KU(;K^E
)«— N'y compte/ paK, mon coiiffin; s'il» u couraient je n'eu voudraii» pluë, et cW a déjà beaucoup de vouo le» avoir laissé « lire.
u — Je ne conçois pas cela, dit in^rënu- M ment le bon Antoine.
« — Je m'en serais douté, mon cousin.
« — Madame sait que vous avez la méu moire bonne.
tt — Mon maître d'arithmétique me le M disait souvent, répliqua-t-il ; cependant je « n'apprends pas quatre couplets en les « lisant.
M — Je le crois : cela serait prodigieux, M mon cher cousin.
« — Mademoiselle Virginie a san^ doute « ces couplets?
« — Monsieur Eugène, si vous voulez '• 9
i3o EUGENE.
a que j'y attache quelque prix, qu'ils ne « soient donnés qu'à moi.
« — Ma cousine, vous êtes bien égoïste!
« — Madame, je promets de ne les chan- « ter qu'à vous seule.
« — Conservez toujours la mémeexpres- « sion, j'y trouverai toujours le même « plaisir.
« — Madame, elle ne saurait varier^
« — Sans doute, observa Antoine, il n'y « a qu'un moyen de rendre cela sensible. « Continuez, monsieur Eugène ; je vais clier- « cher mon violon. »
• C'était me donner le signal de la retraite: je hâtai les syllabes et les serraens.
MadaovB Dorsan m'assurait du plus tendre attachement, me témoignait quelques craintes de Virginie, quand un prélude sur
ëU(;knk. f^
leacttlier noimHt termiuui' cet feiitretien. Je lue levai poor sortir; lentéC/é mélomane entra. « Cominenl vou» «ortez? ^^ Je tais « clierclier ma flûte. — Alteiide/o je prendt* « me8(Juo, et je vou» «ni». — Madame Dor-«' « «au veut nous eiilentlre. — iVous l'emmène- « rons. — : Vou» n'y pensez pas 1 Madame « ne doit pan, se déplacer pour nous. — u Vous avez raison ^ je vous attends; soyez « prompt. »
Je sortis, laissant mon^mi blond préluder dans tous les tons. « Avez-vous fait de u bonne musique? médit madame Dclmin « quand je rentrai. Il y avait sans doute tt beaucoup d'accord, ajouta-rtrelle. Eugène, « Virj{inie t'attendait pour ;sa leçon. — « M. Antoine m'a retenu pour me faire tt écouter des sottises sur un art qu'il
Il5a EUGÈNE.
« ne comprend pas. — 11 a troublé votre « concert, répliqua madame Delmin : il est i{. vraiment importun. » Je ne répondis à ces équivoques ironiques qu'en demandant Virginie : elle était au jardin; j'y courus.
Je m'excusai d'avoir laissé passer l'heure où nous faisions de la musique chaque jour. « Eugène, cet oubli est naturel dans des « momens agréables ; je sais apprécier votre M complaisance; je ne voudrais pas qu'elle « devînt une dépendance gênante. » Il y avait dans cette réponse tant de réserve et de froideur qu'elle me déconcerta, qu'elle glaça mon empressement : on la fit sans daignerjeter les yeux sur moi. Je vis encore dans cette indifférence une conséquence des galanteries d'Antoine : mon cœur se serra. « Virginie, nous pouvons ressaisir
EUGÈNE. i33
« riieure qu on m'a fait perdre, el qui ne
a s'est pas écoulée ailleurs sans me rappeler « son emploi ordinaire. — Ëu^jène , je (« sens tout ce que vos instances ontd'obliu (][cant; je suis reconnaissante des soins « que vous vouliez bien me donner , et « je crois pouvoir vous les épargner dé- « sormais. » Ces mots furent prononcés d'une voix troublée. « Je n'insiste pas « davantage : je connais la cause de vos « refus; et je vous épargnerai des impor- « tunités inutiles. » Je la quittai.
A peine rentrais-je au salon que j'y vis paraître un jeune homme d'une figure agréable et vive, grand, leste, bien tourné, ayant quelque chose de gai dans toute sa personne. Il venait saluer la famille Delmin, de la part d'un de ses oncles, très lié avec
i34 EUGÈNE.
M. Deiniin. Notre connaissance fut bientôt faîte. M. Delrain l'enjrajjea à le venir voir fréquemment. Le jeune homme, qui se nommait Victor, accepta; il avait des" manières élégante», un tour de conversation piquant. Il salua madame Delmin avec beaucoup de grâce, et lui plut par le ton flatteur et spirituel des discours qu'il lui adressa. Son curactère me séduisit.
J'avais à sortir : je l'accompagnai jusqu'à U Bourse. Chenain faisant, il m'apprit qu'il revenait d'an voyagé de Normandie. « Un « soir, me dit-il , je me souviens que j'ai « dans la Normandie un cousin avec qui je a fu8 élevé, et que je n'ai pas vu depuis un é» an ; je me loge dans le courrier, et j'arrive « en deux jours à Grandvillé. J'avais la « tête i la pôrfière; en traversant une placé,
ëugëine^ lis
« j apcM-çoiH la fcmnae de chambre de ma
<i tante; j'ouvre la portière, je «aute à
« terre, je vaia à elle, el «ans façon je la
« serre dans une accolade, en lui deman>
« dant mon cousin. Elle parut ëtonnée de
« ma vivacité ; cependant elle retrouva son
« sanfT-froid pour m'apprendre qu'il était
» depuis cinq mois au cimetière. C'est un
«I coup de foudre qu'un pareil trait! Je
« voulais voir mon cousin; il n'y était plua.
« Je pouvais repartir puisqu'il avait quitté
« cette ville pour celle des anges: l'objet de
« inon voyage était raanqu»-, rien ne me
« retenait davantage à Grandville. Pourr
a tant la bienséance et la faim me décidèrent
« à passer quelques heures chez mon oncle,
« qui m'a chargé de voir M. Del min qu'il « connaît beaucoup. » Tout en me contant
i36 EUGÈiNE.
cette déplorable histoire, que M. Victor semait de réflexions comiques, il jouait avec un chien, caressait de l'œil les femmes qui passaient, et se moquait des badauds qui s'arrêtaient le lonjj des rues. J'admirais tant d'activité, quand il m'apprit qu'Antoine était aussi son cousin, et qu'entre autres qualités, Antoine avait celle d'escamoter et de faire des tours de cartes comme le premier bateleur de la place Royale (i).
(i) .le ne sais si on compiendia, sans consulter le Dictionnaire, ce mot de bateleur dont se sert Eugène. Il est vieux : J.-J. Rousseau l'employait. La langue s'est beaucoup enrichie depuis ; chacun a fait l'aumône à cette gueuse fière ; aussi ses caprices et ses bigarrures sont aujourd'hui sans nombre , et sans doute , grâce à nos progrès , un temps viendra (il s'avance) où Racine , Rousseau,
Voltaire et Buffoa, seront aussi étrangers à l'idiome français connu , que Joinville et le comte Thibault le sont de nos jour», (juoi qu'il arrive, il est bon d'apprendi e à ceux qui ne le savent pas qu'on ne dit plus bateleur^ vcitixi prestidigitateur.
Devine si tu peux , et choisis si tu l'uses I
Mes relations avec madame Dorsan devenaient chaque jour plus douces, et chaque jour j'avançais vers le but que Tamourveut atteindre, que nous désirionstous les deux, comme le complément de la volupté. Je savais de madame Dorsan Theure où Antoine
i4o EUGÈNE.
sortait, et je me rendais auprès d'elle. Quelquefois l'aimable veuve accourait voir madame Delmin, qui nous examinait sans pénétrer nos sentimens : j'avais averti madame Dorsan des soupçons de madame Delmin. Un jour que j'étais seul près de madame Dorsan, que je l'entretenais de mes sentimens et de mes désirs, avec toute l'énergie dont une tête échauffée est susceptible , la tendre veuve , contrefaisant l'Isroène de Fontenelle (i), et se reprochant
(i) Tout le monde connaît cette charmante églogue de Fontenelle :
Sur la fin d'un beau jour, au bord d'une fontaine, Corilas sans témoin entretenait Ismène, etc.
Cette églogue est attachante par le naturel, la
KUOKNE. i4i
la if.^gènié..de sa conduite ni sa faiblesse , me répondit, d'un ton vraiment pastoral: « ËU{}ène , je me sentis du pencliant pour a vous dès le premier jour que je vous vis; « j'éprouvais le besoin de vous voir et de « vous le dire. Si vous ne m'aimiez pas, j'en « gémirais , je supporterais difticilement « votre indifférence et ne me consolerais « pas aujourd'hui de votre fuite; mais bor- « nons-nous à l'amitié, et n'allons pas jus- « qu'à l'amour. » A cette charmante transaction, je répondis comme Corilas. k Eugène , « continua-t-elle, l'amitié vous paraît in- « suffisante : vous ne savez fiavS combien « elle est douce entre deux êtres de sexe
facilité , le Ion simple et doux qui s'y fout seutu*.
i4a EUGÈNE.
« différent ! Les femmes la connaissent ra- «t rement entre elles : leur état de rivalité « les divise et leurs cœurs ne peuvent s'ut< nir. Les hommes dans leurs relations n'ont « pas cette aménité constante, cette sensi- « bilité exquise que les femmes répandent « sur tous leurs sentimens : Eugène, c'est « à l'amitié qu'il faut nous arrêter. Les « transports de l'amour sont passagers, ses « faveurs s'émoussent; la constance l'épuisé, « le désir se tait, mille vicissitudes le tra- « versent et l'agitent, la jalousie le tourmen- M te, le calme l'éteint, et que reste-t-il bien « souvent du premier délire? le regret et « la satiété. Je veux être votre amie ; et qui « saura vous aimer plus que moi î L'amour « n'irait pas au-delà. Notre intimité sera « douce et jamais troublée par l'inquiétude
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(( ou le l'cpentir. — Ainsi, madame , tourci mente sans cesse par le désir, enflammé « par votre présence, jugeant par les ca- « resses de Tamitié quelles seraient celles «I de l'amour, ajoutant le délire à la ten- « dresse pour composer le bonheur que « j'espérais, je n'obtiendrai en retour de « mon ivresse qu'un sentiment incertain , « que les démonstrations d'un attachement « froid, qu'un demi abandon; et si un ins" * tant , trop ému , je m'oubliais à vos ge- « noux, confus de me voir repoussé , hon- « teux de mon emportement , il faudrait at- « tendre de l'amitié indulgente le pardon « des torts de l'amour! Madame, cette union u ne peut exister : l'amitié entre un homme « amoureux et une femme qui l'aime , est « une erreur de sentiment , qui n'a qu'un
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« jour. Pourquoi nous abuser et démentir « nos cœurs ? c'est l'amour qui remplit le « mien, et si vous m'aimez, c'est son char- « me seul qui vous entraîne. L'amitié ne « me suffit pas : elle nous tromperait tous « les deux. — Eugène, qu'aujourd'hui j'a- « voue de l'amour , demain vous m'en de- « manderez les dernières preuves. Ma- « dame, pouvons -nous nous méprendre « sur des sentiments que tous deux nous « avons connus (j) : nous ne sommes plus
(i) Euj^ène suit exactement le plan tracé par Jules, et il manque le but en devenant raisonneur, quand il faudrait être passionné. Ce n'est pas avec des raisonnemens que l'amour persuade ; c'est par son charme et sa magie. Le désir est un feu électrique qui doit se communiquer pour égarer un cœur.
KUGKNK. i/,5
« comme CC8 êtres innocens qui s'y livrent tt sans les comprendre, qui marchent clans u Tombre , caressant tout ce qui les charme, « et qui ne savent qu'au sein de Tivresse où « leurs cœurs devaient les conduire. Mais « ces voluptés qu'ils demandent, excluent- « elles ces épanchemens, cette tendre intia mité, cette confiance, qui Font le charme « de l'amour ? Il s'accroît encore par la u jouissance, et nous unit plus intimement M à son objet. — Ainsi, Eujjène, tout ce « qu'on peut ressentir pour vous n'est rien « si on ne cède à vos désirs impérieux 1 ce « n'est rien de s'exposer devant l'opinion, « si prompte et si sévère! — L'opinion au- « torise tout quand elle nous accuse légè- « rement ; et si l'opinion confond l'inno- « cent et le coupable , il ne reste au dernier