DIES IRJE, DIES ILLA
2 juin 1885.
C'est fini! Le voilà au Panthéon, le grand poète; et pour ceux qui l'y ont sacrilègement porté, il sera bientôt à l'oubli.
Oui, à l'oubli. C'est l'afFaire de quelques jours. Qu'avaient-ils lu de lui, la plupart des libres penseurs, des francs-maçons, des solidaires et des niais qui ont fait de ses funérailles un triomphe pour l'athéisme? Peu de chose assurément, et ce peu appartient aux parties basses et malsaines de son œuvre. Qu'en liront-ils maintenant? Rien, pas même l'Ane, Torquemada et autres insanités bourrées de vilenies et de blasphèmes.
Ce fatras des dernières années du poète, bien que détestable par le but et souvent grotesque par la forme, offre encore ça et là une valeur littéraire, un souvenir du bon, une aspiration vers le beau, qui ne peuvent aller au public révolutionnaire. Aussi ce public n'y touchera-t-il plus. Et pourquoi y toucherait-il ? Grâce à la lâche complicité du gouvernement, n'a-t-il pas obtenu de Victor Hugo et de sa gloire tout ce qu'il en voulait : une manifestation retentissante, officielle, charlatanesque et grossière contre tout ordre social tenant compte de la loi divine.
Maintenant, foin de l'idole! On la laissera aux bourgeois imbéciles qui, après avoir payé, par la volonté de MM. Brisson, Freycinet et Goblet, les frais de funérailles, feront de plein gré les frais d'un monument.
Le ministère peut, d'ailleurs, et il n'y manquera pas, porter à son actif cette journée. Temps des plus favorables : du soleil et pas trop de chaleur, foule joyeuse et relativement tranquille massée en bon ordre sur tout le parcours du cortège ; grande ardeur de curiosité et nulle émotion politique; peu d'accidents. Les divers groupes socialistes, qui, de loin, avaient si bravement crié, voyant tant de sergents de ville postés aux bons endroits et tant de soldats en armes, ont trouvé prudent de ne guère se montrer. S'ils ont arboré quelque part deux ou trois des loques rouges qui devaient flotter partout, c'a été avec tant de réserve et de peur, que la masse des spectateurs ne s'en est guère aperçue et n'a pu s'en inquiéter. Décidément, ces braillards ne sont ni nombreux ni audacieux ; il faut que le gouvernement soit, h la fois, bien poltron et bien porté au mal pour leur tant céder.
Certains journaux révolutionnaires, plus dévoués à M. Ferry qu'à M. Brisson, et voulant diminuer le succès de celui-ci, disent que les anarchistes se sont dérobés, non pas devant l'attitude ferme de la
force publique, mais devant les sentiments pieux d'une foule décidée à ne pas laisser troubler son deuil.
Le deuil de la foule ! quel impudent et sot mensonge ! La foule ne songeait pas plus au poète, au penseur, au chantre bien rente des Misérables ([\\ ^n Grand-Turc. La foule, qui n'a jamais lu et ne lira jamais Victor Hugo, en quoi elle fera bien, puisqu'elle ne pourrait le comprendre, la foule était au spectacle et s'amusait. On lui avait promis non pas une fête ordinaire, avec revue, drapeaux, courses, joutes, illuminations, feux d'artifice, mais quelque chose de nouveau : une apothéose ; elle voulait voir cela. Elle applaudissait ou grognait selon les cas ; mais le tout en orouaillant. C'était la note générale. Aussi la députation des nègres et celle des Chinois ont-elles eu beaucoup de succès. Le groupe des vidangeurs, celui des torpilleurs, l'aimable société des Béni-Bouffe-Toujours, la députation des caféschantants, ont de même été très goûtés. Quant au poète qu'il s'agissait d'honorer, il était absent des esprits autant que l'homme l'était des cœurs. On ne songeait pas plus à ses œuvres qu'on ne se souciait d'écouter les vingt-neuf discours prononcés h sa gloire tant à l'Arc de triomphe qu'au seuil du Panthéon.
Et, certes, dans cette indifTérence absolue pour
le héros de la fête, il n'y avait pas ombre d'ingratitude. Le peuple, qui ne doit jamais rien à ses courtisans, est particulièrement dispensé de toute reconnaissance envers celui-là. Nul flatteur de populace n'a moins servi sa clientèle. A aucune époque, en effet, Victor Hugo n'a exercé l'ombre d'influence sur les assemblées, les gouvernements ou les souverains. Quand ce virtuose soutenait une opinion ou réclamait en faveur de quelque grand criminel, ou savait bien qu'il ne songeait qu'à lui. Ses antithèses n'ont fait passer aucune réforme, ni sauvé aucun assassin, pas même Barbes. C'est donc à bon droit qu'aucune pensée de deuil, d'amour ou de respect ne relevait le spectacle dont Paris vient de s'amuser. Et puis! le deuil peut-il s'arranger du mensonge et de la mascarade ?
Si la masse n'a cherché et trouvé dans ces funérailles qu'une journée de plaisir, tout chrétien doit y voir, comme l'a dit éloquemment au Sénat M. Lucien Brun, une journée révolutionnaire. Sans doute la tranquillité matérielle n'a pas été troublée, mais l'ordre moral, déjà frappé de tant de coups, a reçu une nouvelle et profonde blessure. Jusqu'ici la République s'en était tenue à faire acte de persécution ; elle vient de faire acte d'athéisme. Elle en sera jDunie ; Victor Hugo l'a prédit sans le savoir quand il disait :
Ce serait une erreur de croire que ces choses Finiront par des chants et des apothéoses; Certe il viendra le rude et fatal châtiment...
Oui, il viendra!
D'après un proverbe populaire, il n'y a pas de bonne fête sans lendemain. Quel sera le lendemain de celle d'hier? Un développement des passions dcmagogiqucs et des sectes socialistes dont l'athéisme est le lien. Et c'est, en donnant le mot d'ordre de cette journée, en faisant cette dernière œuvre que Victor Hugo a livré son âme à l'éternité ! Dies irœ, dies illa !