‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 19 sur 57 · CARACTERE GENERAL · texte numérisé non relu

CARACTERE GENERAL

porc Bor^i;! » ; comme Racine dit « chiens dévorants ». Pourquoi porc, et non cochon:' C'est «jue porc est plus noble. Quand M. Hugo se symbolise lui-même en victime des hommes et des destins, il dit: « .lai des trous ii ma ro/u; en lambeaux. » Certainement, il ne parle pas de sa ro/je de chambre, cpii exclurait l'idée de martyre ; et pour rien au monde il ne dirait : Mon paletot ou mon pantalon est déchiré. Cependant il porte un pantalon et un paletot, et non une robe ? Robe est noble, v\ pantalon ne l'est pas. Tant pis pour le système !

Je demande la permission de citer un exemple plus singulier de ce choix nécessaire des mots, auquel se soumet humblement le grand libérateur des mots :

Le puissant resplendit et du destin se joue; Derrière lui, tandis qu'il marche et lait la roue, Sa fiente épanouie engendre son flatteur.

Au goût romantique, l'imag-c peut paraître belle et l'expression hardie; cependant, je le dis à regret, fiente n'est pas le mot propre. Le puissant, bon ou mauvais, est un homme, et non pas un animal. Tout il l'heure on violait la langue pour faire honneur au système ; maintenant on manque au système et à la langue, parce qu'il y a décidément des mots que l'on ne peut pas écrire, et qu'on arrive

toujours il rccouuaîtrc que le lecteur français {>eut être respecté. Je sais pourtant qu'il ne faudrait pas défier M. Hug-o d'affranchir le mot qui habillerait le mieux l'étrange et grossière image qu'il présente. Il a déjà gagné pareille gageure : une pièce du genre le plus sérieux, intitulée Ce que dit la bouche d'ombre, contient ce gémissement sur une humiliation de 1 humanité qui n'avait pas encore été déplorée par la poésie héroïque :

L'homme, comme la brute, abreuvé de néant, Vide toutes les nuits le verre noir du somme. La cliaine de l'enfer, liée au pied de l'homme, Ramène chaque jour vers le cloaque impur La beauté, le génie envolé dans l'azur, Mêle la peste au souffle idéal des poitrines, Et traine, avec Socratc, Aspasie aux latrines.

Pour le coup, le mot propre y est ! Et j'avoue que M. Hugo, en poésie comme en politique, a souvent le courage de ses opinions, surtout celui qu'il faudrait ne pas avoir. Néanmoins, il est vrai aussi qu'on le prend souvent en flagrant délit de style noble. Dans ce couplet même, {fider tontes les nuits le çcrre noir du somme, pour dire dormir, est une tournure qui vaut bien les anciens « pavots de Morphée », si emplovés par Voltaire et Delille. On trouve il tout moment dans les Contemplations des endroits où la pensée est emmaillotée de

Page 1