‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 31 sur 57 · jG divi:hsks ktudes · texte numérisé non relu

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cjuaiititt' (le points oîi lu ressemblance éclate comme entre Louis XIV et Racine ! Sous Louis XIV, un courtisan fit un recueil, merveilleusement «rravé, de tons les personnages illustres du temps. Le portrait du roi commence la galerie, et on lit au-dessous du soleil ce vers pompeux :

Le Ciel en sa faveur créa tous ces grands hommes.

Si l'on renouvelait cette flatterie, il n'y aurait pas, peut-être, des raisons invincibles pour donner à M. Hugo la place de Louis XIV.

Sur un seul point, la difFérence est complète. Les jeunes de la maison Hugo rappellent avec l'ctourderie de leur âge que leur auteur a fait les Chcltunents. Le moment est mal pris pour en tirer vanité. L'autre a fait l'amnistie. Ce seul trait lui laisserait le monument, et relègue décidément son compétiteur dans les bas-reliefs. Plus haute et plus sonore est l'injure, plus haut et plus sonore est aussi le pardon. Que le géant élève la tête pardessus les nuages; le pardon monte par delà, retombe sur lui et le coiffe. Si son injure est immortelle, il est immortellement coiffé. Pas d'antithèse qui le débarrasse de ce chaperon. Celui qui pardonne est plus grand que celui qui voulut offenser.

M. Ledru-Rollin est un homme politique. Purgé de sa complicité fort douteuse avec de vils assassins.

il peut revenir, sans autre embarras que de se sentir un peu fané. Il n'a point dépassé la limite des fureurs oratoires, ni invoqué Harmodius et Aristogiton. M. Pyat n est point si net sous ce rapport : on l'en excuse à cause de cette frénésie particulière qui naît de l'impuissance du talent. Parce qu'il a écrit les Châtiments, ^I. Hugo est le véritable, le seul amnistié. C'est lui entre tous que ce titre d'amnistie clîàtic.

Et comme il a voulu blesser plus profondément qu'un autre ; comme il a plus savamment composé son fiel et plus vilainement frappé son coup, étant à l'abri, il est aussi plus généreusement, plus véritablement pardonné, et l'empereur lui doit plus qu'à tout autre de passer dans l'histoire avec le beau décor de la clémence :

Le Ciel eu sa faveur créa tout ce grand homme !

On voudra bien remarquer qu'en dehors du dernier fait nous avons raisonné et comparé sans nous occuper de la valeur morale des œuvres. A notre avis et sans entrer dans le détail, le poids est le môme des deux côtés. S'il s'asfissait de vraie s'ran-

deur, nous en chercherions le modèle ailleurs que dans la politique et la littérature de notre temps.

25 avril 1802 '.

Un critique nommé Hector , employé dans un grand journal parisien, analyse le nouvel ouvrage de M. Victor Hugo, jette dans toutes les directions quelques adjectifs enflammés, et termine en disant qu'il ne se permettra point de juger un tel livre, par la raison que, « s'il se voyait au pied du mont Blanc, il n'aurait garde d'ouvrir son parapluie pour mesurer la montagne» ! Voilà un exemple des ferveurs qu'inspirent les Misérables, et un échantillon de la critique littéraire en 1862 :

Or maintenant, suez, graves auteurs, Epuisez-vous, ramez comme corsaires, Tour mériter de tels admirateurs Ou pour avoir de pareils adversaires!

Cependant laissons le parapluie du critique Hector. Le livre de M. Hugo est véritablement une montagne : par ses dimensions d'abord , ce sera une quintilogie en dix volumes; et par son objet, qui est la réforme ou la refonte du monde et de

1. Cette étude a paru dans la Revue du monde catholique. 'L'Univers était alors supprimé par décret impérial.

l'homme. Le but est grandiose assurément ; il n'est point inouï. De nos jours, le roman est volontiers réformateur et se développe volontiers en dix tomes; Eugène Sue, pour ne citer que lui, a broché plusieurs évangiles dans ces proportions-là. Sans en avoir lu aucun, je crois qu'il y propose toutes les reconstructions et toutes les rédemptions que l'auteur des Misérables a en vue d'opérer, et parles mêmes moyens à peu près. Ce vilain précurseur n'empêche pas que l'entreprise de M. Hugo soit haute et digne de considération. Les données de l'erreur, même les j^lus vulgaires, prennent beaucoup d'importance dans la bouche de cet écrivain, qui possède une immense puissance de poumons, décuplée sans doute par le vacarme des sots admirateurs, mais après tout conquise par une véritable force de génie. Le génie donne à l'erreur ce rajeunissement qui est toute sa lîouveauté. Nous avons d'ailleurs ici plus et mieux que l'erreur vulgaire ou rajeunie : on y sent un souffle de justice, un souffle de foi chrétienne et catholique, par conséquent : souffle court et mêlé, mais brûlant, parfois sublime. En présence des maux qu'il veut guérir, le génie se dégage des systèmes humains et vole vers les dictâmes du Christ. O témoignages de l'âme naturellement chrétienne ! .l'étonne sans doute le lecteur, et peut-être davantage l'auteur lui-même. Je lui montrerai que j'ai

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pouilant. raison, et. que ses plus belles et plus saines aspirations sont catholiques. S'il l'ignore, moi, jv ne m'y attendais pas : difficilement sa surprise égalera la mienne. Puisse-t-elle lui iaire le même plaisir * !

Tous les ouvrages de M. Hugo prêtent largement h la raillerie. Il n'a point de goût, point de mesure, point d'esprit, et je crains qu'il ne se croie de l'esprit ; il aime à passer du grandiose au grotesque, et il prend aisément le grotesque pour le grandiose ; il est très injurieux, très lourd et très furieux dans l'injure, ce qui donne envie et rend facile de lui appliquer la peine du talion ; il a une rage d'imiter le mauvais chez lui-même et chez les autres, qui le fait clapoter longuemoit dans des mares odieuses et épaisses ; il s'oublie à des parades également indignes de son sujet, de son âge et de sa valeur. Aucun de ces défauts ne manque dans les deux piemiers volumes des Misérables, et l'on peut compter qu'ils ne manqueront pas dans les volumes suivants. On y trouve des calembours, des grimaces de la foire, des jovialités qui traînaient déjà il y a trente ans. Tout cela est imité de Shakespeare, de Notre-Dame

1. Je ne puis me défendre de noter quelle largeur et quelle générosité montre Louis Veuillot en parlant ainsi de l'homme qui l'avait tant insulté. Il voyait dans cette première partie des Misérables la note chrétienne : c'était assez pour qu'il voulût oublier les torts personnel» de l'auteur.

de Paris et du Tintamarre ; tout cela est vieux, pesant, et fait de la peine. Je le note pour protester contre le mauvais goût qui prodigue de telles verroteries sur une étoffe vraiment admirable, et contre la décadence qui préfère les verroteries aux diamants. Vovons le fond de l'œuvre.

M. Hugo veut en expliquer la pensée dans une préface qui a le mérite d'être brève, puisqu'elle ne se compose que d'une seule phrase ; malheureusement, cette phrase, longue et peu claire, demande un peu d'i^pplication. Il nous serait utile de la reproduire ; mais le livre a des droits que n'ont pas les revues, et nous devons nous borner à dire que l'auteur se propose d'abolir la faim, la nuit, la dégradation, la déchéance de la femme, les enfers artificiels et quantité d'autres choses.

Il y a là beaucoup de mauvaises idées en détestable style. S'il faut abolir tout ce que dénonce M. Hugo, et si les fléaux qu'il prétend détruire ont la cause qu'il signale, la tâche sera rude! Loin d'y aider, des appels comme celui-ci, que l'auteur des Misérables adresse à la foule, ne serviraient qu'il aggraver le mal.

Quelle possibilité d'abolir la faim, c'est-à-dire, la souffrance et encore plus l'envit? quelle possibilité d'abolir la nuit, c'est-à-dire, l'inégalité des intelligences? Et d'ailleurs, n'y a-t-il que ces conditions

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de riiiunanité ([ui clégradcnt l'homme, qui fussent déchoir hi femme, qui « atrophient » l'enfant? M. Hugo ne s'est pas aperçu, en écrivant sa préface, qu'il posait la question contre l'ordre même des choses humaines^ ou ne s'est pas dit qu'une question ainsi posée est insoluble autrement que par des catastrophes, qui impliquent une immense et inévitable aggravation des maux existants. Il voit des enfers ; et les démons par lesquels il fait tourmenter les damnés de ces enfers, il nous les montre, sans exception, remplis de l'esprit nouveau. Quel remède donc, puisque les enfers ne sont pas fermés? Nul autre ([u'un cataclysme qui abolisse absolument l'homme ancien et crée une humanité absolument nouvelle, où le mal, l'injustice et la souffrance seront inconnus ; et cette humanité nouvelle jouira du paradis... de Fourier!

Mais le livre vaut mieux que la préface. Il redresse, au moins en certaines parties, les tortuosités du programme; le génie de l'écrivain franchit d'un vol puissant les abîmes où se perd le sectaire. C'est ce qu'une courte analyse va nous montrer.

Jean Vaîjean est un ouvrier de campagne, ignorant, à demi sauvage, mais plein de droiture naturelle, bon et généreux sans le savoir. Dans une année de disette, un soir d'hiver, il vole avec effraction un pain, jioui' donner à manger à ses sept ne-

veux. Il est arrêté, conduit aux assises, condamné par le jury à cinq ans de fers. Il reste au bagne dixneuf ans, en punition de trois tentatives d'évasion. Lorsqu'il sort du bagne, il a eu le temps de réfléchir : son intelligence irritée s'est développée sous le poids des duretés, non pas injustes, mais iniques et inexplicables pour lui, dont il a été si longtemps victime; il est devenu mauvais. Il veut se venger de Dieu et des hommes. L'accueil qu'il reçoit dans le monde n'est pas fait pour l'adoucir. Il a une affreuse mine; il est couvert d'affreux haillons, armé d'un affreux gourdin; il présente pour toute recommandation un passeport jaune qui le signale comme un homme très dangereux. C'est en cet état qu'il arrive dans la petite ville de D***, après une longue marche. Libre depuis quelques jours, il a déjà subi de cruelles avanies et même des injustices. Un négociant l'a volé en ne lui donnant que la moitié du prix d'une journée de travail, et il n'a pas osé se plaindre, parce qu'un forçat libéré n'a jamais eu raison contre un bourgeois. A D***, les aubergistes lui refusent asile; un artisan à qui il demande l'hospitalité le menace de son fusil; il ne trouve pas à acheter un morceau de pain. La nuit est venue, le froid le saisit : il voit une espèce de hutte, il s'y glisse; un chien l'occupait déjà et le chasse, comme si ce chien était un homme. Epuisé, il se couche

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sur un l)anc à la porte de l'cglise. Une dévote, qui s'était attardée dans ses prières, l'interrooe sans se laisser intimider par son aspeet et par ses réponses farouches. Ayant ajDpris qu'on le renvoie de partout, la dévote lui indique une maison voisine où on le recevra, une maison dont la porte n'est fermée ni de jour ni de nuit. Il heurte rudement; on lui dit d'entrer, et il se trouve en présence d'un prêtre et de deux vieilles l'emmcs. Il décline son nom, sa situation, son aventure; il montre son terrible passeport. Le prêtre répond en ordonnant h l'une des deux femmes de mettre un couvert de jjIus et de préparer un lit. Il fait asseoir le forçat près de lui, au coin du feu. Le forçat croit rêver : « Je vous ai pourtant appris mon nom et qui je suis, dit-il au prêtre. — Qu'ai-je besoin de votre nom? répond le prêtre. Avant que vous me l'eussiez dit, vous en avez un que je savais : vous vous appelez mon frère. « Ce prêtre est l'évêque de D***, ancien magistrat, ordonné prêtre pendant l'émigration, homme de Dieu, plein de bonté et de miséricorde. Pour l'embellir, M. Hugo l'a rapproché tant qu'il a pu du Vicaire savoyard et de Jocelyn, et lui fait dire et faire plusieurs sottises. Mais, dans cette occasion, il parle et agit en prêtre orthodoxe.

Le forçat dîne donc à la table du bon évêque, et ensuite on le mène coucher dans la chambre des

hôtes. Pendant la nuit il s'éveille, cherche à se rendre compte de ce qui kii arrive, et se rappelle parfaitement, comme le point le plus certain<de son histoire depuis quelques heures, l'endroit où la servante de l'évêquea serré l'argenterie : six couverts, qui, avec deux vieux flambeaux, sont tout le luxe de l'évèché. Il est tenté de voler ces couverts. Il lutte en lui-même, mais il cède. Il y a là un tableau dune beauté achevée et suprême. Pour arriver jusqu'à l'argenterie, le voleur doit traverser la chambre de l'évêque. L'évêque dort du sommeil du juste; la lune éclaire son doux et saint visage. Pour la première fois, l'homme du bagne commence à bien comprendre ce que c'est qu'une mauvaise action. Néanmoins il passe outre : il commet le vol et se sauve. Arrêté quelques heures après, il est ramené chez l'évêque : « Ah ! vous voilà ! s'écrie celui-ci en regardant Valjean. Je suis bien aise de vous voir. Eh bien, mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts? » L'évêque renvoie les gendarmes. Resté seul avec le forçat presque évanoui, il s'approche et lui dit à voix basse : « N'oul>liez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet argent à devenir un honnête homme. )) Le forçat reste interdit; il ne se souvient pas d'avoir rien promis.

L'évèquc avait appuyé sur ces paroles. Il reprend avec solennité : « Jean Valjcan, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. C'est votre âme que je vous acliète; je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu. ))

L'homme du bagne résiste aux sentiments inconnus qui viennent l'envahir. « Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que son malheur lui avait donné. » L'orgueil se révolte et fortifie l'habitude des pensées mauvaises. L'occasion d'un nouveau crime se présente; il la saisit : il vole quarante sous à un enfant qu'il rencontre sur le chemin. Mais la parole de miséricorde le poursuit et ne le lâche pas. Elle retourne son âme ; et cette âme, ainsi secouée et comme raclée par la grâce de Dieu, se révèle à ellemême sous un aspect qu'elle ignorait. Cette. âme renouvelée a déjà fait un homme nouveau. Valjean déteste surtout son dernier crime. Ce larcin presque involontaire, commis dans la tempête de l'obsession, lui fait horreur. Il essaye de restituer, il demande aux passants de le faire arrêter, il se désespère, il veut expier; il a des retours violents et veut persévérer dans le mal. Cette péripétie est d'une grande conception, d'une vérité profonde, d'une langue admirable.

Vous m'avez promis (Je devenir honnile homme. Je vous achète votre âme. Je la relire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu. Cela lui revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, qui est en nous la forteresse du mal. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus torniidablc attaque dont il eût encore été ébranlé ; que son endurcissement serait définitif, s'il résistait à cette clémence ; que, s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son ànie pendant tant d'années, et qui lui plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la lutte, une lutte colossale et définitive, était engagée entre sa méchanceté à lui et la bonté de cet homme...

Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois l'enfant qu il avait volé: Petit Gervais ! petit Gervais! Son cri s'éteignit dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore une fois : Petit Gervais ! mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut là son dernier effort: ses jarrets fléchirent brusquement sous lui, comme si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il s'écria : Je suis un misérable !

Alors son cœur creva, et il se mit à pleurer. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.

Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à cliaudes larmes, il pleura à sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un enfant.

Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissantetterrible à la fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue ex-

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pinlion, son abriilissoment extérieur, son oiHliifcisscincntinlérienr, sa mise en liberté, réjouie par tant de ])lans do vengeance, ce qui lui était arrivé chez l'évèque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante sous à nn enfant, crime d'autant plus lâciie et d'autant plus monstrueux, (|u'i! venait après le pardon de l'évèque, tout cela lui revint et lui apparut clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible ; son âme, et elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. Il lui sembla qu'il voyait Satan à la lueur du paradis.

Combien d'heures pleura-t-il ainsi? Que fit-il après avoir pleuré?... Le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble, et qui arrivait de D*** vers trois heures du matin, vit un homme dans l'attitude de la prière, à genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de l'évèque.

Voilii l'homme du peuple, que le besoin rend coupable, que la répression rend méchant et pervers. La chanté le relève, la miséricorde le transfigure. Il est changé, dit M. Hugo. Pardon ! il est mieux que changé; et nous, que rien n'oblige d'employer les euphémismes philosophiques, nous pouvons dire le vrai mot : il est converti. S'iln' était que changé, la suite de son histoire ne serait pas possible, ou du moins ne serait plus vraisemblable. Cet homme est tellement converti, qu'il s'élève jusqu'à l'héroïsme et jusqu'au surnaturel de la vertu chrétienne. Il devient bon, compatissant, il se sacrifie par amour de la justice; nous le verrous

accepter rignominie, la chercher volontairement pour taire son devoir et rester clans la véritable voie de la conscience et de l'honneur.

Avec l'argent de l'éveque, Valjean, dont l'intelligence grandit à mesure qu'il devient meilleur, s'établit dans une petite ville du Pas-de-Calais, sous un nom supposé, fonde une industrie, et s'élève rapidement à la considération et à la fortune. Il vit en anachorète, sobre, silencieux, studieux, bienfaisant, modeste. Les honneurs s'offrent à lui; il les refuse. Cependant il est forcé d'accepter la mairie de sa ville. Un jour, comme maire, il fait mettre en liberté une pauvre femme perdue, une fille injustement arrêtée à la suite d'une querelle avec un bourgeois qui s'était amusé à l'insulter.

Cette fille, c'est Fantine, qui donne son nom à cette première partie de la quintilogie. Avant le moment où Valjean la rencontre, nous la connaissions déjà; nous la connaissions même avant que M. Hugo eût commencé son épopée : c'est la Récluse de Notre-Dame de Paris.

Fantine n'a ni père ni mère. Elle était belle, intelligeute, même pudique. Un étudiant l'a séduite lors(ju'elle avait dix-huit ans, et l'a abandonnée d'uni' façon lâche et cruelle, lui laissant un enfant. L'histoire de la séduction de Fantine, de son amour

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int;c'iHi ci de sa joie imprévoyante et. ignorante parmi les ménages du cpiarticr latin, vient après celle de la conversion de Valjean. C'est une suite de tableaux plus malheureux les uns que les autres, pleins de fausse verve, de fausse ironie, abominablement lourds. Ces étudiants, particulièrement leur chef, l'amant de Fantine, qui est vieux, qui fait de l'esprit et qui n'en a point, sont d'odieux petits drôles, absolument sans cœur, et leurs compagnes ne valent guère mieux. Je ne dis point que la peinture ne soit vraie au fond, mais elle manque d'art. A côté de cela, M. Courbet et son prophète Champfleury font de l'idéal. C'est le mal morne et bête. On ne s'explique pas que Fantine, avec les qualités que l'auteur lui a données, soit tombée dans de tels filets. A défaut de principes et de toute lumière morale, elle devait être protégée contre son étudiant, par le seul instinct de sa nature délicate ; elle devait le fuir comme on fuit le reptile. Je veux bien admettre que Fantine n'est point dégradée par sa première chute, puisqu'il paraît que c'est la faute des lois et des mœurs; mais elle l'est par son choix. Ni les mœurs ni les lois ne la livraient à ce cuistre prétentieux, déjà chauve et malsain.

Enfin, la Fantine abandonnée veut désormais demander au travail sa vie et celle de son enfant:

forte invraisemblaiict' ! car d'oii lui vient cette morale, si elle ne l'avait pas? et, si elle l'avait, pourquoi est-elle tombée? Passons là-dessus. Le travail manque à Paris. Fantine espère trouver quelque secours clans sou pavs natal. Elle part avec son enfant, une charmante petite fille qu'elle appelle Cosette. Chemin faisant, elle craint que son enfant ne lui fasse tort et qu'il ne lui devienne ainsi plus difficile de trouver le travail nécessaire pour l'élever. Elle la confie à des gens qu'elle croit bons, et elle arrive à M***-sur-M***, où Valjean est manufacturier. Elle est admise dans ses ateliers, tout va bien pendant quelque temps. Mais ces ateliers sont tenus sur un pied de moralité sévère; et, quoique Fantine ne donne lieu à aucune plainte, par jalousie de sa bonne grâce, par méchanceté bête, une femme de bien, chargée de surveiller les ouvrières, découvre que la pauvre fille a un enfant, et la chasse. La gène arrive h grands pas, la misère, la faim. Eu même temps, les gens chez qui Fantine a laissé sa fille, et qui sont des monstres, lui demandent sans cesse de largent, tantôt sous prétexte que l'enfant est malade, tantôt en menaçant de la renvoyer. Cet argent, ils le volent; l'enfant n'est ni élevée, ni vêtue, ni nourrie; on l'accable de coups et de travail; elle est « atrophiée ». Fantine paye toujours. Pour satisfaire ces vampires, elle

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vend SOS cheveux, elle vend ses dents, elle vend son corps. Elle tombe à la prostitution. C'est là que Valjcan la ramasse, complètement dégradée, malade, à demi folle, mourante. Valjean a deviné toute cette histoire, tout ce martyre de l'amour maternel. L'ancien forçat devenu chrétien recueille la prostituée restée mère. 11 la fait porter dans un hôpital qu'il a fondé pour ses ouvrières, la confie aux. sœurs de la Charité, et s'occupe de lui rendre son enfant. Placée dans ce milieu, entre cet homme régénéré et ces deux saintes femmes, dont l'une surtout, la sœur Simplicc, est un ange, Fantine reparaît telle que Dieu l'avait faite et voulue ; elle gagne le cœur de tout le monde. Sœur Simplicc la chérit, Valjean l'honore, le médecin veut la sauver, et il n'en désespère pas, pourvu qu'elle revoie son enfant; mais Fantine mourra sans embrasser Cosette.

Valjean est sur le point de partir pour aller chercher lui-même Cosette, que les misérables à qui Fantine l'a confiée ne veulent pas lâcher. Tout à coup, il apprend (j-ue l'on juge aux assises du département un homme que l'on croit être le forçat libéré Jean Valjean, disparu depuis sa sortie du bagne. Cet homme est accusé de plusieurs crimes, entre autres d'avoir volé récemment des fruits dans un verger. Son identité est constatée, et l'arrêt

probablement le condamnera à rentrer au bagne pour n'en plus sortir.

Que va faire l'ancien forçat, réhabilité par le repentir et par la pratique de toutes les vertus, mais qui, en réalité, a commis deux des crimes reprochés à un autre? Laissera-t-il condamner l'innocent? sacrifiera-t-il non seulement toute cette situation qu'il a si noblement conquise eu devenant un homme nouveau, mais encore le bien immense qu'il fiiit par cette situation même à toute une population tirée de la misère, bien que personne ne peut faire comme lui? La conscience j^arle; elle triomphe de tous les sophismes ingénieux et spécieux que l'intérêt propre lui oppose, et le chrétien obéit. Jean Valjean va se dénoncer aux assises.

La scène est d'une extraordinaire beauté. Le combat intérieur qui la précède est plus magnifique encore, et il est conduit, ravivé, mené à son terme avec un art prodigieux. J'y regrette pourtant deux choses, et je les regrette sincèrement, car ce qui est si véritablement plein de la grande beauté, de la beauté morale, mériterait d'être sans tache. A mon avis, ce grand drame de l'âme, si artistement déroulé, pèche néanmoins contre l'art en deux manières : par omission et par excès. M. Hugo, ne voulant pas être chrétien, laisse trop croire que son héros est livré aux seules ressources de la

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vertu iialurollc. Dans la nuit où, ayant tlc'jà décide It' ^ sacrifice, Valjean combat cc])endaiit encore contre r la grâce qui le j^ousse au sublime de l'héroïsme, ii •■ l'immolation volontaire, le crucifix n'apparaît pas, et Dieu semble n'être pour lui cpie le mot des philosojîhes, le spectre de la conscience. Dès lors, le sacrifice n'est ni si beau, ni si touchant, ni si vraisemblable qu'il pourrait l'être. En effet, jusqu'au dernier moment, Valjean semble souvent plutôt agir par une certaine fatalité qui est en lui et autour de lui que par un dessein formé et accepté de se perdre en ce monde pour se sauver devant Dieu. M. Hugo ne craint pas de rappeler la nuit de Gethsémani, et je ne lui en fais point reproche : comme tout chrétien qui veut racheter son âme et l'âme de son frère, Valjean à cette heure suprême est un Christ. Mais, par l'erreur du poète, Valjean tantôt semble subir la volonté du destin, tantôt semble faire sa propre volonté. Le Christ, dans la sueur sano-lante de l'agonie, fait avec amour la volonté très juste et très sainte de son Père. « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi : néanmoins, non comme je veux, mais comme vous voulez! »

L'excès vient de la poétique même de M. Hugo, qui l'entraîne à mêler toujours le grotesque au sublime ; il vient aussi de cette passion étroite et^vio-

lente qui l'anime contre les puissances sociales. Pour obéir à sa poétique, il a affublé de titres ridicules, comme s'il se voulait railler de son œuvre, tous ces beaux chapitres où il peint en traits si magnifiques et si poignants les combats, les défaillances, les o-randeurs de l'àme humaine : Une tem- .pête sous un crâne. — Entrée de faveur. — Le lieu oh des convictions sont en train de se former. — Chanipinathieu de plus en plus étonné, etc. — A quoi bon ces dérisions? A quoi bon surtout les dérisions qu'il jette sur la justice, et à propos de son appareil, et à propos de ses faiblesses inévitables, et à propos de ses cruelles et involontaires erreurs ? M. Hugo veut-il abolir les tribunaux, ou veut-il que la justice ne soit plus rendue par les hommes? Cette faute d'excès, qui serait déjà grave quand même le poète resterait dans la mesure, le devient davantage par sa pente à outrer tout. Les quinquets fument, les avocats sont ridicules et indifférents au sort de l'accusé, le ministère public s'acharne à requérir en style fleuri, les juges passent d'une manière invraisemblable sur les invraisemblances les plus énormes ; on se hâte de dépêcher le pauvre diable qui est sur la sellette, on veut en finir et aller se coucher, car il est tard. Un satirique peut se permettre ces hyperboles, et elles n'en sont pas moins blâmables; mais un réformateur doit consi-

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(Irror les choses diins le vrai, et l'artiste doit, prendre soin de ne pas révolter le sens dn leetenr. Le vrai est qu'il faut des avocats, nn niinislèie public, des juges, une salle d'audience, des (piiiupiets pour éclairer la nuit, et que la justice ni ne prend si peu de souci du sort des accusés, ni ne se trompe habituellement sur les coupables; le vrai est qu'on ne réformera rien en riant au nez de tout l'ordre judiciaire, en se mo(|uant des réquisitoires, des plaidoiries, des résumés, des quinqucts et des verdicts, et en érigeant faccident en coutume. J'ajoute que si le réformateur est en devoir de rester dans le vrai, l'artiste n'y est pas moins étroitement tenu. Le droit de développer l'idéal n'est pour l'artiste que le droit d'étendre et de transfigurer le vrai. S'il révolte le sens du lecteur, s'il le force à s'écrier : C'est trop, c'est faux, c'est impossible ! alors il manque son but en môme temps que son effet. Il abaisse ce qu'il veut trop grandir encore plus que ce qu'il veut trop rapetisser. La belle scène dont je parle franchit l'écueil, mais ne le franchit qu'en chavirant. Valjean, le forçat libéré, l'emporte trop sur ses juges ; il est trop élevé au-dessus de la justice et de la société tout entière; les organes de la justice, vengeurs de la société, sont trop acharnés à perdre cet innocent qu'il veut sauver. On se réfugie contre l'horreur du spectacle, en se disant

(|iic tout cela est impossible, que c'est un cauchemar.

Cepenclaut Yaljean fait relâcher son Sosie et reste lui-même livré à la justice, qui ne tarde pas à mettre la main sur lui. Il s'échappe de prison, vient recevoir le dernier soupir de Fautine, qui meurt — en odeur de sainteté — sans avoir revu sa fille ; et, redevenu forçat en rupture de ban, il part avec l'intention de délivrer Cosette.

La première partie du poème finit ici. Il est probable que les parties suivantes nous montreront le forçat en lutte contre la société, s'efForçant de lui arracher les misérables qu'elle opprime et qu'elle broie. Le forçat va devenir un rédempteur: point de vue faux, favorable peut-être h l'intérêt vulgaire que recherchent les goûts, les passions et les folies du temps, mais au fond antilittéraire, créant un art inférieur, et dont les conséquences morales sont à redouter. J'ai grand'peur que la fausseté du point de départ ne détermine d'autres faussetés en tout sens, et que beaucoup de génie ne se dépense à fourvoyer de plus en plus le goût et le sentiment publics i.

Valjean a pu devenir un admirable pénitent. C'est ce qu'il est jusqu'à présent, dans la vérité de son personnage plus encore que dans la peinture de

) . Ces prévisions ont été amplement réalisées.

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