‹ Études sur Victor Hugo. Introduction, notes et appendicesChapitre 6 sur 57 · Une seule des trois sœurs de M™* Hugo fut religieuse · texte numérisé non relu

Une seule des trois sœurs de M™* Hugo fut religieuse

8 INTROrrCTÎON

M. Ihi^o conlimia crattoM(li(> que la vir rt la pensée lui /Issriit une religion. Il attcndil longt^cnips, et l'<n! MO voit pas dans ses ]\Ic//ioirrs qu'il ait fait sa proniièro communion. Ces détails expliquent bien des choses : ils jettent sur toute la vie de M. lluf^o, sur toute son œuvre, des luniièics dont il n'a pas lui-même la perception.

Voici, quant à l'éducation de notre auteur, encore un trait qu'il faut rapporter :

Il rappelle avec complaisance que M""" Ilugo n'avait « pas voulu violenter l'Ame de ses fils et leur faire une religion »; puis il ajoute : « Elle ne gênait pas plus leur intelligence que leur conscience. » Cela signifie qu'elle autorisait et même provoquait les plus mauvaises lectures. Aimant elle-même beaucoup à lire, elle faisait essai/er .ses livres par ses enfants, afin de ne pas s'embarquer dans une lecture ennuyeuse. Le reste ne l'inquiétait guère. Elle eut bientôt épuisé tous les livres avouables du cabinet littéraire où elle se fournissait. Ecoutons maintenant M. Hu<io.

« Le libraire avait bien encore un entresol, mais ne se souciait guère d'y introduire des enfants : c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être exposés à tous les yeux. Il fit l'objection à la mère, qui lui répondit que les livres n'avaient jamais

fait de mal, et les deux frères curent la clef de l'entresol.

« L'entresol était un pêle-mêle. Les rayons n'avaient pas suffi aux livres, et le plancher en était couvert. Pour n avoir pas la peine de se baisser et de se relever à tout moment, les enfants se couchaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois là des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appétits : prose, vers, mémoires, vovages, science. Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Diderot; ils lurent Faub/as et d'autres romans de même nature. »

Qu une mère fasse essayer de tels livres par ses fils, à des enfants de douze à treize ans, pour ne pas s'exposer à une lecture entiuyeiise, c'est un aveuglement qui consterne; mais que le fils vienne cinquante plus tard conter le fait au public, c'est inexplicable. M. Hugo éprouve cependant, en rapportant cet exemple de laisser-aller, une sorte d'embarras dont il ne se rend pas compte ; il sent vaguement que M""^ Hugo^accordait trop de liberté à l'intelligence, laquelle n'a rien à voir dans Fauhlas et autres romans de même nature, proscrits par la police. Il ajoute: « Avec cela, M'"*^ Hugo était, pour tout ce qui touchait à la vie positive et matérielle, une mère très ferme et presque sévère. »

Et le père, que disait-il ? Le jjèrc ! il paraît peu. Sous l'Empire, il faisait son métier en brave soldat, et lie pouvait guère s'oecuper desesenlauts ; cpuind il lut libre, il ne s'en oecupa pas du tout. L'auteur dit à ce sujet : « Victor voyait moins que jamais sou père, qui, deux ou trois fois l'an, tout au plus, venait })asser un jour ou deux à Paris. Dans ces rapides passages, le général ne logeait même pas chez sa femme. Ces perpétuelles séparations n'avaient pas été, on le devine, sans relâcher l'union du ménaoe; le maii et la femme s'étaient habitués à vivre l'un sans l'autre, et c'était maintenant la volonté qui les séparait autant (|ue la nécessité. » On deçine, en effet, (pie le lien du ménage était très relâché; mais on ne devine pas pourquoi M. Hugo éprouve le besoin de dire toutes ces choses au public . Il pouvait .se raconler sans méconnaître ainsi la loi fondamentale du respect : Tes père et mère honoreras. Il ne sent pas, il est vrai, le triste caractère de cette confession i.

J'ai dit en commençant et je tiens à répéter que si M. Victor Hugo montre[son père et sa mère sous un jour qui ne fait pas briller son tact, il ne songe nullement à les critiquer; tout au contraire, il veut

1. D'après M. Edmond Biré, le général Hugo, marié civilement à la mère du poète, était, en outre, marié religieusement à M™^ veuve d'Aimé, avec laquelle il ût légaliser sou union religieuse trois semaines après la mort de sa femme civile.

VICTOR HUGO il

les peindre en beau. Quiconque, par exemple, le croira sur parole, devra regarder le général Hugo comme l'un des plus grands hommes de guerre de l'épopée napoléonienne. Je ne le chicanerai pas sur ce point. Je tiens même à reconnaître qu'il plaide très bien la cause paternelle. Il y met de la vanité sans doute, mais il y met aussi du cœur. Du reste, le général Hugo a réellement fait preuve, en maintes circonstances, d'habileté, de courage et de vraie dignité. Le caractère de cette rapide étude ne me permet pas de résumer ses campagnes, qui rem- P plissent une bonne partie du premier volume. J'y U puiserai cependant deux ou trois traits.

Le général Hugo prit part, étant capitaine, aux . guerres de la Vendée. Il put, dès le début, sauver « un enfant de neuf à dix ans », que l'on se préparait à fusiller comme ayant été pris « les armes à la main ». Cinq ou six semaines plus tard, un escadron qui se rendait à Nantes reçut quelques coups de fusil en passant devant Bouquenay. Les soldats irrités se ruèrent sur ce village et en ramenèrent deux cent quati'e-vingt-douze prisonniers, dont vingt-deux femmes. Une commission spéciale fit immédiatement exécuter les deux cent soixantedix hommes. Le capitaine Hugo avait demandé — et c'était vraiment un acte de courage — qu'au lieu de fusiller ces hommes, on les envoyât travailler

aux niinos clans rintcriciir clc la Franco. On jugea ensuite les femmes. Le jeune eapilaine présidait la commission ; il insinua que ces malheureuses étaient déjà sévèrement punies par la mort de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris et de leurs enfants. Elles furent acquittées. Cette décision était très exceptionnelle. Que de Vendéennes ont été exécutées sans qu'un seul coup de fusil fût parti du village où on les avait saisies ^ !

Le général Hugo n'a jamais fait la grande guerre. Attaché à Joseph Bonaparte, il fut chargé de mettre fin au brigaudaifc napolitain de ce temps-là, et eut le mérite de prendre Fra Diavolo. Il suivit le roi Joseph en Espagne, et lutta avec une heureuse énergie contre les guérillas espagnoles. M. Victor Hugo, tout en racontant avec amour les exploits de son père, a été saisi d'un scrupule : il a reconnu que ce brave soldat avait médiocrement tenu compte des nationalités. Et, craignant de se compromettre aux yeux des démocrates par une telle origine, il s'est appliqué, sans succès, à établir qu'en 1810, un homme habitué à voir le vrai « dans les plis de

1. J'ai laissé ce passage tel que je l'écrivis sur la parole de M. Victor Hugo en 1863. Je dois reconnaître aujourd'hui que ce récit est une invention. Le capitaine Hugo, qui se faisait appeler Brutus, ne présidait pas la commission, et les brigandes furent condamnées à mort ou renvoyées devant le tribunal révolutionnaire. Los arrêts, que M. Edmond Biré a pu vérifier, portent la signature du capitaine Brutus Hugo.

ce morceau d'ctofTe » qu'on appelle drapeau pouvait chercher à l'étranocr une revanche de la France envahie la première par l'Europe. C'est là, dit-il, une circonstance atténuante. On oublie que le général Hugo, devenu comte espagnol et songeant à faire souche en Espagne, guerroyait non pour la France, mais pour Joseph Bonaparte et pour luimême.

Le désir de mettre son passé et celui de sa famille en harmonie avec ses idées, ses visées et ses billevesées actuelles, entraîne M. Victor Hugo dans plusieurs écarts de ce genre. L'ancien pensionné de la Restauration, l'ancien pair de France de la dynastie de Juillet, l'ancien candidat des conservateurs de 1848, veut absolument mettre de l'unité dans son passé. Il ne s'aperçoit pas que, s'il établissait son unité, il nierait sa sincérité.

M. Hugo donne, d'ailleurs, d'intéressants et instructifs détails sur la résistance des Espagnols. Il laisse de côté l'ensemble des événements, mais il rapporte différents faits qui éclairent toute la situation. Lorsque sa mère voulut se rendre de Bayonne à Madrid, où le général l'appelait, elle dut attendre le départ d'un convoi, car il était impossible à des Français de voyager en Espagne sans une escorte militaire. « L'escorte, dit M. Hugo, était formée de quinze cents fantassins, de cinq cents chevaux et de

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quatre canons. Deux canons étalent à l'avant-garde et deux autres dcrnèic le trésor. » Voilà à (ruelle condition les amis et lonctlonnalres de Joseph pouvaient traverser ses Etats. Voici comment ils y étalent reçus :

« Le convoi logeait chex les habitants, quand il y avait des habitants. Leur accueil était sombre comme la défaite et froid comme le ressentiment... Vous frappiez, personne; vous frappiez encore, rien. Un nouveau coup, la maison était sourde. Enfin, h la dixième retombée du marteau, et plus souvent à la vingtième, un guichet s'entr'ouvralt et une figure de servante apparaissait sèche, lèvres serrées, regard glacé. Cette servante ne vous parlait pas, vous laissait dire ce que vous vouliez, disparaissait sans répondre, et, quelque temps après, ouvrait et entrebâillait la porte. Celle qui vous ouvrait n'était pas l'hospitalité, c'était la haine. Vous étiez introduit dans des pièces meublées du strict nécessaire. Pas uii objet de commodité ou d'agrément ; l'aisance était absente, le luxe proscrit. L'ameublement même était hostile, les chaises vous recevaient mal et les murs vous disaient : Vat'en ! La servante vous montrait les chambres, la cuisine, les provisions, s'en allait, et vous ne la revoyiez plus. Vous ne voyiez jamais les maîtres. Ils avaient su qu'ils auraient à loger des Français : ils

avaient fait préparer les chambres et la nourriture ; ils ne devaient rien de plus. Au premier coup de marteau, ils se retiraient, avec leurs enfants et leurs domestiques, dans leur pièce la plus reculée, s'v enfermaient et attendaient, emprisonnés chez eux, que les Français fussent repartis. Vous n'entendiez ni un pas ni une yoix. »

M°"^ Hugo reçut une fois cependant un accueil tout différent. La maison était meublée avec luxe, et le propriéiaire se mit de très bonne o-râce aux ordres des voyageurs. Le jour du départ, jM"" Hugo exprima le désir d'acquérir un vase qu'elle avait remarqué. L'Espagnol le lui donna immédiatement. « Combien? » lui dit-elle. Il affecta de ne pas comprendre. Elle insista. Alors son hôte lui répondit, avec un sourire amer, qu'il y avait un malentendu entre eux ; que madame la générale était chez elle, et non chez lui ; que tout était aux Français, l'Espagne et les Espagnols; que, son pays étant en esclavage, il s'était, lui, conduit en esclave, mais qu'il n'était pas marchand de pots, et qu'il était surpris, d'ailleurs, que les Français eussent tant de scrupule à prendre un pot, quand ils en avaient si peu à prendre les villes.

Ces sentiments éclataient partout, en toute occasion, sous toutes les formes. M. Hugo se complaît à les retracer, et il y réussit bien : car l'emphase est

Ici chose supportable, et, d'ailleurs, elle n'est pas prodiguée.

Revenons à la biographie intime de rauteur.

En dépit de son éducation, M. Victor Hugo entrevit un instant les lueurs de la foi'. Il avait vingt et un ans; sa mère était morte, et l'isolement lui paraissait rude. L'abbé duc de Rohan lui parla de Dieu. « Mais je suis religieux, reprit le jeune poète. — Avez-vous un confesseur? — Non. — Il vous en faut un : je m'en charge, w L'auteur ajoute : « Victor était dans une de ces heures de désespoir où l'on renonce à soi et où l'on se laisse faire. Il lui était, d'ailleurs, indifférent de confesser une vie j qui n'avait rien à cacher. Leduc n'eut pas beaucoup | de peine à le décider, et, pour qu'il ne se ravisât pas, vint le prendre dès le lendemain. »

L'abbé de Rohan conduisit son jeune ami chez l'abbé Frayssinous, qui se montra trop conciliant. « Cette religion mondaine et commode n'était pas, dit notre auteur, celle que voulait Victor. L'abbé acheva de l'éloig-ner en lui disant du bien des Jésuites et du mal de M. de Chateaubriand. » M. de

1. Nous parlons de la îoi pratique, et non de celle dont il embellissait sa poésie lorsqu'il avait intérêt à être catholique et royaliste, et que peut-être il croyait l'être. g

Rohan accepta les scrupules du sévère néophyte, et lui offrit de s'adresser à Lamennais. Il y consentit, s'avouant sans peine, d'après les observations de son g-uide, que, s' il prenait un bon cure çtilgaire, il le dirigerait au lieu d'en être dirigé, et qu'j/ lui fallait une intelligence. Le lendemain on était chez Lamennais.

« Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent. »

II nomma Victor, auquel M. de Lamennais tendit la main.

« Victor se confessa très sérieusement et avec tous les scrupules des examens de conscience. Son gros péché fut les agaceries que lui avaient faites ^jeiies Duchenois et Leverd *. M. de Lamennais, voyant que c'était là ses grands crimes, remplaça désormais la confession par une causerie. »

J'ai analysé très exactement tout ce passage des Mémoires, et, ne voulant pas mettre en doute la bonne foi de M. Hugo, je dois me borner à croire que ses souvenirs ne sont pas toujours très sûrs. Il y a là, en effet, des invraisemblances et même des impossibilités.

M. Victor Hugo, déjà connu, presque célèbre, et doué d'une confiance illimitée en lui.-niême , ne

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