‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 29 sur 57 · VICTOR HUGO ET L ESIWGKE · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO ET L ESIWGKE

2f> octobre 1808.

Nous avons du nouveau, et les destinées de l'Espagne vont faire un pas : M. Hugo s'en, mêle! Il écrit à l'Espagne, en homme immense qu'il est, et transmet sa lettre immense par une immense main, qui est celle de M. Emile de Girardin. La suscription seule est déjà sublime :

VICTOR HUGO A l'eSPAGXE A MON CHER ET GRAND AMI EMILE DE GIRARDIN

Voilà de Vœil! et M. Pelletan est infiniment distancé. Qu'il ose se donner de telles capitales, et qu'il

trouve un pareil homme pour le qualifier de clier et grand ami c\\ si fortes italiques !

La pièce n'égale pas tout à fait le titre. Tout devenait difficile après un pareil début. Rarement, néanmoins, M. Hugo a donné de pareils coups de trombone. C'est magnifique ! s'écrie M. Plée, du Siècle. M. Plée ne nous croirait pas si nous lui disions que, sauf le titre, où l'unique M. Hugo pouvait atteindre, il en saurait faire à peu près autant ; et cependant nous ne dirions que la vérité.

Un jour nous le lui ferons voir, un jour qu'il n'aura pas pris le temps de s'éteindre. Nous lui montrerons, dans son propre style, sortant de son-propre encrier, toutes ces illustrations, toutes ces fulgurations, toutes ces coruscations — et tout ce houm-houm !

Mais ne retenons pas davantage la foudre. Passez, foudre, et allez prouver par toute la terre que beaucoup de gens pourraient avoir raison qui croient que M. Hugo est l'auteur des manifestes de Garibaldi :

Un peuple a été pendant mille ans, du sixième au seizième siècle, le premier peuple de l'Europe, égal à la Grèce par l'épopée, à l'Italie par l'art, à la France par la philosophie; ce peuple a eu Léonidas sous le nom de Pelage et Achille sous le nom de Cid ; ce peuple a commencé par Viriatii et a fini par Riego ; il a eu Lépante, comme les Grecs ont eu Salamine; sans lui Corneille n'aurait pas créé la tragédie et Christoplie Colomb n'aurait pas décou-

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voit rAnu'ii(iue : ce peuple est le peuple iudoiuplahlo du Fuero-Ju/,f^() ; presque aussi (léfendu que la Suisse par son relief géologique, car le Mulhaccn est au mont Blanc cf)nime 18 est à 24 ; il a eu son assemblée de la forêt, contouiporaine du forum de Rome, meeting des bois où le peuple régnait deux fois par mois, à la nouvelle lune et à la pleine lune ; il a eu les cortès à Léon soixante-dix-sept ans avant que les Anglais eussent le parlement à Londres; il a eu son serment du Jeu de paume à Médina del Campo, sous don Sanche ; dès 1133, aux cortès de Borja, il a eu le tiers état prépondérant, et l'on a vu dans l'assemblée de celte nation une seule ville, comme Saragosse, envoyer quinze députés; dès 1307, sous Alphonse III, il a proclamé le droit et le devoir d'insurrection ; en Aragon, il a institué l'homme appelé Justice, supérieur à l'homme appelé Roi; il a dressé en face du trône le redoutable sino no ; il a refusé l'impôt à Charlcs-Quint. Naissant, ce peuple a tenu en échec Gliarlemagne.el, mourant, Napoléon.

Ce peuple a eu des maladies et subi des vermines, mais, en somme, n'a pas été plus déshonoré par les moines que les lions par les poux. Il n'a manqué à ce peuple que deux choses : savoir se passer du Pape et savoir se passer du Roi. Par la navigation, par l'aventure, par l'industrie, par le commerce, par l'invention appliquée au globe, par la création des itinéraires inconnus, par l'initiative, par la colonisation universelle, il a été une Angleterre, avec l'isolement de moins et le soleil de plus. Il a eu des capitaines, des docteurs, des poètes, des prophètes, des héros, des sages. Ce peuple a l'Alhambra, comme Athènes a le Parthenon, et a Cervantes, comme nous avons Voltaire. L'âme immense de ce peuple a jeté sur la terre tant de lumière, que pour l'étouffer il a fallu ïorquemada ; sur ce flambeau,

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les papes ont posé la tiare, étcignoir énorme. Le papisme et l'absolutisme se sont ligués pour venir à bout de cette nation. Puis, toute sa lumière, ils la lui ont rendue en flamme, et l'on a vu l'Espagne liée au bûcher. Ce Queniadero démesuré a couvert le monde, sa fumée a été pendant trois siècles le nuage hideux de la civilisation, et, le supplice fini, le bri'ilement achevé, on a pu dire : Cette cendre, c'est ce peuple.

Aujourd'hui, de cette cendre cette nation renaît. Ce qui est faux du phénix est vrai du peuple.

Ce peuple renaît. Renaîtra-t-il petit ? renaîtra-t-il grand ? Telle est la question'.

Tout cela n'empêche pas que M. Hugo ne soit un grand poète, et plein de tonnerres et d'éclairs et de véritables foudres, comme le paon est un fort bel oiseau, couvert d'émeraudes, de saphirs et de rubis. Mais de si riches dons soufflent l'orgueil, et l'orgueil pousse au ridicule.

La punition du poète est d'adresser des proclamations en prose aux peuples ; la punition de l'oiseau est de faire la roue ; et le poète et l'oiseau montrent alors le revers de leurs plumes brillantes.

Certainement M. Hugo n'ignore pas l'Espagne.

1. Il y en avait beaucoup plus long, mais ce copieux extrait paraîtra suffisant. Le reste, qui répétait le commencement, avait pour but d'enseigner aux Espagnols à être dignes de l'Espagne.

Il l'a ôtudiéc à un j)olMt de vue qui ne niaïujue pas d'intérêt, et il connaît à merveille le Im^ui hniit <{u'y font

Les f^rclots des mules sonores,

OU, comme on dirait en prose, les grelots sonort;s des mules. Ces grelots sonnent très bien dans son manifeste auxEspagnols. Ils sonnent même en prose. Plusieurs paragraphes semblent avoir été primitivement rimes, et la pièce a l'air d'une vieille Orientale, mise au rebut dans le temps que l'auteur prenait encore garde à ses vers et même à ses pensées.

Mais à ces grelots anciens et familiers il a mêlé des grelots d'une date plus récente, grelots non plus des mules sonores, mais de vieux chevaux très sourds attelés aux vieux fiacres haviniens, aux plus vieux'. Grande décadence du grelot!

« Ce peuple (espagnol) a eu des maladies et subi des vermines; mais, en somme, il n'a pas été plus dégradé par les moines que les lions par les poux. Il n'a manqué à ce peuple que deux choses : savoir se passer du Pape et savoir se passer du Roi. » Voilà un grelot historique! Il rend un son parfait, il est même lumineux; mais il faut observer que, sans les

1. Ilaviiiicii était en l'honneur de M. Havln, homme important de ce tenips-Ià comme directeur du journal le Siècle, le plus répandu, sons l'Empire, dos journaux révolutionnaires. Il fraternisait avec lu prino<? Napoléon (Jérôme) et était bien vu de Napoléon III. La tolérance doni il jouissait ressemblait fort à de la protection.

moiucs, sans le Pape et sans le Roi, il n'y aurait pas eu de peuple espagnol, ou d'Espagne : le lion aurait été dévoré par le pou musulman, par le pou juif, par le pou soldatesque, par le pou révolutionnaire. Il y a toutes sortes de poux.

Sans Pape, point de moines; sans moines, point de Ximénès ; sans Ximénès, point d'Isabelle la Catholique, et point de Cid, ni tant d'autres grandes ligures avant et après ces grandes figures ; et partant point d'Espagne. L'Espagne ne se serait tirée ni des mains des ^laures ni des mains de Napoléon 1"''. Le prêtre fut l'âme de ces deux résistances. Et si l'Espagne peut s'arracher au nouvel islamisme et au nouveau despotisme qui la menacent aujourd'hui, c'est encore le prêtre qui la délivrera.

Oui, entre tant d'admirables traits .de sa noble histoire, le peuple espagnol, en Aragon, « a institué l'homme appelé Justice, supérieur à l'homme appelé Roi )). Ce peuple aragonais était profondément chrétien et monastique, et l'institution du Justitia Duujor, ou grand justicier, était monastique et chrétienne.

Avant de monter au trône, le roi d'Aragon jurait de respecter les privilèges de la nation. Il en faisait le serment aux pieds du grand justicier, qui lui tenait une épéc nue sur la poitrine. Les peuples civilisés ne sont plus si fiers, et n'aiment plus de

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cet amour haiharc la jiislico ot la llhcrt*'. On ik' cite aucun poète d'Aragon ni de Castille, en ces temps-là, qui ait dit ;i son monarque ce que M. Hugo disait à Louis-Philippe et dit maintenant ;i Garihaldi : Siiw, D/ck a besoin de vous! Et ces poètes ne disaient pas non plus au peuple : Sire, tu n'as pas besoin de Dieu !

C'est en Aragon (|U*était Fabbave de Yal-dc-Pena, le grand sanctuaire national. L'ab])é de Yal-de- Pena lut en efï'et le chel du pays, l'inspirateur de toutes les expéditions guerrières, ou plutôt sacrées, qui aiï'ranchircnt la jiatric. Là, les héros chrétiens venaient puiser l'invincible et saint enthousiasme, l'amour qui enfin triompha.

Cette guerre de huit siècles, cette croisade sublime qui commença après la défaite de Xérès, en 711, pour ne finir qu'à la prise de Grenade en 1492, ce fut surtout une œuvre des moines et du Pape. Dans le cours de cette guerre, la papauté forma pièce à pièce l'unité espagnole, et le pape Grégoire en posa les premiers fondements.

Les grelots des mules sonoj-es n'ont pas permis à M. Huoo d'étudier l'origine des ordres militaires. Calatrava, Alcantara, Avila, naquirent de Cîteaux ; Saint-Jacques ne lui est guère moins parent. Ce sont les éclatantes personnifications de l'Espagne, et rien ne fut plus beau dans l'histoire du genre humain.

M. Ilns^o rappelle un autre souvenir ponr décider le peuple espagnol à secouer ses poux, le Pape, le Roi et les moines; ce tpi'il peut aisément faire en prenant un bon bain d'eau rouge. Ce peuple, dit-il, refusa l'impôt à Charlcs-Quint. C'est encore vrai; mais M. Hugo veut oublier que ce ne furent pas les nobles de Castille et du royaume de Valence qui résistèrent : ils étaient déjà courtisans et n'avaient plus les belles fiertés de don Ruy Gomez de Silva ; ce furent les bourgeois dévots et surtout les prêtres. La Santa Junla d'Avila ne se bornait pas à refuser Timpôt, elle défendait et revendiquait la liberté publique. Or, cette junte à jamais illustre obéissait à Antonio de Acunba, évoque de Zamora, vieillard septuagénaire, qui combattit à la tète de quatre cents religieux et prêtres séculiers, bravant la mort pour briser la tvrannie.

Et dans la dernière lutte pour 1 indépendance nationale qui tint en échec Napoléon, comme le dit fort bien M. Hugo, comte d'Espagne ou d Italie, ce furent encore les pouilleux, puisque ainsi il les nomme, ([ui lirent le grand et triomphant effort; oui, les pouilleux, avec leurs poux, c'est-à-dire, avec ce que la monarchie infidèle, la libre pensée et la révolution leur avait laissé de moines. Les nobles éclairés, les avocats éclairés, les fulgurants lettrés qui s'occupaient ii lire et ii traduire les sa-

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Ictés et les stupiclitc-s (Vancaises du cllx-huitièiiio siècle, n'aflVontèroiit point les périls do cette ouerre : elle fut religieuse et nationale en môme temps.

Que l'Espagne se délivre donc de la religion par la République et par la dictature ou par autre chose; (pi'ellc confie cette besogne à un Robespierre ou à un Napoléon, — elle a assez de Soulouques pour lui fournir l'équivalent de l'un et de l'autre, — elle se délivrera en môme temps de sa gloire et de sa vie ! Elle sera république, empire, anarchie, n'importe (pioi ; mais elle ne sera plus l'Espagne. Elle sera ce qu'elle n'a ])as été jusqu'ici, sauf maintenant, et peut-être encore à la surface, quelque chose de bas et de misérable comme l'Italie; un taudis de traducteurs, de parodistes, de larrons et de trabucaires cherchant nn maître; elle trouvera chez elle ou ailleurs quelque caporal à qui elle se donnera en mariage, comme les nations se marient maintenant, — à la mairie.

Nous ne laisserons pas AI. Hugo remiser ses grelots dans l'établissement de M. de Girardin sans lui faire un compliment très légitime.

Il a su du moins emboucher le trombone révolutionnaire sans insulter la reine. Il a laissé cette indignité aux subalternes, et n'est point descendu jusqu'au vocabulaire de M. Pelletan. Il est vrai

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qu'il a fait jadis Ray B las, où il propose à l'admiratioii du monde une reine éprise d'un laquais. Mais cette circonstance même relève ici sa délicatesse, et on aime à le voir s'abstenir de l'abominable hj'pocrisie de ces cafards qui prétendent avoir fait leur coup au nom de la pudeur et qui expulsent du territoire espagnol la charité et la chasteté devenues crimes de lèse-nation.

l'empereur et m. HUGO DANS LA BALANCE

14 septcml)ro 18G9,

Les jeunes de la maison Hugo soutiennent avec une valeur bien concevable la gloire de leur auteur et les chances qu'il peut avoir de gouverner la France et le monde. Car M. Hugo a fait Hertiani^ Rinj Blas, les Chansons des rues et des bois, t Homme qui rit, et quantité d'autres œuvres mémorables, et il est le plus grand poète du monde, et peut-être de tous les temps; mais il lui manque d'avoir été chef du pouvoir exécutif, ce qui le laisse au-dessous d'Alphonse de Lamartine, non moins fécond que lui en prose et en vers, La maison Hugo a bien le droit de souffrir de cette infériorité.

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Les chances de son chef lui semblent prochaines. Selon nous, elles sont encore éloignées. Nous savons certainement que nous sommes dans un monde oîi il laut s'attendre à tout. Tel sous-oKicier de cavalerie' rêvait en prison, il n'y a pas vingtcinq ans, de disposer de la France : il a vu la France dans sa poche, et il n'avait pas Ï-A\i Heniani. Mais il est rare que cette destinée tombe aux grands poètes, et M. Hugo ne nous paraît pas la tenir encore. C'est peut-être parce qu'il a fait Ilernniil. Chose amère mais pourtant raisonnable : l'homme qui étrdle un cheval de cavalerie peut parvenir à des sommets où l'homme qui monte Pégase n'arrive pas !

Mais, laissant à d'autres de sonder ce caprice des choses, il nous semble que les jeunes de la maison Hugo font des imprudences. Pour louer leur auteur, ils rabaissent trop ce qui fut plus heureux et peut paraître plus grand que lui.

Le rival heureux de M. Hugo, celui qui le mit dehors il y a vingt ans, — après l'avoir mis dedans, dit-on, — ne lui est pas si inférieur que les amis de M. Hugo le prétendent. Ils peuvent avoir, tort de provoquer des rapprochements et des comparaisons qui ne tournent pas tous à l'avantage de leur homme sublime.

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