Eugène
Le préjugé est plus puissant que la raison; rien n'arrête l'esprit que l'opinion entraîne , et les coutumes les plus barbares sont respectées quand l'opinion les maintient.
Dans les temps gothiques, qui long-
a PRÉFACE,
temps ont obscurci l'Europe , le duel fut admis comme une preuve juridique , avec l'épreuve de l'eau et du feu : la superstition réfléchie des prêtres et celle toute confiante de leurs disciples supposaient que Dieu , toujours occupé des tracasseries de l'humaine espèce, suspendrait à chaque instant les lois de la nature, et détournerait le fer d'un athlète pour révéler l'innocence et la sauver. Le duel, consacré par la religion mjême,i fut lopgHtemps la justification de îPiQlvi donti oji ^tt^qvait la vie ou l'honneur : peut-être ne fautil pas chercher^d'autres raisons de l'autorité que cet usage barbare conserve encore, iï^nfin, comme toutes les cou- 1 .1
FRKFACE. ^
tûmes (iëraisonnahles, ou crnellcs , le duel perdit de son autorité quand le temps, qui détruit tous les préjugée funestes , vint éclairer l'Europe : le discrédit du duel suivit le progrès des connaissances, et chaque jour il doit décliner davantage.
Déjà au milieu de la barbarie, quand les lueurs de la raison purent percer les ténëbr# des siècles, l'humanité s'élefva contre cette coutume : Henri II vit un de ses favoris périr sous ses yeux, et défendit les duels par des édits sévères, que Henri IV, si brave et si sensible, renouvela en 1602. Le clergé suivit cet exemple : le cardinal de Richelieu, roi sous Louis-le- Juste , qui reçut ce
titre parce qu'il naquit sous le signe de la Balance, le cardinal fit trancher la tête aux comtes de Bouteville et de La Chapelle, et poursuivre avec rigidité les hommes qui tiraient l'épée pour leur cause. Louis XIV renouvela ces édits, les fit exécuter rigoureusement, et la fureur des duels n'en fut pas ralentie. Louis XV les maintint comme ses prédécesseurs. Le cle^é excommunia les adversaires ; le Socrate de Genève écrivit contre cet usage féroce une lettre irréfragable et sublime : les édits furent approuvés, la rigueur du clergé applaudie, la lettre de Rousseau répandue, et les hommes se battirent toujours!
J'avais nii ami qui connaissait ces édits sévères , qui s'était passionné pour le siècle de liOuis-le-Grand , qui regardait Rousseau comme le phénix des philosophes modernes; il assurait que ses critiques ne le comprenaient pas, ou n'étaient pas sincères; il jetait le livre , ou haussait les épaules dès qu'il rencontrait un passage contre le Genevois (i).
J'étais fort tranquille sur le sort de mon ami : il avait épousé une femme
(i) Mon ami ne pardonnait pas à Voltaire sa Guerre de Genève , et s'iadiguait qu'un homme d'un talent si supérieur, d'un esprit si fin , si poli et si ffracieux, eût pu s'emporter jusqu'à écrire cette satire aigre et indécente, où l'on trouve plus d'hu-
charmante, il vivait heureux au sein d'une famille qui le chérissait , et sous un ciel tempéré ; je pensais que jamais il ne se déciderait à tirer à dix pas sur un homme dont le pistolet le menacerait à la même distance. Il était vrai qu'il avait eu plusieurs duels; mais il élait devenu philosophe : chaque jour la tête se mûrit , et quand on est philosophe, les actions doivent être l'application de la doctrine qu'on préconise , ou l'on ji'est qu'un discoureur. J'étais donc rassuré sur ces vivacités oii nous
meur que d'esprit. « Quels détails grossiers et ré- «voltans! disait-il. Si Voltaire oubliait ce qu'il « devait à l'auteur d! Emile, devait-il oublier ce « qu'il se devait à lui-même ? »
141ÉKACE. j
emporte une tête bouillante... Sécurité trompeuse!
J'avais passé quelques jours à la campagne de mon oncle, le marquis de Belson : à mon retour j'apprends, avec autant de surprise que de douleur, que mon ami s'est battu, qu'on croit sa blessure mortelle. Je cours chez lui, l'âme déchirée ; je pleure , il me console; il demande à être seul avec moi : « Au- (cguste, me dit-il, ma destinée s'ac- « complit : une fatalité invisible m'en- (c traînait à ce combat malbeureux ; « depuis quelques jours mon âme, frap- « pée d'un efïroi inexplicable , me préce sageait un événement funeste dans « les images sinistres qui s'amassaient
te autour de moi; d'affreux pressenti- « mens troublaient mon cœur, et cette te horreur secrète se répandait jusque te sur mes nuits! Q)uand le sommeil « fermait mes yeux , des songes eftc frayans venaient m'agiter : c'était t( l'appareil de mort où s'étale la pompe « funèbre dont on entoure des restes te éteints, et ces enceintes muettes qui a renferment les tombeaux. Dans ces tt reliquaires oii sont entassés des dét( bris confondus , qui révèlent la fratc gilité de la nature , la puissance du te temps , les chimères de la grandeur te et la vanité de l'opulence, dans ces « monumens du néant oii le philotc sophe étudie l'égalité , qui n'est pas
tt sur la terre, je voyais des ossemens cf se heurter, s'amasser, s'unir et former « des spectres hideux qui semblaient a s'avancer vers moi. Quelquefois, au « milieu d'une onde rapide et fangeuse, « je croyais lutter contre son effort , « chercher la rive qui se retirait , et n^e a débattre sur ses flots, moins agités « que mon cœur. Un songe nouveau « me fiiisait rouler au fond d'un abîme, a et ses bords penchés sur ma tête meec naçaient, en s'écroulant , de m'ense- « velir sous leurs décombres. Rêves af- « freux, vous passiez; mais vos terreurs « me restaient, et laissaient dans mon « esprit un chagrin farouche que rien « ne pouvait dissiper! Ces pressenti-
lo PRÉFACE,
ce mens ne m'abusaient pas : demain a peut-être je ne serai plus ; la nuit qui « s'avance va couvrir de son ombre mes ce restes glacés. »
Je voulus lui rendre l'espérance ; les larmes dans les yeux, le cœur brisé, j'essayais de le rassurer. «Je ne puis « m'abuser, reprit-il ; l'opération que je a vais subir est périlleuse et me doute nera une mort prompte , pour me « sauver des tourmens d'une longue et ce douloureuse agonie. Ah! si du moins « j'avais embrassé Virginie avant d'ex- « pirer !... la mort m'eût été plus douce « dans ses bras. Si j'avais pu voir mes « amis, M. et madame Delmin , qui ce m'adoptèrent , qui m'aiment comme
PRKFACE. I,
« leur fils Jules, qui eut toujours pour a moi le cœur d'un frère!... Je meurs « loin deux : il ne me reste que toi ! <c Mes amis sont à la campagne, et mes « lettres que je te confie leur appren- « dront seules ma triste fin. Auguste , « tu les leur porteras toi-même, et tu a viendras quelquefois sur ma tombe a donner une larme à Eugène (i).»
Je tentai encore d'écarter ces funestes pensées; vainement. Il continua : « Ma a jeunesse dure encore, et j'expire « comme un arbuste que l'orage a couci ché sur le sol ; mais je ne traverserai
(i) Le lecteur connaîtra dans les Mémoires les personnages dénommés ici.
la PREFACE.
« point ce inonde sans y laisser les traces a de mon passage. Ouvre le secret de « mon bureau et apporte-moi les ca- « hiers qui s'y trouvent.» Je les lui apportai. « Voilà , reprit-il , des manuscrits « encore informes et confus, oii j'ai dé- « posé l'histoire de mes sentimens et de « quelques années de ma jeunesse. Or- « donne , et colore ces esquisses inache- « vées et jetées rapidement ; mets la a lumière dans ce chaos ; donne un « style, une forme à cette histoire, en « conservant le fond , qui doit rester « inaltérable. Le public y trouvera peut- « être quelque intérêt , ma famille y « verra tout Eugène.»
Eugène ne consentit point à l'opéra-
PRÉFACE. i3
tion qu'il devait subir, et mourut peu d'instans après celui où , comme]César, lui obscur et iguoré, il fit un legs au peuple daus sou premier codicille.
J'ai satisfait aux désirs d'un ami mourant. J'ai conservé religieusement les faits, les sentimens, les idées, les passages entiers qui pouvaient l'être de cette histoire qui m'était livrée ; mais j'ai refondu , brodé , corrigé le style , les dialogues , les épisodes qui ne se liaient pas essentiellement à la vie d'Eugène; et pour ne pas altérer l'esprit du texte , j'ai jeté dans des notes mes opinions littéraires, politiques, philosophiques, qui le développent , qui lui donnent plus de vérité , ou qui combattent les
f4 PRÉFACE,
opinions d'Eugène, quand elles me paraissent douteuses,ou présentent un rapport qu'il n'avait point aperçu (i). Ainsi que dans un ouvrage dramatique (je ne parle pas de ceux de nos jours),
«^^e temps présent est l'arche du Seigneur: Qui la touchait tombait frappé de foudre.
Ainsi que dans un ouvrage dramatique l'auteur s'éclipse derrière le personnage , j'ai constamment disparu pour Àe montrer qu'Eugène, qui parle seul dans cette exacte histoire, et je n'ai
(i) Eugène avait aussi mis quelques notes au bas de ses pages : afin qu'on les distinguât des miennes j j'ai eu soin d'y mettre son nom , pour faire à chacun sa part.
PRKFACK. i5
pas même voulu omettre un petit croquis, assez leste et malin, qu'il donne de tnon caractère , ni les passages dans lesquels il me fait figurer.
Une personne à qui j'avais confié mon manuscrit s'est avisée que tout cela pouvait être une fiction littéraire; que le style et l'esprit très homogènes de cette histoire, du texte et des notes, décelaient un seul auteur; que M. de Villebrnne pourrait bien l'avoir conçu tout entier, et ne s'être point borné à rhabiller à sa façon les compositions d'un ami ; qu'eniin il avait peut-être choisi ce plan pour jouer avec des idées. J'ai répondu à ces soupçons en particulier, et je ne vois pas l'utilité de débattre
i6 PRÉFACE,
ce point ici : l'essentiel pour le lecteur est que cet ouvrage le distraye , et le but sera atteint, de quelque manière que soit ëclos cet ouvrage, s'il présente quelque intérêt et quelque agrément.
3(fcfn
-ici:
ilO .
Je venais de perdre un oncle qui m'avait accueilli orphelin, qui voulait me compter poursonsecond fils ; ma tante, qui n'avaitpas son cœur, ne me gardait que par bienséance, et je songeais à me créer une existence, quand Jules, envoyé vers moi par sa fa- I. a
i8 EUGÈNE. r^
raille, vint me presser de le suivre sous le toitde son père, qui voulait devenir le mien. « Suis ton ami, me disait Jules (i), soit M son frère, reviens dans sa famille qui t'aime « et t'en sollicite, qui vit tes premiers pas, « qui caressa ton enfance, qui te promet « un avenir heureux; orphelin et sans forte tune, rien ne t'attache à des lieux où la « mort d'un oncle a changé tes destins, où
(i) On devine aisément que Jules ne me fit pas ce discours d'une haleine , et que je le forme des réflexions détachées qu'il m'adressait chaque jour. Marmontel transcrit dans ses Mémoires un discours qu'il improvisa au collège pour exalter la têle âe ses camarades : ce discours e.4t trèS^lûf^'T quent, et tous les lecteurs comprennent eu le lisaniu^u^ c'est l'académicien qui composa la , harangue de l'écolier. ,
ËUGKiMi:. 19
« ta lanle, en héritaiil de ses biens, n'a pan « hérité do son cœur. iHolé sur le ((lobe, Tinu di(;ent n'a point de patrie: partout il ren- « contre le dédain, Tliunailiation, Toutrage; u partout il est solitaire ; l'orgueil le froisse < et Tégoïsme l'écrase. Un aini te donne une « famille, qui depuis long-temps te chérit ; a il t'ouvre un avenir : jettes -y tes jouts. u L'existence, vide de sentimen)^ est luonou torie, celle qui se compose de privations « est pénible! Ton oncle n'est plus, el tu ne « trouverais ici près de sOn tombeau, que « l'indilTérence et la douleur! Arrache -toi u à ce destin cruel ; reviens près de tes tt vrais amis ;c quitte une terre ingrate, qui « ne t'offre que l'infortune Qt dejj chagrins, ,<» Un jou? tu reviendras sur ses bords « comme un ami long-temps éloigwé, comme
ao EUGENE.
« un voyageur qui promet des connaissances « agréables, des récits intéressans, qui porte « en lui un recueil de souvenirs; bien dif- « férent de l'être oisif et casanier qui n'a a jamais dépassé les limites de son triste en- 0 clos. L'esprit s'épuise ; le temps l'use : il « faut le ranimer, le soutenir sans cesse par « les souvenirs de la vie , par cette érudi- « tion brillante et légère qui fait le charme « des discours. Je dois voyager en Améri- « que; tu m'accompagneras : conçois tout « le plaisir de visiter des contrées lointai- « nés et des peuples nouveaux , d'être « l'homme de l'univers, de se voir écouté, « recherché avec empressement, comme « un esprit salis fard enrichi de connais- « sances étrangères , et qui sait nous occu^ « per de ces climats peu connus que nous
EUGENE. ai
« ne voyons qu*à travers rcnlliousiasmc de « voynjreurH cxn{T('r68, char^jeant leur* ta- « bleaiix pour exalter notre imagination « séduite. L'homme eirconserit dans les « mêmes lieux roule tristement dans un « cercle d'idées dont la monotonie fatif^ne « et lui-même et celui qui l'écouta longce temps : c'est un livre dont on connaît « chaque feuillet. Mais celui qui s'est pro- « mené sur la terre, qui a réfléchi sur une M multitude d'objets etd'événemens, celui- « là s'ouvrit une source inépuisable, où son « esprit, sans cesse régénéré, s'alimente pour « être toujours fécond. L'éducation des li- « vres ne vaut pas celle des choses, qui dé- « veloppela pensée davantage et donne plus « à la méditation. L'histoire de l'Arabe con- « téc sous la tente intéresse bien plus que
« l'anecdote qui circule dans un cercle d'oia sifs. Abandonne donc une tante qui n'es- « «aie pas de te retenir, de s'opposer aux « vœux de tes amis, et viens vivre avec « ceux à qui ton père naourant t'avait « confié. »
Jules m'entraînait par ses sages conseils et ses réflexions séduisantes. Je l'animais, j'aimais sa famille, ma tante me repoussait, j'étais sans appui, sans fortune: je n'hésitai plus, je partis, ne regrettant que le fils de ma tante, Alphonse, qui n'était pas alors près d'elle, arrêté à la Nouvelle -Orléans ^ sur un bâtiment du Havre. Alphonse, plus âgé que moi , joignait un esprit sage au cœur le plus sensible ; il n'avait jamais été jeune : toujours prêt à s'oublier pour ses , smis, sa bourse et «on cœur leur étaient éga-
EUGKISE. a3
leraent ouvert», et son excellent juj^einent savait les retirer des circonstances difHciles où les jetait rétourderie de leur âjje. Je remis à d'autres temps rcHpérance de le revoir.
J'étais né sur une terre étrangère, de parens émigrés que je perdis trop jeune encore pour les connaître : le père de Jules m avait reçu des bras de mon père expirant, et me garda jusqu'à l'âge de douze ans dans sa maison. Revenu alors en France, avec toute sa famille*.: il' me. céda aux instantes réclamations de mon oncle, et j'allai vivre au fond de la Bretagne. Les objets commençaientà faire impression sur mes sens, quand je me séparai de la famille de Jules; et je la quittai au milieu des larmes. Monsieur et madame Delmin me traitaient comme leur
a4 EUGENE,
fils, Jules comme son frère , et la sœur de Jules, qui souvent se mêlait à nos jeux, les rendait pour moi plus at(achans, sans que je passe en pénétrer la raison. J'étais chez mon oncle depuis sept ans lorsqu'il mourut. Ma tante ne m'avait jamais aimé ; M. Delmiu le savait par mes lettres, et il envoya Jules me redemander, me décider à retourner dans sa famille. Pouvais-je hésiter longtemps? Tous les souvenirs de mon enfance me ramenaient vers la famille Delmin; mon cœur était là : je tressaillis de plaisir à la seule idée de la revoir, de n'en être plus séparé.
Monsieur et madame Delmin me reçurent, à mon retour, comme un fils long-temps retenu loin d'eux, et ne me donnaient pas Un autre nom. « Tu trouveras en moi, me dit
EUGKNE. a5
« M. Dclmin) toute Inraitié qui m'attachait « k ton père, et ton cœur, je n'en doute pas , « me rendra les sentiraens du sien. Plus « tard tu connaîtras nos malheurs com- « rauns. » Une alliance éternelle fut jurée. Jules en arrivant demanda sa sœur : elle était chez madame Dorsan. Je désirais plus que Jules revoir Virjvjnie, et je n'osais le témoi^Tner. Jules allait m'entraîner chez madame Dorsan , lorsque sa mère offrit de m'y présenter. En approchant de l'hôtel de madame Dorsan, je remarquai sur les traits de Jules un air d'impatience et d'inquiétude; son œil animé parcourait toutes les fenêtres, sa voix tremblait, son esprit distrait nous écoutait sans nous entendre, et nous répondait sans justesse; quand on nous introduisit, Jules ne respirait plus. Je ne pus
a6 EUGENE.
me défendre moi-même d'un peu d'émotion en revoyant Virginie, que madame Delmin me permit d'embrasser, et qui me sembla éprouver le trouble qui m'agitait. J'étais silencieux : ma réserve me laissa observer à loisir madame Dorsan et sa .allé, près de qui Jules s'était assis. - ,! ^ '
Madame Dorsan, mariée à quinze ans, n'avait eu d'enfans qu'Emilie; et pour conserver à sa fille sa fortune et ses soins , elle avait refusé vingt partis très avantageux. Madame Dorsan avait de l'éclat, des traits charmans, des manières élégantes, une démarche gracieuse, l'esprit vif et riant. Emilie n'avait que dix-huit ans, et sa mère figurait encore avec les plus grands succès dans les cercles les plus recherchés. Emilie était mieux que belle; elle avait une physiono-
EUGKNE. l'j
mie piquante et très jolie. La grAce de se« niQuvemena et de son noiirire , la douceur de ses regards et de sa voix, la délicatesse de ses traits et de sa taille , la décence de «on maintien , sa vivacité charmante , tout en elle était séduisant. Vir^rinie, d'une figure plus régulière, d'une taille plus élevée, avait quelque chose de plus suave et de plus voluptueux.
Madame Dorsan apprit à Jules que son cousin Antoine de*** s'était définitivement brouillé avec sa mère, pour les biens que son père lui avait laissés; qu'il venait s'établir à Nantes dans son hôtel, et qu'il y serait avant deux mois.
Madame Delmin me conduisit, à mon retour, dansunappartementélégammentorné:
« Eugène, me dit-elle, Jules a sa chambre,
a8 EUGENE.
« tu dois avoir la tienne; je ne vous sépare 0 point dans mon aFfection : aujourd'hui j'ai « deuxfils. — Mon attachement, lui répondis- « je , me méritera ce titre , et vous ne saurez « pas lequel vous chérit le plus. » Madame Delmin m'embrassa et sortit. Dès ce moment je pris possession de mon charmant réduit, vis-à-vis la chambre de Jules et sur le même pallier. Je m'arrêtai quelques instans à contempler les objets d'utilité et d'ajjrément qu'on y avait placés pour rendre la vie commode. Un beau cadre, au fond de l'alcove, représentait Scipion rendant Sophonisbe à son époux. Je compris l'intention du père de Jules. Cette suite d'idées agréables qui m'avaient occupé durant le jour, se retraça dans mes songes , et mon premier sommeil dans cet appartement fut doux et
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rempli d'images riantes. Gens à préjugés, quel présage pour l'avenir 1
Jules entra chez moi le lendemain presk que avec le jour. Il m'avait emporté la veille deux cahiers , où mon esprit, jeune et indiscret, avait déposé des caprices en croyant faire un livre. « Eugène, me dit-il, j'ai passé M une partie de la nuit à lire ton ouvrage : « il n'est pas d'un moraliste sévère , et tu as a bien légèrement interprété la philosophie « de la nature (i); mais je ne viens pas ici, « tourmenté de l'esprit polémique, discuter « les opinions si matin. Tu sais que nous
(i) Je prie le lecteur de se souvenir de ces cahiers dout parle Jules. C'étail uu recueil de prose et de vers écrits daus mes loisirs, qui se ressentaient d'une ima^^ination vive et hardie ,
« avons sur les bords de la Loire une cama pagne que tu ne connais pas ; je viens dé- « terminer avec toi le jour qui te conviena dra le mieux pour y aller ; mon père tn'a « chargé de ce soin. »
Au jour convenu, nous y allâmes passer la journée avec Emilie et sa mère. Cette campagne, à peu de distace de Nantes et de la Loire, est située sur une colline en amphithéâtre; on y arrive à travers un bois touffu , dont l'allée principale conduit à la claire-voie qui fernie un/e cour vaste etplan^
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que le temps a corrigée, et de mes lectures, que j'ai su juger depuis. On ne se crée pas une morale rigide à vingt ans , surtout quand on lit
Diderot , Helvélius , Laclos et Louvet.
ÇNote d'Eugène.)
EUGÈlNh. 3i
tée de tilleuls. Cet a^ile cliaiupétte n'offre pandegraiidettidécHd'urchitccture, inaiHunc simplicité élé^iite qui n'a pm moin» d'attrait»; puL'tout cette habitation, agréable sdns luxe, se fait admirer par un choix d'ornoraens (précieux, qui flattent peut -être davantage. La nature est simple; en l'imitant on plaît toujours; on. ne produit que des sensations toujours fortes, mais douces et jamais fatigantes : toute méthode contrairi^ est un déplacement d'idées.
Après une courte pause au salon, nous descendons au jardin. Nous suivons une lopgue allée d'ifs, sur une terrasse qui borde le mUr d'enceinte, et d'où l'on contemple une' Vaste scène champêtre ; le jour sombre de ces ifs dispose à la mélancolie , ce septiqpj^rit *^,?"^.; ^^"^ l'homme heureux ,
3a EUGÈNE.
qui s'y livre volontiers. Alors ilestloutàlui, il voit tous les temps; le souvenir le ramène sur le passé , et l'avenir se montre pour lui apporter des félicités, pour réaliser ses espérances; si une' teinte de tristesse se répand sur ces images, c'est le cœur qui la réfléchit, comme un sentiment tendre qu'il se plaît à prolonger. Le cœur aime le mystère (i) et ' l'illusion : un paysage que l'œil n'aperçoit qu'à travers lés ombres du soir a souvent
(i) M. de Chateaubriand commeDce son chapitre sur les mystères de la religion, par poser ce principe : « II n'est de beau , de doux , de grand ' « dans la vie que les choses mystérieuses. » L'exa-;' men de ce principe, si absolument donné, de-,., manderait un lonjj chapitre ; maïs si ou peut en contester l'application aux idées présentées à l'esprit, on ne saurait, je crois, le mettre èîi '
plus de cliarmc que lorsque te soleil en éclaire tous les traits.
Au bout de lallée des iPs est un bosquet placé là pour reposer de l'impression que cause un jour ténébreux qui attriste rànieel la replie sur elle-mônie. J'entrai avec la Famille Delmin sous ce charmant abri. « C'est le « bosquet de Virginie, me dit son père : « cette dénomination est un témoignajje « perpétuel de la bonté de son cœur, et « nous rappelle des souvenirs touchans.
« (Virginie embrassa sa mère.) Madame
doute dans tout ce qui est fait pour le cœur. Il y a là compensalioii ; et M. Azaïs serait peut-être de mon avis, séduit par cet incident, s'il pouvait une seule fois tomber d'accord avec le plus beau génie du siècle.
« Delrain était à Paris avec Jules; nous en « recevons deux lettres : l'une m'est adres- « sée, l'autre est pour Virginie. Quelle af- « Freuse nouvelle ! Madame Delmin était « dangereusement malade : elle m'envoyait « ses derniers adieux, à Virginie ses der- « niers conseils, et nous voyions s'exhaler « vers nous le dernier soupir de cette âme si « tendre ! Virginie venait tous les jours dans « ce bosquet donner un souvenir à sa mère, « relire sa lettre et pleurer. Le ciel , fléchi a par nos vœux et nos larmes, nous rendit « celle que nous lui demandions; et pour « consacrer la tendresse de Virginie, ce bos- « quet a reçu son nom. L'entrée en est in- « terdite lorsqu'elle y est seule. »
La campagne de M. Delmin me charmait par les sites qui l'entouraient et ses propres
a^réineiiM; elle était très ombragée : et qui ne 8e plait à errer mous ces rameaux touffu», où Ton est seul et tout entier à «es pensées? Quel étre^ stérile et vide d'émotions , n'a pas dans l'esprit et dans le cœur des espérances et des souvenirs dont il aime à s'entretenir dans l'ombre et le calme de la solitude?
Nous revînmes vers le soir. Emilie et .sa mère prenaient avec moi ce ton d'aisance que permet l'habitude des relations continuelles, et cette intimité qu'elles autorisent, même lorsqu'elles ne sont encore qu'à leur naissance: il est permis alors d'anticiper sur le temps. Elles me regardaient d'ailleurs comme étant de la famille amie qu'elles fréquentaient chaque jour. •''*
Madame Delmin m'avait chargé de donner des leçons de musique à Virginie. Elle avait congédié, deux jours avant mon arrivée, un vieux artiste ivrogne et distrait, négligent par habitude et inepte par nature.
Chaque jour je passais quelques heures
EUGKNE. 37
auprès de Virfjinie, et chaque jour je les trouvais plus courtes. Virjjinic, dans nos leçons, écartait certaines romances que j'essayais de produire; avait -elle des motifs pour refuser de les chanter? J'osai tromper sa retenue et lui offrir, comme une romance nouvelle, des stances arrangées sur un air qil'elle aimait beaucoup. Mes vers lui plurent; Emilie les lut en souriant, et Virginie ne les chanta plus. Madame Dorsan les vit sur le pupitre de Virginie, devina leur auteur, et les remit négligemment et sans rien dire. Et madame Dorsan me traitait avec une bonté particulière ! et la veille j'avais passé le jour chez elle auprès de sa harpe, à lui dessiner quelques fleurs !
Que vous êtes inconséquent! me dirait quelque critique : Vous frondez les romans,
sa EUGENE.
et déjà vous laissez paraître de l'amour pour Virginie, et des relations mystérieuses avec madame Dorsan 1
Mes Mémoires ne sont pas un journal ; je ne fais pas scrupuleusement l'histoire de ejiaque minute ; cependant, si vous désirez des détails, je vous apprendrai que le second jour sc/ passa à échanger des protestations d'amitié, préludes,. Ou grimaces du sentiment plus souvent que spn expressioui} c^r la polilessewVst que l'art de faire mentir Ije coeur, luf^ trois-ième jour ^n se pre$sej[)tjjt.>3 on essaya son e«prit et ses connaissance»; on lâcha c|c; pjii'aîtrp «tincelant, érudjt». spirituel. Le qua^trième jour, les matières sérieuses furent approfondies et traitées ^vec. l>eaucoup de sens et d'éloquence, l^ cinquième, l'entretien sautilla d'uu'ob-
EUGKINE. ^
jet sur Taulrc, et chaque jour on ne quit-f tait chacun fort content de soi. Le sixième, les anecdotes de la ville, en di^pôi dans une vieille tétc du quartier, sortirent d'un cerveau féminin, le mémorial et la chronique de la cotterie, et vinrent, pour la centième fois, réjouir un petit auditoire. Le septième jour (comme tout s'épuise!) l'entretien languit, l'esprit dormait, la mémoire et l'imagination étaient taries , et les nouveaux ami^s bâillaient plus dennul que de sommeil. ,: 'f^; ■''"'' ''""^ ^M|r,fi.nri .>
i il<VJ . , . If, to
Que ce tableau est commun: va dire'encore mon critique : c'est l'histoire des trois quarts de nos réunions. — -Eh bienl ce n'est pas la nôtre. La famille Del min offre beaucoup d'agréméns et de ressources; l'esprjt y fut cultivé, les talens et la bonté du cœur
4ô EUGENE.
y semblent hérédhalres. Cela est-il dans l'organisation ? Portez cette question à votre docteur, et s'il ne la décide pas affirmativement, il «est pas l'enfant du siècle (ï^l'^' On ne peut échapper à sa destinée : il n'est donc pas étonnant qu'après plus d'un mois passé auprès de Virginie j'etr fusse
-■"■■'n ni .
(i) Eugène ne savait-il pas que ces systèmes sont sortis de l'antiquité ? « Les anciens avaient « remarqué comme nous, dit Cabanis, qu'à telles a apparences extérieures... correspondent telles « dispositions de l'esprit , ou telles passions parti ticulières. » Cabanis esquisse les quatre espèces que les anciens désij'jnaient comme types priu-r cipaux.
Leur doctrine a servi de base, pour ne pas dire plus, aux systèmes des modernes, qui n'ont fait, dit encore Cabanis, qu'y ajouter quelque chose.
EUGENE. 4i
idolâtre. Elle était aimable et trènjolie: ces qualités entraînent le cœur. Je cherchais Toccasion de le lui apprendre; mais pourquoi? lea femmes devinent si bien nossenlimens ! Cependant nous voulons les leur exprimer; c'est un plaisir, et peut- être un besoin. L'amour est aussi expansif dans
(Foyezle i^'^ volume des Mémoues de l'institut. Sciences Morales.)
AIdsi le vœu de Racine est accompli.
Et ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains?
(Phèdre, Acte IV, ScÈne ii.)
Gresset a répété celte pensée dans Vert- Vert.
Que ne peut-on dislin^ruer et connaître
Les cœurs pervers à de difformes traits!
• Chant tv.
l'homme qu'il est discret chez les femmes : ainsi l'a voulu la nature; et la société est d'accord avec elle sur cet article , ce qui est fort heureux ; car les lois de l'une ne se confondent guère avec celles de l'autre. Ne serait-ce pas la cause du mal moral ?
Un jour Virginie faisait un bouquet à sa mère, et je triais, seul avec elle dans la salle verte (que le lecteur connaîtra plus tard), des fleurs sur lesquelles je consultais son goût. Je me hasardai à hii découvrir le sentiment qui m'occupait sans cesse. Virgiginie baissa les yeux, prit les fleurs que j'avais en main , et sortit silencieuse. Je restai consterné de sa fuite; elle m'avait témoigné jusqu'alors tant d'intérêt , et ses regards étaient si doux! et elle me quittait pour ne pas m'entendre , pour ne pas me répondre ,
EUGKNK. 43
coniine ni c était une ofFenBe de désirer lui plaire et dcn obtenir un aveu! Ktait-elle semblable h ces Femmes prudes qui se révoltent si ridiculement à l'expression d'un sentiment qu'on essaie de leur faire parta- ^r»fet que leurs cœurs appellent en secret? Non : Virginie avait l'Ame délicate, et la va-^ nité ni d'absurdes préventions n'en réglaient pas les mouvemens.
^iliL'amourest plus doux et plus tendre tant qu'il est un mystère pour le cœur qu'il rçimplit : s'il est expliqué trop souvent, il Faut le combattre; il perd son charme s'il est avoué, et devient une inquiétude en liyrant la femme qui fit cet aveu a^ la discrétion de celui qui l'obtint. Quelle dou-f ceur de s'aimer sans se le dire, de s'entendre sans se parler, de s'abandonner à ses senti-
mens sans avoir contre soi la pudeur et les préjugés, rien de ce qui contrarie nos penchans et nous fait un tourment d'une émotion délicieuse! On se voit sans honte, on se quitte sans crainte, on se cherche san» inquiétude , et la douce émotion qu'on éprouve est plus enivrante que la vaine éloquence, les sermens douteux, les démarches hasardées de deux amans qui calculent leur bonheur et la mesure de plaisir qu'ils peuvent verser sur chaque instant. On connaît sans ennuis cette affection, cette confiance aimable, ces égards, ces accens flatteurs qui font le charme de l'amour; on a toutes ses jouissances, en évitant ses tribulations. Le cœur humain est sans cesse entouré de caprices qui le tourmentent, de liens qui le pressent et nuisent à son expan-
sion , de l'envie qui le froisse et le resserre, de l'austérité qui lui crée des devoirs pénibles; on étouffe son éner(jie pour prévenir ses écarts, on le prive d'affections pour l'épurer, on le détache de tout pour en re«-' ter le maître; il faut qu'il se cache dans le mystère pour être libre et jouir sans trouble; il faut, s'il est craintif, qu'il se dissimule à lui-même par quel penchant' il est entraîné.
Virginie avait compris cela. Elle s'était révoltée à la seule idée de perdre, par une indiscrétion, une situation douce et heureuse qu'il ne fallait pas éclairer, comme ces prestiges qu'un demi-jour nous donne, et qu'une clarté subite fait disparaître. Elle craignait un aveu qui ôtait à son émotion le charme de l'innocence; il fallait attendre
que ce charme fût épuisé pour y substi' tuer un sentiment plus actif, que Virginie redoutait sans le connaître; il fallait qu'elle fût assurée de mon cœur et de mon caractère avant de se livrer à moi. Cet abandon , qui doit échapper dans l'ivresse, effraie toujours une vierge timide, qui souvent ose d'autant moins qu'elle désire davantage. Le premier désir fait rougir; la pudeur a le caractère de la honte.
Je ne fis pas ces réflexions, qui d'ailleurs ne m'eussent pas consolé, car il n'était pas démontré que la pudeur fût seule le motif de la fuite de Virginie (i). J'essayais de
(i) Il est certain que la femme qui vous fuit par pudeur et celle qui vous fuit par dédain (en dissimulant délicatement ce motif) ont exac-
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m'expliquer «on action quand Jule» entra brusquement.
n! « Eu(}ène, tu 68 destiné aux {grandes aven- « turc» ! — L'excellent à-propos ! — Sauvage tt conquérant, tu ne connais pas ton bon- « heur : écoute et déride - toi. Comment « trouves-tu madame Dorsan? — Gaie, vive, « spirituelle et caustique; mais c'est le dé- « faut des gens d'esprit. — Et son physique? a — Très séduisant: c'est un débris d'une « belle idole. — Ce débris est précieux, et u vingt rivaux voudraient le posséder. — « Mais qu'importe là-dessus messentimens?
temeut le même aspect. Souvent on s'y trompe ; OQ prend l'un pour l'autre, et on reçoit d'amères leçons qui apprennent à mieux discerner la froideur de la retenue.
« — Peu pour moi , beaucoup pour elle. J'ai « passé une heure à l'entendre pincer de la « harpe ; elle m'a parlé de ton goût pour la « musique , et, généralisant l'éloge , s'est dé- « ployée sur ton compte avec une verve « inépuisable. — Et voilà le sujet de tes « joyeuses exclamations? — Je n'ai pas tout « dit : elle m'a parlé de la dernière romance « que tu as donnée à Virginie; elle assure a que les couplets sont de toi; elle a voulu « me le faire avouer, et savoir à qui tu les « adressais : j'ai dit que je l'ignorais; j'ai « gardé mes soupçons. — Et sur qui tom- « baient-ils ? — J'ai résisté à la curiositéd'une « femme. Je suis à l'épreuve; tu n'en sauras « rien. Enfin elle désire une copie de cette « romance, félicitant celle qui te l'inspira, « avec tant d'intérêt , que je n'ai pu douter
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« qu'elle iicnviàt son triomphe. — Voilà « donc le mot de réni(rmc ! Tes conjectures « sont heureuses! — Très heureuses pour « toi : tu vas copier la romance tant applau- « die, tant désirée; lu cours la porter; cet a empressement la flatte, ta vue Téleclrise, « ton esprit la charme, tu tombes à ses ge- « noux, suivant l'usage; elle cède à son u cœur, au tien , sans oublier cependant les « minauderies qui retracent les grâces du « bel âge ; et voilà un sentiment, une scène M excellente 1 Le temps en amènera dix autres. « — Jules, quelle obstination à des conjec- « tures qui n'ont psis le sens commun , et « que rien ne justifie dans les relations que « j'ai avec madame Dorsan! — Celles de « l'avenir seront plus douces; mais déjà on M remarquait dans le style gracieux de la
5o EUGENE.
« jolie veuve quelque chose de tendre pour « toi. Eugène, hâte le temps, abrège les « soupirs, ne fais pas une sotte application « du platonisme : avec une veuve cette « tactique serait niaise et stérile; la pudeur a n'a qu'un âge, et tous deux vous lavez « passé. Après quelques jours de soins , de « cajoleries, de sermens, préambules fritt voles, mais nécessaires, puisque c'«st par « le moral qu'on arrive, après t'étre arrêté (^suffisamment à ces fadaises d'étiquette a qui couvrent la nullité des désirs , tranche « la question:
« Madame, ni vous ni moi n'en sommes à « notre noviciat; nos cœurs s'entendent, et « chaque soupir de l'amour est un cri d'a- « gonie que jette la vertu. Cette langueur.
a douce pour deux aman» k leur début, a n'est qu'une Htafvnation ennuyeuse pour « ceux qui 8'expllqucnl leurs d(*girs , une M époque d'impatience et de dépit pour la- « mant, de résistance pénible pour sa raaî- « tresse; nous n'avons plus i'i^rnorance et u les illusions du jeune à^c; nous amuse- « rons-nous à parodier ses caprices , insiu pides lorsqu'ils sont sans innocence et tt sans prestige? Sortons d'une situation fa« «i tigante pour passer à un état heureux; « cédez à mou cœur, écoutez ie vôtre: no> « tre bonlieur est dans cet abandon. »
« Tu sais mieux qu'un autre qu'il faut « choisir le moment et le lieu pour que ce « discours ait son effet; tu sais qu'il doit « échapper à trs^vers les transports, au mi-
« lieu des caresses: l'amante baisse les yeux « et rougit sans répondre; rougir et se « taire, cest avoir répondu. Tu le com- « prends, ton triomphe s'achève, et ton a amante ne s'est pas rendue de fatigue: « ton art a complété sa défaite. Cette flat- * teuse idée ajoute du prix à la possession, « moins délicieuse quand la bêtise d'un « amant l'attend d'un moment de bienveil- « lance d'une femme lassée que son respect « ennuie. — Jules , voilà qui est expédié ! les « probabilités et les mœurs ne sont pas « même un obstacle pour arriver au but « que tu me montres si complaisamment. — « Des mœurs seraient vraiment un singu- « lier obstacle pour toi , dont la morale est « si joyeuse! Tu oublies que j'ai en main ta « doctrine écrite : c'est un code précieux;
« Ninon n y pourrait rien ajouter (i). Mais « aujourd'hui tu n'as pas ton caractère ; je « ne sais quoi de triste se répand dans ton « humeur et sur tes traits; quitte ce masa que sombre: le sérieux ne te convient pas. « — Assurément, Jules, passer une heure « auprès d'une jolie veuve, te dérange « absolument la tète! Tu attribues à ma- « dame Dorsan les vivacités de ton imagi- « nation. — Sérieusement, Eugène, madame « Dorsan t'aime ; or elle n'a pas fait seule « probablement les frais de cet amour.
« Sois confiant; je serai discret. — Jules,
(i) Sans doute ce sout les leUres de Ninon au marquis de Sévigné, que Jules entend désigner ici. Ces lettres, si piquantes et si agréables , ont été fort utiles à Laclos pour ses Liaisons dangereuses.
« je n'ai rien à te confier, je t'assure; l'in- « térét que tu penses qu'elle me témoigne « n'est qu'un intérêt ordinaire. — Eh bien! « n'en parlons plus. » Il fit une pirouette , se mit à fredonner et me quitta.
Ma tète, très vive alors, passait rapidement d'un sentiment à un autre : ce que m'avait appris Jules me fit une impression profonde. Je ne songeai plus à Virginie; je ne vis que madame Dorsan. Tout au plaisir d'être aimé d'une femme que je trouvais aimable et jolie, qui brillait dans les cercles, recherchée et flattée par la foule, je me livrai aux plus douces illusions, à l'ivresse d'un succès que mon cœur appréciait autant que ma vanité. J'avais senti tout le charme de madame Dorsan; un penchant inaperçu me ramenait sans cesse
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vers elle, et la présence de Virginie m'empêchait Meule de m'y abandonner; mais VirfTJnie nie repoussait, son image ne se montrait plus entre madame Dorsan et moi: j'étais tout à la jolie veuve, et j'éprouvais un plaisir inconnu encore à m'en occuper. Cependant le souvenir de Virginie, si gracieuse jusqu'alors, retenait mon cœur et me reprochait de me précipiter si promptement vers sa rivale. Vous vous récrierez, lecteur, que je vous promène sans cesse de Jules à Virginie, de Virginie à Jules; que si l'expression difFérente de leur physionomie varie mes mémoires, chacune cependant produit constamment la même nuance de sentiment ou de gaîté; qu'enfin elles se présentent à vous comme ces deux personnages des baromètres de
nos pères, dont l'apparition successive indiquait la même disposition dan» l'atmosphère, sereine ou nébuleuse : eh bien! suivez-moi chez madame Dorsan, et vous verrez enfin des figures nouvelles.
Un cercle nombreux s'offrit à ma curiosité. A l'un des angles de l'appartement on remarquait un petit homme asthmatique qui restait à l'écart et contemplait malignement les personnages ; son sourire et ses regards ironiques décelaient toute sa pensée.
A notre arrivée , madame Dorsan et Emi-
lie vinrent vers nous. Jules, dont le premier regard fut pour Emilie, obtint en retour le second ; Virginie en reçut un baiser et des démonstrations d'amitié qui semblaient presque indirectes. Que la sœur d'un amant est aimable ! Virginie ne savait pas cela : elle était plus sincère qu'Emilie. Quand ces dames furent placées et le cercle remis, le petit homme qui restait à l'écart pour s'amuser des ridicules vint prendre la main au père de Jules et saluer familièrement madame Delmin. Il était revenu , la veille, de conduire son neveu dans unrégimentoùiiravaitfaitplacer(i).M. Del-
(i) Ce neveu était Auguste de Villebrune, que le lecteur connaîtra plus tard... Il le connaît par la préface.
min me présenta à lui. 11 avait été lié dnn» l'émigration avec mon père, et me reçut avec beaucoup d aisance et de politesse; il m'invita à l'aller voir fréquemment et sans cérémonie. M. Delmin nous laissa ensemble; il me parla de Nantes, et m'en dépeignit les mœurs avec beaucoup de finesse. Madame Dorsan vint l'enlever pour l'attacher à une bouillotte. «Pour vous, me dit -elle, je ne « vous ensevelirai pas entre deux joueurs : « suivez-moi. » Elle me réunit au cercle de la jeunesse, qui essayait de la musique.
Cette occupation offrit à madame Dorsan l'occasion de me parler de ma romance; j'obtins comme une grâce de ne pas la chanter, en promettant de la lui porter le lendemain. On voulut entendre Virginie; j'accordai une lyre et la lui remis sans chercher
6o EUGÈNE.
un regard de cette jolie sirène. Madame Dorsan m'examina tandis que Virginie chantait: mon calme déconcerta ses conjectures. Lorsqu'elle eut cessé, madame Dorsan la fit asseoir auprès d'elle, loua son goût, son exécution facile , la fraîcheur et le moelleux de sa voix , m'adressant une partie de ces réflexions, pour me faire sortir du ton réservé que je gardais. Madame Dorsan perdit son adresse, et je gardai mon secret. Impatienté de ses instances, je n'y répondais que par monosyllabes, paraissant écouter Emilie qui chantait; elle ramena mon attention en parlant à Virginie de ma romance. Cette révélation la troubla, et son émotion ne put échapper à madame Dorsan, qui me demanda à quelle beauté s'adressaient mes vers. «Madame, si j'avais
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« voulu la faire connaître je l'aurais nom- « méc. » A cette réponse , faite avec humeur, madame Dorsan comprit qu'elle avait été trop loin; elle s en excusait quand une jeune femme vint lui adresser la parole. Je profitai de cette circonstance pour m'éloigner. 1' Je rencontrai le petit homme: il se nommait le marquis de Belson. « Je suis plus heureux au jeu qu'en femmes, me dit-il: ce que je prends au jeu , je ne le rends plus; ce que j'attrape en femmes il me faut toujours le rendre , et sur cet article je n'ai rien en propre. » Je compris que le marquis était célibataire , et son tempérament une charge publique, dont les maris souffraient. Je lui reprochai son inutilité physique. II se récria sur ce contre-sens, m assurant qu'il peuplait l'État plus qu'un autre, en vivant»
la turque, et qu'il lui donnait autant de citoyens que dix maris ensemble. Je le vis presque disposé à réclamer une gratification pour sa fécondité (i).
Madame Dorsan qui survint interrompit le marquis. « Je présume , dit-elle , que « M. de Belson vous disait quelques mali- « ces; il porte loin l'abus de l'esprit. — a Oui , madame , quelquefois jusqu'à la « louange. — Pour cet excès, on vous le « pardonne : avec cette arme vous n'êtes a pas toujours dangereux. — Un caprice « B>^jàuffit pas pour rendre éloquent. —
il; (i) Udc ordonnance de Louis XIV accordait des peu8ioa$ à ceux qui auraient dix ou douze enfans. Montesquieu a critiqué cette ordonnance: o C'était , dit-il , encourager des prodiges. »
(Eipril des Lois.)
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« Vou8 en avez la preuve? — Madame, îl « y a des inspiratioiiH qu'on ne trouve pai « dano tous les yeux. — M. de Belson, le « mot est charmant. — Vous éies indul* « gente, madame ; que n'avez-vous toujours u été de même ! — M. le marquis se flatte" « rait-il alors d'être aussi heureux en coo'» u quêtes qu'en bons mots? — H y a des u conquêtes , madame, dont on ne parle 41, pas* — On n'a pas toujours le secret de a se fairç croire. »
J'entrevoyais, dans ce dialogue, accentué par l'ironie , le motif de son aigreur, et je souffrais de. la vivacité que chacun y mettait en raison de l'intérêt que je prenais à tous les deujc. Le marquis s'éloigna. — Uû je vous aime à jamais y prononcé passionnément près de nous, attira notre attention
et interrompit madame Dorsan, qui me conseilla de retenir cette expression. Je l'assurai que je ne voyais pas l'occasion de la placer, ni la raison d'en charger ma mémoire. « Il est vrai que vous sauriez dire « jaime avec plus de grâce et d'esprit. — a Oui, madame, si j'étais à vos genoux. « — M. Eugène, vous feriez une méprise, a — Où pourrais^je trouver des inspira- « tions plus vraies ? — Vous m'avez promis « votre romance.... » Elle détourna l'entretien.
Emilie vint dire à sa mère qu'il se faisait dan» l'assemblée un mouvement général.
* Je m'oublie, » me dit-elle à voix basse; et elle courut recevoir les saints de la foule qui s'écoulait.
Je partageais nies instans et mes idées entre madame Dorsan et Virginie. Depuis le jour qu'elle m'avait fui , il ne m'était 'pas échappé un mot, un regard qui trahît mon amour; je ne cherchais plus Virginie; jnais j'avais pour elle les plus tendres égards, I 5
et mes discours exprimaient , sans application , le sentiment que renfermait mon cœur ; j'allais au-devant de ses désirs , et je ne lui montrais pas les miens; je ne me croyais pas aimé, et je dévorais en silence mes ennuis.
Cependant l'espérance était au fond de mon cœur , et quelquefois , croyant que ma réserve affligeait Virginie, j'étais près de tomber à ses genoux, de laisser éclater mes transports , de solliciter sa confiance ; le souvenir du passé me retenait : peut-être un refus sévère serait venu glacer mon âme et m'imposer un silence éternel.
Mes jours agités s'écoulaient entre l'inquiétude et l'espérance. Je rêvais à ma situation dans une solitude profonde, quand j'entendis des voix et des pas qui se dirigeaient vers la salle verte où j'étais. Je me
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levai, et je vit) venir M. et madame Delmin, madame Dortian, Jules et un f^rand jeune homme blond et Huet, d'une Hji^ure douce sans être gracieuse, et régulière sans être piquante. Madame Dorsan me le présenta : c'était le cousin qu elle nous avait annoncé. Nous échangeâmes des oomplimens. M. Antoine me répondit par des phrases entortillées où je ne saisis rien ; je lui tins compte de son intention. Les cerveaux vides, semblables à l'alphabet qui n'offre que les signes représentatifs des idées, assemblent comme ils peuvent une série de termes appris pour couvrir leur inanité : cette espèce est prolixe et n'a jamais compris que le laconisme est un des caractères du génie, qui, frappé de la pensée, songe peu à l'expression que la pensée décide; cette espèce ne sajl pas
et ne saura jamais apprécier le silence de la méditation, ni le sens d'un discours où tout est concis, parce que tout est fortement conçu (i). La médiocrité est le caractère du grand nombre : elle prospère parce qu'elle est à la portée de la multitude , qui l'adopte comme un titre de famille, comme un fruit
(i) On a souvent cité ce mot du cardinal Dupeyron à un de ses amis : « Celte lettre eût été « plus courte si j'avais eu plus de temps. » Je suis bien loin de prétendre contriedire un cardinal , et ceux qui ont admiré ce mot; cependant, persuadé que la pensée est une image , et que la manière de la rendre dépend de l'impression qu'elle fait en «nous , je crois que le travail qui abrège les phrases d'une lettre n'ajoute quelquefois rien à l'énergie du style. Il faut distinguer le rétheur de l'homme éloquent , et celui qui crée •«on style de celui qui le cherche.
EUGÈNE. 6g
de 8on sol; la raédiocnté disserte et s'étale dan» les salons, rédijje des journaux, compose des romans que l'oisiveté dévore, les drames où Ton va bâiller quand on ne sait où se fuir (i); les brochures de maints publicistes qui veulent réformer l'Etat , et dont il faudrait auparavant réformer la tête; des
(i) L'oisiveté est iasupporlable à l'honame. Deux de nos grands poètes ont exprimé en vercette vérité.
Boileau a dit:
L'insipide fardeau de n'avoir rien à faire.
Et Voltaire :
Je plains l'homme accablé du poids de son loiair.
J'ai entendu mettre Voltaire au-dessous de Boileau. Comparez ces deux vers , tous ceux où
vaudevilles chargés de pointes et de sentences, où l'auteur court après l'esprit qui le fuit de scène en scène ; partout la médiocrité se montre et place son cachet sur les travaux des hommes; et moi, lecteur, qui la maltraite, pour m'en punir elle me dicte les pages de ces Mémoires, comme le ciel pour se venger des hérétiques leur envoie quelquefois la grâce.
Mais revenons à M. Antoine, qui n'était pas un caprice de la nature, comme cette
ils se rencontrent , et décider. La Harpe reprend ce vers de Voltaire:
Vous recevrez de moi l'exemple d'obéir.
L exemple d'obéir, dit La Harpe , n'est pas français, he fardeau de n'avoir rien à faire l'est-il davantage ? Et qu'est-ce que le fardeau de rien ?
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digression en est une de mon esprit. M. Antoine n'avait rien d'original, encore qu'il fût chasseur et musicien; il n'était pas recherché ; son souvenir seul était amusant. Sa tête était un recueil de ces anecdotes , de ces idées qui courent les rues depuis l'invention des langues; il riait volontiers, mais il ne faisait jamais rire; il ne plaisait guère qu'à lui , mais il ne s'aimait pas froi-^ dément. Dans sa ville il s'était chargé de l'emploi d'ennuyeux, et promenait de cercle en cercle son oisiveté, sa nullité, sa sotte personne. Qui le voulait pour ami n'avait qu'à le flatter : la louange est une glu aveo laquelle on prend les sots. Il fallait i'amuser par des contes gais, car l'enjouement plaît toujours; c'était de l'esprit perdu, il ne rendait rien en échange ; ce n'était pas sa
7a EUGENE,
faute. Il aimait qu'on le réjouît , qu'on lui parlât de l'Opéra, de Pari» qu'il n'avait jamais vu , de la musique qu'il n'enlend aujourd'hui que d'une oreille, de la chasse qui n'a pu le dégourdir, et des femmes qu'il ne connaissait que par les tableaux. 11 fallait applaudir ses longs traités sur l'économie, triste apologie de la lésine que sa conduite recommandait encore mieux; il fallait écouter les redites dont il accablait, dix proverbes qu'il citait sans cesse , quelques passages d'auteurs qu'il plaçait partout, et les vers bourguignons de Crébillon qu'il déclamait à tout propos.
Tel était M. Antoine quand nous nous liâmes. Ce composé a subi depuis des altérations : quelques-uns de ses défauts on t disparu , d'autres se sont développés , ont
pri« un caractère de lénacitt^* et de prépondérance indetttructible. Satétc »eëtcnricliie de quelques idées de plus, mais sans effacer en lui cette simplicité baptismale que l'Eglise préconise pour raison , et qui vaudra un jour à M. Antoine le ciel que je lui souhaite, pourvu qu'il n'y soit pas auprès de moi.
Jules était déjà très avancé dans son intimité quand madame Dorsan nous mit en relations. M. Delmin, pour mieux nous lier, l'invita à dîner le lendemain, avec madame Dorsan et sa fille. On s'arrêta dans la salle verte où Virginie vint nous rejoindre.
Je vis M. Antoine se troubler à son aspect, et je crus que l'émotion s'était étendue jusqu'à Virginie ; cette idée m'affecta péniblement. Je sentis que mon dépit écla-
tait malgré moi dans mon silence et dans mes réponses. Antoine s'occupa presque uniquement de Virginie dès qu'elle fut près de nous; madame Dorsan faisait valoir avec adresse les galanteries de son cousin, et l'indolent à chaque remarque détachait à Virginie un tirade erotique où le sentiment se noyait dans les mots. Elle l'écoutait avec complaisance, soit que les galanteries d'Antoine lui plussent, soit qu'elles lui parussent sans conséquence. Le souvenir de son silence et de sa fuite dans le même lieu me fit admettre cette première supposition , et j'y vis la cause de sa froideur. Ma jalousie s'aigrit, et dès ce moment, le premier où je voyais Antoine, tout sentiment d'affection s'arrêta dans mon cœur; je n'y trouvai qu'une antipathie invincible. Cette première
impression a peut-être influé sur le cour» de nos relations : on sait que trop souvent une première impression reste et décide nos senlimens pour l'objet qui l'a produite. Les bons offices de madame Dorsan me choquèrent autant que les fadaises d'Antoine; elle m'offrit l'occasion de m'en venger : une malice en amène une autre; il en résulta le dialogue suivant :
« En vérité, mon cousin, Virginie vous « occupe entièrement , et nous ne jouissons (( pas un instant de vous.
— « Le sort de Virginie est de nuire aux « prétentions de ceux qui l'entourent.
— « Eugène, je ne te savais pas le secret « de renfermer une épigramme dans un
« compliment : il faut être avare de ma-
« lices.
— « Et s'en servir plus à propos, ajouta « Jules à la réflexion de sa mère. » Je me penchai à l'oreille de Jules : « Emilie est « bien séduisante!
— « Eugène ment ici et ne l'ignore pa« , « reprit madame Delmin.
— « Je n'ai fait aucune application.
— « Vous la laissez à faire, observa ma- « dame Dorsan, en souriant sans dépit : voilà « de la réserve. »
Antoine regarda Virginie à la dérobée, avec cet air qui veut être fin : « Que de cho- « ses on dirait, si on n'en avait pas!
— « Epargnez-moi, M. Antoine, je ne « dirais pas cela de vous. » Madame Dorsan releva ce mot : « Quelle bonté! M. Eu-
a gène! elle éclate dans toutes vos remar- « que».
— « Madame, les vôtres pour M.Antoine tt en prouvent davantage, et sont réelle- « ment.... très oblifjfeantes.
— « Elles portent le caractère de ma- « dame, remarqua M. Delmin.
— « Et ceux qu'elles protègent assurent madame de leur gratitude.
— « Ce n'est pas à vous, M. Eugène, de M m'en remercier.
— « Je sens, répîiquai-je, que ce soin « regarde M. Antoine.
— « Moi, monsieur?.... je ne sais ce que « vous voulez dire.
— « 11 y a du mérite à vous obliger, monte sieur.
tt M. Eugène, ma cousine m'a dît que vous « étiez musicien.
— « Comme l'est le vulgaire des ama- « teurs : beaucoup de routine et peu de ta- « lent.
— a C'est beaucoup de modestie, dit gra- « cieusement madame Dorsan; on sait ce « qu'elle prouve.
— « Madame, la réflexion est ici trop « flatteuse, et tout le monde se pique de « modestie depuis qu'on a dit qu'elle était a l'annonce du talent; ce préjugé la pro- « page.
— « Jouez-vous du violon, M. Eugène?
— « Non, M. Antoine, et ce n'est pas l'ins- « trument de tout le monde.
— « C'est celui qui a le plus d'effet.
BUGKNK. 79
l' — « Ausfti est-ce l'instrument des aveu-
« gles.
— « Le sort de ce qui est bon est d'élre u très répandu.
— u Vous avez sans doute beaucoup dV « mis, M. Antoine?
— « D'aujourd'hui monsieur en compte «( un de plus , s'empressa de répliquer u M. Delmin, que je n'osai démentir. »
Quand je fus seul je réfléchis à la situation dans laquelle je m'étais placé à l'égard de Virginie et de madame Dorsan : je compris que mes vivacités les éloignaient toutes les deux, et qu'il fallait ménager l'une quand l'autre m'échappait. Je me repentis de mes épigrammes à l'aimable veuve , je me promis d'en effacer l'impression assez légère;
8o EUGENE.
et revenant à Virginie : « Cruelle et trop sé- « duisante enfant, il faut te fuir, et je t'a- M dore ! tu m'interdis jusqu'à la douceur de « te voir enm'imposant un silence pénible, « que je romprais à tes genoux. Aimer et « se taire ; contenir un cœur brûlant que « ses désirs tourmentent , que ton charme « entraîne, à qui l'espérance offrit ses flat- « teuses amorces! le pourrai-je? l'as -tu « pensé? Mais si le tien craint de s'ouvrir, « s'il repousse l'amour qui m'agite , s'il se « ferme à mes séductions et reste muet à
« mes soupirs I pourquoi troubler tes
« jours innocens par des transports indis- « crets , ou fatiguer ton indifférence de sol- « licitations importunes? Je respecterai ton « repos; je crains d'attenter à ton bonheur; « j'obéirai, je souffrirai seul, mais je souf-
EUGENE. 8i
« frirai pour toi!.... Je gémis, et ton àine « ingrate s'abandonne peut-être aux séducu tion» de mon rival l Tu ne donnes pas un u souvenir à l'amant ëperdu qui t'implore, M qui n'a plus que ton idée! et jusque deu vant moi tu raccueilles, tu lui souris, « ajoutant à mes tourmens tout le bonheur u dont tu le flattes! »
Le lendemain devait me montrer encore Autoine auprès de Virginie, et ce tableau m'affligeait d'avance. Il fallait cependant le supporter silencieusement, déguiser le cliagrio qu'il me donnait, paraître gai et répandu, quand j'étais tristement préoccupé de mes ennuis!
Madame Dorsan et sa famille arrivèrent à l'heure donnée. On se dispersa au salon, suivant sa fantaisie, avec cette aisance qui résulte de l'intimité. Madame Dorsan me ramena très adroitement sur notre dialogue delà veille; il me fallut pallier mes vivacités, renverser les conséquences et les conjectures de madame Dorsan , pour reproduire les dispositions bienveillantes qu'elle m'avait montrées j usqu'alors : heureusement j'y réussis. Elle me reparla de ma romance ; je la lui promis pour le lendemain. En attendant elle voulut m'en faire chanter une autre; je ne la lui refusai pas. Je suis loin d'être un Orphée ; cependant Antoine accourut à mes chants, comme les animaux aux accords du chantre de la Thrace. Madame Dorsan me charmait par son esprit et ses grâces ; je me
consolais près d elle des froideurs de Virginie, qui le remarqua, et parut le voir avec déplaisir. Je n attribuai cette impression qu a un sentiment de vanité : à l'égard de toute autre que Virginie, j aurais joui de ce dépit comme d'une vengeance; mais je Taimais avec trop de tendresse pour prolonger ces pénibles observations, et j'évitai la présence et les regards de madame Doçsan, qui avait accueilli avec quelque plaisir les aveux qui m'étaient échappés en me justifiant des ironies de la veille.
Dans le cours du dîner, on m'apporta une lettre de ma tante. J'allais sortir pour la décacheter; on m'engagea à rester; je la lus à l'écart: c'était une réponse froide et courte à celles que j'avais écrites. On me déchar geait de l'obligation de continuer ces reja-
éÔ EUGÈNE.
tions èpîstolaires. Cette lettre me serra le aœuvi Madame Delmin, qui suivait ma lecture, s'en aperçut , et me demanda le Contenu de cette sèche épître. Madame , lui dis-je, c'est un adieu bien dédaigneux c|ue l'on m'envoie; lisez: « Eh bien, mon « àmi, ihe dit-elle, si tu perds une tante, tu « as trouvé une mère. » Je l'embrassai avec la plus vive émotion. « Oublie des paren8 «qui te ttiécoilnaissent, ajouta M. Delmirt; « tu ti'én as filUs d'autres que nous. Mon « ami, je t'ai proltiis l'histoire de mes rela- «( llônè aveé tàn père et de tes premiers «T inîltàtt8;''ellè t'apprendra combien nous <« deJVions t'aitïier. » Madame Dorsan témoigfrià"lé désif de la connaître; il fut arrêté quef nous irions nous asseoir dans la salle réftê pùuf y ^ïïténdvé ce récit. Si la lettre
KUGKNE. è7
de ma tante me fit quelque peine, c'était plus encore en reportant raa pensée mit son fils Alphonse. A son retour, détourné de son amitié par les insinuations de sa mère, il pouvait partager sa froideur et s*éloignér de moi : je ne me serais pas consolé de sa perte. Je ne dissimulai pas cette Inquiétude à M. Delmin, qui me rassura.
Après le dîner, prolongé dans une joie douce et légère , nous nous rendîmes à la salle verte : elle était formée de maronniers plantés circulai reraent; leurs rameaux se croisaient, et réunis par les branches d'un maronnier, au centre du rondeau, faisaient une voûte de feuillage. Des bancs mobiles étaient placés dans cette enceinte, et quelques groupes d'arbustes et des boii' quets de fleuri en ornaient le contour.'
On s'assit. M. Delmin prit la parole : « Vous savez quels orages ont bouleversé la France, ont déchiré ce beau royaume. Tout ce. qui sert de base aux sociétés, les droits, les rangs, les lois, les principes, tout a été extirpé et les débris jetés avec mépris. Un édifice insultant s'est élevé sur ces ruines; le sang l'a cimenté ! Un pouvoir cruel et tyrannique a tout soumis, tout dirigé; d'un tribunal de sang sont parties la démoralisation et la mort: c'est de là que des furieux répandaient sur la France les maux qui l'ont désolée; le mérite et la naissance ont été proscrits; d'absurdes novateurs ont imaginé de réduire les hommes à la même hauteur, d'établir une égalité qui n'était pas dans leur orgueil, qui n'est pas dans la nature. La naissance et la reli-
gion, poursuivies avec fureur, ont fui mouh UD ciel étranger chercher un asile et la paix. Les ennemis de la France accueillirent ses enfans, que voulaient é^^orger des Français ! Eugène , heureux d'être né huit ans plus tard, tu n'as pas vu ces époques désastreuses, ni les crimes des tyrans qui se sont assis sur les débris de la royauté, ni les malheurs des citoyens foulés sous leurs pieds dédaigneux, ou tombés sous la hache des décemvirs : l'histoire t'offrira ces tableaux , et ton œil révolté se détournera de ces scènes d'horreur; tu frémiras des excès où s'emportent la haine et l'ambition pour assouvir leur soif coupable!
« Ton père et moi, liés depuis notre enfance, jetés dans la même carrière, poursuivis pour la même cause et par le même
destin, nous unîmes nos fortunes, et loin d'un sol déchiré par les orages, où des bourreaux avaient marqué nos tétcs, nous allâmes chercher une existence que rien ne troublât. Nous dédaignâmes la protection de l'Anglais, ennemi perfide, ami peu généreux, et qui souvent avait fui devant nos vaisseaux, sur les mers où le comte d'Ëstaing nous guidait ; ses bienfaits étaient encore un mal pour nous.
« L'Espagnenous reçut : la courd'un Bourbon accueillit les enfans de la France, qui avaient avec son roi une origine commune. Nous achetâmes une petite terre près de Madrid; là, dans la simplicité de la vie rustique, nous trouvions l'innocence et la paix des premiers âges; distrait par les loisirs des champs, occupés des travaux du labou-
EllGKNE. 9I>
reur, contcns d'une TTK^iooritéquisufHsait à nos bcMoins. Ëloijj^néK du monde, nous étions heureux par l'amitié et le spectacle
[ de la nature ; une scène toujours attachante
^ et variée nous faisait oublier les jeux et la
^ pompe des villes.
« Ton père et moi nous nous étions mariés presque ensemble , et peu de temps avant notre émigration. Jules naquit, et deux mois après ta mère, Eugène, te donna le jour.
• Gê double événement fut le complément
du'bonheur pour les deux familles. Cependant la grosseàse de ta mèitî fut pénible, les suites en furent longues et fatigantes; .sa langueur nous alarma. On t'avait arraché au sein de ta mère, qui ne voulait pas quNin autre lait que le sien te ïwurrît ; ton père fut inflexible. «Mon amie, lui disait-il,
« ton fils ne t'en chérira pas moins, et tu ne « voudrais pas qu'il eût la douleur de se dire « un jour qu'il coûta la vie à sa mère. » On te donna une nourrice qui habitait près de nous. Attaqué d'une maladie violente, tu nous fis craindre une fin bien prématurée. Ta mère osait à peine te demander, tremblait en s'informant de toi, et cette inquiétude la tourmentait sans cesse sur le lit où elle languissait.
« Un jour que nous étions près d'elle, ton père t'apporta de la ferme. « Mon ami, lui « dit-elle, tu veux donc qu'il expire sous « nos yeux! 11 ne mourra pas 'répondit ton « père; il m'a souri. » Tu reçus les plus tendres caresses, et les yeux de ta mère se remplirent de larmes quand il fallut t'emporter. « Cher enfant, disait-elle, c'est peut-
u être la dernière fois que je te vois , que « je t'embrasse ! Bientôt l'un des deux en- « levé à l'autre le laissera, (hennissant, rede- « mander au ciel le bien dont il sera privé. » « Ce pressentiment se réalisa; ta mère succomba après une lente agonie. A ses derniers momens elle t'embrassa encore, en te recommandant à nos soins. « Il entre « dans la vie et n'en connaît que les souf- « frances! Bientôt il n'aura plus les soins les « plus tendres qu'il dût recevoir ; il n'aura « plus sa mère pour guider ses premiers a pas, pour aider sa faiblesse, pour flatter « ses désirs innocens et caresser la douleur « qui sans cesse afflige nos jours : que votre « amour me remplace et supplée, s'il se « peut, celui de sa mère; qu'il n'en sente « la perte que pour regretter sa tendresse
« et dire combien il m'aurait aimée! » Je ne pus retenir mes larmes à ce récit de M. Delmin. « Nous acquitterons ces « vœux, me dit-il en me serrant la main « avec attendrissement,» et il reprit : « La mort de ta mère répandit un deuil profond dans nos familles: ce deuil était dans nos cœurs. Ton père, accablé de cette perte, ne s'en consola jamais; il emporta au tombeau ses regrets et son amour. En mourant il te remit dans mes bras, et me dit: « Veille « sur ses jours: il est orphelin, et c'est le « fils de ton ami. » Nos mains élevèrent à nos amis un tombeau où souvent nous allions pleurer.
« Ces lieux , témoins de notre douce réunion, et qui l'étaient de nos chagrins, devinrent muets et vides pour nous : ils ne
EViikïiE. 95
nou» rappelaient plus que de» peinei»; nos amU a y éuient plun, el nous n elions consolés que par la vue de leur fiiU passé dans nos bras. Combien de fois madame Delmin et moi nous avons joué avec toi et Jules sur les gazons de la prairie! Tes mains caressantes nous pressaient, le sourire sur tes lèvi*es innocentes exprimait ton amour pour nous: car le sourire et les pleurs sont tout le langage de lentance. Jules et toi vous partagiez nos affections ; Virginie n'était pas née encore.
« Cependant un gouvernement monarchique s'était établi en France, et rappela les Français, exilés dans des jours de terreur. Us écoutèrent diversement l'appel qu'il leur fit : les uns revinrent sur la terre natale pour mourir auprès de leur berceau; d'au-
très préférèrent les bienfaits d'une main étrangère auxbiens que leur promettait celle qui s'ouvrait pour eux; quelques-uns, heureusement établis chez des peuples hospitaliers qui les admirent aux emplois, se fixèrent où ils avaient trouvé une existence assurée et paisible.
«Jetés seuls dans l'Espagne, et toujours ramenés vers la France par nos affections et nos souvenirs, nous revînmes sur le sol français. Je trouvai dans notre famille des ressources et des amis : la révolution n'avait pas dévoré tous nos biens; une existence brillante encore nous attendait, et nous en jouissons aujourd'hui avec sécurité.
« Il y avait quelques mois que nous habitions ces rives , quand le frère de ton père te demanda: tu partis, emportant nos re-
KIJGÈNE. 9^
grcts, mais non l'espérance de te fixer près de nous (i). Ton 8ort était de perdre tes pa-* rens : j'appris l'amitié que ton oncle avait pour loi ; je jouissais d'avance de ravenii* qu'il t'assurait, quand tu m'écrivis sa niort: je te redemandai k une tante qui n'avait pas pour toi la même affection. Elle me répondit d'une manière ambiguë, n'osant, par décence, te laisser partir, et ne te gardant point par attachement. J'envoyai Jules employer sur toi la puissance de l'amitié, et solliciter encore ta tante : il réussit. Mon ami, en te rappelant près de nous, c'est une
(i) Quelle était ici la pensée de M. Delmia? J'avoue qu'à ce mot je jetai les yeux sur Virginie, qui les baissa. Le coraprit-elle comme moi?
{Note d'Eugène.)
dette que notre fortune acquitte autant que nos cœurs : ton père en mourant nous céda 8es droits sur la petite terre que nous habitions ensemble, et nous unîmes ton héritage à nos biens; tu les partageras avec nos en Fans, tu resteras avec nous pour nous consoler de la perte de nos amis. Ton père en nous donnant son bien nous fit comprendre que nous ne devions faire qu'une seule famille, et tu rempliras sa vol|onté parce que «otre amitié te fixera, parce qtip tu n'auras pas d'amis plus tendres, et que ta présence est un plaisir que nous sentons chaque jour davantage : nous aimons en toi jusqu'à ceux qui t'ont donné l'être. Cependant si dèè affections plus vives , si l'inconstance de ton âge t'entraînaient, je ne réclamerais pas ta promesse ni les dé-
KU6ÈNE. 99
«im de ton père, Hubordoniiés à U féïiché\ lu n*eiitcndrui8 ni l'opi'ociies ni uiui'inui'f% et je me dégagerais envers toi ente rendant ton iiéritaoe. »
Le discours de M. Delmin Kt en moi une impression vive et proFonde. Je rassurai que jauiaisje ne quitterais lasile qu'il m avait offert; que je chérissais en lui lautorité et laffection de mon père ; que ma mère m'était rendue par madame Delmin qui en avait les sentimens.
Cie récit avait intéressé madame Oorsan ; elle avait suivi des yeux toutes les impressions qu'il me causait; elle av^it pénétré jusqu'au sens du re^çard que j'avais jeté à Virginie.
Quand nous fûmes remis de cette émotion qui avait pas^é d^ms tous les cœurs, on pro>
loo EUGÈNE.
posa une promenade. M. Antoine, qui depuis long-temps voulait que les sons de ma flûte «e mêlassent aux accens de son violon , fit tout ce qu'il put pour me décider à accepter ce duo. II allait envoyer chercher sa collection de musique (il eût fallu des porteurs) ; j'avais accepté son invitation par bienséance, me réservant quelque prétexte honnête pour me soustraire à l'impitoyable archet de mon bénévole ami; mais la promenade l'emporta, et Antoine remit son concert.
Je priai de m'en dispenser : on n'insista pas, sentant les motifs qui me faisaient désirer d'être seul; on ne les devinait pas tous. Je souffrais des assiduités d'Antoine près de Virginie ; j'évitais ce spectacle; mais plein du récit de M. Delmin, agité de réflexions et de sentimens divers, j'avais besoin de
EUGKNE. loi
les fixer, de démt^ler mon coeur qui »'était rouvert aux souvenirs de mon heureuse enFanee, aux larmes que j'avais données tant de fois à mes parens.
J'étais tout à mes pensées quand on vint me dire que le marquis de Relson était dans la salle; j'y courus. Il me témoif^na son étonnement de ma solitude : répondre- par l'annonce d'une indisposition est le prétexte usé de tout isolement dont on ne veut pas donner le secret; je rejetai la cause du mien sur Antoine. Ce n'était mentir qu'à moitié; il y a, je crois, un fond d'honnêteté dans mon caractère. J'assurai M. de Belson (ne voulant pas lui parler du récit de M. Delmin) que je fuyais l'opiniâtre mélomane qui me poursuivait pour arrêter l'instant d'un duo. M. de Belson s'était chargé de me
dépeindre tous les personnages qui se présenteraient à moi. Il parlait avec esprit et facilite; il avait vécu peut-être autant queDuclos (i);il était naturellement enjoué et railleur, doué du secret d'apercevoir le ridicule et de le faire resvsortir. « M. Antoine , « me dit-il en terminant son croquis, a « senti son sexe; il eut ici de l'amour pour
(i) Duclos commence sou ouvrage sur les mœurs , par cette annonce fastueuse que lui reproche Palissot, dans sa comédie des Philosophes: « J'ai vécu. » Madame d'Epioay traite fort mal Duclos dans ses Mémoires , toujours satiriques ; mais bien loiu des mémoires si prolixes , si impudens, que madame de Genlis a publiés en dix tomes , qui renferment son apologie et dénigrent tous ceux qu'elle a connus. Elle y pousse l'effronterie jusqu'à parler de sa vertu.
EUGKNR. i«S
a quelquosdames àqui TexpreKHionen parut « «uffisante; elles employaient «es petiu « talens; il crut pouvoir en aiHcher de plus « utiles aux femmes: on n*eniit aucun usage; « et de dis^rràces en disgrâces, qui se sont « rapidement succédées, il est arrivé à Vir- « ginie, dont il parait idolâtre. • Ce nom et l'image qu'il me retraçait me remuèrent; j« tressaillis. M. de Belson ne vit pas, ou ne voulut pas voir ce mouvement rapide.
Peu de temps après, ces dames rentrèrent. Le marquis les invita à passer à sa campagne un jour qu'elles choisii^ht, et qui fut remis à deux semaines de là. Madame Dorsan me rappela la romance que j'avais promise pour le lendemain. Je restai quelques instans avec elle, et malgré l'attention que je lui prêtais, je pus entendre.
io4 EUGEISE.
près de moi, M. de Belson dire à madame Delmin :« Je crois que l'aimable veuve veut « par Eugène se consoler du célibat. Encore « une malice, répondit madame Delmin; « mais si elle avait du penchant pour lui , « ce serait un sentiment inutile, car il ne « paraît pas partagé. » Madame Delmin se trompait.
« Vous aimiez Virginie , et vous couriez « chez madame Dorsan, conduit et appelé « par l'amour ! s'écriera quelque dame qui « peut-être a deux amans, qui dit les aimer, « et qui le leur prouve. — Oui, madame, « j'idolâtraisVirginie. — Monsieur, aime-t-on « deux objets à la fois ? — Vous savez , peut- « être mieux que moi , si ce double amour « est un problème. Madame , avez-vous lu « Faublas? — Quelle question, monsieur!
« — Elle e«t indiscrùlc, j'en conviens; je « puis le supposer, mais je ne dois pas vous « le dire. — Ni l'un ni l'autre, monsieur; « je ne lis pas de mauvais livres. — Je ne « connais de mauvais livres que ceux qui « ennuient. Madame, si vous eussiez lu Fau- « blas, il vous aurait appris qu'il aimait à « la fois la belle marquise, la charmante « comtesse et son adorable Sophie. — Mon- 0 sieur, Faublas était un libertin.... j'en juge a par ce que vous m'en dites. — Non , ma- « dame ; il était sensible et s'attachait, dans « trois femmes différentes, à des qualités « attachantes qui n'étaient pas semblables : « c'est ainsi qu'un peintre s'extasie à l'as- « pect d'un mont sauvage, d'une plaine « riante , d'une belle touffe d'arbres et d'un « vieux tronc où la végétation s'éteint; ainsi
io6 EUGÈNE.
« un fleuriste admire et cultive le myrte, la « tulipe et l'anémone; ainsi un littérateur se <i passionne pour une tragédie, une coméa die, une pastorale; et vous, madame, pour 0 des modes qui se succèdent sans se res- « sembler jamais(i)! La même passion peut « se partager sur plusieurs objets comme
(i) Voltaire regardait comme le résultat d'une imagination vive, cette diversité dans les goûts, qui n'est peut-être qu'un même sentiment divisé sur plusieurs objets. Voltaire écrivait à M. d'Argenson (Epitre à un ministrey.
On ne vit qu'à demi quand on n'a qu'un seul {joùt.
L'avis d'Eugène et ses distinctions sur cet article peuvent être soutenus et contestés ; il ne s'est pas arrêté à donner ses raisons : il n'approfondit jamais rien.
EUGKINK. 107
tt elle 8C réunit sur un «cul: une dévote ai- « me à la fois Dieu et les hommes, et ce sont « des applications bien différentes du sentiu ment. — Non, monsieur, c'est exactement u le même; cest toujours de lamour. Voilà « pourquoi une femme trahie devient dé- « vote, ou se fait religieuse: en changeant « d'objet , elle ne change pas de culte ; le a même sentiment reste dans son cœur. — « Il y a cependant quelque différence : l'un « vient des sens, l'autre de l'âme; et cer- « tainement, madame, vous ne croyez pas « que l'amour moral ne soit qu'une illusion, « et l'amour physique un libertinage. — « Eh bien, monsieur! — Ce double senli- « ment peut se réunir sur un seul objet, a comme il peut se partager. — Je vous « comprends, monsieur; le cœur était àVir-
io8 EUGÈNE.
« ginie... Je ne puis approfondir davantage « cet article ; la décence ne me le permet 0 pas. — Moi, madame, à qui la nature « n'a pas donné autant de pudeur, j'es- « saierai de dire ce que la bienséance vous « fait taire: le sujet est délicat; je tàche- « cherai que mon style le soit aussi, o
«Madame, en examinantl'espèce humaine, on ne peut nier qu'il n'y ait en elle un principe moral et un instinct physique, qui décident ses habitudes et ses penchans : cette duplicité dans l'individu nécessite des nuances , même des oppositions dans ses sentimens et sa conduite, comme elle produit ce que la société nomme vice et "vertu; elle doit offrir des penchans inalliables en apparence et qui en sont la conséquence nécessaire. Ainsi , madame , je pouvais aimer
Virjjinie par une suite du principe moral, et madame Dorsan par une application de l'instinct physique... Cette distinction n'est pas une rêverie (i). La première fois que vous avez aicné , dans l'ivresse de votre amour la vue de son objet était tellement
(i) .T.-J. Rousseau , qui certainement connaissait le cœur humain beaucoup mieux qu'Eugène, dit dans Emile : « L'amour est un sentiment par « lequel, excepté l'objet aimé , un sexe n'est plus « rien pour l'autre. » J.-Jacques n'eût pas admis la distinction d'Eugène : un homme vertueux ne s'y reconnaîtrait pas ; mais les libertins s'y reconnaîtront. Cette distinction n'est que le retour d'un cœur dépravé à un sentiment honnête, ou l'excuse d'un égarement bien opposé. Un libertin ne désire d'une femme que ces jouissances des sens qui s'achètent sous la protection des lois ; il fait à toute jolie femme l'application de ce désir,
|ê« EUGÈNE,
puissante que , toute à cette volupté pure, vous n'en désiriez pas d'autre! Cette espèce d'extase est précisément celle que je suppose aux élus; cependant, madame, après l'avoir éprouvée , après ce moment où elle absorbait votre àme , &i un joli homme eut essayé d'électriser vos sens , pensez - vous
délaillant ea elle tout ce qui peut ajouter à ses voluptés. Eli bien , ce liberliti devient-ii réellement amoureux? un seutimeut délicat prend la place de$ désirs grossiers , et il ne cherche plus uniquement dans la femme qu'il aime les voluptés .qu'il demaodait à celles qu'il n'aimait pas ! il trouve alors de plus douces voluptés dans une tendresse innocente et pure, qui semble n'avoir point de but, tant elle est délicate et mystérieuse ! cette ivresse lui paraît plus suave que celle des sens , et il sait alors négliger toutes les femmes pour une seule. liu^ aiwi-i
EUGI>.NE. m
qu'il n'aurait pu vouk amener h cet abandonneuientquu toutes Ick FciumeH crai(pient et désirent ? La chair est faible , comme l'ont dit ^rosëièremcnt des gens tristes par état, mais qui saventccla comme les autres: madame, vous auriez cédé à l'attrait du plaisir que vous offrait le joli homme; et ce plaisir ne vous eût point empêché de revenir à votre extase voluptueuse, causée par l'amant idolâtre.
« Un de mes amis chérissait une jeune vierge avec le plus tendre abandon, sans désirer autre chose que sa vue et son amour: elle se fût montrée à lui comme les filles de Sparte se montraient aux adolescens, que, satisfait d'en être aimé, il n'eût pas attenté à ses charmes; et cet amant, si délicat, aimait encore une petite brune, jo-
lia EUGÈNE,
lie et coquette , qu'il voyait du soir au matin , sans que ce partage de sa vie nuisît à l'amour qu'il portait à chacune. Je pouvais donc aimer à la fois madame Dorsan et Virginie; maistelle estl'influence dumoral sur le physique dans les hommes , dont les anatomistes étudient les affections quand ils n'en ont plus , que j'aurais fait le sacrifice de l'amour de madame Dorsan pour m'assurer celui de sa rivale : rien ne me prescrivait ce pénible sacrifice , et je ne le fis pas. »
Le lendemain j'étais seul encore dans la salle verte, aux premiers rayons du soleil, et toujours occupé des mêmes idées , lorsque des pas légers interrompirent ma rêverie. Virginie entra, étonnée de me rencontrer. Je remarquai son embarras» et je i. 8
ii4 EUGENE.
me levai: «Virginie, avez -vous ici les « mêmes droits qu'au bosquet ? — Non , a Eugène; mais je n'en userais pas pour « troubler votre solitude. — Je n'étais pas « seul : c'est ici que madame Delmin m'a « fait connaître des parens que je perdis « trop jeune encore pour en sentir l'ab- « sence, et dont mon cœur m'entretient « depuis pour éveiller et nourrir mes re- « grets. — Votre douleur doit être douce: « il s'y mêle le souvenir de leur tendresse. — « Sans doute vous avez connu de pareils «t sentimens ; car on ne devine pas èon d cfiMir. » Ell« rougit , baissa les yeux, et je ne la compris pas! «Virginie, puissiez-vous « ne connaître les miens que lorsque la na- • tu re épuisée dans M. et madame Delmin « ne leur baissera plus qu'une existence lan-
« gu'iHMnnle, dont le iormc «oit un bicnl' <( VouH DU Havc/ pan quelle est la situation X d'un éivv Hcul sur la terre, et q^| i4Q- ^ tt Icment qui nu vouh alUciie par aucun « lien à ceux qui vous entourent : délaissé « au milieu du monde, on cheiclie les $quu tiens que le ciel nous donna et dont « chaque jour nous fait sentir le besoin; u on a perdu nçs affections, ces caresses « si douces, dont le temps ne détruit pas « 1 émotion, que le cœur devine s'il ne les « a, pas cionnues, et que rien ne remplace « dans ces sçnlimens presque de compasu sion que Ton obtient des étrangers. Leur M bouche vous flatte et leurs cœurs sont « froids , et trop souvent vous ut lroi|vez « dans leur amitié simulée qiie Tégoïsme « paré des couleurs du sentiment, oii mas-
ii6 EUGÈNE.
« que sous une pitié dédaigneuse ; l'âme se a resserre et repousse cet intérêt insultant. « J'en ai fait la dure expérience ; et je serais « seul encore parmi les hommes , qu'en- « durcit l'orgueil, que l'égoïsme concentre, « si l'ami de mon père ne m'avait pas donné «; une famille qui remplace pour moi celle « que la mort m'a ravie. » Un retour sur moi et sur les miens me remplit d'une vive émotion , qui passa jusqu'à Virginie. « Je a vous attriste , lui dis-je: votre âme douce «et sensible ne peut supporter les idées « cruelles que je lui présente; la mienne «s'échappe dans mes discours, et je sais « d'autres souvenirs pénibles que ce lieu me « rappelle et dont je ne puis me détacher. » Virginie était troublée et se taisait. « Par- « donnez, repris-je, une importunité in-
EUGENE. fi7
« discrète, je ne la répéterai plus : votre « silence m'éclaire; je ne dois pas espérer « un sentiment qu'un autre obtient, et pour « fuir à la fois l'occasion et ma faiblesse, • j'éviterai tout ce qui la renouvelle. » Je sortis.
Rentré dans mon appartement, l'idée de madame Dorsan me revint ; et songeant à la promesse que je lui avais faite si légèrement, je ne pus me dissimuler que ma romance dans ses mains était une preuve écrite de mes senti mens les plus secrets , une révélation dont elle pouvait abuser. Mais en lui refusant les couplets promis, n'étaitce pas une révélation aussi complète et plus préjudiciable encore, quoique son inclination pour moi fût assez peu prononcée ? »U.J
Î<i8 EUGENE.
L'homme est jaloux dès qu'il peul s'enflammer; La Yemme l'est , même avant que d'aimer.
Comment éluder ma promesse? Le seul moyen que la réflexion m'offrit fut d'adresser à madame Dorsan des couplets sur la tù'usid[Ue de ma romance et de me fier à sa Vanité pour le succès de mon artifice. EUé n*y ver^a , me disais -je , qu'un sentiment tendre pour elle, et n'apercevra pas celui qu'il couvre. Femmes si subtiles et si pénétrantes, quelles «ont vos méprises quand veire amour-propre nous juge! I^'amourpropre a son bandeau.
A l'heure convenue, je me rendis chez l'aimable veuve. Antoine était à la chasse, battait les champs où l'avait envoyé sa cousine, voulant absolument quelqueàper-
KUGÈNK: 110
drix polir le lendctnRin , et' fîilfiîlie Faisait à sen bonncM amieH dcA vJHites que m mère avait jugé ne pouvoir pluH être remitftos. Je trouvai madame Dorsan .seule dan» éon appartement, FeHtonnantunedentelle:« Moiï-' « sieur Euf^ène, vous êtes ponctuel : èctte « icxactitude me flatte et me prouve que « vous avez quelque plaisir à me cher- « cher. — Madame, ce n'est pas (a seule « preuve que je puisse vous en offrir. » Et je lui présentai mes couplets. Mla<<ame l)orsati, qui avait tbUté lek pénéti-atiè^A dë'^on «exe et quelque habit^ide de se* galanteries, les reçut en souriant t-ttès lut.' rf C'est « très joli , monsieur Eujjène ; la flatterie « est {jracieuse. ^— Voiis ny vbyèt qu'ifne' « flatterie ? — H est vrai que ces vet^ 6ht • le ton du sentitnent ; on ne saurait oàffèiix
lao EUGENE.
« l'imiter: c'est à s'y méprendre. — Croyez- « vous, madame , que l'esprit puisse par- « 1er comme le cœur? — Je le crois en « vous lisant. — Si j'avais su n'être pas mieux « compris !... — Vous voulez donc que j'y «< voie une inspiration! C'est une superche- « rie. Vous pensiez à Virginie en écrivant « ces vers, et vous m'adressez ce qu'elle
« vous inspire ! L'artifice est ingénieux
« Monsieur, que faites-vous ? — Il serait « offensant de recevoir ce qu'une autre ins- « pire. » Et la romance était en débris sur le plancher. « Que vous êtes prompt ! Il « faut donc vous croire. — Non, madame, « si rien ne vous y engage. — Du dépit !... « Vous réunissez contre moi tout ce qui per- « suade. — Madame, voulez-vous essayer t une romance? — Laquelle, monsieur?
« celle que vous avez déchirée ? — Je n'y « sonjjeais plus. — Vous avez bien peu de « constance! Mais c'est à vous de me la « chanter. — Je ne saurais plus la lire; je « vais prendre votre harpe. » Je la tirai de son étui. Madame Dorsan me suivait des yeux et souriait de mon humeur, avec cette grâce toujours sûre du succès. Je lui présentai sa harpe ; elle préluda. « Je ne saurais « rien chanter : ma harpe est désaccordée. « — On peut en remonter les tons.» Et j'y travaillai. Elle me regardait tourner les chevilles avec vivacité. « Monsieur Eugène, « vous êtes absolu. — Point du tout, ma-f « dame, et je renoncerai au plaisir devons « entendre, comme j'en ai abandonné un d plus doux. »
(,. pile chanta avec une expression, un agré-
ment infinis. Je l'écoutais avec ivresse : la grâce de ses mouvemens , sa voix et son accent me ravissaient; la vibration des cordes formait un voile transparent qui donnait à ses traits quelque chose d'aérien et de magique; un joli pied posait légèrement sur les pédales, un bras mollement arrondi se déployait avec élégance sur les touches; et sa jolie main voltigeait légèrement d'une corde à l'autre; ses regards, qui semblaient n'avoir que l'expression du morceau , répondaient à la douceur des miens. Mon humeur ne put tenir contre tant de sédilCtion.
Quand madame Dorsan eut fini : « J'ai fait « ce que vous avez voulu : me boudez-vous « encore ? — Non , madame , je n'en ai plus « la force : on ne vous résiste pas. — Mon
« inciVH.Iulité vous h pîqné ? — Ce n'wt « pas ansez dire : mon civiir parlait dan« « ine« ver», et tous ne les avez pas écouté»! « — Rccopicz-le«. » On rae conduisit à un secrétaire, et ils reparurent, plus brillans après leur disgrâce, sur un vélin à tranche dorée. Madame Dorsan, sur son ottomane et loin de moi, avait repris son Feston, que ses yeux ne suivaient pas toujours. Tout à coup elle se lève , tire le cordon de sa sonnette, demande la guitare de sa fille, et me la présentant : « Monsieur Eugène , veuillez « me chanter votre première romance. » Je crus la deviner , et je chantai sans goût et avec impatience mes couplets à Virginie. Je remarquai à la dérobée un à\r de triomphe sur le visage de la tendre veuve tout le temps que je détonnai. Enfin, il me
fut permis d'essayer ma seconde romance (i), et je mis dans mon chant toute l'expression que ma voix pouvait prendre.
(i) Je crois devoir ces petits vers au lecteur il les estimera ce qu'ils valent.
Sur le vélin ma romance tracée Devait s'offrir à vos sons (^rracieux ; Mais quand vers vous s'envole ma pensée , Tout autre objet disparait à mes yeux.
Déjà la harpe à votre voix facile Mêlait pour moi ses accords séduisans , Vos yeux parlaient , et ma plume immobile N'écrivait plus... J'écoutais vos accens.
Tout au plaisir qu'a produit cette image, J'ose exprimer ses mouvemens si doux ; Laissons des vers dont une autre eut l'hommage : C'est l'oublier que de penser à vous.
EUCîKNR. ii5
Madame Dorsan était émue : Tépreuve pa«sait son attente , et 8on cœur paraissait sentir tout ce qu'elle croyait être parti du mien.
Ici la dame, qui m'a déjà querellé, m'interrompt encore: « Vous reprochez aux fera-» u mes de la dissimulation et de la ruse, u quand vous chantiez sans £[oùt ce que l'a- « mour vous dicta pour Virginie, et avec « passion ce que l'esprit trouva pour mau dame Dorsan que vous trompiez! — L'é- « preuve qu'exigea madame Dorsan était un « piège. J'ai pu répondre à son adresse par « plus d'adresse encore. Madame , ne nous" « est-il pas permis d'employer contre votre « sexe les moyens dont il se sert contre' « le nôtre? — Monsieur, mon sexe ne fut « jamais aussi faux que vous dans ce mo-
^a^ EUGKISK.
« ment. — Madame, point de contestation « sur cet article: nous plaiderions une cause « qui partage le genre humain, qu'elle ina téresse; nous laisserions le procès indé- « ci» (car tout être est homme ou femme « dans notre espèce), et de génération en « génération il pourrait être transmis sans « jamais être terminé. Vous ne doutez pas « de la perfection de votre sexe; c'est un « préjugé en votre faveur : je crois aussi « à l'excellence du mien, pour revenjr en- « suite sur moi-même : notre discussion ne «.saurait être impartiale; il faut l'aban- « donner.
Après avoir chanté, je présentai mes couplets à madame Dorsan, qui les accepta en m'assurant que ce serait sa romance préférée. Nous entendîmes quelque bruit sur
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lescalicr: je neuM que le tomp» d'arraciier quelque» aveux à madame DorHaii. M. Antoine entra : « Ma foi, ma chère cousine, j ai « bien couru pour l'avoir deux perdrix! elle» a ne tenaient pa»; mon chien et moi nous « sommes très fatigués. — Ëh bien, vous «I vfm» reposerez tous les deux.
a -r*Ah! monsieur Eugène, vous faites « de la musique. Je vais cliercher mon « violon! (Je frissonnai comme si j'avais en- « tendu son archet mortel.) Ah! quel est ce « morceau? (Je fis^un mouvement pour lui a soitstraire la romance vers laquelle il « penchait la tète.)
« — C'est de la musique vocale : vous « ne vous en occupez pas , monsieur.
, ,f— Laissez-le lire: il n'y comprendra rien. » Et plus prudente y madame Dorsan de*
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vina mon geste, et lui abandonna le papier.
Antoine lut ma romance.
« Je ne connais pas ces paroles. J'é- « coûte et j'accompagne fort souvent ces (( dames; je n'ai pas vu ces couplets dans « leurs recueils.
« — Pensez-vous, mon cousin, connaî- « tre toutes les romances ? On en fait tous « les jours qu'elles ne lisent pas.
« — Cela est vrai. Ces couplets sont-ils tt nouveaux ?
« — Monsieur me les apporte; ils sont «d'un de ses amis; il n'y avait certainea ment que lui qui les connût.
« — Ali! tant mieux! s'écria Antoine , je a les prendrai pour madame R** qui aime « tout ce qui n'est pas commun. (Mon ami 0 ne devait guère être de son goût.)