HONNEURS FUNEBRES
1er juin 1885.
Les orateurs chargés olficicllcmrnt do louer Victor Hugo le jour de ses funérailles débiteront, à coup sûr, force sottises. La question qui préoccupe les gens de bon sens et de goût est celleci : Comment les panégyristes officiels feront-ils pour dire des sottises qui n'aient pas encore été dites?
Nous ne songeons guère à résoudre la question; mais pour montrer combien il sera difficile aux malheureux discoureurs d'être un peu neufs en fait de platitudes sonores, d'insanités prudhommesques, de blasphèmes imbéciles, d'extravagances de toutes sortes, nous allons reproduire quelques traits d'hugolàtrie relevés çà et là. Nous en remplirons une ou deux colonnes ; on pourrait en combler des volumes.
Vu l'abondance de la matière nous procéderons par extraits très courts : des jets d'éloquence, des élans d'admiration, des mots profonds, des pensées, des éclairs. Cependant notre première citation sera un peu plus longue que les autres. C'est un hommage qu'il nous plaît de rendre au journal qui a le plus poétiquement proclamé Hugo dieu.
Voici donc le Télégraphe, feuille républicaine, que l'on dit particulièrement aimée de M. de Freycinet, dont elle imite volontiers le ton onctueux. Lecteurs, écoutez le Télégraphe et pardonnez-lui ses comparaisons blasphématoires; il ne comprend pas ce qu'il dit :
« Il y avait, dans l'antiquité, une grandiose et funèbre légende. Quand le dieu Pan mourut, ce fut le deuil de la nature. La mort de Jésus, plusieurs siècles après, est le reflet de cet arc-en-ciel funéraire, qui courbe son nimbe noir de l'Orient à l'Occident humain. Il faut, aujourd'hui, remonter à ces grands mytlies pour trouver une image du nouveau deuil de la terre. Il faut remonter au voile du temple et aux sanglots des forêts !
<c Quel autre nom donner au poète énorme qui s'en va, sinon celui du dieu qui, pour les anciens, résumait et incarnait le monde? »
L'article qui débute ainsi est intitulé Soleil couché. Le soleil, c'est Victor Hugo, qui tout de suite après devient dieu, résume le monde, l'incarne et fait « sangloter les forêts ».
L'auteur, poursuivant sa carrière, déifie en Victor Hugo le Pan sacré de la pensée; il montre V Humanité suivant le dieu sur son char de palmes et d'argent, et se faisant représenter dans le cortège par « toutes les villes, toutes les nations, tous les
pays » ; il annonce, en outre, que le murmure de la foule donnera « la sensation des brises venues des prairies et des Ilots». Hum! cela demande vérification.
Naturellement cet enthousiaste voit tout dans les œuvres de son idole, il y voit môme de l'esprit.
Conclusion : Victor Hugo « a été la voix de l'Univers, l'Univers l'a aimé et l'Univers le pleure ».
Que l'on ne regarde pas cet article comme faisant exception. Il est plus travaillé, quant à la forme, que beaucoup d'autres, et il est venu l'un des premiers; mais tel a été, en somme, le ton général. Si tous n'ont pas eu l'idée de transformer Victor Hugo en dieu Pan, il en est bien peu qui ne lui aient donné des attributs quasi divins. Les plus réservés le gratifient si largement de toutes les grandeurs, de toutes les supériorités que peut montrer parfois en divers hommes la nature humaine, qu'il faut au moins lui reconnaître un rang à part et unique dans l'humanité. Le citoyen afl'olé qui, s'adressant au Rappel, demandait qu'un autel fût élevé par souscription au dieu Hugo, résumait en toute simplicité ce qu'il avait lu dans les feuilles publiques.
Quelques-uns, parmi les admirateurs, ont craint de paraître un peu chiches, en se contentant d'accorder au maître la divinité. «On n'aurait pas pleuré
LA MORT DE VICTOR HUGO 3o7
s'il n'eût été qu'un dieu » , a glouglouté le poète Ratisbonne. Cependant de vrais et ardents disciples ou amis ont cru devoir s'en tenir là. M'"** Quinet ellemême s'est bornée à dire du grand homme : « Cette bonté alTectueuse, ce regard faisaient oublier en sa présence le dieu. » Figaro, qui ne rate jamais l'occasion de taire sa partie dans les vilaines campagnes, rapportant un mot de Louis-Philippe, a dit : « C'est ainsi que ce roi parlait à ce dieu. »
Les plus sceptiques, les plus froids, ont voulu s'échauffer et jouer l'émotion. 11 le fallait sous peine d'être distancé par les concurrents. « Deuil général, deuil universel, » s'est écrié M. Maret dans son Radical. Puis encore : « On n'entendra autour de ce cercueil que les sanglots de la France, et l'Univers respectueusement s'inclinera ».
Un autre narquois, toujours sec aussi, M. Rochefort, ayant vainement cherché des pleurs, s'est contenté d'un mot : « le grand amnistieur. » C'est faible.
La Nation : « Victor Hugo était la personnification de la conscience moderne. » Pourquoi woderne ? Voici qui est plus clair : « Et quand Victor Hugo descend dans la tombe, il y a quelqu'un de moins en France. «Vérité incontestable que M. Prudhomme est prêt à contresigner.
Le Matin : « Victor Hugo a formulé la pensée
universelle et mené les hommes comme le bercer mène son troupeau. ))
Le Mot d'Ordre : a Ce n'est pas seulement un deuil national, c est un deuil pour Y humanité, n
Le Soir : « Il meurt entouré de la tendresse de tout un peuple. » Rien qu'un peuple P c'est de la l'roideur.
La Justice est plus en situation : « Le coup a retenti dans le monde entier Et maintenant voilà
que le géant de la forêt tombe, laissant le monde dans la stupeur du large vide qu'il couvrait de son ombre, m
Le Gagne-Petit : « Le roi Hugo, pour faire pendant au roi Voltaire, n
La République française : « La civilisation tout entière portera son deuil. » Elle ajoute que Victor Hugo « a suscité à la République des millions de soldats », puis « des légions d'hommes », enfin « des armées de citoyens ». De plus, elle rappelle le souvenir de Gambetta, que le poète « avait tant aimé et pleuré ». Elle n'en croit rien.
h' Opinion : « Son nom emplira pendant de longs siècles l'imagination des hommes et fera songer les jeunes filles lorsque l'ombre du soir descendra des collines. » Quoi ! seulement le soir ! jamais ni le matin, ni le jour ?
Du discours de M. Brisson à la Chambre, nous
rappelons ces deux banalités, qui révèlent chez M. le président du conseil une parfaite impuissance :
« Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie et l'humanité, quiconque dit et pense dans l'univers entier. — Les petits et les humbles chérissaient et vénéraient son nom ; ils savaient que ce grand homme les portait dans son cœur. »
Il y a bien « les portait dans son cœur ».
Nous trouvons la même idée, ou plutôt la même affirmation effrontée dans le Gil Blas :
« Ceux qui perdent en lui un père, ce ne sont pas seulement les poètes, les écrivains, les artistes, les penseurs; ce sont les humbles, tous les souffrants, tous les petits, tous les misérables, tout le peuple, dont il pansait et baisait les blessures. »
Il y en a toute une colonne, et comme l'auteur veut toujours aller de plus fort en plus fort, il atteint le comble de l'extravagance et s'arrête, non parce qu'il a tout dit, mais parce que les larmes r étouffent. Que n'a-t-il pleuré plus tôt!
Le tapage de la presse a naturellement excité le zèle des lettrés, des artistes et de tout ce qui touche de près ou de loin au monde des lettres et des arts. Chacun averse son pleur pour avoir sa réclame; chacun aussi s'est efforcé de dire quelque chose de nouveau, de saisissant, de flamboyant. De là un
amas de non-sens prétentieux et de niaiseries pompeuses, à nul autre pareil. Et quand, après les gens du métier littéraire et artistique, sont venus les politiciens, les citoyens du drapeau rouge, les francs-maçons, c'a été le comble de la misère intellectuelle. Combien il faut que les autres peuples soient bètes, pour que nous gardions encore un certain renom d'esprit!
Voici quelques-unes des appellations dont a été gratifié Victor Hugo. Nous les puisons dans le Rappel, où elles s'harmonisent avec les produits du lieu.
Ne citoyen français, viort citoyen de Vhuinanitè.
— Champion des ouvriers, apôtre de la civilisation et de la liberté mondiales. — // mérita de passer de la {>ie contingente dans ïimmortalité. — Colonne de lumière. — Grand éducateur. — Le grand humain.
— Français du genre humain. — Chanipion de l humanité. — Phare de la libet^té. — Tous les paysans, mcme illettrés, le pleurent. — U honneur de Ihumanité. — Le génie le plus théâtral de ce siècle (voilà du vrai). — Souverain de la colline des sciences.
Tirons l'échelle.
Naturellement nous avons laissé de côté les qualificatifs qui s'expliquent, et les hyperboles qui s'excusent : Génie sublime, le grand homme du
siècle, soleil du Parnasse, etc., etc. Nous avons seulement cité ceux qui, voulant faire grand, ont surtout réussi à faire drôle et qui rendent la surenchère très difficile aux orateurs officiels.
Il y a aussi, — dans le tas, — des comparaisons et des déclarations très propres à montrer que la recherche de l'enthousiasme peut facilement conduire au grotesque et à l'odieux. Par exemple, en voici un qui compare « l'écrasement de la France, en 1870, à la mort du père de la patrie, en 1885, » puis qui déclare sans vergogne avoir éprouvé de ces deux coups une douleur égale. Cet autre veut que les écoles communales de toute la France soient aux funérailles. Les facteurs à la marée déclarent Huo-o « étoile » et le placent à « la voûte céleste ». Un Italien fait un rapprochement dont le poète, de son vivant, n'eût pas été fier : « Garibaldi et Victor Hugo, frères par le génie et par leur œuvre éternelle. » Beaucoup d'Italiens et bon nombre de Français ont débité cette même sottise.
Il est certain que, dans le genre épistolaire, le poète et le soudard ont montré une fraternité ((géniale » ; mais, tout esprit national h part, si Victor Hugo, homme prudent, se battait moins volontiers que Garibaldi, il écrivait mieux.
Ils n'ont pas manqué de profaner l'enfance en la mêlant à leurs folies. Voici une lettre qu'a publiée
Mi-l M'I'KNMCK
le liappcl avec nom, piciioin, adresse, — choses que nous retranchons :
Monsieui" le rédacteur,
Permettez à une humble petite fille de vous exprimer ses regrets!... Avec tous je pleure le gr.-xnd maître que tout l'univers clicrissait.
Une petite orpiieline de neuf ans, qui pour l/a/)téiiic csl allée demander la bénédiction du grand-père.
Je le pleure.
Ils ne sentent ni combien c'est bète, ni combien c'est odieux.
Cet article devient trop long; il faut tourner court et laisser de côté quantité de « sanglots w, de « cris de douleur )>, d'appels à l'amour, d'élans lyriques, de chants de bravoure et de réclames, dont nous avions pris note afin d'égayer la situation. Nous devons même écarter divers projets sérieusement proposés pour la décoration du tombeau de ce « Français de l'humanité », caries cryptes du Panthéon, lieu « sombre et humide », ne suffisent point. Nous ferons cependant deux exceptions.
La Ligue, journal du sceptique M. Andrieux, a jugé bon de jeter aussi sa note, une note vibrante, dans ce concert. Voici son idée : ce n'est pas au Panthéon qu'il eût fallu placer définitivement le tombeau de Victor Hugo. Sa place était à Notre- Dame, non pas dans l'église (la Ligue respecte la
religion), mais « sur la plate-forme de la crypte entre les deux tours. Quel cadre... », etc. Et s'il n'y a plus moyeu de réaliser cette belle idée, qu'on mette au moins à cette même place la statue du poète.
Un correspondant du Rappel, esprit conciliant, se contente du Panthéon, mais, lui aussi, il repousse la crypte. Il faut, dit-il, que le cercueil de Victor Hugo soit en plein temple, sous la coupole, tenant lieu du maître-autel, bien éclairé, bien en vue, comme il convient « au dieu porte-lumière ».
Cet autre entend que le corbillard qui aura porté les restes « du roi Hugo » soit conservé avec respect, comme monument historique, « à Versailles ou à Trianon » .
n y a des reliques. Le Rappel a élevé h ce rangtoutes les feuilles du lierre qui tapisse le mur de la maison où est mort « le grand immortel ». Il a vu « une jeune femme » cueillir une feuille dudit lierre et emporter cette relique en pleurant.
Le caractère dominant de ces excentricités qui jouent l'enthousiasme est le caractère révolutionnaire. Les chefs de la franc-maçonnerie, des sectes socialistes et des sociétés secrètes ont compris qu'il leur serait facile, vu les dernières œuvres de Victor Hugo et sa mort, de faire tourner à leur profit l'agitation soulevée d'abord par les lettrés et les politi-
qiios offîciols. Aussi tous leurs groupes se sont-ils jetés dans le mouvement. Les loges, les ligues, les chambres syndicales, les sociétés de secours mutuels, les comités révolutionnaires, les cercles philanthropiques , les associations patriotiques où l'on travaille pour la Révolution, s'empressent d'envoyer leurs adresses, de promettre leurs couronnes et d'honorer non jias l'écrivain, qui par la nature de son génie leur échappe, mais le prétendu champion de l'humanité, le père des petits et des pauvres. Quelle parade !
Et cependant, si tout ce que disent les hommes de la Révolution sonne faux, ce qu'ils font est juste. Victor Hugo, qui ne fut jamais, au fond, leur ennemi, a fini dans leurs rangs. Lui qui semblait né pour la grandeur, il a feint de haïr ce qu'ils haïssent et a joint h leurs blasphèmes les siens. Ces hommages faux, grossiers, déclamatoires, excitant le sourire et la pitié, il les a mendiés, et la justice de Dieu, s'appesantissant sur lui, .a permis qu'il les reçût.