DANS LE CIRQUE
Le lion du Midi voit venir l'ours polaire.
L'ours court droit au lion, grince, et, plein de colère.
L'attaque plus grondant que l'autan nubien.
Et le lion lui dit :
— Imbécile I c'est bien.
Nous sommes dans le cirque, et tu me fais la guerre. Pour qui ? Vois-tu là-bas cet bonime au front vulgaire ? C'est le nommé Néron, empereur des Romains. Tu combats pour lui. Saigne ! il rit, il bat des mains. Nous ne nous gênions pas dans la grande nature. Frère, et le ciel sur nous fait la même ouverture. Que nous veut donc ce maître assis sur un pavois? Quoi donc? il règne, et nous, nous mourons par son ordre ; Et c'est à lui de rire, et c'est à nous de mordre. Il nous fait massacrer l'un par l'autre ; et pendant, Frère, que mon coup d'ongle attend ton coup de dent, Il est là sur son trône et nous regarde faire. Nos tourments sont ses jeux. Il est d'une autre sphère. Frère, quand nous versons à ruisseaux notre sang,
;)04 C O N s K I L s PO K TIQUES
Il appelle cela de la pourpre. Innocent,
Niais, viens m'allaquer. Soit. Mes griffes sont prêles.
Mais je pense, cl je dis que nous sommes des bêtes
De nous cntre-tuer avec tant de fureur.
Et que nous ferions mieux de manger l'empereur.
YlCÏOIllIuGO.
13 janvier 1871. Paris. Pondanl ((u'on Ijombardc.
En o-éncral, il n'est pas juste de raisonner contre les vers, et l'injustice serait plus grande de raisonner contre des vers de bombardement, ébauchés dans les distractions du siège par une main désormais inhabile à porter les armes. Il est évident que M, Hugo passe à la garde urbaine. Tout ce qu'il fera de guerrier n'attestera plus que son grand cœur.
Cependant, vu la situation éminente de M. Hugo, il n'est pas hors de propos de réfléchir un peu sur cette poésie, au profit du bon sens. La question est mal posée entre le lion du Midi et l'ours polaire. Si l'ours savait parler, le lion risquerait d'être battu; ce qui ne convient pas.
Le lion, avec un peu de décence pour le moment, paraphrase la chanson de Pierre Dupont : Les peuples sont pour nous des frères j des frères! L'ours pourrait répondre : premièrement, que le lion n'a pas toujours tenu cette gamme ; deuxièmement, que lui, ours, n'a jamais considéré les choses de ce point de vue-là; qu'il est frère des ours, et non des lions;
(|u il est las d'entendre le lion se proclamer le roi des animaux; qu'à son avis la royauté appartient à l'ours; qu'il regarde le lion comme un usurpateur de la plus belle partie de la terre, et qu'il a envie de chansfer de loo-ement et d'être désormais l'ours du Midi; que, quant à la bêtise, le lion est libre de se dire ses propres vérités, mais que l'ours a sujet do ne pas se croire si bête, étant savant, penseur, méditatif, comme le lion l'a toujours reconnu, et comme d'ailleurs il l'a fort bien prouvé en sachant prendre ses mesures pour abêtir ledit lion, devenir plus fort que lui, et finalement s'introduire dans son domaine. On ne voit pas trop comment le lion rétorquerait ces arguments de l'ours.
L'ours dirait encore, au sujet du nommé Néron, que ce Néron est pourtant son chef, ce qui lui procure l'avantage d'avoir une tête, avec laquelle il se gouverne avantageusement, tandis que le lion, ayant pris le parti de se gouverner par la queue, s'est mis en piteux état.
Manger l'empereur ! idée de lion, c'est-à-dire, de bête. La pratique en est aisée, l'utilité plus que contestable. Le lion du Midi a maintes fois pris ce régal, sans aucun profit pour son estomac, ni pour sa bourse, ni pour sa gloire. A la place de l'empereur mangé, le stupide n'a jamais su mettre qu'une espèce de cantinicre, une certaine Dalila de graillon.