains.

Et de la vérité que l'homme aux cieux épelle,

Vous changez ce grand temple en petite chapelle,

Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr

Mène en laisse le beau

. . . Eux, déchiffrer Homère, ces gens-là ! Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle !

Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la gifle

Ils en sont à l'A, B, C, D, du cœur humain; Ils sont 1 horiible Hier qui veut tuer Demain; Ils offi-cnt à l'aiglon leurs règles d'écrevisses. Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices. O vieux pots éguculés des soifs qu'on ne dit pas!... Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;

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Ils sarck'iil l'idéal ainsi (lu'iiii barbarisme,

Et ces culs de boulcillo onl le dédain du jirisnie !

Deux cents vers environ de cette ponss(''(% entièrement dans le système !

En faut-il davantage pour que le système soit jugé? et M. Hugo ne fait-il pas ici, comme je le disais tout h l'heure, l'efiet d'un ci-dcvaiit, d'un émigré ([ui rentre sans avoir rien appris et rien oublié, et qui croit que le public eu est encore aux étonnements et aux ferveurs du temps de la Ballade à la Lune!' Mais la Ballade à la Lune était une plaisanterie charmante, et ces grossièretés à propos d'Horace ou à propos à' Aspasie sont tout à la fois des anachronismes et des plagiats de lourdaud. Goitreux, pots ('gueules, fiente, latrines, culotte, bas, toutous, et une trentaine de pareilles hardiesses qui dlustrent les Contemplations, voilà de belles conquêtes pour la langue française ! On va s'en emparer tout de suite, en regrettant que Racine et Corneille n'aient pas fait ce coup de génie! M. Hugo veut oublier que Scarron, avant lui, employa ces admirables ressources, et avec plus d'esprit; et cependant Scarron est resté Scarron. Comme s'il sentait lui-même la pauvreté et la ladrerie de ces prétendues conquêtes, il les rattache pompeusement à la question humanitaire. Il a voulu délivrer les mots, parce qu'il aime le peuple, et il n'ignorait pas que

délivrer le mot, c'est délivrer la pensée. Voyez-vous cela ! Il ne sait pas encore, il ne saura jamais, j'en ai peur, que la bassesse des mots avilit la pensée. Ce mystère lui est celé comme beaucoup d'autres et par les mêmes raisons intérieures; mais tout esprit délicat le sent, le pénètre, et abandonne le système romantique aux adorations de M. Vacquerie.

Le système, d'ailleurs, même d-ans le style noble, outre ses vices propres, a très amplement tous ceux de l'ancienne facture : l'emphase, le précieux,- le ouindé, le tortillé, le pathos melliflu, le pathos rocailleux, le pathos ronflant, tous les pathos; et enfin, la lèpre contre laquelle on a le plus déclamé, la cheville! Pour cela, M. Hugo est sans pareil. Jamais rimeur français n'a chevillé comme lui. Il y met plus que de l'audace, il cheville avc.c impudence. On l'a pu remarquer dans les vers que j'ai cités. Certaines pièces ne sont que des chevilles ajustées bout à bout : chevilles ciselées, sans doute, et placées habilement ! mais chevilles ; parasites qui chargent la pensée, l'alanguissent et la font gauchir.

Cette facilité pour la cheville, jointe au fanatisme des rimes riches, eno-endre un autre abus très lamentable, le galimatias. Un peu de galimatias, quelquefois, passe en poésie et même ne nuit pas ; mais toujours, et toujours trop ! Les Contemp/atiojis renferment plusieurs poèmes en galimatias redoublé,

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(ju'on a (le la peine à lire jusqu'au bout, et que jamais personne ne relira. Je prends au hasard, dans la pièce tant vantée intitulée : MagnUudo parvi. 11 s'agit d'un autre vieux, d'un autre pâtre très profond qui habite la caverne Vérité, et qui ne se soucie de rien de visible :

Cet homme dans quelque ruine, Avec la l'oncc et le lézard, Vit sous la brume et la bruine.

Fruit tombé de l'arbre hasard !

Oui, c'est un cœur, une prunelle; C'est un souffrant, c'est un songeur.

Sur qui la lueur éternelle Fait trembler sa vague rougeur.

Seul, quand paraît le jour sonore, A l'heure où, sur le mont lointain.

Flamboie et frissonne l'aurore, Crête rouge du coq matin

Que lui font, sur son sacré faîte, Les démentis audacieux Que donne aux soleils la comète.

Cette hérésiarque des cieux ?. ..

Il boit hors de l'inabordable, Du surhumain, du sidéral.

Les délices du formidable, ■ L'âpre ivresse de l'idéal...

Il y a vingt-cinq pages de ces petits quatrains, qui

ont bientôt fait de surpasser en monotonie tous les hémistiches de la Hcnriade, et ki pkipart sont ininteUigibles à première vue; mais lorsque l'on a enfin compris, l'on voit que ce n'était pas la peine de chercher ! Descendu de cette balançoire, on a la tète lourde. Malheureusement, ou ne met pied à terre que pour pénétrer dans un autre tourbillon qui vous secoue sur un autre rythme, sans même vous laisser le loisir de savourer les beaux vers qui passent dans ces tournoiements, dans ces flamboiements et dans ces ronflements.

Le poète, tout le premier, semble s'y perdre. Il ne se rehise plus rien ; il semble travailler uniquement à chercher l'absurde et à le prendre de force, comme s'il avait une oaoeure à tenir contre toutes les dictées de la raison. On voit filer des chapelets de strophes et de stances où il n'y a rien, absolument rien que des rimes qui ont l'air d'avoir été choisies à dessein et avant tout autre travail, parmi celles qui ne devaient jamais être accouplées sous le même joug. Il fourre dans cette cage des idées aussi disparates que les mots dont elle est formée; il la peint des eiduminures les plus criardes, il la surcharge des ornements les plus outrés. Sa muse, en cet état, se présente à ma vue sous la figure d'une forte commère, hardie, autrefois belle avec un fond de vulgarité, aujourd'hui vulgaire avec un fond de

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bcautô, maflluc, {'tounec d'axongc, plâtrée do fard, barioli'C de vingt étofles, surchargée de dianiaiilset de stras, et qui se pend des bijoux jusque dans les narines.

A ce faste du mauvais o<)iit s'ajoutent des tics nombreux et les plus agaçants du monde ; des mots, des rimes qui reviennent sans trêve. Je doute que M. Hugo soit capable d'écrire une pièce de vers sans V mettre ininiense, formidable, flamhoiement, rugissement, farouche et bouche, astres et pilastres. Cette perpétuelle grimace du gigantesque, déjà ancienne, a beaucoup empiré. M. Hugo en a contracté une autre, tout à fait contraire au génie de la langue, et qui fatigue extraordinairement : c'est d'accoler deux substantifs, dont l'un fait fonction et figure d'adjectif, au grand déplaisir de l'oreille, révoltée de cet accouplage : le coq matin, Y océan création, Y écume populace, la biche illusion, le grelot monde, le clieçal Brunehaut, \e pa^^é Frédcgonde, etc., etc. C'est continuel, et les meilleures inspirations en sont o-âtées.

Je finis; je fais grâce au lecteur du surplus des notes que j'avais prises pour cette dernière partie de mon travail : amphigouris, barbarismes, métaphores enragées, trivialités de toute espèce. On devine ce que peuvent fournir en ce genre dix mille vers, écrits dans le système romantique par un pen-

scur qui domaiide la moitié de ses idées à la doctrine de la transmigration des âmes, et qui ne soupçonne même pas qu'il ait pu se tromper ou qu'il puisse baisser. Je succombe sous le poids de mon butin, et d'ailleurs, j'ai connu une fois de plus, en lisant les Contemplations, que le secret d' ennuyer est celui de tout dire. Et voilà le dernier mot sur ce recueil. Il est très immoral, il est très extravagant ; et malgré cela et malgré quelques belles veines et beaucoup de très beaux vers, il est démesurément ennuyeux.

En dépit d'une forme supérieure, la poésie de M. Hugo reproduit fidèlement toutes les misères de sa pensée, comme sa pensée elle-même porte l'empreinte profonde des misères de l'âme éloignée de Dieu. Ce manque absolu de délicatesse qui lui a fait mêler dans son livre les chants erotiques, ou plutôt libertins, et les chants funèbres; qui l'empêche de discerner entre saint Jean et Robespierre; qui lui fait profaner, peut-être sans le vouloir, le nom adorable de Dieu ; cette confusion perpétuelle du bien et du mal, où s'accuse un penchant décidé pour le mal, s'exprime à merveille, hélas ! par cette confusion dans le langage, qui choisit à dessein des mots bas pour peindre des choses grandes, et qui entasse les Pelions sur les Ossas quand il s'agit de choses humbles et vulgaires. Il a, en tout, pour l'abject une sympathie

iKilurollo, ([ii'il pioiul pour de la chaiilc, t'I qui n\gt <ju uuc liaiue dv banni contre l'ordre li'oitinie d'i^f, il a été foi'cé de s'exclure. Il est en révolte eonlic; l<. Inncnc, comme il est en révolte contre la société et contre Dieu. Contre ces trois adversaires, il se llattc en vain de quelque triomphe. Dieu attend. Lu langue est armée de chers-d'œuvre qui verront ses poèmes tomber en poussière, et qui s'inquiètent aussi peu de leur tapage éphémère que la digue s'inquiète peu de l'écume des flots. La société soufiri-ra pour la part de complicité qu'elle accorde à ces méfaits ; mais pourtant elle en fera justice. Si d'ineptes applaudissements éclatent, d'immenses mépris s'accumulent, et la raison aura raison.

De nombreux volumes de vers ont suivi les Contemplations^ cependant, comme poète, Victor Hugo n'a rien ajouté à son oeuvre. Les Contemplations marquent le point où, ayant encore tous ses dons de lyrique, toute sa supériorité de Aersificateur, il laissait déjà voir tous ses défauts. C'est incontestablement le recueil qui permet le mieux de juger sa poésie et sa poétique.

Sans doute, il y a dans la Légende des siècles de grandes beautés, et de charmantes choses dans les Chansons des rues et des bois. On peut même, en cherchant bien, noter de gracieux ou de vigoureux passages dans les volumes des dernières années. Mais combien, dès la première partie des Légendes, l'outré, l'insensé, le grotesque, l'emportent sur le

beau! Que de banalités jouant la profondeur précèdent et suivent la page magnifique sur Caïn : « L'œil était toujours là! » Quant aux Chansons, outre qu'elles cherchent toujours la gaieté et l'esprit sans les trouver jamais, le satyre y domine le poète.

Ces deux recueils disent, fond et forme, que le génie est encore là, mais qu'il descend et sei'a bientôt parti. La rime seule tiendra forme jusqu'au bout.

En jugeant, à propos des Contemplations, l'œuvre poétique de Victor Hugo, Louis Veuillot a jugé non pas « toute la lyre », mais tout le poète, tout ce qui a fait sa puissance et marqué son rang.

Nous groupons ici dos études dont la variété n 'empêche pas l'unité : toutes sont très propres à bien faire connaître Victor Hugo sous ses déguisements d'homme politique et de « penseur ». Ces études vont de 1851 à 1870. Saut la première, elles sont du temps où Victor Hugo jouait au proscrit et s'armait de ce titre pour enseigner les peuples. Nous suivons l'ordre des dates.

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