Critiques cl Croquis. Un volume in-18. Paris, V. Palmt
2. 11 était convenu alors dans la presse d'attribuer ces deux volumes a Mioo Victor Hugo, qui, disait-on, les avait écrits sur les notes de son mari. Il a été reconnu depuis lors que l'auteur est uniquement M. Victor Hugo. Ils figurent dans ses œuvres complètes.
timcs sur sa vie : il nous lait assister au (h'veloppe- | ment de sa pensée dès l'âge le plus tendi-e ; il raconte ses plus lointains souvenirs, notanunent qu'il commenea ses études à trois ans, dans une école où il y avait un puits et où il regardait M"'" Rose mettre ses has ; il répète ses premiers bons mots, révèle ses plus secrètes aspirations, note ses impressions les plus personnelles comme les plus fugitives, et travaille avec un soin pieux à montrer que s'il a porté toutes les cocardes, il n'a jamais eu au fond, — bien au fond, — qu'une seule opinion. Nous ne chicanerons pas le poète sur ce détail. Nous sommes même très sincèrement disposé à reconnaître une certaine unité de pensée sous la diversité de ses actes. Il y a toujours eu, en efiet, chez M. Victor IIuoo, un sentiment de haine contre la société. Cependant il est de ceux pour lesquels la vie a été brillante et facile ; mais, s'il a beaucoup reçu, il a toujours trouvé qu'il ne recevait pas assez. Ses succès n'ont pu répondre à ses prétentions, et son orgueil a été blessé jusque dans ses triomphes. Ce livre, composé sur ses notes et avec des extraits du journal où il se raconte pour la postérité, révèle k chaque page l'égoïsme intellectuel le plus absolu et par conséquent le plus irritable. C'est la maladie du moi.
En qualité de penseur ëgalitaire, M. Victor Hugo tient à prouver qu'il est de souche aristocratique. Le titre de comte donné à son père par Joseph Bonaparte, alors roi d'Espagne, lui paraissant de trop fraîche date, il a soin de remonter plus haut. Les Mémoires débutent ainsi :
« Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les docitmejits antérieurs ont disparu..., est un Pierre-Antoine Hugo, né en «1532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la
fille du seio-neur de Bioncourt. » Suivent des ren-
seio-nements sur toute la descendance 1.
Evidemment, M. Hugo déplore l'apparence roturière de son nom, et veut établir que la particule ne fait pas le noble. Il a raison. La noblesse donnait des privilèges ; elle ne pouvait allonger ni raccourcir le nom patronymique. Le matelot Jean Bart, devenu chef d'escadre et noble, ne signait pas Jean de Bart. Donc, la revendication de M. Victor Hugo n'a rien en elle-même d'impossible ni d'invraisemblable. Seulement, elle nous étonne, d'abord à cause
1. M. Edmond lîirô , dans sou solitle, très littéraire et très intéressant ouvrage : Victor Hugo avant 1830, a péremptoirement établi l'origine toute roturière du poète : son grand-père était menuisier; son bisaïeul, cultivalour : il avait deux tantes couturières, etc.
4 1 NTIIOKUCTION
(les opinions |irfS('ntt's (lc> l'auteur, «'iisiiilc parce qu il s'csl ailleurs j)r<)chuiu' roturier:
Mes joiu's
Dans une liumble roture ont coniinencé leur cours.
M. Victor nui>() ne parle pas seulemeiit de ses ancêtres, parmi lesquels il compte un t-vèque; il entre clans (le lon^s développements sur son « père vieux soldat )) et sa « mère Vendéenne ' ». Il le fait avec plus d'affection que certains auteurs de mémoires, nos contemporains ; mais il manque, comme eux, de tact et de coivvenance. Je ne comprends pas, par exemple, (ju un fds, même libre penseur, vienne dire au public que sa mère était parfaitement incrédule et faisait fi du mariao-e reliuieux.
Voici de quel ton dégagé M. Hugo raconte l'union de ses parents :
« Les deux jeunes gens se marièrent civilement à l'hôtel de ville même. Il n'y eut pas de mariage religieux. Les églises étaient fermées dans ce moment, les prêtres enfuis ou cachés. Les jeunes gens
1. M"6 Hugo, néo ïrébuchet, n'iHait pas Vendéenne: elle était do Nantes, et Nantes n'appartient pas à la Vendée. M. Hugo dit aussi que sa mère fut du nombre dos brigandes qui suivirent M"" de Bonchamp et Mme de la Rochejacqueleiii. C'est absolument faux. M"6 Trébuchet resta chez ses parents, qui restèrent chez eux. Mais ma mère Vendéenne faisait antithèse à ;«o« père vieux soldat: do là cette invention. Enfin, en parlant des brigandes qui suivaient l'arméo vendéenne, il eilt fallu dire Mme de Lescure, et non M"e de la Rochejacquelein.
Lo grand-oncle évêquc n'a pas plus existé que la mère Vendéenne.
A'ICTORIIUGO a
ne se donnèrent pas la peine d'en troin<cr un. La mariée tenait mcdiocrenient à la bcncdiction du curé, et le marié n'v tenait pas du tout. »
Notons qu à cette époque, — 1796 ou 1797, — bien que les églises ne fussent pas encore rendues au culte, il eût été possible de trouver un prêtre; mais les jeunes a^ens n'y tenaient pas. Il paraît, du reste, qu'ils n'v tinrent jamais. L'auteur, qui entre dans les détails les plus minutieux, ne dit nulle part que ^oii père et sa mère reconnurent un jour le devoir de joindre à leur union civile le sacrement de mariage.
La religion, restée étrangère à l'union des parents, fut écartée de l'éducation des enfants. Le général Hugo, attaché à la personne de Joseph Bonaparte passé roi d'Espagne, devint en 1811 gouverneur de Madrid. Il appela auprès de lui sa femme et ses trois fils restés à Paris : l'aîné, Abel, fut mis dans les pages du roi; les deux autres, Eugène et Victor, entrèrent au collège des nobles. La règle du collège portait que chaque élève devait à son tour servir la messe. M. Hugo rapporte comment sa mère les déchargea de cet assujettissement.
« M'"" Hugo, dit-il, avait sa croyance à elle, qu'elle avait prise moitié dans la religion et moitié dans la philosophie. Elle voulait que ses fils eussent aussi leur religion telle que la leur feraient la
vio ot l;i pensée. Elle aimait mieux les confier à la conscience qu'an catéchisme. Aussi, Iorsc[ue dom Bazile (le directeur du collège) lui avait parlé de leur faire servir la messe, elle s'y était vivement opposée. Dom l>a/,ile ayant répliqué que c'était une règle absolue pour tous les élèves catholiques, elle avait coupé court à toute discussion en disant que ses fils étaient protestants.
(( Eugène et Victoi- ne servirent donc pas la messe, mais ils l'entendaient ; ils se levaient quand les autres se levaient, mais ne faisaient aucun autre simulacre et ne répondaient pas aux prières. Ils n'allaient pas à confesse et ne communiaient pas'. »
Il y aurait beaucoup à dire et même à rire, — si le sujet admettait la gaieté, — sur cette croyance prise nioUié dans la religion, moitié dans la philosophie, et de ces deux moitiés faisant le néant. Ce trait montre bien M. Hugo. On le reconnaît encore lorsqu'il dit de sa mère qu'elle voulait pour ses fils la religion que leur feraient la ifie et la pensée. Elle n'en cherchait pas aussi long : elle était incrédule, et trouvait à propos d'élever ses enfants dans l'incrédulité. Il faut noter que cette incrédulité n'était pas le fruit de l'ignorance. M'"* Hugo sortait d'une famille chrétienne. Au moment où elle se mariait
1. Tout cela doit C-lro faux. On n'aurait pas fait plier ainsi la règle du collège pour les jeunes Hugo.
VICTOR HUGO "ï
ciifilement, disent les Mémoires, « ses sœurs, à force de dévotion, se faisaient Ursulines '. »
Le lecteur se demande peut-être si M. Hugo, qui, s'il faut Ten croire, passait pour protestant au collège de Madrid, appartenait à un culte quelconque. Oui, il appartenait au culte catholique. Sa mère, oubliant ses principes, lui ai>ait fait, dès sa naissance, une religion. M. Hugo nous raconte qu'il a été baptisé à Besançon et a eu pour parrain le général Lahorie, ancien aide de camp de Moreau. Lahorie fut plus tard compromis dans la conspiration Mallet et fusillé.
Lorsqu'il fallut quitter l'Espagne, M™" Hugo revint à Paris, et donna pour professeur h ses fds un ancien prêtre de l'Oratoire, « un brave homme », dit M. Hugo. « La révolution l'avait épouvanté, et il s'était vu guillotiné s'il ne se mariait pas; il avait mieux aimé donner sa main que sa tête. Dans sa précipitation, il n'était pas allé chercher sa femme bien loin; il avait pris la première qu'il avait trouvée auprès de lui, sa servante. » Ce brave ho/n/ne paraissait très heureux d'être en ménage, et, par conséquent, ne troublait pas la conscience de ses élèves. Si ceux-ci croyaient à quelque chose, c'est qu'ils le voulaient bien. Il paraît que