‹ EugèneChapitre 4 sur 4 · EU0I:NE · texte numérisé non relu

EU0I:NE

mu ciiambre avec JuIch, qui tenta vainement de nous réconcilier : le courage calme d'Antoine et mon emportement ne 8e prêtaient pas à ses raisons. L'heure fut arrêtée et les armes choisies.

-']de me rendi» sur le terrain avec Jules; Antbine y vint avec Victor, qui tenta de faire une paix, devenue impraticable. Après quelques essais, Antoine qui m'était supérieur, me blessa aii bras. Je voulais contifiWil^î Victor et Jules s'y opposèrent, et

i6o EUGENE.

de l'aveu d'Antoine qui me lendit la main, nous revînmes réconciliés. Victor, pour cimenter cette paix, nous invita à passer le soir chez lui le lendemain; d'autres engagemens obligèrent de remettre la partie à quelques jours de là. J'entourai ma blessure de mon mouchoir, et je rentrai seul à l'hôtel pour détourner tout soupçon.

Monsieur et madame Delmin n'y étaient pas.

Je tenais ma main dans mon habit : affaibli par le sang que j'avais perdu , par le mouvement qu'une blessure donne, je montais péniblement à ma chambre, en m'appuyant sur la rampe, quand je rencontrai Virginie. Elles'écria en me voyant , effrayée de ma pâleur, de ma faiblesse, et m'offrit de me reposer dans sa chambre.

a Dans sa chambre! répétera quelque

EUGÈNK. 1^^

prude qui donne de.» rcndez-voiis le «oir tt chez 8a modiste!... quelle inconvenance! (I — Il était 8an8 doute plu8 convenable de « me lainser lan};nir et traîner sur Tesca- « lier? — La décence, monsieur! — L'hu- « manité, madame!... On peut être sans M mœurs, tromper le monde et son mari ; « mais il ne faut pas publiquement s'écar- « ter des bienséances et des préjugés reçus, M quelque motif qui nous y porte! Madame, tt une femme est souvent d'autant plus sé- « vère dans ses rapports avec les hommes, M qu'elle a le cœur plus corrompu , qu'elle « sent davantage sa faiblesse : tout alarme H un esprit dissolu, qui, voyant partout « l'apparence ou l'occasion du vice , craint « pour ses actions l'interprétation qu'il « donne à celles d'autrui; il craint qu'on I. Il

^6a EUGÈINE.

« aperçoive la direction qu'il désire trop « souvent qu'elles prennent; mais l'être « innocent qui ne voit ni ne cherche le « mal, n'a jamais calculé sa conduite et ses a discours: il agit sans songer s'il serablàmé, « parce que le sentiment qu'il a de lui est « pur, et que son cœur ne lui reproche « rien. Tout dans le monde est sacrifié à l'o- « |j|ii^ion (i), àl'apparence; et la vertu même « est repoussée lorsque les hommes, tou-

(i) J.-J. Rousseau dit dans Emile : l'opinion a son trône parmi les femmes , et son lambeau parmi les hommes. Je ne sais si Beaumarchais n'expliquerait pas celte dislincliou cotnnie il en explique une aUli^î

De cette absurde injustice ■ ' *i ' Veùt-ob sfaVoir le pourquoi ?... flQ j; ; Le« plus forts ont fait la loi.

KU(;i:iM<:. i63

« jour» prompts el If^'j^er», peuvent lui clou-

« ner un nHpcct défavorable! On ëtouft-'e

« ainsi le cœur el la naturel on les immole

« à (les conventions inflexibles, dont Tin^

a (-raction, eut-elle un luoliF généreux,

« est punie par un mépris injuste! On jujje

« l'aclion dépouillée du motif, et l'on pro-

« dijjue le blàrae à celui qui mérite d'être

« approuvé, pa^ce qu'il fut sensible en dé-

« rogeant aux lois communes ( i ). Quece-

(i) Philosophes qui lirez ces Mémoires («'il ea est qui daijïue desceodre à celle leclure frivole)^ je vous euiends défendre la société , et me répondre : «Que c'est un mal sans doule si des règles sages, quelquefois trop rigoureuses, tournent au préjudice des lioiu<ne« qui le« oDt faite« dans l'iolérét de tous; mais qu'il faut plaiudre ceux qui en seraient victime^s sans, rien ohan^^ à

:i64 EUGENE.

« lui qui condamne Virginie, rentre dans « son cœur et la juge. »

'•''^Je me reposai dans son appartement. Un frissonnement indomptable courait dans mes nerfs, et je m'efforçais en vain de ré-

-trr; >' •■

ces lois. Que dès qu'elles souffriront des exceptions, elles seront détruites ; que si on les juge, elles sont nulles; que si on peut les enfreindre, ou les négliger, chacun prenant son intérêt pour arbitre , les pliera à sa fantaisie ; qu'alors ce qui fut établi pour prévenir le vice , peut en devenir le prétexte, ou la sauvegarde, à l'aide d'une interprétation subtile, d'une application détournée; qu'enfin l'apparence doit être irréprochable, parce qu'on ne voit pas le fond des cœurs.»

Je n'oppose rien à ces réflexions : la discussion

me conduirait trop loin , et le lecteur peut s'en

tenir aux immenses digressions du dix-huitième

siècle, et regarder comme des superfluités fati-

EUGÈNE. i65

Mister à la douleur. Je répondaÎH d'une manière évasivc aux questions de Virginie, qui renaissaient sous mes réponses. Quelle douceur dans son accent! quelle tendre inquiétude sur ses jolis traits! Je voulus retirer [■•il bras pour lui montrer qu'il n'avait aucune blessure ; mes doi^çts étaient cou-

gantes les traités complémentaires qu'on essaie

de lui faire accueillir aujourd'hui *.

{Note d Eugène.)

* £u(^èQe , je le répète , va rarement au fond d'une question pour l'épuiser et la résoudre complètement. Il n'avait pas celte application réfléchie qui creuse jusqu'au dernier filon de la pensée, ou cette persistance opiniâtre qui ne se lasse jamais d'étudier un objet , de le présenter sous toutes ses faces : peut-être aussi n'aimait-il pas cet esprit ardu des argumentateurs, qui ne cèdent qu'avec leurs poumons , qui ne se rendent qu'au dernier verre d'eau. Il n'eût pas été bon théologien.

i66 EUGÈNE,

verts de sang. « Eugène, vous vous êtes « battu !.... Votre querelle avec M. Antoine ! « et Jules l'a souffert! — Virginie, je suis « le seul blessé. — Je ne m'informe pas de « votre rival. Je vais faire appeler un chi- « rurgien. » Elle s'élança vers le ^^rdon de la sonnette ; je la relins : « Combien l'ina térét que vous me témoignez me touche! « pourquoi faut-il ne le devoir qu'à la pitié ! « Ma blessure est légère; je crains qu'on « ne connaisse noire duel ; gardez-en le se- « cret ; Jules va rentrer. » Nous l'entendîmes; Virginie l'appela :« Jules, je ne te « reproche pas d'avoir laissé ton ami s'ex- « poser; ton cœur a dû en souffrir. Mais il « revient seul ; il est blessé : maman a d'ex- « cellens baumes; nous en prendrons se- « crètement, et tu panseras Eugène. » Je

KllGKNK. 167

remerciai encore Virjjinie, et non» noiin rendîmes à la chambre de .Iule.*).

!!»(AprÙ8 qu'il eut pansé ma blessure, il me dit : 0 Depuis quelque temps lu me vois «( sortir seul et toujours préoccupé; je te « dois la confidence de mes succès et de « mon secret, que je t'ai cacliés trop lonp- « temps; j'ai d'ailleurs besoin de tes con- « seils et peut-être de ton amitié, il y a un « mois que ma sœur me pria de l'accompa- « fjner chez sa modiste : j'y trouvai la plus « jolie petite brune que le ciel ait formée « pour l'adoration de la terre, et tandis que « ma sœur s'occupait d'un chapeau qu'elle « faisait orner, je m'approchai de la sédui- « santé Adèle, et je commençai , sur le ton « galant , un entretien qu'elle soutint avec « beaucoup de grâce ^t d'esprit. Elevée aux

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« Ursulines, son éducation est bien au- « dessus de sa classe et de son état. Il fallut « que Virginie m'arrachât d'auprès d'Adèle « pour me ramener. J'obtins de la revoir « le lendemain ; je continuai mes visites avec « succès : le mystère , nécessaire à l'amour, « voile nos sentimens et nos relations. Enfin , M de progrès en progrès, j'ai amené Adèle, « complètement séduite , à se donner à son (t amant. Mais je ne puis aller dans sa « maison où elle quitte peu sa mère , où « des yeux seraient ouverts sur nous à tous « les étages : darrs quels lieux la recevoir? « C'est sur cela que je veux consulter avec « toi. »

J'avais aussi mes projets, et après plusieurs expédiens conçus et rejetés successivement : « Jules, quel est le caractère

EUGÈNE. i6^

« de Justin ? — 11 est discret et mVst trèi « attaché, surtout depuis que je l'ai aidé de « ma bourse à réparer une étourderie qu'il « voulait cacher à mon père. — Justin est « jeune, il ne doit pas être sévère : Jules, a il faut recevoir ici ton Adèle. Justin nous « Favorisera autant que les localités , et il « rejjardera cette complaisance comme une « espièjjlerie et une espièglerie lucrative ; il « y verra ^jaîté et profit ; il s'y prêtera sans « hésitation. Faisons-le monter. — Mais, « Eugène, c'est beaucoup risquer : si mon « père.... — Tu déroberas le sexe d'Adèle « sous les habits du tien , et dès que le som- « meil assoupira les hommes, devenus étran- « gers à ce qui se passe sur la terre, « Justin introduira Adèle sans bruit, et la « reconduira le matin , au chant du coq ,

« avec les mêmes précautions. Adèle doit

« avoir une clef pour rentrer chez elle, et /

« je m'en fie à son adresse pour endormir

a la surveillance de sa mère. Nous aurons

« aussi une clef pour la petite porte de la

« cour ; elle sera remise à Justin. — Mais

« Adèle acceptera-t-elle tout cet arrange-

« ment ? — C'est à toi de la décider. Appelle

« Justin : j'ai ^ussi mes projets. » Justin

entra. « Justin, peut-on te parler avec con-

« fiance ? — N'en doutez pas, monsieur Eu-

« gène. — C'est âu nom de Jules. — Monsieur

« Eugène peut aussi compter sur moi en

« toute occasion : il s'agit sans doute de

« quelques amours. — Tu l'as deviné, Jus-

« tin. — A votre âge on ne rêve qu'à cela.

a -T Tu le sais par expérience ? — Peut-

KUGKINK. 171

« être, moriHieur Julc». » Nous lui confiâmes notre projet; il reçut nosiostructiont, et pour éviter d'avoir à ga{{ner un ëerrurier, dont il faudrait payer le silence sans en être bien sûr, Justin devait dérober la clef nécessaire, qu'on supposerait avoir été perdue. Nous offrîmes à Justin une fjratification qu'il no put refuser. L'or, si puissant sur l'espèce humaine, dont il assure les jouissances, ferme la bouche comme il la fait ouvrir. Justin d'ailleurs était compromis et savait M. Delmin sévère; il enleva la clef, dont nous eûmes la tranquille possession. Savais-je alors dans quelle pénible circonstance devait me servir cette clef que je faisais dérober pour ménagerdes plaisirs! Nos fautes retombent

sans cesse sur nous, et ces leçons d'une fatalité, qui n'est pas aveugle, ne nous rendent pas plus sages !

Deux jours après, une cousine de madame Dorsan donna un bal. Une voiture nous y porta à l'heure où le laboureur dort déjà paisiblement sous son toit de chaume , où la modiste se pavane au spectacle auprès de la grande dame qu'elle décore comme

on décore une poupée, où la coquette tourne encore une boucle de cheveux qui a passé le jour sous la papillote, où le filou examine les passans pour faire un escamotage moins amusant pour eux que ceux d'Olivier. En descendant de la voiture madame Delmin prit mon bras gauche et j'offris l'autre à Virginie ,, qui le refusa à demi-voix : « Eugène, et votre blessure ? « — Je ne la sentirai plus et je croirai au « magnétisme. » Celui que produisent les jolies femmes est certainement le plus puissant , le plus doux , et malgré les anecdotes des contfeùrs j'aurais tout au plus pour l'autre la foi raisonnée de Saint-Thomas.

Victor était au bal : il prenait avec la maîtresse de la maison des airs familiers, qu'elle répHiùait par un signe et qui

m'expliquèrent la nature de leur intcili> ^ncc. 8i la Julie fie Housneau eiU demandé à raadamc P*** : Vdine a-t-clU un sexe? je doute que madame P*** lui eût répondu né- ({ativement : elle sentait que la sienne en avait un , et Saint-Preux a prouvé à Tinnocente Julie que Tàmc porte son sexe dans ses affections.

Vir^^inie m'appela par un signe pour me demander son frère qui n'était plus dans la salle, et qu'Emilie attendait pour la valse prochaine. Je devinai où il devait être , et je promis très légèrement qu'il ne tarderait pas à revenir; qu'on pouvait se tranquilliser. Emilie m'entendit et sourit. Quelque prude, guindée sur de grands airs , sur une dignité, au moins ridicule, m'aurait probablement répondu par décence , en ter-

mes fort irapertinens , que les hommes n'étaient que les esclaves humbles et dédaignés de son sexe ; que leur présence , leur galanterie lui étaient importunes ; qu'elle leur faisait grâce quand elle n'était qu'indifférente;... et la petite menteuse, qui avait hérité cette sorte de fierté de sa mère , qui la lui avait transmise entière comme elle l'avait reçue , afin qu'elle passât de génération en génération par la ligne femelle aux siècles à venir ; la petite menteuse , retirée le soir dans sa chambre , pleurait un ingrat , qui avait pris à la lettre tout son verbiage dédaigneux, qui l'avait quittée pour une vierge plus humaine.

Je valsai avec Virginie : la blessure de mon bras était encore vive ; je sentis qu'elle devenait douloureuse; quand la chaleur

fOGÊNË. 177

causée par le ' mouvement se fût reFroi- <lie, j'éprouvais deï douleurs aij^uës.Je pâlissais ; je le devinai à Tinquiétude de Virjçinie. Victor, qui s'en aperçut, abandonna généreusement un plaisir, vint à moi, me fil sortir et nie conduisit dans le boudoir de madame P*** pour mieux nous dérober aux regards; je lui en marquai mon étonnement. «Quel scrupule! me dit-il; n'ètes- « vous donc jamais entré dans un boudoir? « Celui-ci m'est connu , j'en dispose ; placez- « vous sur ce sopha ; on y est mollement , M vous pouvez m'en croire. » 11 allait faire office de chirurgien, quand madame P***en- Ira avec madame Dorsan, qui m'avait vu sortir. Je voulus m'excuser sur le lieu où Victor m'avait conduit: «Assurément , Eu « gène, vous n'êtes pas habitué à fréquen- I. la

4^78 EUQEI^E.

« ter ce» cliarmans réduits! Cachez du moins (n cette tiaiidité : elle vous donnerait un air tt,,ijovice,,,qui n'est pavS^i^iie bonne annonce ^ .(devant ces dames. Madame , corrigez-le de « cette gaucherie , dit-il nqialignement à ma- .^ dame Doi::san , qui s'était chargée de vi- « siter ma blessure ; et prenant madame P^** «jj^spus le ^ra«: ISotre présence devient inu- «i„li|e , ittipo'^tMnfi peut-être; dérobons-nous u discrètement; cette attention est délicate: .<^r,J^'o|ccasion est toujours précieuse. » Ces dîiipjes sermonaient sans fruit la gaité de yiptor; il ropondail à leurs oraisons p£>r dt;» «^ali,cp#,,!,lutipait madame F***, l'assurait que .nous étions fort discrets, très intéressés à nous taire, qu'enfin il n'avait que l'esprit du lieu , le tpn qu'il y prenait touj.ours. Il l'entraîna hors du boudoift . '••> »

fiUGÈlNl!;. 179

Madame Dor«an avait appria noire duel par Antoine, qui ne savait rien taire. Frè» de moi sur le 8opha, elle loe prodiguait ce qu'elle noinuiait lessoiitHderainilié.u Qu'il» u seraient plus doux m'ïIk étaient donnés par « lamourl — Eu^èqe, vous allez recom- M niencer notre débat? — Four qu'il ait le « même dénoùment ? Vous vous faites un u jeu de nourrir et de tromper mon espétt rance, de me laisser entrevoir le bouhetir

« pour me l'enlever plus cruellement !

« Vous ne savez pas sentir (1)! — Eugène,

(i) Eu{!;èae ici mauque eucore le but. Saos doule il craignail de paraître suivre les conseils de Viclor, de lévoller et d*éloigner de lui madiiine Dorsan , qu'il voulait subjuguer par des moyeat plus délicats.

la.

i8o EUGÈNE.

« si je ne vous aimais pas je serais plus fa- « cile : assurée de votre discrétion, ne son- « géant pas aux changemens qu'amène l'a- « venir, cherchant l'amour comme une « jouissance passagère, je ne craindrais « pas un abandon que votre légèreté peut « rendre pénible, et dont le souvenir, en « ne m'offrant qu'un bonheur échappé , « viendrait désoler mes jours. Mon ami, a vous ignorez avec quelle tendresse, avec « quelle constance je veux être aimée; et « si j'étais abusée , combien cette erreur me « coûterait de larmes! Eugène, je fuis l'a- « mour pour m'épargner des chagrins. — « Pouvez-vous penser.... — L'amant dans son a délire juge l'avenir sur le présent; le sen- « timent qu'il crut éterniser se calme, s'é-

EUGENE. i8i

« teint , et ce n'est pas lui qui gëmit et le re-

M jjrcltc (i) ! Il cherche ailleurs des désirs

M qu'il ne sent plus, et laisse une amante tra-

« hie, pleurer sans espoir sa fuite et son ou-

« bli! — Madame, les torts de quelques-uns

« sont-ils donc l'erreur de tous? est-ce par

« ririHdélité qu'il faut juger de nos cœurs?

« Rassurez-vous sur le mien: il fut à vousdès

« le premier instant; chaque jour accroît

a sa tendresse, et sans cesse il vous répè-

(i) Cela doit être : l'homme ayant toujours l'initiative eu amour, dès qu'il est infidèle , ou abandonné, cherche un cœur qui le console. La femme trahie , ou ennuyée de son amant , est contrainte d'attendre qu'il s'en présente un autre qui lui plaise et lui convienne. Sa pudeur et ses scrupules la retiennent : tout semble écarter d'elle ce qui console de l'infidélité.

iSik EUGÈNE.

« tera qu'il ne veut être qu'à vous! Lais- « 8ez-vou8 entraîner au sentiment que vous « inspirez si bien ! Quelle serait douce no- « tre intimité s'il n'y avait plus d'inter- « val le entre nos cœurs! Ne séparez plus ce « que la volupté doit unir; cédez à l'amant « qui vous presse , et que son ivresse soit « partagée.» Mes caresses, mes sermens complétaient mes sollicilations ; je pressai ses lèvres de mes lèvres brûlantes, je sentais sa respiration s'éteindre, son cœur palpiter, tout son corps frémir; je touchais au moment heureux.... Elle s'arracha de mes bras: « Non , Eu^jène , cela ne sera pas : j'ai « tout à craindre de ma faiblesse ; je dois « vous fuir pour en triompher. Rentrons ; « venez voir Virginie.» Il fallut céder et la suivre.

ki)(;knk; i83

' Kri rentrant au bul, noiiti trouvàmeH'dtM* 0aît(^ tros vive cfiii coumit frur toiii le» ▼!sape» , et ohrtcnn rdp(^tait : Elle est fjten! 3e demandai h Victor le «iijot de ce joyeux mouvement. « Rofjardoz donc cette fen»>tn'. »» J'aperçus, assise dan» l'embrasure sur l'estrade, comme Cendrillon sur la' pierre du foyer, une demoiselle dont les pieds passaient sous les rideaux qui la cachaient ; sa figure seule apparaissait dans une ouverture de la draperie. « ('ette flemoiselle, continua Victor, dansait avec lUoi; elle à glissé (et je vou8<assure queje n'ai rien fait pour décider ce faux pas); elle a glissé, et elle est tombée: honteuse de sa chute, elle s'est cachée dans cette niche. J'ai voulu l'en tirer; elle a repoussé la main que je lui offrais, en me répondant: J^ suis é^^/zu J'ai

i84 EUGENE,

répété elle est bierif pour expliquer son refus et sa comique fantaisie : le mol circule , et la demoiselle reste sous le rideau. » Une dame vint la chercher, et nous vîmes s'élever de sous la mousseline, semblable à un fantôme de roman, une longue demoiselle, maigre, pâle, dont l'œil fauve et inquiet regardait l'assemblée d'un air effarouché : elle traversa le salon comme une poupée à ressort.

J'allai m'asseoir auprès de Virginie, que Victor ne quittait guère, et qu'Antoine cherchait toujours. Elle était pensive; elle m'avait remarqué rentrer avec madame Dorsan: elle me demanda si je ne souffrais plus. Je l'assurai que le mal était calmé. « La main « qui vous a pansé a dû dissiper la doua leur. » Je ne lis pas semblant d'entendre

ëUGKNB: i85

CC8 mot8, prononcé» d'un accent limidc.

Mais comment Virp'mic avait -elle pénétré le molit' de Tubscncc de madame Dorsan ?... Madame Dorsan, sortie peu après moi ,Victor rentré presque aussitôt, des circonstances antérieures, les indiscrétions d'Antoine, tout avait appris à Vir^jinie l'intérêt de madame Dorsan pour moi , mes sentimens et nos relations secrètes; tout éclairait Virginie, et lui démontrait que Victor avait cédé à madame Dorsan , chez sa cousine , l'emploi humain dont il était chargé; tout disait que j'avais reçu des soins donnés avec plus de délicatesse et de dextérité, comme une Faveur enivrante. La main d*une femme est si douce! Ah! si Virginie avait pu deviner où madame Dorsan m'avait suivi , et quelle scène s'y était passée!... la mélancolie em-

i86 EUGÈNE,

preinte sur ses jolis traits eût pris une teinte plus sombre, et son cœur, avant de connaître l'amour, aurait connu l'amère jalousie que le partage désole , que l'idée d'une infidélité fait frémir! • i

Mais, que dcvais-je à Virginie ? m'avaitelle sacrifié son amour et ses instans, pour prétendre au sacrifice des miens? avait-elle fondé son bonheur sur ma fidélité, et par sa confiance méritant un dévouement absolu, placé sa volupté dans mon amour ? Alors j'eusse été coupable de chercher ailleurs, au mépris de sa tendresse et de mes sermens, une félicité qui la désolât, de détruire par mon ingratitude ses plus douces illusions Virginie m'avait repoussé, m'avait enlevé jusqu'à l'espérance : pourquoi donc rejeter les voluptés qu'on m'offrait

ailleurs, que je ne trouvai» pa» en elle? Pourquoi lui sacriKer mes plaisirs, «ur lospérance incertaine qu'un jour, moin»

timide et plus confiante, elle 8 abandonnerait à mon amour et délaisserait mon rival, qu'elle paraissait écouter? Fallait-il immoler la félicité présente à l'espoir d'une félicité douteuse, et la femme qui me chérissait à celle qui refusait de m'entendre? Quel dévouement insensé ! Quelle est donc cette délicatesse imbécile, qui s'immole sans retour et sans profit, à l'être insensible qui dédaigne ce stérile sacrifice, et vous voit d'un œil glacé renoncer au bonheur pour lui? Fallait-il vous exhumer de la poudre des cloîtres et des grottes solitaires, triste mémoire de ces amans opiniâtres qui cachaient dans les déserts ou sous le cilice

i88 EUGENE,

leurs inconsolables ennuis? Fallait-il reproduire l'exemple de ces amans dédaignés et montrer encore au monde Tanéantisseraent gothique de ces malheureux cerveaux qui ajoutaient au chagrin de l'amour les tourmens de l'austérité, lorsqu'une cruelle refusait de les accueillir ? Etait-ce donc pour se punir de n'avoir pas su plaire? Une femme aimable et jolie m'ouvre les bras ; j'y vole , et j'oublierai dans ses caresses les froideurs d'une insensible beauté.

Quand nous fûmes revenus du bal de madame P***, Jules m'apprit qu'il avait décidé Adèle à se rendre dans sa chambre. « Mais, Eugène, il faut la déguiser. — Oui , « Jules , et j'irai l'attendre à l'endroit dési- « gné. — Je t'avoue que je tremble en l'au menant ici; quelque circonstance —

u L'amour donne de rénergle, et h toi il (c « l'enlève ! — Si mon père découvrait cette

« séduction? Il ne me pardonnerait

« jamais. — Je reconduirai ton Adèle, et si « nous sommes surpris, je prends le péché u sur mon compte. » Jules me serra la main. 11 fut convenu que j'irais chercher Adèle, que j'aurais un lar^je carrik dont elle s'envelopperait, un chapeau léger qui cacherait cette petite figure si coquette et si jolie. Jules me rappela que Victor nous avait invités à passer le soir avec lui le lendemain.

Victor nous reçut dans sa chambre; il était devant un brasier, entouré de bouteilles de rum, au milieu desquelles figurait un pain de sucre sur un plateau d'argent garni de tasses. Antoine y était déjà. « Messieurs, tt nous dit-il , une soirée de garçons. Je sais

« ce qui l'anime; un sultan pourrait en

a doubler les plaisirs : je n'ai point de sérail

a à mettre au pillage, et le punch fera oublier

« l'amour. Cependant, messieurs, je suis

« amoureux; vous ne le croirez pas? J'ai

« peine à le comprendre , à me le persuader.

« On m'a donné quelque filtre; je vais

« croire à la magie : j'ai changé d'âme; je ne

a me connais plus. C'est une terrible ma-

« ladie du cerveau! — Victor, si elle se

« communique, vous ne vous en plaindrez

« pas. — Non, Eugène; mais vous, vous vous

« en plaindriez peut-être. Cependant je ne

« veux pas nommer l'objet de mes sollici-

« tudes; il m'a laissé du sentiment pour

« huit jours : je l'économise afin de le faire

a durer. Ma séduisante idole n'a pas le soup-

« çon de ma passion très innocente. J'ai

« cependant débuté par des aveux trC't « tendres : c'est vraiment se donner trop « vite, et s'estimer trop peu; c'est provo- « quer étourdiment des rij;ueiir8. .l'avais « cru ce bruvsque prélude décisif; je (( connaissais mal le sexe. Les {];rands effets « de sympathie, les impressions subites de « l'amour, ne se voient guère qu'au théâtre c( et dans les romans : l'aimable enfant m'en M a cruellement convaincu. 'Elle manque « de reconnaissance.... Le sexe est souvent M ingrat ! » >'•

ÎSous entendîmes une guitare: Antoine courut à la fenêtre. «Mon cher cousin, dit « Victor, soyez avec nous. Le n^élomanequi « vous attire est un dolent personnage qui « s'enferme et gémit avec sa guitare depuis M qu'il a perdu sa sœur qu'il veut refaire, I. i3

ig4 EUGÈNE.

« je: cp©i«, avec la dame compatissante qui (c le loge. La dame publie qu'elle n'a que « quarante ans pour sauver du ridicule le « benêt qui la courtise; elle manque abso- « lurtierit d'arithmétique, ou veut s'étour^ « .dir sUr sa décrépitude! Les femmes sont «insatiables; elles prétendent qu'on les « adore, même lorsqu'on ne peut plus les «il regarder! Celle-ci est excusable cepeno-idant: son mari est au Mexique.»

ji. Le punch circula, nos tètes s'échauffèrent , la conversation devint très Vive ; Antoine était très piquant, contre son ordinaire; il devait ses saillies au feu du punch. Jules l'avait plaisanté sur son excès de gaîtë, sur la difticultéde rentrer si sa tète s'échauffait davantage. Antoine , pour nous montrer combien il était prévoyant, exhiba

ËUGKNM. i^

un pasAe dont il HV(ait muni aKn de rentrât* tard et do ne réveiller pergonne. I.a vue de ce pasKe m'inspira un projet liardi. Victor, profilant d'un nparU de Juie» et d'Antoine, me dit à l'oreille: Madame l)op4^ San «'est-elle rendue? — Non; mais aidezmoi ^ dérober le passe d'Antoine, et j'irai la solliciter encore. Priez Antoine de faire le bateleur et d'ôter son habit : le passe est dans! la poche [];auclie. iNoutt étions alors à l'écart. «Que faites-vous là, dit le péné-^ « trant Antoine? — Je fais, répond is-je , « mes excuses à Victor d'être obligé de le « quitter bien tôt., (i^oj à /^/c^on) Du pundh « à votre cousin ! Sa tète n'y résistera pas, « et vous le garderez. »

Nous nous rapprochâmes. Victor porta ma santé et se recria sur la faiblesse du

punch. Pour le corriger, il versa du rum dans nos verres, mais à mesures inégales. Antoine ne s'aperçut pas de la fraude, et quelques minutes après il radotait, plus que de coutume! Victor, pour me retenir, proposa diverses distractions, que je refusai: « Du moins, dit-il, vous ne me refuserez « pas de voir quelques tours d'adresse d'An- « toine, qui ne les prodigue pas.» J'avais fait à Jules des signes qu'il avait entendus; il appuya la demande de Victor. « Oh ! vo- « lontiers, s'écria le complaisant Antoine; « je suis assez fort. — « M. Antoine, observai- « je , a les manches larges, et c'est très favo- « rable à ces exercices! — Vous croyez que « mon cousin emploie ces moyens si com- « muns? il ferait ses tours comme Olivier, « les bras nus. — Vous n'en douterez pas ,

KIJGKNE. 19-7

« r('>pllqua la dupe docile, en se dépouil- « lanl et plaçant 8on habit sur une table, où « Victor avait des flacons en réserve. » ' Après quelques tours heureusement exécutés, Antoine en annonça de plus surprcnnns. Victoi*, pour l'encourager, fit circuler du punch, et lorsque Antoine fit ses tours surprenans^W n'avait plus beaucoup d'aplomb. Nous étions attentifs à le suivre : Victor se retira et prit adroitement le passe. Comme il le mettait dans sa poche , Antoine se tourna vers lui: «Mon cousin, venez voir celui- « ci.» Victor, qui le suivait des yeux, parut déboucher une bouteille : mon cher Antoine, j'en fais un beaucoup meilleur. Il fit sauter le bouchon pour mieux tromper l'escamoteur crédule. Il proposa la santé d'Antoine que nos applaudissemens charmèrent.

et me remit le meuble essentiel. Jules vit bien qu'on jouait le cousin. Je tirai ma montre : « Messieurs, je m'oublie; il faut « que je vous quitle; j'ai été retenu par un es- » camotajje adroit dontje remercie l'auteur. » y Antoine était ravi de ce compliment, et Victor souriait. Je dis bas à Jules que je ne coucherais pas à l'hôlel.

J'arrivai sans accident à la chambre de madame Dorsan, et j'écoutai un instant pour ^voir sielleélaitseule; j'entendis:» Je veux « écrire : venez dans une demi- heure. » Je n'çus que le temps de me jeter derrière la porte de l'antichambre qui se repliait, pour échapper à la lumière délatrice de Juliette (i). J'ouvris et refermai précipitam-

(i) C'était la femme de chambre de madame Dorsan.

EUGKNE. 199

luenl la porte de madame DorHan : elle He retourna; j'étais à ses (genoux. Elle fit un mouvement de surprise : « Eugène t vous « icil — Pardonnez à lamant qui vous adore, « qui languit loin de vous, de venir ehcr- « cher l'amour jusque dans le secret de « votre solitude! — Avez-vous pensé , mon- « sieur, qu'il ne fallait qu'oser pour tout ft obtenir? — Ma démarche vous paraît « hardie : le cœur raisonne-t-i|? Emporté 9 par un sentiment plus fort que la raison, « je viens stUiciter le vôtre : terminez ou « comblez des ennuis dont je ne peux plus « supporter le poids. ..Vous m'aimiez, disiez- « vous. Ah 1 si vous connaissez l'amour i^ « vous excuserez ma témérité, vous com- « prendrez mes vœux , vous les partagerez , « vous céderez aux voluptés qui nous invi-

« tent, vous finirez les agitations qui déso- « lent mes jours , tout à vous î — Levez- « vous , Eugène ; écoutez- moi : votre pas- « sion n'est que le délire d'un instant.; il « passera dès qu'elle sera satisfaite. Le désir « éteint, le prestige et les charmes que votre « imagination me prête se dissiperont!

« Vous ne serez plus tel que vous vous « montrez aujourd'hui, et mon cœur trompé « aurait à gémir de sa faiblesse ! Alors Vir- « ginie, qui plus que moi possède le vôtre, « vous paraîtrait plus séduisarrte ; vous re- « tourneriez auprès d'elle oublier votre « triomphe et l'amante coupable qui vous « l'offrit. Eugène , les voluptés rapides de « l'amour ne sont pas son charme le plus « doux ; mais le sentiment intime qui unit « les âmes, cette tendresse qui revit dans

EIÎGKNE. 2ùt

« chaque instant , cette abnojjation de soi- « même pour l'objet qui nous chérit /cet « amoiip exclusif et inépuisable qui trouve a et oFPre tout son attrait en lui, cet amour « est inaltérable : vous ne me le promettez « pas? — Que vous me ju^jez mal, si vous « croyez qu'un jour je n'éprouve plus la « même ivresse et ce sentiment exclusif « qui n'a qu'un désir , qu'une idée , qui « me fait exister tout entier en vous! — tt Eugène , plus sensible qu'ardente , je cher- « che moins le plaisir qu'un sentiment doux; « je crains moins de me livrer que d'être « trahie : qu'est-ce, après tout, que cet « abandon de soi-même, dont le préjugé « nous fait un crime, et qui ne flétrit ni « notre âme ni nos attraits ? Mais les re- « grets que laisse un amant volage est une

aoa EUGENE.

« blessure douloureuse que le temps bien o souvent ne guérit pas. — Que faut-il donc o pour vous persuader? — Une plus lon- « gue épreuve de vos sentimens. S'ils résis- « tent au temps, aux séductions, alors, ras- « surée par votre constance, je pourrai « ra'abandonner à votre tendresse (i). — « Vous y répondrez donc toujours par ces « calculs d'une froide prudence ! L'attente « est un tourment ; mes jours s'écouleront « lentement et avec tristesse ; je les compte- « rai par mes ennuis, par vos refus.... Pou- « vez-vous me le déclarer ! — C'est un sa- « crifice que je demande, que peut-être

(i) lime semble que madame Dorsan amuse ici, et détourne Eugène fort adroitement de son espoir actuel.

EUGKINE. ao3

tt je 8enK comme voiih : il CMt néceMmre. » Le Ion calme de madame Dor»an ne mf laÎHsait que Tespoir d'un moment plus opportun. Conquérans superbe*, qui croyez triompher à tous les instans, qu'eussiezvous fait à ma place? Les protestations, les transports, les caresses auraient été inutiles et repoussées : il faut que le cœur soit ému pour qu'il s'abandonne, et madame Dorsaii n'écoutait plus ses désirs et ne pouvait se rassurer des craintes que lui donnait Virjjinie. Il fallait attendre que la raison cédant à son tour, l'amour écarté revînt; il était dan|];ereu.v d'attaquer une résolution si prononcée. En échouant, je lui donnais le secret de sa force et de ma faiblesse, une supériorité de position qui pouvait avoir de fâcheuses conséquences. J'entrevis

2o4 EUGÈNE.

ces réflexions , et persuadé que ma résignation était une séduction plus puissante que l'étalage déplacé de la passion , ou l'essai trop hardi de quelques caresses , je répondis à ses derniers mots : « 11 faut « vouloir ce que vous voulez , souffrir en « silence , et vous prouver mon amour par « la plus complète et la plus pénible abné- « gation de mes désirs. — Eugène , je l'adou- « cirai : confiez- vous à votre amie. 11 faut « me quitter. — 11 faut vous quitter! ré- « pétai-je, avec le ton de l'abattement. — « Je l'exige : un plus long délai... » On ouvrit la porte de l'antichambre ; je me jetai dans son cabinet de toilette. C'était Juliette qui venait la déshabiller, et lui annoncer qu'elle avait fermé les portes sur l'avis de Jules; qu'Antoine couchait chez son cou-

EUGENE. «o5

Min. « Juliette, je vai» continuer d'écrire , u vous pouvez V0U8 eu aller; je me dés- (( habillerai sans vous. »

Je revins aux pieds de raadanae Dorsan : « Vous lé voyez, toute retraite m'est impos- « sible. Ali! sans doute, l'amour, conspirant « pour moi, a voulu me les fermer! Lui « résisterez-vous encore? — C'est un effort « que je dois faire, me répondit-elle ten- K drement en me tendant la main pour me « relever, et reposant sur moi un regard « plein d'ivresse. Je baisai la main qu'on « m'offrait. — Serez-vous inflexible? — Je « vaincrai votre amour et mon cœur.

« Eugène, votre amie, seule avec vous, et « livrée à vos désirs, se croit à l'abri de toute « insulte. — Oui, madame. — Je me confie « à votre délicatesse. » J'étais consterné

ab6 EUGENE,

d'autant d'opposition. Pour m'en consoler, je pensai à Virginie, trop oubliée pour sa séduisante rivale; je me rappelai l'intérêt qu'elle tn 'avait montré, ses alarmes, ses reproches doux et timides.... Et l'infidélité était le prix d'un sentiment si tendre] et je courais dans les bras de sa rivale oublier mon amour et cette image! Ces idées rapides me firent rejeter toute séduction près de madame Dorsan, et j'ofFris à Virginie ce sacrifice. « Eugène, je puis avec sécurité « me mettre au lit? — Oui, madame. — « Mais où passerez-vous la nuit? — Sur « cette ottomane. — Y serez-vous commo- « dément? — Quand le cœur souffre, le a reste n'est pas senti. — Mon ami , ne me « dites pas (|ue vous souffrez. — Pourquoi ? « mes tribulations vous sont étrangères ;

EUGÈNE. !hf7

« il n'y a rien de commun entre nous. — « Kujjène , que dites-voui» là ? — Ce que je « gais trop. » Madame Dorsan passa dans son alcôve, Ht tomber les rideaux, et prit seule une place commode que j'avais espéré partager.

D'une vive agitation, l'homme épuisé tombe dans l'insensibilité. J'étais dans ce calme, et ma tête fatiguée n'éprouvait plus ■ de sensations vives; piqué, d'ailleurs, des refus opiniâtres de madame Dorsan, je ne lui répondais plus que par de froids monosyllabes. J'étais sur l'ottomane , mollement penché sur les coussins, et rêvant à ma situation singulière , quand madame Dorsan, au lit, ouvrit ses rideaux et m'appela. J'allai à elle : « Je n'écoute que mon « cœur, madame , et je viens vous désirer

ao8 EUGÈNE.

« le repos que vous m'enlevez si cruelle- « ment. — Toujours le même accent, Eu- « gène. «Elle me fit asseoir, et passant un bras autour de mon cou : « Eugène , com- « ment avez-vous pénétré dans mon appar- « teraent? » Je le lui racontai, d'un air de négligence, sans dire que Victor fût de moitié dans l'enlèvement du passe. « Vic- M tor vous a-t-ii aperçu? — Il ne m'a pfes « vu fouiller dans la poche de son cousin. « — Et vous l'avez enivré ? — Sa tête est si « faible! — Il ne sera resté chez Victor que « pour me dérober son état , et peut-être « dans l'impuissance de se rendre ici. — « Je le crois. — Mon ami, c'est bien mal. — « Je m'en repens, je vous assure. — Eugène, « vous êtes fâché d'être près de moi? — Je « suis venu y chercher des chagrins. » L'ac-

EUGÈNE. â09

cent avec lequel je prononçai mes dcmîcrs mots pénétra ma'dame Dorsan. .Pavais le cœur «erré. « iMon amour né vous touche

« donc plus? — Votre amour : quel mot!

« Madame, me serait-il impossible de re- « (ourner chez M. Delmin? — Eugène, vous « voulez me quillcr? — J'ai la tête accablée, « j'ai besoin de repos. Juliette doit vous « être dévouée; elle me reconduirait sans « bruit. — Mais non pas sans soupçon : « Voulez-vous que je m'expose à des con- « jeclures fâcheuses qui se répandraient « dans ma maison , et peut-être au dehors? « C'est toujours une imprudence de se conte fiera des valets; c'est se mettre à leur « discrétion. » Je fis un mouvement pour me dégager. Elle me retint. « Oii allez- « vous? — Languir sur cette ottomane en i. i4

2ÏO EUGÈNK. *

« attendant le jour. — Rien ne peut donc « vous retenir auprès de moi? (Son bras me « serrait davantage!) Vous restez muet, M Eugène ? Tainour n'a-t-il donc qu'une ex- « pression, qu'une idée, hors de laquelle

« tout soit ennui?.... Vous vous taisez!

« Plus délicate et plus tendre, je trouve ma « volupté à vous voir, à me dire que vous « vous attachez à moi , non par l'attrait « d'une jouissance fugitive, mais par un « sentiment plus intime et que rien ne peut « altérer. » Elle s'arrêta et reprit : « Je « n'obtiendrai donc ni un mot, ni un re- « gard? » Elle me pressait doucement, je portai sa main à mes lèvres avec émolion. Elle sentit une larme la mouiller. « Tu as « vaincu, me dit- elle en me serrant dans K ses bras ; j'ai résisté à tes caresses, je ne

(t l'éAiHte paH à ta douleur. « Mqdante llor- Man fut bicnl6t toute à moi. Oe tel» moniens ne oe dfxrivent paK : le délire ne salirait Me peindre.

4pi'è» une beure d'ivi^'.«we : « Quels sont « ma Faiblesse et mon amour! J'avais juré « de ne rien t'accorder, Kujjène; et celle <( résolution raisonnée était prise depuis « huit jours! Toutes celles que je formerai « contre toi viendront-elles s'anéantir de- « vant une caresse ? Admii*e encore ma con- « fiance : je te donne le secret d'abuser de « mon amour. — Sure de ton charme et « de mon cœur, que peux-tu redouter de « l'amant qui t'idolâtre? — Il n'est plus « temps de soupçonner ton cœur quand le « mien s'est livré sans retour. Ma sécurité «fait mon bonheur; mais ne pense pas,

aia EUGENE.

« Eugène, que les plaisirs de cette nuit for- « lunée nous soient rendus au gré de nos « désirs : le temps éraoussera leur vivacité, « et ton amour s'amortira comme eux. » Un sommeil léger vint fermer nos sens.

Je me réveillai le premier , et mes lèvres en posant sur celles de Laure ( i ) rouvrirent ses beaux yeux, et rappelèrent l'a-

(i) Laure est le nom de baptême de madame Dorsan.

ai4 EUGÈNE.

mour. « Laure, lejour commence à paratlre; « dis-moi celui où je te reverrai. — Eugène , « M. Delmin pourrait s'apercevoir de ton « absence; je ne saurais espérer tromper « toujours les yeux des miens et ceux du « public ; attends des circonstances un mo- « ment que ma prudehcÈ n'ose déterminer. » Je lui appris les moyens que je m'étais assurés pour arrivai»- jusqu'à elle : Laure sourit de ma prévoyance. « Mais, lui dis-je, « Juliette est douce et simple ; son carac- « tère et surtout son attachement pour toi é té ^assure^t sut* toute confidence. — C*est « une imprudence, je te Tài dît ; mais je «^1a fei*ai ptiur to?. — Depiiis cohabien de tt temps Juliette te sert elle? — Depuis cinq « aij8,jrTÇt c'est la p^'emière confidence de « cette nature qu'elle reçoit? — Oui» naon*4

KDGÈNE. ài5

« Hieur. — Pardonne uùe \SlaHHnïtné qiie « la n)alifi[riit(* n'a pa» dictée. — ËU(i;ène, «i « je ci'oyai» voire question «érieiise, vohh a m'auriez vue pour la dernière foi». » Ce petit nua}*f disparut. « Lanre, viendras-tu « dans quelques jours à la campag^ne du « marquis i* — Oui, Kii{;ène; sais-tu que le « marquis est ion rival:' — Cela doit-il « m'inquiéter? — INon, mon ami : tu n'as « rien à craindre de tes rivaux. — J'ai dc- « vinéle marquis à votre dialop^ue ironique \

« le premier jour que je l'ai vu. — Le mar- « quis est aimable, quoique loin de l'âjjé « des conquêtes; mais lé}]er , indiscret , mo- « qUeur, il publie ses bonnes fortunes avec « une impudeur qui lui a valu des duels, « dont il n'CvSt pas toujours sorti avec avan- « tage. Le marquis m'a long-temps cour-

2i6 EUGENE.

« tisée, et me réservait sans doute cet éclat a scandaleux qui illustre se» victimes. Après a des entretiens que mon présomptueux « adulateur expliquait à son avantage, il tt obtint dans une maison tierce un rendez- « vous sollicité avec autant desprit que de « délicatesse,. Je connaissais ses habitudes « galantes: il partageait avec un mari comtt plaisant certaine dame qui avait remar- « que ses assiduités près de moi, et dont « les éclats et la jalousie n'avaient pum'ar? «.Tacher M. de Bcison. Lorsque l'heure du « rendez-vous fut fixée, j'allai trouver ma « rivale ; je l'instruisis de-nos conventions « et je la priai de me remplacer: je n'avais « donné mon rendez-vous , que dans cette « intention. La dame, charmée de mon pro- « : cédé , m'embrassa et s'y rendit. Le marT

EUGÈNE. ai7

« quia trompé s'en tira avec son adreëseor- « clinairc et se réconcilia avec sa maîtresse. « Le lendemain le vindicatif Relson me « fuyait et pâlissait de colère en rencon- • trarit mes yeux, dont l'expression ironi- % que lui rappelait une perfidie. Peu de ^ jours avant ton arrivée je l'attaquai au « cercle de madame Delmin : « Convenez, a monsieur le marquis, t|ueje suis généa reuse. — De m'avoir refusé un plaisir très « commun ? — Je pardonne ce trait au dé- « pit ; vous devriez croire à ma vertu quand « tout le monde en douterait.:''— "Je suis « sans préjujjé. , — Mais non sans amoura propre. — Madame peut s'être convertie: « il vient un âge où l'on fait pénitence. — « Monsieur le marquis voulait interrompre « la mienne?; — 'C'est un soin réservé dé-

2i8 EUGEiXE.

« sormais à d'autres. ( Conviens , dis-je à « Laure , que le marquis parle comme un « prophète ! ) — Madame, le naturel revient « toujours, et ce serait trop rigoureux de « vous ensevelir à votre âge, et belle en- « core, dans une austérité stérile, pour « gémir sur des péchés bien doux , que jK; vous préférez oublier dans des plaisirs « nouveaux : tant de maris ennuyés de leurs f . femmes , tant d'adolescens du célibat, detf mandent des consolations! — Monsieur « le marquis se compte sans doute parmi « les derniers? — Non, madame; je parle « pour quelque Adonis dont le cœur inno- « cent comme la figure désire de l'occu- « pation. » Nous fûmes interrompus; le « marquis partit pour sa campagne, et je « ne le revis que le jour où tu vins au con-

EUGÈNE. »t9

« ctrt chez itfOf jâlor» il était remplacé. {j9 <i ruarquiit a pris «on parti ; mais je le eori« A nais fier et jaloux. Voilona notre amour « à ses youx : c'est ton fimie qui te le con*

• seillc. M. Delmin t'aime comme «on iil»; «mais ses mœurs sf^vères ne composent

• pas avec ce qu'il croit vicieux. »

' Madame Dorsan tira le cordon de sa sonnette, et baissa les rideaux. Juliette parut : « Juliette, puis-je compter sur vo- « tre discrétion et votre dévouement pour « moi? — Madame, vous aurais-je donné M sujet d'en douter ? — ISon , Juliette ; <t mais j'ai un secret délicat à vous confier : <u n'oubliez jamais que cette contidence est « «ne preuve d'estime. — Madame , je suis « incapable d'en abuser : mon attachement « vous est connu. — Juliette, attendez dans

aao EUGENE.

« mon antichambre. » Juliette sortit. Je m'habillai, je donnai le baiser d'adieu, et je quittai Laure. « C'est vous, monsieur « Eugène ? me dit Juliette. -— Oui , petite « bonne, et je vous demande aussi le si- « lence. — Je m'étais bien aperçue que ma- « dame vous aimait : elle me parlait sou- « vent de vous à sa toilette, et son regard

« devenait plus tendre Excellente remar-

« que, petite bonne! Et je suis le seul dont « elle vous ait parlé? — Depuis cinq ans que « je la sers, je ne l'ai vue que dédaigneuse « pour tous ceux qui la recherchaient. »

Rentré secrètement à l'hôtel, où tout le monde dormait encore, je me couchai pour prouver que j'y avais passé la nuit ; je ne dormis pa^ , et j'eus le loisir de réfléchir à ma situation, à l'égard de deux femmes

EdGKNE. «21

chéries, dont Tune s'était donnée, dont Inntre me disputait encore jusqu'au plaisir de me croire aimé d'elle. Etrange effet de l'opinion! Ce que la nature présente aux femmes comme l'attrait le plus enivrant, la société le leur défend comme un penchant coupable; et quel moyen emploie la société pour les arracher à l'amour? Qu'oppose-t-elle à la nature? Des principes impérieux, et l'alternative d'un accueil flatteur ou d'une réprobation flétrissante ! L'orgueil est le mobile de l'espèce humaine, qui craint le blâme, qui cherche la louange et les distinctions ; les hommes s'arrêtent devant le préjugé; c'est une barrière qu'ils n'osent franchir; ce n'est qu'en tremblant qu'ils s'y soustraient pour goûter secrètement des voluptés dont ils sont avides.

^ijii EUGÈNK.

Quelle puissance les préjugés ont »ur rhomnoe ! Us dompteul ou eoflamment ses passions, eicaltent ou abaissent son âme. Ici ils font un héros, là ils font un sectaire; ici ils rélèvent à des actions sublimes, là iU courbent son tront dans la poudre, anéantissent son énergie, et lui ravissent jusqit'à la pensée, jusqu'à Texamen de sa condition servile ! Les préjugés donnaient au Spartiate .son caractère héroïque; les préjugés rétrécissent l'âme de nos imbéciles dévots.

Quels qu'ils soient cependant, il faut les respecter : l'exameo d'un seul entraîne à l'examen de tous , et leur destruction Cîbranle l'ordre social qu'ils basent. Si l'homme n'a pour guide que sa raison pa|>», tlculière, quand les passions parleront pUiij;

KUGKiNK. 'isS

iiaut, il n'aura pour |rui(le que leur délire, et portera le désordre dans la société : celui qui veut le règne absolu de la nature, ne sait pas où il nous conduit; il ouvre larène à tous les caprices , k toutes les passions alors sans arbitre et sans frein, h tous les crimes, parce que le pouvoir moral s'anéantit (i).

Femmes faibles et sans cesse attaquées.

(i) Si certaÎDS préjugés font notre misère , d'autres font aussi nos vertus et notre héroïsme. La société a dit que l'honneur du soldat était de mourir à la place que lui marquait sou chef, et le soldat a porté le dévouement plus loin que l'imagination ne l'avait conçu ! La société a dit aux femmes que leur honneur consistait à refréner la nature, à repousser le plaisir; et l'esprit s'étonne qu'elles aient poussé jusqu'au sa-

a24 EUGÈNE.

ce n'était pas assez de vous flétrir dans vous-naémes, pour prévenir votre fragilité, il fallait étendre la réprobation jusque sur le fruit d'un amour coupable, atteindre jusqu'au sentiment maternel. Cette réflexion m'arrêta : « 0 mon amie, disais-je « en songeant à Laure, ces plaisirs si doux « que j'ai trouvés dans tes bras, non-seule- « ment peuvent nous rendre malheureux « et méprisables; mais l'être innocent qui

crificede la vie leur continence, ou leur repentir d'une faiblesse ! La société a dit que les biens offerts à tous par la Providence , aujourd'hui partagés , devaient être garantis à leurs possesseurs, respectés par les autres hommes ; et l'indigent est mort à côté de l'opulence , plutôt que de ravii" ce qui aurait conservé ses jours !

EUGENE. aaS

« leur devrait la vie partagerait notre tt honte , et gémiësant sur sa naissance , « nous reprocherait son existence et notre « amour! »

Un peu avant le déjeuner, Jules étonné de ne pas me voir vint dans noa chambre et me dit que le surlendemain Adèle m'attendait. Je voulus obtenir de madame Dorsau la nuit suivante; elle me refusa : ce refiM m'apprit qu'elle était encore maîtresse

aaS EUGÈNE,

d'elle-même en cédant à Tamoiir. Je gagnai Juliette, et trompant la sagesse et la vigilance de Laure, je pénétrai dans sa chambre où je l'attendis. Elle parut étonnée de m'y voir: cette démarche trop résolue, cette manière décidée de forcer sa volonté lui déplut, mes excuses furent mal accueillies; on m'accusa de manquer de délicatesse.

J'allais sortir; Laure me retint : « Eugène , « croyez-vous qu'un air absolu , des ma- « nières lestes et un ton d'autorité sédui- « sent? ils sont loin du charme que nous « offrent une déférence gracieuse , des « égards ingénieux, délicats, et ces sollici- « tations tendres auxquelles le cœur ému « résiste si peu. Eugène, votre action me a blesse et m'afflige. — Laure, vous me ju- « gez bien sévèrement ! votre refus ne m'avait

EUGÈNE. aag

« scmblt'qu'uncopricectnonpas unerégolu- « tiori Hëi-icusc; je ne vi» qu'un peu de ^^aité « à l'éluder, à vous surprendre, à obtenir « par 1 adresse ce que je ne croyais pas « qu'il fallût conquérirencore: vous ne trou- « vez dans mon action qu'une confiance et « une hardiesse qui vous déplaisent; je cède « à vos a vis, à vos reproches.. .Adieu. — Vous « vous piquez, Eugène? — Je ne suis pas « sans délicatesse , madame.» Laure sourit. « Mon ami , ne voyez-vous pas qu'il est « trop lard pour rentrera l'hôtel Delmin? « — Eh bien, j'irai à l'hôtel de l'Europe. — « Pourquoi? je puis vous offrir un lit. — « Je l'accepte. M C'était assurément l'occasion de faire ma paix avec Laure : quelle transition plus heureuse pouvais-je saisir! Mais Laure m'avait humilié, mon humeur ne

Touhit pas se plier à Ja cajolerie , et je gardai fièrement ma dignité qui ne lui en imposait guère : elle était si «ûre de son empire et savait si bien que tout était caprice dans mon caractère inégal et mobile! elle sonna Juliette. «Juliette, fais un lit pour Eugène. 4 — ' Celui de votre cabinet, madame? -• « Eugène serait peut-être trop près de moi : 0 il Je refuserait. — Non , madame , et j'y « dormirai tout aussi paisiblement qu'ail- « leurs. ^Juliette, celui du cabinet. «Je m'y rendis sans dire un mot à Laure qui me donna un bougeoir en examinant de quel air je le prendrais. Tant de froideur parut l'affecter. Cette image me fit impression : je me reprochai d'avoir poussé trop loin le dépit , d'avoir peut-être affligé madame Porsjioije net pu« t«nir contre cette idée,

je quittai mon lit et j'allai au Aien. Klle était rêveuse et me «embia préoccupée d*un sentiment pénible; sa lumière n'était pas éteinte. Au bruit de mes pas, elle tourna les yeux vers moi. « C'est vous , monsieur ? — Oui , « mon amie, c'est moi qui viens m'excuser « d'avoir porté le dépit trop loin. — Vous « excuser !... dites vous Hppleudir : vous « avez prouvé une grande force de carac- K « tère, une fermeté qui aait être insensible;

« vous devez être satisfait de vous-raéme!: « c'est un triomphe! — Non, l^ure, etlecœur « souffre des caprice» de l'esprit. — Votre « retour est raisonné, «aws doute? — Que « tu me juges mal! j'ai cédé au besoin de M retrouver ta tendresse, à l'idée de t'avoir « affligée peut-être. — C'est là ce qui vous « ramène?... Vous pouviez dorniir ^'iihle-

a3a EUGÈNE.

« 772^/2^. Si mon amour était si nécessaire à « votre bonheur vous craindriez de lebles- « ser, et quant aux ennuis que vous croyez « m'avoir donnés, reposez -vous pour les « vaincre sur la force de mon caractère: j'en « ai peut-être autant que vous. » Au trouble de madame Dorsan , à l'alléralion de sa voix, je compris qu'elle était affectée de ma froideur; cette idée me pénétra, et reprenant toute la vivacité de mon amour, j'épuisai les sermens et les caresses pour la convaincre de ma sincérité. Elle ne me résistait plus : c'est le moment de la faiblesse, celui oiil'àmeest attendrie. Je sentis couler ses larmes; elle vit cbn^ibien sa douleur me déchirait, et m'ouvrit ses bras... je m'y jetai avec ivresse.

Quand je rentrai à l'hôtel , j'appris de Jus-

tin que M. Dclmin sortait de ma chambre, qu'il était entré dans celle de JuIch, qu'il en avait emporté des cahiers, qu'il s'était informé de nous , qu'on n'avait pu lui répondre que pour .Iules. J'avais éveillé la vigilance et les soupçons de M. Delmin!... Et ces cahiers qu'il avait pris sur le secrétaire de Jules!.... c'étaient précisément les miens, que Jules avait laissés étourdiment sur son bureau ouvert. Cette double circonstance me tourmentait: comment paraître devant M. Delmin, si sévère sur les mœurs? J'allai donc apprendre quelles sont les conséquences des écarts d'un esprit trop emporté et recevoir des leçons d'autant plus amères qu'elles seraient bien méritées.

Tout à mes appréhensions, je descendis au jardin, où j'entendis dans la salle verte.

a34 EUGENE,

la voix et la guitare de Virginie. Depuis quelques jours, trop occupé de sa rivale , je ne lui avais pas adressé un mot, persuadé d'ailleurs qu'Antoine avait seul le privilège de se faire écouter. Ce souvenir et l'image de Virginie, s'offrantà moi plus séduisante, m'entraînèrent où elle était. Mon apparition suspendit «on chant ; je la priai de continuer; elle me refusa négligemment.

« Virginie, ce lieu m'est fatal : c'est toujours « par le silence que vous y répondez à mes « empressemens ! — Eugène, ma guitare M pourrait-elle vous plaire depuis que vou* « écoutez le» sons d'une harpe plus sédui- « santé ? » Je compris toute sa pensée ; j'allais répliquer quand madame Delmin entra dans la salle verte et nous dit qu'elle avait envoyé Jules à madame l>orsan pour

BUGRNB. KM»

Icnfraf^er k paxMcr raprùs-inidi à la campaj;nt'.

L'Iieure du (irjeuner était prochaine : il fallut «y rendi'e. Je redoutai» Taspect de M. Deluiiii, je croyait» (i*ouver dana se» discours le uiéconlenleuient et laaévérité; il renferma sa pensée et redoubla mon anxiété par son silence, l^s i^egards de Virginie, que je surprenai.-* souvent et qui se détournaient alors, dissipaient mes alarmes en y faisant succéder un sentiment délicieux ! Avec quelle voltiplé je le» épiais ! Que j'étais ingénieux à pressentir 86$ goûts, à trouver des égards et des mol» flatteurs, ou quelques traits piquans pour l'occuper, pour attirer ses regards !

Le déjeuner fini, je restai seul au salon av^celle. Je hasaixiai quelques mots quelle

a36 EUGENE.

reçut avec complaisance. « Votre amitié, lui « dis-je, entretient Jules et Emilie dans « leurs sentimens mutuels, et vous repous- « sez les miens, et vous refusez de m'en- « tendre! C'est m'apprcndre que vous ne les « partajyez pas. C'est l'indiFférence qui me « juge et qui m'écarte ; je devrais me taire « et me vaincre; deux Fois je vous l'ai pro- « mis..... Cet effort est au-dessus de moi : il « est si puissant le charme qui m'entraîne ! « Et vous me reprochez de m'oublier près « d'une autre quand c'est vous qui m'éloi- « gnez, quand mon rival reçoit un accueil « si gracieux! — Votre rival!. ..M. Antoine!... « — Virginie, si je suis sans rival pourquoi « repoussez-vous mon cœur? — Eugène, « pourquoi ra'obliger à vous découvrir le a mien, que vous n'avez peut-être que trop

EUGÈNE. i37

«t entendu ? devinez-raoi et ne m'interrogez « pas. » Elle sortit pour ncn pas dire davantage.

Vous qui avez connu tout le plaisir d'être aimé, d'en recevoir l'aveu d'une bouche timide et chérie, vous comprendrez avec quelle ivresse je répétais les derniers mots de Virginie, à la place où l'amour m'avait fixé! « Elle m'aime, disais-je , et mon cœur «1 est partagé! l^urc, vous m'avez rendu « infidèle. Oh! si vous m'eussiez résisté quel-

« ques jours de plus Jamais, non jamais

a je ne me serais donné à vous ! J'aurais su « vaincre mes sens et vos charmes; j'en « aurais trouvé la force auprès de Virginie, « et je lui aurais conservé tout entier un « amant qui ne veut vivre que pour elle! » Ainsi je caressais mon bonheur, en exaltant

mon repentir, quand j entendis Jules qui amenait Emilie, sa mère et l'éternel Antoine, que chaque jour madame Dorsan conduisait près de Virginie. Pourquoi, même dans ce moment, la présence d'Antoine m'était-elle désagréable ? J'étais aimé de Virginie, et son caractère me rassurait ; mais celui qui entrave notre félicité, celui qui nous la dispute , nous est toujours insupportable. Pédans incorrigibles , censeurs importuns de la jeunesse riante, voilà pourquoi vous en serez à jamais détestés; et vous, mères jalouses, et d'autant plus rigides que vous avez été plus faibles, n'attribuez qu'à ce sentiment bien naturel, l'éloignement de vos filles que vous tourmentez. Antoine m'était odieux : il avait un nom, de la fortune, l'espérance de l'accroitre; madame Dorsan

EUGÈNE. s39

t'HYori^ait »e» vœux pour n'être plu» traverHée dann le» «Icns, et Antoine voulait se marier 1 Que de naotif» d'inquiétude! pouvait-je ne pa» haïr un rival que je voyai» 8i près de m'enlève r mon bonheur?

Je passai dans le salon où l'on se réunissait. Madame Dorsan me reçut avec un sourire tendre et l'air du souvenir; Virginie avec émotion et embarras : ses yeux n'osaient se lever sur les miens. 11 me fallut toute ma prudence pour dérober mon trouble aux rejjards pénétrans de Laure. ^'ou8 partîmes.

Dans le voyage nous rencontrâmes un petit paysan qui portait une jeune tourterelle. Emilie et Virginie s'arrêtèrent à la caresser, et Virginie témoigna le plaisir qu'elle aurait à élever, à s'attacher cet

24o EUGENE.

oiseau si doux ; le petit paysan refusait de s'en défaire. Resté seul avec lui, je l'y décidaiy et, galant comme les bergers de Florian, je portai la tourterelle à Virginie: « Acceptez cet oiseau charmant , son cœur « est formé par l'amour; il doit l'être pour « vous aimer. » Elle courut le montrer à sa mère , qui sourit de son empressement. Le verbeux Antoine hasarda quelques réflexions niaises que Virginie n'écouta point, et madame Dorsan des plaisanteries qui la firent rougir, et qu'elle reçut comme on reçoit une réflexion amère qui resserre le cœur qui s'épanche. J'eus de la peine à contenir mon humeur en voyant Virginie honteuse de son empressement et madame Dorsan m'examiner pour savoir quelle impression sa confusion ferait sur moi; je

EUGÈNE. 94f

jurai de ne pas dire un seul mot à celle qui osait Itutniiier Vir^jinic, et je rëussis ù lui faire oublier celte légère motiificalion , que madame Delmin n'avait pan applaudie. Laurc, inquiète de ma froideur pour elle, de mes égards pour sa rivale, me le reprochait par ses regards; les miens, pour toute réponse, se tournaient sur Virginie. Enfin, madame Dorsan ne pouvant plus se contenir : « Je crois , monsieur Eugène , que « vous me boudez pour quelques plaisanteries «t que je me suis permises sur voire présent « pastoral ? — Madame, si vous éprouviez « un mouvement de joie , je suis persuadé, « quel qu'en fût le motif, que Virginie ne « vous accueillerait pas avec des ironies « humiliantes. » Madame Dorsan répondit à ces paroles par un regard qui me péné- I. i6

a44 EUGÈNE,

tra, et madame Del min ne parut pas mécontente de ma vivacité; l'impression qu'elle causa sur Laure m'en fit promptement repentir.

Madame Delmin pria Jules ou moi de prendre les devans pour faire préparer un {Toûter. Je m'en chargeai. Ma mission remplie, j'ouvris la porte du jardin qui conduisait à la fontaine, je suivis un sentier qui descendait en tournant «ur la pente du mont, et j'allai m'asseoir rêveur sur le bord du ruisseau qui serpentait dans le vallon. Occupé de madame Dorsan , je me reprochais ma dureté envers elle : je l'ai dédaignée, disais-je , j'ai marqué une préférence pour Virginie, et c'est presque en sortant de ses bras que je lui montre qu'il me cç^^ peu de la quitter pour sa jeune rivale !

QuelleM (loivcnl Mve «c» réfloiioii* el »m douleur! pui^-jc la sacrifiera na rivale? laquelle a le plus de droit à mon amour ? Madame Dorsan a vcrMé le plaisir sur chacun de mes jours, et Vir^jinie les désola par sa froideur ! Madame Dorsan m'a livré son cœur, sa réputation, son existence, et Virginie pour m'arréter n'a laissé échapper qu'un mot consolateur! Puis-je me dissimuler que je dois plus à l'une qu'à l'autre? Et j'immole sans pitié à Vir|];inie madame Dorsan plus sensible !... — Mais cette sensibilité ne serait -elle pas l'habitude ou le besoin du plaisir ?... J'excuse de mauvais procédés par des outrages : n'est-ce pas assez de la trahir, faut-il l'insulter encore? Quel est donc ce sentiment de préférence qui ra'emporle loin d'elle ? Virgipie est

a/|4 EUGÈNE.

plus jeune, plus jolie et vierge encore ; madame Dorsan n'a plus la fraîclieur, le charme du printemps; elle n'a plus rien à m'offrir, et j'altends tout de Virginie!. Voilà donc le motif de me» dédains ! est-ce une excuse ? Mais l'âme naissante de Virginie s'ouvre à l'amour pour la première fois ; il serait cruel de détruire ses [douces illusions et le bonheur qu'elle a rêvé, de repousser au fond de son cœur le songe qui l'enivre, de le fermer par les chagrins, de faire évanouir ce charme qui se répand sur ses plus beaux jours , de ne lui laisser de l'amour qu'un souvenir pénible et l'effroi d'un sentiment qui lui coûta des larmes ! Madame Dorsan n'a plus la vivacité des premiers désirs , la sensibilité du premier âge ; elle n'étend plus sur son avenir les

EUGËN£. «45

cha|vriii8 qu'elle peut éprouver, qui ne seront qu'un accident pour son expérience; ce n est plu8 une première impression ; son àme est forte et préparée par la réfleiioj^ aux revers de Pamour... Est-ce une raisoQ pour la tromper ? la sensibilité de Laure est-elle émoussée pour n avoir plus son activité première? son imagination est-elle moins vive ?... Virginie, en te consacrant mes jours je ne te dois pas le sacrifice du bonheur de madame Dorsan : je m'en occuperai comme du mien même. Pardonne une infidélité que tu n'as pas voulu prévenir, et que mes soins déroberont à tes yeux.

Je fus tiré de ma rêverie par des éclats de voix qui partaient de la terrasse du jardin; je me levai et me dirigeai vers le

i46 EUGÈNE.

groupe, eri passant près d'un pêcheur qui, les yeux fixés sur un bouchon depuis une heure , attendait qu'un poisson , en le faisant plonger, l'avertît qu'il était pris. La pèche , me dit-il , était sa passion. Quel mot ! quels loisirs ! pour pêcher ainsi il faut être amoureux , ou philosophe, ou ne pas sentir une existence inerte, que le temps ronge insensiblement. En rejoignant le groupe , j'adressai à Laure un regard qui demandait grâce ; elle détourna froidement les siens. Virginie caressait sa tourterelle : Emilie me demanda quel personnage mythologique avait adopté cet oiseau. « Il ne fut choisi de personne; mais il est vengé de cet oubli, 81 Virginie en fait le sien (i). » An-

— -^^ ■ rm 1 ■ ■ — -- - ,,

(i) 1f*ouYè lA Mythologie est brillante d'allé-

RUGÈiNE. 147

foine retourna et enrichit cette remarque. On «e (li^perHa.

Madame Dorsan, qui restait dans Tallf^e des iFs, entra dans le bosquet de Virjjinie en voyant que je la cherchais. .l'accourus sur ses pas : « l^aure , combien Je suis coupable « envers toi ! que mon inj^ratitude doit te « paraître odieuse! Permets que mon cœur « brisé t'exprime tout son repentir . c'est à

gories fines et instructives. Les dames onl sans doute remarqué qile la Mytholojrie attache deux passereaux au char de Vénus, et le» dames savent encore que c'est l'animal à qui la nature a donné le plus de puissance physique. Comme l'antiquité a jugé les femmes! M. de Chateaubriand paraît s'en être fait la même idée dans la création de son Jnggdes Sainttfs Amours. {S cr^. les

Martyrs.)

{Note d'Eugène.)

a4a EUiGÈNE.

« tes genoux que je sollicite mon pardon. B — Relevez-vous, monsieur, ou je m'éloigne, « et daignez m écouter. Je ne vous ferai « point de reproches inutiles et que tout « m'interdit : vous m'avez cruellement a- « busée! J'ai cru à votre amour dont je n'ai « pas démêlé l'artifice , j'ai fait plus que « m'abandonner à vos discours , et ces « momens sont assez près de vous pour tt n'être pas oubliés encore. — Oh ! non , « ces momens délicieux ne s'effaceront pas « de mon âme! jamais.... — Monsieur, je « ne vous demande pas de nouveaux ser- « mens; je vous prie de m'écouter. Virgi- « nie a toutes les grâces du printemps, tout « ce qui peut plaire et fixer; je ne m'étonne « ni ne me plains de la préférence que vous « lui donnez sur moi, et j'avais pressenti

M qu'un jour je «crais délaissée pour elle; « je n'en croyais pas le moment aussi près ; « je ne croyais pas que vous lui eussiez fait « ce sacrifice (si c'en est un) sans égards, « sans ménagement pour moi, et que lescir- « constances dussent y ajouter tout ce qu'il u pouvait avoir d'amer et d'offensant. — « i^aure, pouvez-vous penser?... — Permet- « tez que je continue. Je ne prétends pas « l'emporter sur Virginie : soyez à elle, « ouhliez-moi, oubliez ma faiblesse; mais « n'oubliez pas, monsieur, qu'en me livrant « à vous j'ai confié ma réputation à votre « délicatesse, que vous ne pouvez sans « honte abuser de mon secret. Quelle que « soit votre légèreté, je vous suppose assez « de principes pour n'avoir rien à craindre « de vous; qu'au moins je puisse vous es«

i5ô EL GENE.

« timep : je paraîtrai moins avilie à mes

« yeux. » En achevant ces mots elle se leva

et sortit du bosquet sans vouloir m'enten-

dre.

Je restai anéanti! J'aimais Laure, je me répétais ses discours; que pouvais-je leur opposer? Comment ramener sa confiance et son cœur? Tous nos liens étaient rompus, et c'était moi qui les avais brisés; moi, qui avais détruit sa tendresse et mon bonheur! D'une Félicité «i douce et sitôt évanouie, il ne me restait qu'un souvenir persécuteur et le regret de l'avoir perdue par ma faute! Les jours de Laure s'écoulaient heureux et je les avais troublés ! Ces idées étaient désolantes. Je courus chercher près de Virginie des consolations qu'elle seule pouvait m'offrir : ce n'était qu'auprès

KUGKNE. i%i

d elle que je pouvaiti oublier Laure et met ohafçrinH; clic rieule calmait mon cœur tourmenté, elle seule éclipsait l'image de Kaure, si puissante sur mon àme! Je parcourus le jardin, et rencontrant le jardinier:» IMaise, « où sont ce» dames? — Ma Foi, monsieur,

• elles seront perdues dans le labyrinthe; «f car, s'il nest pas très vaste, il est inex- « plicable (i>» comme dit M. Delmin, qui

• Ta dessiné lui-même. »

Je m'y jetai par la première issue qui s'offrit, me dirij^eant au hasard. De dis-

(i) M. Deltuip avai^ dil saus doute inextricable^ Le pauvre Biaise était dans le cas de ces geos qui pour se donner un air savant emploient de grands mots qu'ils n'entendent pas.

{Noie (t Eugène.)

a5a EUGÈNE.

tance en distance il y avait des repos formés par des arbustes arrondis en voûte, et sous lesquels étaient des sièges de gazon. En tournant une allée, j'aperçus Virginie assise, et Antoine qui lui parlait avec toute la vivacité dont il était capable... Virginie Técoulait! Je m'avançai vers eux; je vis Antoine se jeter à ses genoux, et Virginie ne le repoussait pas! Quelle imago et dans quel moment! Le bruit de mes pas lui fit détourner la tète : elle m'aperçut, se leva troublée et vint me demander en balbutiant si j'avais rencontré Emilie qu'elle attendait?» ]\on, Virginie; je n'ai vu qu'An- « toine à vos genoux. » Et je pris une allée à droite, en la laissant attérée de ma réponse.

Accablé moi-même de ma situation, je

EUGÈNE. a53

m'arrêtai à la première grotte. « Un même « jour, mV*criai-je, ruine touleA me» cspê- « rances de bonheur, et je reste seul avec « mes ennui»! Viq^inie, c'est pour vous que « j'ai quitté Laure, cl c'est vous qui m'en « punissez! Infidèle envers l'une et l'autre» « l'une et l'autre s'en est vengée; et quand « je méditais de vous conserver ensemble , « vous m'échappiez en même temps! Cruel « amour, neconnaîlrai-jc quetescha|jrins! » J'étais appuyé sur l'une de mes mains; des larmes tombaient de mes yeux. « Laure, « Virginie, accourez pour votre salisfaclicn « commune , accourez contempler mon « abattement et mon désespoir. » Je me livrais à toute son amertume. Qu'il est ra« pide le passage du plaisir à la douleur!.... Quelques heures auparavant j'étais si heu-

a54 EUGÈNE,

reux! Le temps s'écoulait dans ces réflexions pénibles. Je sortis du labyrinthe, je m'arrêtai quelque temps sous les ifs pour me remettre avant de paraître, et je ne rentrai qu'après avoir ramené le calme sur mes traits.

'^ Nous retournâmes à la ville. Antoine, électrisé sans doute par ses succès , exhalait son hilarité dans un babil plus fatigant et plus prolixe que de coutume; madame Delmin répondait plus activement que madame Dorsan aux propos diffus du verbeux personnage; Virginie, Emilie et Jules les précédaient, et je suivais le groupe d'un pas tardif. Madame Deimin s'arrêta pour m'attendre : elle avait remarqué ma tristesse; mais , persuadée qu'il faut laisser à luijfénae, un cœu^^ qui veut être seul, dap^

l*ivrc88e pour qu'il la savoure, dans la douleur pour qu'il TépuiMc, madame Delmin ne me tourmenta point comme font tant de personnes irréfléchies et tout simplement importunes, qui veulent obliger celui qui les approche d'être toujours au ton de leur humeur. Antoine, qui avait toute la bêtise nécessaire pour être sans cesse indiscret, ne put me laisser mon silence. « Mon- « sieur Eugène, vous ne dites rien? — Que « dire après vous , monsieur ? vous épuisez « les idées. — Vous me flattez. — Je n'en « avais pas l'intention. — Les interprétations « de mon cousin sont heureuses, dit Emi- « lie. — Monsieur Antoine abuse de son bon- « heur. — Vous me croyez donc très heuo reux , monsieur Eugène ? — La question « est ingénue! priez ces demoiselles d'y ré-

a56 EUGENE.

« pondre. — Elles n'en jugent peut-être pat « comme vous, dit encore Emilie, en pe- « sant sur les derniers mots. — L'une des 0 deux est trop modeste. »

Quand nous arrivâmes près de l'hôtel de madame Dorsan, elle voulut nous retenir pour le soir; je m'y refusai, alléguant une fatigue extrême, et je suivis à l'hôtel madame Delmin , que des soins domestiques y appelaient. Je dis bas à Jules : ne l'oublie pas; je songe à toi.

Le moment qu'Adèle avaît désigné approchait : je m'aFfubîal d'un carrik, je cachai un chapeau sous son enveloppe, je plaçai Justin en sentinelle, et je courus où m'attendait l'aimable enfant. Je la déguisai, et nous arrivâmes à ma chambre sans acci-

a58 EUGENE,

dent. « Monsieur, où suis -je? — Made- « moiselle, vous éles dans ma chambre. — « Dans votre chambre î Et celle de Jules où « est-elle ? où est-il lui-même ? — Jules va « venir, sa chambre est vis-à-vis; mais je « craindrais quelque accident si je vous y « conduisais, et vous y seriez dans lobscu- « rite. » Nous entendîmes monter l'escalier. « C'est peut-être Jules, dis-je à Adèle; « mais de crainte de surprise, cachez-vous. » Elle se précipita dans mon alcôve, et se blottit derrière des touffes de rideaux. C'était M. Delrain. Son aspect me troubla; je crus être découvert. J'allai au-devant de lui. « Eugène, me dit-il , asseyons-nous. » Cette invitation ne me rassura point.

« Eugène, je ne te dissimulerai pas que « je suis venu à ta chambre savoir si tu

ri

ëugknr: 1%

u étais rentré: otV H8*tu pMsé b Huit deru nière? — Il est vrai que ce nVët pas à M Thôtel. — Mon ami ♦ je Yeux pour ton « cœur remplacer ton père, je veux le retn* « placer encore pour ta jeunesse; m'en « donnes-tu l'autorité ? — Monsieur, vous u la tenez de mon père et de vos bien Faits. « — ■Permets-moi les avis qu'il t'aurait don- « nés. Eugène , les instans de la nuit dernière « n'ont pas été tous au sommeil : je ne sup- « pose pas que tu les aies passés dans une « de ces maisons où le plaisir s'achète et « quelquefois la douleur; je te crois tro[> « délicat pour le trouver dans les caresses « de ces femmes dont les bras s'ouvrent à « tout libertin qui n'a que des sens ; et ùe- « pendant, Eugène, si ce n'était la suite « toujours à citiindre de ces voluptés fa

a6o EUGÈNE.

« ciles, la dépravation qu'annonce l'habi

« tude de ces lieux dégoûtans, je désire-

a rais que ce fût là que tu eusses consommé

« la nuit. Il m'est pénible de penser que tu

« as peut-être séduit quelque jeune fille in-

« nocente, qui ne voit pas que tu l'égarés,

a qui ne sait pas où peut mener le premier

« pas qu'on fait , jeune encore , dans le

« vice. » Je m'empressai, pour Adèle,

d'interrompre M. Delmin, de l'assurer que

je n'avais pas séduit une jeune fille. « Eu-

« gène, laisse-moi continuer pour t'arra-

« cher à jamais à ces tentations coupables.

« Les jeunes personnesqui se laissent en-

« traîner ne savent pas que l'amant qui

« éveilla le désir dans leurs âmes, l'épuisé

« bientôt dans leurs caresses, que la satiété

0 est près du plaisir; alors il ne leur reste

£UGÈMa a6i

« que le regret d'avoir perdu des jouissana CC8 quelles crurent inépuisables^ et le re- « pcnlir de les avoir connues. Une pre> « raière Faiblesse lésa préparées à succom" « ber encore, et de chute en chute où le i«( vice ne mène-t-il pas! Bientôt, méprisant « toute pudeur, amorcées par des jouissan- « ces que la vanité fait naître (jouissances « d*au(ant plus vives que celles de Tamour « sont épuisées), elles osent pour se les pro- « curer compter sur une jolie figure, et li- « vrer au libertin prodigue des attraits que « la nature avait formés pour un amour déa licat. Peut-être plus tard elles iront se a perdre, effrontément débauchées, dans « ces réceptacles où le vice se montre à dé- « couvert sous les couleurs de la gaîté , où les R plus douces émotions ne sont que le calcul

a6a EUGÈIXË.

« d'une spéculation abjecte. Mon ami, ce « tableau est bien cotucnun! Pourrais-tu te « dire «an» remord» : C'est moi qui ai plongé « cette infortunée dans le» derniers excès ; « et quand je ia séduisis, elle ignorait , ver- Jc/tueuse encore, quel'ignonninie l'attendait « à la suite des plaisirs? Mais je suppose u qu'i'lle s'arrête au milieu de ces désor- « dres: Kugène, elle peut devenir mère; a dè« lors elle ne doit plus espérer une union « légitiraç, une existence honorée; l'opinion « )a désigne pour lu 4iétnr, la honte et le u remords font languir «es tristes jours. Et « que devient le fruit de ses nmours cri « minelleâ?l« société le repousse, les lois ne « l'adoptent qijepar pitié, l'humanité seule « le protège... Hélas! porté furtivement par « l'indigence «t la honte sur le seuil d'un

EUGKNK. b6S

a hôpital, on s'en délivre en oonfiant sa 0 vie à Ih charité qui raccueilio! m tnèr« « m^me I oiihlie; et si elle cormervait son a imajjc, elle n'oserait ni le voir ni le re- M connaître... c'est un malheureux de plus « dont on a chargé la (erre!

u Mais ce n'est pas , me dis-tu , sur une « beauté naissante que 8'cst arrêté ton amour. « Ëu£[ène, est-ce une mère de famille que u tu auraisséduile 1* Tu lui apprends à trom- « per son mari , à manquer à des sermens « solennels, à mépriser la chasteté, la Foi « conju^'alc, sa réputation même, héritage « de ses eriFaus à qui elle doit ses jours et « ses soins ; elle ne sonjje pas que sa con- M duite peut la faire repousser par la soie ciété, qu'elle va peut-être leur associer a uit enFant naturel qui p»r^'ége injuste-

a64 EUGÈNE.

« ment leurs biens, qui leur enlève une « parlie de leuravenir. Les désordres d'une « mère ou d'un père pèsent encore sur leurs « enfans long-temps après que la tombe les « a reçus! Mais si vos relations étaient dé- « couvertes, c'est dans ton sang que la so- « ciété, sans loi contre l'adultère (i), oblige

(i) N'est-ce pas un vide dans nos lois qu'il n'y en ait aucune contre l'adultère, que l'antiquité punissait si rigoureusement ? Peut-on blâmer un jnari qui se fait justice quand la société la lui refuse, quand l'opinion qui le flétrit par le ridicule plus que sa femme par le mépris , ne lui laisse pour satisfaction que le duel, dont l'issue est toujours incertaine ? Lorsqu'une loi frappait de mort celui qui luait en duel son adversaire, il fallait donc qu'un mari souffrît ou poignardât secrètement celui qui subornait sa femme. Le duel ne fut dans tous les siècles que le supplément d'un

EUGÈNE. a65

« le mari à laver son affront , et pour déa fendre la vie il faudrait lui arracher la

Code incomplet. Je sais que la séparation s'ôb- .tient devant les tribunaux quand l'adultère est avéré, ce qui est fort dlFtîcile; mais qui ue voit que cette séparation laisse plus de liberté au suborneur impuni, et lui assure sans partaj^e ta femme qu'il a séduite ? Qui ne voit que c'est un divorce réel, un divorce de fait, où chacun des époux , rentrant en possession de lui-même, peut se donner librement ? L'abolition du divorce n'est qu'une loi illusoire qui produit quelques scandales de plus , puisque la faculté de se marier donnerait à deux amans celle de vivre ré^lièrement ensemble. Ce serait ici le lieu d'examiner la thèse théologique de l'orateur qui a fait abolir le divorce : cet examen m'entraînerait trop loin. Je prouverais peut-être que les considérations de M. de Bonald n'ont pas toute la force et toute la justesse que quelques personnes

fi sienne (i); il faudrait priver une famille de ^ son chef, des en fan» malheureux par toi

veulent y voir, et que les mœurs ue consistent pas clan» la véuéralion des institutions canoniques * , mais dans la pureté des principes et du cœur. Les peuples anciens avaient établi le divorce ; l'Angleterre le conserve, la Chine le maintient, comme une loi venue des premiers siècles, et sage comme eux ; permettez le divorce, ou ayez comme l'Egypte antique des lois contre l'adultère ! (Nvte d'Eugène.)

* Eufjène se trompe ; on no [)eut admettre le divorce sans attaquer la religion dans l'un de ses saurçmens. Attaquer la sainteté d'un sacrement, c'est les annuler tous , c'est détruire la reli{^u)n sociale; et qu'aurions-nous à mettre en place ?

(i) J'aurais eu ici sur le mot affront, et sur l'idée de déshonneur pour un mari quand sa femme est infidèle, bien des réflexions à faire à

EDGKIVe. 267

« d'un père qui veillHÏt à leur bonheur; im- <i moler un homme CKtimabIc après lavoir « trompé, aFfli(;é, avili, aprè» lui avoir en- « levé «es afFcctions len plu» chère» et dé- .f , truit la paix de sa maison ! Reviens de ton a égarement , en frémissant des conséquen- 0 ces; quitte une femme qui ne doit pas « t'aimer. »

Je pouvais me disculper en apprenant à M. Delmin que j'aimais une veuve; mais c'était indiquer madame Dorsan. Je pouvais essayer (jiielque histoire pour tromper jVI. Delmin; mais il en aurait démêlé iartitice et m'aurait méprisé. Je préférai lui laisser voir que j'avais une liaison, et je

M. Delaiin; mais c'était attaquer les mœurs et les préjugés si fortement que j'ai dû m'en abstenir.

{^Note ^Eugène.)

répondis à ses derniers mots : «J'ai rompu « avec la femme qui m'avait captivé. — Eu- « gène, tu reviens de la campagne. — 11 n'était « qu'une heure quand nous sommes partis. « — Cette rupture peut n'être qu'une brouil- « lerie; mais profite de cet incident pour « ne plus la chercher. — Monsieur Delmin , « je vous le promets. — Eugène, je vais « m'expliquer sur un autre sujet.

« Jules n'a pas l'esprit aussi développé « que le tien (cette réflexion n'est pas uti « éloge pour toi , ni un reproche pour lui) ; et « son infériorité te donne de l'influence sur « son caractère. J'ai toujours eu à me féli- « citer de sa conduite et de son cœur, de « ses principes qui l'ont préservé jusqu'au- « jourd'hui des écarts où tombe fréquem- « ment son âge; tous mes soins tendent à

« Ten garantir, et je t'avouerai que ta mo- « raie, trop souvent légère, quelquefois u dangereuse, me fait craindre pour ton « ami. La jeunesse imite volontiers ce qui « la séduit, parce que sa raison naissante « ne sait pas la défendre contre un vice « éblouissant ; les dehors d'un libertin ai- « mable (1) font plus d'impression sur elle « que l'austérité respectable d'un sage. Eu- « gène, le bonheur n'est pas dans cette lé- « gèreté qui voltige d'un objet à l'autre.

(i) Nos pères, qui avaieut bien aulant de jugement que nous (n'en déplaise à notre siècle), attachaient cette signification d'aimable aux qualités du cœur; nous la donnons à celles de l'esprit. Plus on est brillant dans une conversation, plus on est aimable : c'est admirer des superficies, et quelquefois l'effet d'une liqueur élec-

!tj& EUGÈNE.

« qui ne sait en saisir aucun ; il n'est pas « dans cette liberté d'esprit qui s'affranchit « en raillant de tout précepte, de toutes « les institutions qui la gênent. Si tu dési- « tes à ton ami des jours heureux, gardeci toi de lui inspirer ce funeste dédain pour M tout ce que la société respecte. Le sage « honore ce que l'étourdi rejette, parce que » l'esprit frivole n'aperçoit pas la chaîne « des idées sociales, la raison et la nécessité « de ces prescriptions salutaires : mépriser

trique. L'esprit séduit, mais trop souvent sert à couvrir des vices , et déguiser un mauvais na* turel ; les qualités du cœur sont les seules qui ne trompent pas, le» seules qui doivent nous attacher. Ainsi un homme aimable d'autrefois l'était réellement; un homme aimable de nos jours n'est presque jamais qu'un homme amusant,

EUGKNK. 'x'jt

u ce que vingt MièclcK nous ont transmifl , « ce quiU ont ailmii'é, prouve plUA d'i^^no- « rance et d'irréflexion que de l'orce et dé « proFondcur d'esprit. Je te parle avec cona viction, avec sincérité, et je prend» aved « toi lautorité d'un père, parce que j'en ai a le cœur. Mon ami, ce n'est pas Achille et « Déidamie que j'ai placés sou» tes yeux (i); « mais le vertueux et chaste Scipion. Viens « le voir, et qu'il soit ton modèle. » M. Delmin prit un flambeau et me conduisit à l'alcôve. Je tremblais qu'il aperçût Adèle

(i) Les images lascives et voluptueuses doivent être bannies de toutes les maisons où l'on respecte les mœurs : elles font trop d'impression sur les sens , qu'il ne faut pas irriter si on veut conserver lés cœurs purs.

n'ji EUGENE.

en écartant les rideaux pour mieux découvrir la gravure : la petite ne respirait pas. M. Delmin tirait de ce tableau des inductions morales, auxquelles il me recom> manda de réfléchir en me quittant.

Dès qu'il fut sorti , Adèle vint à moi tremblante et les larmes aux yeux : « Com- « bien je suis coupable ! et cependant l'a- « mour seul m'a fait succomber ! Je suis ef- 0 frayée de tout ce que je viens d'entendre, « de l'avenir qui m'est prédit ! Il faut m'ar- « rêter sur la pente qui mène au crime; il « faut fuir Jules : ramenez- moi où vous « m'avez prise, ramenez-moi à l'instant : si « Jules arrivait, je n'aurais plus la force de « le quitter. » J'hésitais entre la crainte de désobliger mon ami et le désir d'arracher au mal celte enfant intéressante, quand

Jules entra |)réci[)itauinici)t. « Diculs'écria- « l-ellc , faudra-t-il loujour» céder et me re- M pcnlir, rue débattre entre Tamour et les « remords ! » Jules s'arrêta , étonné de cette exclamation, étonné de voir Adèle s'appuyer sur moi et lui cacher des larmes; il la prit dans ses bras et voulut la calmer. « Jules, lui dit-elle, tu sais combien je « t'aime ! ma présence en ces lieux te prouve « que j'oublie tout pour toi, et je me perds (X en me livrant à ton amour, au mien! Re- « venons d'une erreur douce , mais funeste , « dont les conséquences m'effraient : exige- « rais-tu le sacrifice de mon existence ? Oh! « non ; tu m'aimes , tu veux mon bonheur: M eh bien ! reconduis-moi chez ma mère ; je « ne puis rester avec toi. » Jules essaya de la rassurer sur ce qu'il nommait le cri du I. 18

préjugé ^ il lui débita la morale tendre et fallacieuse qu'il avait puisée dans mes caliiers, et prêcha la nature avec une hardiesse destructive de tout principe.

Les discours de son père m'avaient fait apercevoir tous les torts de ma conduite avec Jules; j'avais rougi d'avoir pu dépraver mon ami , d'avoir servi ses passions coupables; je crus devoir faire un effort 8^r lui pour l'éclairer, pour le ramener, et je lui rendis ce que m'avait dit son père. Adèle profita de l'effet que j'avais pi-oduit : « Aime assez ton Adèle pour assurer sa tran- « quiUité par le sacrifice de tes plaisirs, « reçois le serment de la plus tendre amitié, « accorde-moi la tienne , voyons-nous sou- ^ vent, mais jamais dans des lieux où nous (f puiijsions succomber. » Jules était partagé

EUGÈNE. a75

entre l'amour cl le devoir, i'atirnit du plaisir et rintérèt d'Adèle. Je reprin la parole : <( ^i'héMite plus, remporte sur ton cœur un « triomphe (jénéreux ; qu'Adèle le doive « plus que les jouissances fu^^itives d'une « volupté troublée par l'inquiétude et le « repentir : ton cœur te dit en secret que M tu dois Faire ce sacrifice. » L'idée renfermée dans ces derniers mots , qu'Adèle ne pouvait comprendre, le décida entièrement. « Eh bien! Adèle, ton intérêt l'emporte; « j'oublierai notre amour, et je renonce à « ses délices qui te coûteraient des larmes, « qui peuvent troubler ta vie... je préfère « ton bonheur au mien. »

Il n'était plus possible de reconduire Adèle chez sa mère : il fut décidé que Jule« coucherait dans ma chambre, et qu'Adèle

wjG EUGENE.

prendrait la sienne. « Adèle, viens dans ma « chambre. — Jules, tu seras sage. — Oui, « Eugène (et il l'embrassait avec transport). « — Allons-y établir Adèle ; tu lui donneras « le baiser d'adieu , et elle fermera sa porte. « — Eugène , tu pousses loin ta rigide prête voyance. Adèle, fermeras-tu ta porte? » Elle répondit oui, en rougissant et abandonnant ses joues brûlantes aux baisers de son amant. Tout se passa comme nous l'avions inflexiblement arrêté.

Le marquis de Belson nous attendait le lendemain à sa campagne. A sept heures, Adèle écarta nos rideaux et nous réveilla. Quand nous fûmes habillés, nous songeâmes au moyen de la faire évader ; nous avions trop tardé. Comment dérober aux yeux, ouverts de toutes parts , la sortie d'Adèle ,

EUGÈNE. a77

qui s'alarmait de nos chucliottcmens ? Son chapeau était encore sur le fauteuil où elle Tavait posé la veille, quand un bruit de pas attira notre attention; Adèle se jeta dans le cabinet, la porte s'ouvrit, et M. Delmin parut.

« Messieurs, vous oubliez que nous allons

« partir pour la campagne Jules, pour-

« quoi ton habit est-il ici ? » Jules commençait une mauvaise excuse quand son père aperçut le chapeau d'Adèle : « Voilà qui « m'explique tout! Messieurs, vous avez «I rajeuni l'histoire de Joconde... Eugène, « c'est là le fruit de mes discours d'hier! « Votre air sérieux et réfléchi en m'écoutant tt n'était qu'un artifice, et vous en attendiez « impatiemment la fin pour rappeler celle « qui se cachait à mes yeu:&! Messieurs, je

« ne souffrirai pas plus long -temps vos « désordres. Où est -elle cette femme « dissolue qui vient se partager entre vous? « — Mon père, je vous proteste qu'elle a « couché seule dans ma chambre , qu'elle « n'est pas de ces femmes qui font de l'amour « un commerce, qu'elle n'était ici que pour « moi... je ne la reverrai plus; ménagez sa « jeunesse et sa tiuiidité. — Sa timidité!... Sa « présenceen ces lieux n'en est pas la^preuve. « Je tous demande encore où elle est? — « Mofi pèt*e , je vais la reconduire à l'instant. « — Jules, si mon amitié vous est chère « ne prolongez pas cette résistance. » Jules hésitait encore, quand Adèle vint se précipiter aux genoux de M. Delmin : « Epar- « gnez votre fils qui se dévoue pour moi; « épargnez - moi ; voyez mes larmes. »

KUGÈNE. «79

M. Delmin la releva avec boriti^. « Lainout* « m avail donné la force d'entrer chez vou«; « j*ai entendu vo8 diocoiirs d'hier; ilê m'ont « fait frémir; iU m'ont chan^rée! J'ai couché « seule dans la chambre de Jules, je vous « dois mon retour à la vertu ; ayez pitié de « ma jeunesse et de mon repentir : ne « m'humiliez pas. — Non, mon enfant:

« satisfait de vous avoir ramenée au bien, « je n'abuserai pas de votre situation. Vos « larmes révèlent la bonté de votre cœur... « n'oubliez jamais que vous avez failli. « Mademoiselle, voulez vous me suivre.* « Comptez sur ma prudence et sur ma dis- « crétion. » 11 l'emmena. Jules restait immobile sur le parquet. Justin vint nous dire qu'on nous attendait, qu'il avait vu M. Delmin reconduire Adèle, et lui parler affectueuse-

a8o EUGENE,

ment. On se rendait chez madame Dorsan. Je m'échappai pour aller savoir d'Adèle si sa mère n'avait rien soupçonné? Elle m'apprit que M. Delmin lui avait fait des questions sur ses goûts, son état, ses relations et sa demeure : elle y avait répondu avec confiance. A mon arrivée chez madame Dorsan, un regard sévère de M. Delmin m'apprit qu'il avait pénétré la cause de mon absence.

Deux voitures nous attendaient à la porte de madame Dorsan : madame Delmin, Emilie , Virginie, se placèrent dans l'une, où Antoine s'installa sans façon; M. Delmin et madame Dorsan prirent l'autre où je m'établis avec Jules. Durant le voyage, M. Delmin et ma-

dame Dorsan eurent un entretien très animé et très spirituel. Jules rêvait silencieusement; mais plus actif , je ne pus rester étranger à l'entretien, et l'un et l'autre semblaient oublier mes torts. J'admirais M. Delmin mêler des réflexions sérieuses à ses traits enjoués , et madame Dorsan , effleurant tout avec une finesse, une légèreté charmante, remplacer par la grâce de l'esprit ce que son interlocuteur avait de supérieur en connaissances : une femme devine ce qu'un homme apprend.

M. de Belson vint à cheval au devant-de nous; il en descendit dès qu'il nous rencontra. Nous étions dans les avenues de son château , et ces dames avaient quitté leurs voitures , le cheval du marquis le suivait la bride sur lé cou : Antoine , qui avait fré-

EllOKNK. a83

qacnt(^ quelque temps un riiari('>|;e, voulut essayer le cheval du marquis, se mit en selle otcaracoUa. Le cheval, jeune, vif et sensible, tourmenté par Antoine, s anima, bondit, et s*en débarrassa très lestement. Le chemin était encaissé, et les bords s'élevaient h quelques pieds h droite et à jjauche; Antoine fut jeté sur une terre glaise et humide, où il laissa l'empreinte de sa chute; son chapeau avait roulé sous les pieds du cheval , qui l'avait à demi haché sur un terrain pierreux. Mon triste ami, étourdi de son accident, se releva au milieu des rires qui avaient succédé à la crainte qu'il ne se fût blessé, et revint confus après avoir jeté un triste regard sur son chapeau mutilé , ayant un air déplorable et la couleur qu'Hector devait avoir quand son im-

pitoyable vainqueur le traîna autour des murs de Troie, si les champs Troyens étaient humides alors. Une partie de ses cheveux était en désordre, l'autre collée par la terre glaise. Lorsque cette terre fut séchée, elle se divisait en petites pelottes , et à chaque mouvement qu'il faisait, elles se balançaient comme les branches d'une discipline et lui battaient la tempe. M. de Belson l'assura que tous les hommes n'avaient pas la dextérité d'Alexandre ; mon ami en convint , sans que cette réflexion le consolât. Pour le cheval du marquis , tranquille depuis sa séparation d'avec Antoine, il nous suivait pensif comme les coursiers d'Hippolyte.

Nous fûmes reçus à l'entrée du château par une petite bonne , jeune , leste et jo-

EUGÈNE. a85

lie, dont on devinait aisément les fonctions principales. Après le déjeuner, nous visilAmes le clitUcau , et particulièrement une pièce que le marquis appelait son Muséum. Ce Muséum était rempli de statues, de tableaux, de quelques élémens des trois règnes , d'un casque et d'une cuirasse antiques , qu'on avait exhumés en plantant un hêtre auprès du château; ce qu'il y avait de plus curieux était une grande niche qui renfermait les débris des Belson.

« Voici, nous dit le marquis, des pièces « historiques particulières à ma maison , a et très vénérables assurément. 11 y a dix « siècles qu'un de mes aïeux , homme fort « original ( ce caractère est le type de la fa- « mille), s'avisa de vouloir creuser des « grottes à la manière des patriarches de

*Qa EUGENE.

« Judée, ou des caveaux comme les Egyp- « tiens, pour y déposer les restes des siens, « pour offrir aux fjénérations des momies « aussi curieuses que celles qu'im grand « homme fit transporter du Caire : on l'as- « sura qu'on n'avait plus le secret d'embau- « mer les corps , ni les aromates nécessaires; « il renonça à vous présenter sous cette « forme hideuse des cadavres noirs émet maiilotés, et comprit que pour faire « honneur aux morts il ne fallait pas ruiner « les vivans. Mais il établit qu'il serait con- « serve dans cette énorme niche un débris « de chacun, sur lequel une étiquette indi- « querait à qui il avait appartenu ; il pres- « cri vit de ne pas reproduire deux fois la « même pièce. On s'est conformé à sa vo- « lonté, de génération en génération , et en

« mémoire de cette excellente conception a son crÂne a éiè placé au sommet de cette « collection intéresnante. » Non» ne pûmes retenir quelques plaisanteries sur cette institution du patriarche Belson. Le marquis, un pou sacrilège, nous pardonna nos irrévérences et nous détailla les pièces diverses de ce reliquaire, faisant cependant quelques omissions par respect pour les dames.

On y voyait l'os pubis d'une veuve qui avait fait beaucoup d'heureux.

Le scrotum d'un carme qui sema sur le globe, à la charge de l'humanité, une centaine d'enfans faits suivant l'esprit évangélique.

I^es ongles d'une chanolnesse, dont ils étaient l'arme principale.

L'épine dorsale d'un courtisan, où la

cambrure était fortement prononcée.

La dent d'une femme qui coupa la langue à son mari , parce qu'il l'interrompait souvent, qu'il nuisait aux épanchemens de la sienne, et qu'il y chercha le plaisir.!

L'orteil d'un mâle qui avait tué son valet d'un coup de pied dans le derrière.

Le clitoris d'une femme qui dépucelait toutes les jeunes filles du pays.

Les boyaux d'un gourmand mort d'une indigestion le vendredi saint.

La crinière d'une petite abbesse qu'on suspendait aux lambris deux heures par jour pour hâter sa croissance.

Le nerf optique d'un dévot qui vit la vraie croix.

L'index d'un évéque qui guérissait un malade en le touchant.

EUGÈNE. a89

La rotule d'un croisé qui avait prié à g^cnoux sur le Saint-Sopulcre.

Le ncrF olfnclif d*une iirsulinc qui avait l'odoral plus fort que Mallcbranehe (i).

Le calcaneum d*un capitaine de mer à qui le dey d'Aljjer avait fait donner deux cents coups sur la piaule des pieds.

La barbe d'un capucin, où étaient encore

( I ) MallebraDche (dit-on) , pour fortifier et mortifier ses sens, les habituait aux impressions désajrréables , afin qu'ils devinssent étrangers à toutes les émotions : en conséquence il passait (dit-on) des heures penché sur des vases qui reu- Fermaieiit des excrémens ou des matières immondes. Est-ce dans cette position qu'il aurait écrit son livre , de la Recherche de la Vérité? Auraitil ainsi donné naissance à une trivialité biea conuue, que je ne puis honaèlement exprimer? I. 19

les cadavres des animaux que sa charilé y avait nourris.

La cervelle d'un poëte.

Le pouce d'un financier.

Le larynx d'un avocat.

L'omoplate d'an journaliste.

La main d'un procureur, dont les articulations étaient encore ployées.

Enfin l'anus d'un président , mort constipé sur son siège.

Après Cette visite, nous descendîmes au jardin , où chacun suivant son goût s'éparpilla dans le labyrinthe, les charmilles et les bosquets. Pour moi, préoccupé des mêmes sentimens, j'allai m'asseoir dans un bosquet un peu dégarni par les hivers qu'il avait vu passer; plusieurs allées y conduisaient. Quand ma tête est tourmentée, pour

016; Boalagov de« idûe» qui 1h laiii^ueiklt je les t'cri»; je |>riM donc un a^^LMiJa^ et j«> crayonnai le» ver» «uivan» :

Qu'est devenu cet heureux temps .

Où |>Hrnii lés jeux de l'eufance.

Sans rep,rel v.l H»ns espérance « Je voyais couler mes iusl^os-, Où la plus douce indifférence * Berçait mes jours indépendans ?

Sorti dtt ride et du silence Où 9omroeiUait encore mon coeur, ËaBu j'ai senti l'existence... C'est pour connaître la douleur.

J'ai vu languir dans les alarmes Mes jours rongés par les soUcis :

.le-réte an bonheur,... et des larmes Coulent de mes yeux obscurcis!

Toula fui, jusqu'à l'espérance Oui séduisait mon esprit abusé:

Hélas! bien rarement l'avenir qui s'avance Réalise IrsVoPWx qui f harninirnt le p^ssé !

aga EUGÈNE.

J'allais continuer mes tirades plaintives quand une ombre couvrit mon agenda et me fit lever les yeux; j'aperçus la tête d'Emilie penchée sur le feuillet. Etourdi, je m'étais placé sur le bord d'une allée, et ma position me laissait presque à découvert. « Ah! « vous faites des vers, monsieur Eugène,» dit Emilie, qui n'était pas seule. — Oui, ajouta Virginie; «Eugène en fait de très « délicats et qu'il oublie bien légèrement. — « Virginie , est-ce à vous de m'accuser ? — « Monsieur Eugène, une demi confidence « est dangereuse ; faites-la tout entière « pour nous obliger au secret. » Je déchirai la feuille sur laquelle mes vers étaient écrits, et la leur livrant : « Connaissez donc les « derniers soupirs d'un cœur qu'on a Irom- 0 pé trop cruellement pour qu'il puisse ai-

EUGKNE. agS

« mer encore.» Je sortis sans vouloir entendre de réponse.

J errai sous une allée d'acacias en réfléchissant à ma situation pénible. « Est-il, me « disais-jc, dans ma destinée d'avoir à souF* « frir sans cesse? Les chagrins usent ma « vie, chaque instant a pesé sur mon cœur, « ma jeunesse ne fut pas heureuse; mon « iran|][ination quelquefois Tembellit, et ses « presti^jes, couvrirent le vide de mon exis- « tence. Mais j'avance dans la vie; je verrai « s'évanouir les illusions qui la charmaient, « le bonheur qui m'a souri quelques ins- « tans, je serai seul avec moi-même, et que « me restera-t-il? Plus d'avenir et des jours « sans douceur. L'espérance a fui ; le temps « m'ouvrit les yeux; les lueurs de l'expé- « rience viennent éclairer les objets qui

« m'avaient séduit, et désenchanter mes « jours! L'expérience!.... que laisse -t -elle « à l'homme? des souvenirs, qui sont des « regrets. »

M. de Belson qui survint interrompit mes réflexions. —«Eugène, toujours seul! vous « avez des chagrins ? Confiez-les moi ; je fus « l'ami de votre père, je veux être le vô- « tre. » Je lui avouai que mes réflexions étaient pénibles. Il me prit la main avec affection : « A votre âge l'esprit et le cœur « s'emportent , une tête ardente est une tt source d'ennuis ; si je puis alléger les « vôtres, je suis entièrement à vous. » Je lui aurais peut-être confié une partie de ma situation, quand nous fûmes interrompus par madame Delmin , Emilie et Virginie.

M. de BeUoii, un instant après se pencha

KUOKNK. Î195

à mon oreille : « Ëu^çène , voiih n'été» pas « malheureux en tout ; avec quelle tendresHe « on vous re^jardoU Je levai les yeux sur Virginie, qui rougit d*étre surprise.

Nous allâmes nous asseoir au salon, 011 M. de Belson fit circuler des bonbons pour amuser ces dames. Antoine était placé près de Virginie pour lui expliquer le» hiéroglyphes du fidèle berger. Il quitta sa place, je la pris. « Virginie, je profite des instans « qu on me cède : daignerez-vous ne pas « vous apercevoir de ce changement? — « Eugène, vous êtes bien modeste. — C'est « l'esprit de mon rôle. M. Antoine garde « si bien ce qu'il possède! — J'espère « vous le prouver, dit le voltigeant person- « sonnage, qui passa près de nous, et m'en- « tendit. — Virginie, le style de M. An-

agô EUGÈNE.

« tolne est clair; apprenez -lui donc à « mieux cacher vos secrets. — Croyez-vous a donc à ce qu'il semble faire entendre? — « Il ne me faut qu'un peu de mémoire pour «cela. Oseriez - vous le démentir? — Ce « n'est pas le moment : Il pourrait nous en- « tendre. — Le voud riez-vous, Eugène? — Et « vous, Virginie? »

Une promenade acceptée dans le parc interrompit notre entrelien. Emilie et Virginie nous quluèrent quelques Instans, et revinrent avec des mouchoirs chargés de fleurs effeuillées. «Nous allons nous jeter « dans le labyrinthe, dit Emilie, et pour ne « pas nous perdre, nous sèmerons des fleurs « sur nos pas. — C'est réaliser les fictions « des poètes. M. Antoine vous suivra-t-U ? — « Il est loin devant nous, me répliqua Emi-

« lie; nous ne le rappellerons pas. Pour M vous, je ne vous laisse pas aller... tout « méchant que vous êtes, ajouta-t-elle «i « voix basse. »

Nous allâmes nous eriFoncer dans le labyrinthe, en semant néglig^emment des feuilles de roses dans les sentiers. Nous nous nous assîmes dans un bosquet formé pour être au repos : « — Monsieur Eugène; « vous ne redemandez pas vos vers? — Le o style n'est rien, et les sentimens qu'ils ex- « priment sont gravés ailleurs que sur un « papier infidèle... Voulez-vous me les ren- « dre? » Je les pris et les déchirai. « Toujours « de l'humeur, Eugène, me dit Virginie, et «pourquoi ? — Vous m'avez enlevé jusqu'à « la douceur de vous l'apprendre. — Eugène, « vous ne voulez pas m'entendre, et vous

« me reprochez vos chaginê! — Les senti- « mens sont involontaires, et je ne vous rea proche ni les ennuis que vous me causez, « ni le silence que deux fois vous m'avez « prescrit, ni mes vœux repoussés, ni les « succès de mon rival, ni l'espoir trompeur « dont vous m'avez flatté; je me tais, et, « désabusé des illusions les plus douces, « je renferme dans mon cœur mes senti- « mens et mes chagrins. — Votre imagina- « tion trop vive en est la source; vous êtes « injuste! Que faut-il pour vous calmer? « Emilie sait combien m'ont affecté votre « douleur et vos vers. Un souvenir vous « tourmente , et que prouve- 1- il contre « moi ? Pensez - vous que je dissimule ? « Pourquoi vouloir me contraindre à des « aveux qui me coûtent? Ne doutez plus de

ErORNB. 199

« mes sentimens; vous êtes délicat et «ensi- « blc : Eiifîcne, Hoyez-le toujour». •

Je lui expriiDais toute mon ivresite de ce retour, lorsque nous entendîmes des pas précipités : c'était Jules; il nous apprit qu'on parlait de s'en retourner. Nous rentrâmes. Jules s'empara d'Emilie, et je n'enviais plus son sort. «Virginie, je puis revoir « Antoine, sa présence ne m'inquiète plus. « — Et ses indiscrétions ? — Une simple ga- « lanterie pourrait-elle vous déplaire? Vir- « ginie, vous me fuyez alors.— Cependant « ce souvenir m'est resté. Eugène , dites- « moi les couplets que M. Antoine ne savait « pas. — Aujourd'hui je n'ai plus qu'une « pensée, qu'un sentiment dont rien ne « saurait me distraire : le bonheur m.'a « rendu constant. Laissons des couplets que

3oo EUGÈNE.

« je regrette d'avoir écrits s'ils vous ont af- « fligée. —Je les entendrai comme un ma- « drigal du Chansonnier des Grâces. » Je les lui dis, avec le motif qui me les avait fait écrire. Elle sourit : j'avais compris sa pensée.

On nous attendait au salon. M. Delmin était auprès de madame Dorsan à l'écart : il me regarda entrer avec sa fille d'un œil sévère et mécontent. Je ne sais quel pressentiment m'avertit que madamcDorsan avait causé cette humeur inquiète, qu'elle se vengerait de mon oubli et de mon empressement pour sa rivale; je promis de m'en éclaircir, et j'en attendis l'occasion. Les voitures qui nous avaient amenés nous remportèrent.

J'étais dans ma chambre depuis quelques instans lorsque M. Dcirain y entra avec Jules, posa son flambeau, prit une chaise, nous fit asseoir et nous pria de l'écouter. «Messieurs, je n'ai pas voulu ce « matin vous donner une leçon sévère , et

3oa EUGENE.

« troubler vos plaisirs du jour; je ne puis « vous dissimuler plus Fong-lemps la peine « que me causent vos désordres. Jules, « tout me prouve que la jeune personne « que j'ai suprise ici n'y était que pour vous. « Vous l'aviez séduite, vous l'auriez perdue : « il m'est pénible de n'en pouvoir douter. « Je n'ai jamais en avec vous la sévérité a d'un père, mais lo Ion d'un ami; et votre « cœur ne s'était point écarté encore des « principes que je vous ai donnés, et sans « lesquels on n'obtient ni l'estime des hom- « tnes, ni la sienne même, sans lesquels il « n'y a ni verUi, ni bonheur : car le bpn- « lieur est dans le contentement de soi. Les « 8acriiiez-vou8 à des plaisirs frivoles et pasa sagers, que l'inquiétude accompagne, qui a ne laissent trop souvent après eux que

EUGKISK. ju:i

« le repentir et le regret, que la honte dé tt s'être avili? Rcvcncc, mon fiU ( il en ewt « tempti encore), revenez d'une, première « erreur, dont les FunesteH suites ne vous a laisseraient plus de retour; rentrez dans « ^e calme heureux de rinnocence (i), ren>

(i) Boileau a ditdaas ses accès misanthropiques , et on a irop étendu cette maxime:

L'boBneur est comme une Ue escarpée et mds bords ! On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.

L'auteur de la Nouvelle Hèloïse était très-persuadé du contraire , et la religion consacre le principe opposé. Cette maxime de Boileau serait désespérante si elle était vraie. L'image de ces deux vers est-elle plus juste que l'idée? Qu'est-ce qu'une île sans bords? ,1e crois qu'il faudrait écrire sans parts.

3o4 EUGENE.

a dez-moi la satisfaction que j'avais à vous « VOIP vertueux; n'affligez pas mes jours et « ceux de votre mère par des erreurs qui «corrompraient votre âme honnête, qui « deviendraient bientôt des Iiabitudes coua pables. Ne vous est-il pas plus doux de « faire notre orgueil et notre félicité ? Com- « bien il me serait amer de voir mon fils « dissolu et méprisé, affliger avec dédain a un père qui le regarde comme son pre- « mier ami! Jules, l'estime des hommes ne a vous touclie-t-elle plus? mon amitié n'est- « elle rien pour vous?... Vous êtes ému, le « repentir pénètre dans votre cœur : pro- « mettez-moi de ne plus me donner de cha- « grins en vous livrant à des penchans vi- « cicux. — Mon père, je vous le promets, » dit Jules en tombant à ses pieds. M. Dclmin

EUGÈNE. 3o5

le releva et lembrassa. « Hetournez dan» vou tre chambre, mon KIm; je n'oublierai pus « votre repentir, n'oubliez pas votre prou messe. » Jules sortit.

« El vous, Eujyène, vous, dont l'nscenu dant sur votre ami ne devrait tourner « qu'à son avantage, vous l'aidez à séduire « une jeune fille innocente et vous l'emu menez jusqu'ici pour la livrer à ses désirs! u Vous auriez dû (si mes avis eussent été « écoutés) la reconduire hors de l'hôtel, la « soustraire aux passions qui l'égaraient, aux « dangers qui l'entourent; et vous êtes re- « tourné chez elle! dans quel dessein? — Je « vous proteste, monsieur, que je n'en eus « pas d'autres que de m'informer si son « absence avait été connue de sa mère... — « Que vous lui apprenez à tromper... quelle

3o6 EUGÈNE.

« école! je crains bien que déjà vous n'ayez a réduit l'immoralité en principes , que « vous ne perdiez mon fils, si je ne l'arrache « à votre funeste influence; j'ai besoin de « quelques instans encore pour vous ju- « ger. » Monsieur Delmin se leva, sortit et me laissa conl'ondu de tout ce que je venais d'entendre.

Je me mis au lit en repassant ses discours et les faits de la journée. A mon réveil ces événemcns m'occupaient encore lorsque Jules entra. « Eujrène, pénétré des « reproches de mon père, j'ai cherché tes « cahiers pour te les rendre; je ne les ai « plus trouvés. — Jules, ton père les a pris. « — Serait-il possible! — Il lui Caut, m'a- « t-il dit, quelques instans encore pour

KUGÈNK. 3ttf:

a me ju^er : sans doute il en achève la lec- « ture ! »»

J'allai le leiideinaiii avec Juleit chez madame Dorsan, et tandJK qu'il occupait Kmiiie : « Madame . dcpui» deux jours tt M. Dehuin ne me voit plus qu'avec u iiu patience auprès de sa fille : pourriez- « vous m'en apprendre la cause? — Monu sieur, votre question me montre que vous « l'avez pénétrée. — J'hésitais à vous ac- « cuser; vous m'avez donc peint à ses yeux « comme un séducteur à craindre ? — Cette a réputation vous flatterait peut-être ? — Je « ne la mérite pas , et près de M. Del- « min elle aurait pour moi des résultats « bien Funestes... — En rengaj^^eant à vous « éloigner de Virginie ? — C'est là ce que « vous avez voulu! et sans calculer autre

ao.

3o8 EUGENE.

« chose que votre vengeance , sans songer « à d'autres conséquences qu'à m'éloigner « d'une rivale (près de qui vous-même « m'avez fixé en me prescrivant de vous a fuir), vous m'avez enlevé la confiance et « l'estime d'un bienfaiteur de qui dépend « ma vie entière ! — Monsieur , j'ai su le « prévenir, sans l'irriter... l'humeur em- « porte bien des indiscrétions, dont la ré- « flexion fait rougir. — Sans doute en m'at- « tribuant un caractère vous en avez fourni « les preuves , vous n'avez oublié que des « noms ; je pourrais achever la confidence « et prendre à mon tour ce charitable office, « qui vous donnerait aussi un caractère... — « Un caractère , monsieur ! — Rassurez-vous , « madame, j'ai besoin de m'estimer, et je a ne sais pas flétrir ceux que je n'ai pas

£UGëN£. 3o9

« su m attacher. Votre coiiHancc en moi ne « 8era pas trompée, votre veiif;eancc sera « complète et impunie; vous jouirez en sé- « curité du mal que vous m'avez Fait; mais « vouliez- vou» tenter de me puérir par le « mépris d'un sentimenl qui dure encore ? » Je me levai, j'arrachai Jules à Emilie et nous sortîmes, laissant madame Dorsan confondue de mes derniers mots.

I^c lendemain, M. Delmin me Ht appeler dans son cabinet : je m'y rendis, appréhendant avec raison celte fatale entrevue. 11 me fil asseoir et Ferma la porte. « Eugène, j'ai besoin du souvenir de votre « père pour contenir mon indignation de « voire conduile et de vos principes. S'il « vivait encore, mon vertueux ami, com- « bien il gémirait de connaître a quel point

3io EUGÈNE.

« de dépravation son fils est arrivé! et votre « mère qui plaçait en vous sa félicité , « quelle serait sa douleur si elle revenait à « la lumière, de voir son fils indigne de « son amour ! Mais ce n'est pas ce langage « qu'il faut vous parler : le premier essai «r de l'immoralité est de renverser toute tt croyance; et sans doute vos regards ne « se lèvent plus vers les cieux pour y cher- « cher des inspirations et des souvenirs. — « Monsieur Delmin, je ne suis pas athée.

« — Eugène, écoutez ces vers (i) :

il.-'

Tou8 les humains sout nés pour le bonheur, D'un être heureux ils soal l'image:

(i) Ces vers sont moins que médiocres; il a bien fallu les conserver tels qu'ils étaient..

KlUiKISK. :^ri

C'est UD beHoin qu'il mit duiiH notre cœur;

Et «i la vie est un pn»iiajrr.

Ëniliellissoiis au lit^u de le» Héirir Des iiislatis qui Meutôl hitoiiI tiii houvciiir. L'ausléi'ilé de» esipritR l'aiiali(|ues S'est effacée avec tes teuq>8 golhiqucH; Et de nos jours brillans la doure volupté Remplace des erreurs qui faisaient leur miséie;

Savourons la félicité, El puis(|u'avec de» inii'ur» on l'cniil »ur la lei re. Amis, n'eu ayons plus, et courons an plaisir.

Cédons à l'élan du désir, Instinct de la nature , infaillible comnK; eiir. L'homme nait vicieux, et sa morale est belle !

Croit-on que son c<Hur ail cluuqjé ?

>(on, son canir est captif, et parait corrigé.

w Eugène, je ne m'arrête point à répondre « à ce» idées aussi fausse» que hardies ; je « n'examinerai pas vos deux cabiers qui « ne lenferiuenl que les thème» d'un li-

3ia EUGENE.

« bertin , où le ridicule est répandu sur « toutes les vertus sociales, remises en « problème par une logique subtile qui « fait l'apologie du vice, qui le présente « comme le produit innocent de la na- « ture(i); je frémis de voir qu'à vingt ans « vous ayez écrit ces pages détestables. Si « vous êtes doué de quelque esprit, est-ce

(i) Tous ceux qui ont attaqué, comme Helvélius el Laclos , les devoirs de la morale qu'ils préleudentdes préjugés étranjjers à notre nature , n'ont avancé que des erreurs. Si l'homme est oé pour vivre en communauté , il doit avoir les qualités essentielles à la conservation de tous : il ne s'a}>;it donc pour détruire toute leur doctrine, que de prouver que l'Iiorarae ne saurait rester isolé. Ce n'est pas là une thèse difficile, ni bien nouvelle. Les besoins , les sentimens de l'homme , la fai-

EUGÈNE. 3i3

« en faire un heureux emploi que de l'é- « puiser a donner au vice de» couleurs sé- « duisantes? Ceux qui en abusent jusqu'à « cet excès feraient rejjardcr ce don comme « funeste et méprisable , si d'autres ne s'en « servaient pour dénoncer et renverser « leurs erreurs. L'esprit dépravé, pareil au « phosphore qui s'élève d'un marais fan- « };eux, n'éclaire jamais que des abîmes.

J)Ieiise de cet être jeté au et désarmé sur le globe, l'histoire des peuplades sauvages, tout démontre que l'associalioii est une conséquence de la nature de l'homme , et son mode nécessaire d'existence : ainsi attaquer les vertus sociales, c'est apporter le désordre dans le monde, dénaturer l'homme, nuire également à sa conservation et à son bonheur, et lui ôter ce beau caractère moral qui le dislingue entre toutes les espèces.

3i4 EUGEAE.

« Cependant ces lettres, effrontément « immorales , «ont Thistoire de vos actions a et de vos sentimens! Déjà sans honte et « sans pitié , vous avez fait deux victimes!. « Et vous élevez vos regards sur Virginie! — « Monsieur, pouvez-vous penser ?.. — Je sais « votre amour, votre espoir, votre duel, « votre dessein d'écarter M. Antoine de mon « alliance , sans connaître mes intentions « et mon jugement sur vous et sur lui. Je « suis étonné de vous voir vous constituer « l'arbitre du sort de ma fille, et séduisant « sa facile innocence, balancer par l'a- « dresse l'autorité que sa mère et moi nous « avons sur elle! Dans quel but prétendez- « vous rompre une alliancequi peut me con- « venir? Pensez-vous que celui qui à vingt « ans s'est affranchi de tout principe ,

EUGëNK. 3i5

a puisse jamais obtenir Viqjinie ? Je suit « an df^clin de la vie : ce qui m'en reste je « le consacre à mes enfans ; et je in'aPfli^];e M de vous voir entraîner ma fille par des « séductions , dont vous (connaissez trop « l'usage, et corrompre mon fils par de» « écrits insidieux! Ma prudence prévien- • dra le mal en les avertissant que, déjjuisé « par des dehors aimables, votre esprit « est jjàté et distille un venin corrupteur. « Je dirai à Virginie que deux Femmes abu- « sées pleurent le malheur de vous avoir « connu ; je lui dirai que vous ne vous tn- « troduisez dans le monde que pour y por- « ter le trouble. Je ne vous calomnie pas ; « écoutez :

«L'heureux don que la malignité! Le ciel en doua l'homme pour égayer ses loisirs,

3i6 EUGENE.

animer ses jours monotones et vilipender

les sots.

Les sols soQl ici bas pour nos menus plaisirs.

« 11 fauts'amuser dequi n'est pas amusant: je brouille les amans, j'aigris leur humeur, j'achève leur rupture, et je persifle les paliens. Contident de l'un, instigateur de l'autre , je donne à l'amant des conseils perfides, à l'amante des soupçons injustes. Ce tableau abrégé t'offre l'idée de ma perversité, de mes jeux dans le monde, et un beau texte pour Ion nouveau sermon.»

« C'est admirable, et Cléon que vous « citez n'aurait pas mieux agi. Il y a dans « vos cahiers dix passages de cette force. « VoyoTJs votre morale : je n'en citerai qu'un «trait.

« Femii)C8 infatuées de principes «érèret et chimériques, prudes par boutades et coquettes par tempérament, connaissez mieux les tourmens d'un ri(]^ori8me imbécile; apprenez que les préjugés Font nos chagrins et flétrissent lentement nos jours : il faut, pour être heureux, les réléguer dans les cloîtres avec la morale des vierges obligées qui les peuplent. Fuir des plaisirs que le mystère dérobe ! quelle ineptie! Sembéguiner de vains scrupules et s'immoler à l'opinion! cela n'a pas le sens commun.

« La vertu est un effort contre la nature; je trouve cette lutte ridicule : décide donc entre la nature et la société, entre l'homme tel qu'il est sorti de la création , ou tel que l'opinion l'a refait. »

« Eugène, la vertu est dans la nature de

3id EUGENE,

« l'homme : eile est prouvée par les re- « mords. Sans doute si Virginie avait le « malheur de vous écouter, entre autres « réflexions vous lui adresseriez celle-ci :

« Suis toujours les douces impulsions de ton cœur, et nous serons toujours heureux; livre-loi tout entière à ses élans, brise les liens outrageans qu'une défiance importune impose à ton sexe crédule, et te consacre à la tendresse qui seule peut charmer tes beaux ans, que la contrainte empoisonne et tourmente. »

a J'ai cité ce passage entre mille. Il est a facile de prévoir où mène une pareille a doctrine. — Monsieur Delmin ♦ il y a cinq « ans que ces lettres sont écrites, et l'imagi- « nation plus que le cœur les a dictées, tt Vous avez remarqué les pages qui m'accu-

EUGÈNl. 3i9

« ëent 88118 remarquer celles qui me justi- « Hent, celle* où je réponds k cette Joc- « trine. — Eugène, la morale n'est pas un « jeu d esprit : celui qui la met en problème « n'en a certainement pas du tout. Et votre u ami a lu ces lettres! — Je n'ai cédé qu'à « sa curiosité en les lui livrant; je ne les « croyais pas dangereuses. — Eugène, éloitt gnez de mes enfans cette légèreté qui se « joue de tout ce qu'on respecte ; c'est leur « père qui vous en prie. Voilà vos cahiers. « Je ne m'arrêterai pas à combattre vos « principes : j'ai une bibliothèque; vous « préférez J. J. Rousseau à tous nos écrivains tt philosophes; prenez son A'm//<? et méditez « ses belles instructions (i). Il réunit tout ce

(i) Des If^cteurs prévenus s'étoaneronl que ce

« qui peut entraîner et convaincre ; il vous « éclairera sur cette fausse philosophie co- « lorée et répandue par des hommes « médiocres, qui ne savaient pas qu'ils de- « vaient compte de l'emploi de leurs talens « à la société qui les avait produits (i). Allez,

fut J.-.l. Rousseau que M. Delmin me conseilla de lire. Qu'ils le méditent eux-mêmes , dégagés de l'influence de nos prêtres, et ils comprendront combien son Emile est moral , instructif et sublime.

[Note d'Eugène.)

(i) Que seraient les connaissances de tel homme s'il eût été réduit à lui seul pour en acquérir ? La société , en conservant tout ce qu'ont produit les âges, nous offre un recueil précieux qui enrichit et développe notre esprit. La reconnaissance que nous devons à ce soin nous fait un devoir d'employer pour la société les talens qui nous viennent

EUGÈNE. 3ai

«I Eu(];ène, et n'oubliez pas mes prières. » Je courus dans ma chambre réfléchir à ma situation. « J'ai donc perdu I estime de u M. Dchnin, et c'est avec inquiétude qu'il tt me voit dans sa maison ! 11 se repent peuttt être de m'y avoir appelé, de m'avoir placé « près de son fils; et si je n'étais sans asile a et sans famille, il m'expulserait de chez « lui pour m'éloigner de ses enfans, dont « il suppose que je corromps les cœurs M en reconnaissance de ses bienfaits! Quel «caractère odieux il m'attribue! Sa pitié « seule me retient quand son mépris me « repousse. Son œil sévère va me suivre « sans cesse et chercher avec inquiétude

d'elle; s'en servir pour lui nuire et la désorganiser, est uue perfidie criminelle.

3aa EUGÈNE.

« mes pensées, comme celles d'un être mé- « chant dont on épie toutes les démarches, a sur qui le soupçon veille toujours! Je a n'aurai plus l'estime et l'amitié de ceux tt qui m'entourent; une insultante pitié « remplacera ces senlimens si douxl Mais a ces lettres que je déteste ne sont que des « écarts d'imagination, des erreurs d'un es- M prit trompé; mon cœur ne les a pas écriu tes , mon cœur me préserve du mal , et « ma conduite n'a rien de honteux. Je plains , « j'assiste celui qui souifre , et loin de met- « tre de l'ostentation dans ces secours, je « cache la main qui les donne; mon bona heur le plus doux est dans l'amitié que « j'obtiens, et il m'est affreux de penser que « bientôt je n'aurai plus d'amis !

tt Ai-je cherché à séduire Virginie, moi

u qui me résignais aux tourmcnsderainour « rebut(U Mon duel avec Antoine est un « mouvement de vivacité que doivent faire « excuser mon amour, mon caractère et « mon âge. Est-ce un crime de disputer Vir- « ginic dont je suis aimé, à un rival qui a nVimportune et qui l'obsède ? N'est-ce pas a le conseil de l'amour et de la raison ? Oui , je suis victime, sans être coupable, d'un concours funeste de circonstances que je n'ai pu ni prévoir ni détourner... Jouissez, madame Dorsan, jouissez de votre vengeance; elle sera complète, elle s'étendra sur mon avenir, et bientôt vous apprendrez qu'errant et malheureux, seul et sans ressources, Eugène traîne dans les ennuis une vie pénible et inconsolée.

ai.

Jdies entra s'informer de mon entretien avec son père; je lui en donnai le détail. « Tu sais, mon ami, si j'ai eu le détes- « table projet de te corrompre , si je mé- « ditais en aimant ta sœur un triomphe « coupable obtenu par des séductions. Ce-

« pendant ton père m'accuse , il me croit « incapable d'un sentiment délicat!.... La « compassion et le souvenir de mon père me « retiennent seuls dans la maison du tien, « dont le cœur irrité me rejette! Ta mère va « bientôt partager cet injuste mépris qui ne « veut pas lire dans mon âme, qui s'arrête « à des étourderies de jeunesse... Mes fautes « sont celles de mon âge , mes discours en ft ont la légèreté plus que l'empreinte de la « dépravation : avec quelle dureté cepen- « dant ton père m'humilie et m'accable ! « J'ai perdu mes parens, et je n'ai plus d'aa mis ! — Eugène , que dis-tu ? Peux-tu « douter de mon cœur? — Jules, ton père « va te montrer le danger de cette liaison « si douce , te prescrire peut-être de m'é- « viter, et seul au milieu du monde, tour-

EDGËNË. 3^'j

« mente de me» cliH^rriim, je n*aiii*Hi pan « même la triste douceur de Icr répandre « dans le sein d'un ami qui mVu eun»ole ! « .le ne te cuclie pa^ ma douleur; ton père « n'y verrait peut-être qu'un ariifice : ali! « s'il savait combieu elle est amère, il plaiti- « drait celui qu'il accuse! Mon auii , la « douleur u'est pas le Hi^rue de la corrup- « tion. — Rujjène, je lui peindrai la tienne: « il est sévère, mais il est bon ; il en sera « touché, car il taime bien tendrement, et « ii sentir» qu'il s'est exafvéré te» fauies. >» Jides voulut sortir; je i'arr.'tar. « Keste . « mou ami : que verrait ton père dans « cette démarche , s'il n'allait j)«s jusqu'à « supposer que je l'ai conseillée ?... L'élan « de l'amitié , le mouvement d'une âme « sensible . mais non une justification de»»

« vices qu'il me suppose : tu peux exciter sa « pitié; tu ne me rendrais pas son estime. » J'avais besoin d'être seul : je sortis, et j'allai m'enfoncer dans la solitude. Le jour était nébuleux , la nature muette , l'oiseau fuyait ces lieux déserts ; le vent craignait de souffler sur quelques vieux chênes , flétris par les hivers , et qui végétaient tristement snv le penchant d'un coteau aride ; on n'entendait que le bruit de la feuille qui tombait sur la bruyère desséchée. Le ruisseau semblait gémir dans son lit graveleux, en traversant le vallon décoloré, que ses eaux ne fécondaient plus. Je m'assis sur un rocher couvert de mousse , me livrant à mes tristes méditations. La nuit me surprit sur ce rocher ; il fallut retourner à la ville.

EUGÈNE. 3a9

Une réunion joycuHc et brillante rempllKsait le salon de madame IJelmin , que je rencontrai sur mon pa88a{i;e. u Ku(jène , « je te cherchain : Jules a couru chez « M. Victor ; va dire à madame Dorsan « que je l'attends. » Je m'y rendis.

Elle me reçut avec autant de froideur que j'en misa laborder, et iagaité d'Emilie ne put me tirer de ma réserve. Par convenance j'offris mon bras à madame Dorsan, qui l'accepta. Nous étions presque rendus sans que j'eusse ouvert la bouche. « Votre silence , monsieur, est sans doute « l'expression du senti ment que vous m'avez « annoncé? — Non, madame, mais d'une « circonspection que tout me prescrit : il « est des circonstances qui hâtent la raia son, et si la mienne est un peu triste,

33o EUGÈNE.

« c'est qu'elle a pris la teinte des événe- « mens qui l'ont produite. — Ce ton est « bien différeiit de celui que vous aviez « l'autre jour. — C'est le caractère de ma « situation. — Votre esprit aurait-il des « momens de faiblesse? — Le vôtre n'au- « rait-il pas des retours généreux ? Ma- « dame, nous sommes chez M. Delmin « (nous entrions) ; si vous ne croyez pas « m'avoir fait assez de mal , recommencez « vos confidences , et n'épargnez pas les « couleurs. » Je la quittai, et me dérobai à la Joie du salon.

Cependant il fallut y paraître. Quand j'y entrai, Victor vint gaîment me prendre la main, essayant inutilement de me ranimer par son esprit toujours piquant. Il me tir» à l'écart , me marqua «a surprise de ma

BUGÈINH;. 33i

tristesse, de mon absence , et voulut en connaître la cause , protestant de sa discrétion et de son amitié. « Victor, h quelle « heure demain puis-je vous en faire la « confidence? — Eugène, je vous attends ft à déjeuner; je vais le dire à Jules. » Je l'arrêtai. « Je veux être seul avec vous. — « Eh bien ! nous déjeunerons seuls dans « ma chambre. »

Le lendemain, à l'heure convenue, je me rendis chez Victor. Sa {jjaîté anima notre déjeuner. « Je vous dois, Eugène, le récit « d'une aventure singulière : une fièvre de « science m'a fait aller cinq jours de suite « à la Bibliothèque de la ville ; je passais « quatre fois chaque jour dans la même a rue. Une jolie femme , revenue de cam- « pagne récemment et que j'ai remarquée.

« m'a fait passer plus lentement et l'œil « attaché sur ses fenêtres. Hier, arrêté « avec un jeune homme devant sa maison , « je tâchais d'y découvrir ce séduisant « objet, lorsqu'un valet est venu me prier « de monter : j'ai monté lestement, croyant « aller à une conquête. Introduit dans un « bel appartement , je n'y ai trouvé qu'un « époux timpanisé. «Monsieur, m'a-t-il dit « brusquement, je n'ai pas l'avantage de « vous connaître, et ma femme n'en a pas « l'envie; cependant, depuis cinq jours, « vous rôdez autour de ma maison , et tou- « jours aux mêmes heures : je vous prie de « cesser vos poursuites, qui m'importunent « et qui seront sans succès. » L'aspect d'un « mari, quand j'ai cru trouver une jolie « femme, m'avait un peu déconcerté ; sa

« liaran(];iic brève et positive m'a rendu u mon humetir ordinaire. Ce mari vision- «1 naire, comme ils le sont tous quand la « jalousie les tourmente , ce mari que les M passans inquiètent, qui voit sans cesse le M mal qu'il redoute, m'a paru un excellent « personnage, et je lui ai répondu : « Si votre « femme est jolie, je vous en félicite; si on a la courtise, cela doit être, et j'en suis a charmé pour elle; mais je vous assure « que mon passage répété dans cette rue « n'a pas un motif de galanterie. — Mon- M sieur, à l'instant vous étiez encore sous « mes fenêtres. — Monsieur, il m'est im- « possible de m'arrêter dans la rue sans « être devant la maison de quelqu'un ; et « si les maris attaquaient tous ceux qui « s'arrêtent sous les fenêtres de leurs fem-

« mes, ils auraient plus de démêlés dans « uh jour que les chevaliers errans , si har- « gneux, n'enavaientdansunesaison. — Mon- « sieur, laissons ces mauvaises plaisanteries. « — Mauvaises ! monsieur... Vous êtes dif- « ficile, et le mot n'est pas poli. Mais en « vérité les maris sont doués de la plus af- « fligeante pénétration; ils ont sans cesse a un pressentiment de leur sort... — Mon- « sieur, vous convenez donc... — Monsieur, « je ne conviens de rien ; je fais des ré- « flexions générales sur la nature malheu- «, reuse de certaine espèce d'êtres. Mais « on m'attend à la Bibliothèque, où je vais « depuis cinq jours; je ne puis prolonger « cette scène , toute piquante qu'elle est. « Adieu j ne prenez plus pour des amans de

KUGKNK. 355

« votre femme ceux qui ne coiirtiMent que « les Muset). »

« Je suis sorti sans écouter une réponse a qu'il murmurait derrière moi. .le me suis a informé de cet orig^inal : une vieille « Femme , dont la tête mémorative est la « chronique de deux siècles , m'a appris « qu'il se nommait Bonhomme. 11 a épousé « une jeune personne très éprise d'un of- « ficier de marine qui avait obtenu d'elle « tout ce que son mari prévoyant crai- 0 gnait qu'elle n'accordât encore : on l'a o tyrannisée pour la donner à ce jaloux qui « en était fort amoureux, qui s'aidait d'une « lentille pour contempler les attraits de a son Agnès. Ce miope, qui a, dit-on, plus « d'un organe faible, redoute que sa lanu guissante moitié ne cherche un supplé-

« ment à son insuffisance; et il avait stipulé « que, durant son mariage, l'amant de sa a femme se tiendrait à cinq lieues de la « ville où il l'épousait ! Son rival courtise « aujourd'hui au Havre une jeu ne personne « riche et jolie. — Victor, cette histoire « m'est très connue : l'officier de marine, « aujourd'hui capitaine au long cours , est « mon cousin Alphonse de P***; mais sachez « enfin quel motif m'amène chez vous. » Je lui exposai ma situation dans tous ses détails. « Victor, je vais partir; mais sé- « paré de la famille Delmin , je ne veux « pas perdre la douceur de la savoir heu- « reuse ; je viens vous demander des rela- « tions d'amitié ; vous m'instruirez de tout « ce qui se passera dans une famille que j'ai « regardée long-temps comme la mienne. »

Viclor m^assiira de la plus sincère, de la pluK tendre amitié; il m'olTi-it ses soins et sa bourse, il voulut nae détourner d'une résolution extrême : j'avais tout examiné. « Victor, j'exijje que ma retraite ne soit pas « connue de la famille Delmin. — Vous « voulez donc la fuir à jamais? — Cette « idée est déchirante!... 11 le faut... » J'exigeai que Victor nie donnât sa parole pour jjarantie de sa discrétion. « Victor, que Jules « vous remette ses lettres; vous en écrirez tt l'adresse. » Il essaya encore, mais inutilement de me détourner de partir. Nous convînmes qu'à trois jours de là , vers sept heures du soir, il m'enverrait un valet pour le transport de mes effets aux messageries, et que je coucherais dans sa chambre. Je voulais vendre un diamant qui me venait I. 1^

de ma mère ; 11 m'obli^jea d'en accepter la valeur, et ne le retint que sur mon refus de prendre une obole s'il ne gardait ce bijou , qu'il m'était si pénible d'abandonner.

Le lendemain je reçus un billet de madame Dorsan qui nie priait de me rendre chez elle , à une heure qu'elle déterminait. Je m'y rendis. Elle était seule; elle me reçut dans sa chambre, et me lit asseoir près d'elle sur son sopha. « Eugène, je vous « dois et je me dois à moi-même de m'ex- « cuser des indiscrétions que le dépit a « laissées échapper devant M. Delmin. Bles- «. sée dans mes sentlmens et mon orgueil, ^•je n'ai suivi que mon ressentiment. Cette 4i «l'idée me fait rougir et m'afflige; je suis

ti'bien coupable! Vos chagrins, trop vi-

fiUGKNbl 339

a siblt>8, 801)1 iijon ouvrage... il iiVeitt pétt nibic de n'en pouvoir douter. Eugène, « iU 8ont retonibôstiur mon cœur, el vous « êtes vengé par me» larme»!» L'accenl de madame Dorsan me toucha. « Madame , « si vous aviez voulu m'entendre lur»que, « honteux et pt-nétré de mes premier» « tort», je revins à vous... — Ne parlons « point du passé ; j'ai compris vo» dernier» « reproche», je le» ai mérités... Eugène , « vous devez me haïr? — Madame, ra'avej;- « vou» jamais aimé ? • — Je vous permet» « d'en douter aujourd'hui , de ne pas voir a dans mon dépit une amante offensée ; « «i vous m'étiez indifférent, mon cœur »e M fut -il emporté jusqu'aux excès ,4o<^^ l.e « souvenir m'afflige , jusqu'à persécuter « un ingrat qui m'est plus cher que moi-

34o EUGENE.

« même , mais moins cher que mon amour?

« Vous n'avez donc jamais connu la ja-

« lousie ef ses tourmens! Vous ne savez

« donc pas tout ce que j'ai souffert depuis

« le moment où , sacrifiée à ma rivale , je

« vous ai vu lui porter un cœur que je

« croyais posséder seule , posséder tou-

'« jours ! Cette idée me poursuit sans cesse:

« le jour elle est devant moi et me désole;

« la nuit elle trouble mon sommeil et

« vient agiter mes songes... Je t'adorais en

« te persécutant... Et tu n'as pu m'aimer !

« Ali! pourquoi m'as-tu flattée d'un senti-'

« ment aujourd'hui nécessaire à mon bon-

« heur! Tu m'as arrachée au calme de l'in-

« différence pour me plonger dans un

M abîme d'ennuis. Quand mon âme s'ou-

« vrit à la séduction , elle pouvait se vaincre

.t'ir

KllGKINE. 3/|i

« encore ; aujourd'hui , ëans force contre « toi , lainour Tentraîne et te livre tous « mes jours ! — Vous m aimeriez encore ? — u Oui , je t aime , je t aime avec passion ; et u lu me fuis , et tu me liais peut-être , et « je n'obtiens pas un seul de tes inslans « que Virginie remplit, ni un souvenir de « ton cœur qu'elle occupe sans partage! « Tes yeux ne voient qu'elle, ton àme ne a t'offre que ses traits! Kt moi, délaissée et « haïe, je ne suis plus dans ta pensée! Tu « dédaignes mes regards et mes caresses, u tu m'abandonnes à la douleur, oubliant « que j'ai sur toi plus de droits que ma « rivale! — Non, Laure, je n'oublie pas tes « droils à mou amour, ni le sentiment qui « m'unit à loi; i*etrouve Eugène, et sèche « tes larmes : il est à toi pour jamais , il

34a EUGÈNE.

« n'a pas cessé de t'aimer; et s'il ne peut

« être à Laure tout entier, nulle autre ne

« t'efFace à ses yeux et ne saurait te faire

« oublier! Toutes deux, placées au même

« rang dans le sanctuaire que vous con-

« sacre l'amour, vous y régnez avec un égal

« empire, vous en partagez les adorations

« sans jamais me distraire d'un double sen-

« timent. 0 mon amie , n'exige pas de moi

« un sacrifice au-dessus de 'mes forces, et

« que je refuserais aussi absolument à ta

« jeune rivale! Consens à ce partage que ne

« peut diminuer ton charme ni affaiblir

« mon amour. Ramenée par ta sensibilité ,

« pourrais-tu douter de la mienne ?... Si tu

« savais dans quel moment je reviens à

« toi ! L'amour m'a coûté bien des larmes...

^k I! ne les a pas épuisées. — Avec quelle

EUGK^K. U$

M ivreMso je t'<(coutel Hotèv<?-toi t Kuf][«nc ; a ta place n'est pAU k me« (];cnoiix, mait « Aiir ce cœur qui te cli(h it et qiii pnsiie al a délicieiiBemcnt de la douleur À la Félicité... « Tu ne peux Hve tout à moi !... Je me ferai « à cette idée cruelle, je ne m'opposerai « plus à ton amour pour Virginie, je n émit poisonnerai point par la jalousie la dou- « ceur que tu trouves à l'aimer, et pour « combler ta félicité , je saurai sacrifier une « partie de la mienne, — Laure, conserve- « moi ton amour; lu sauras plus t^rd ap- « précier le mien. N'oublie jamais ces iiiu stans où je suis tombé à tes genoux pour « t'en rapporter l'ivresse, et donne moi clia- « que jour un souvenir. — Eugène, que « dis-tu ? Toutes mes heures sont à toi : « cliaque jourje te verrai, chaque jour tu

« recevras les caresses de ton amie... Tu « es rêveur , tu détournes les yeux pour « me cacher tes larmes... Quel sujet t'af- « flige ? As-tu des secrets pour moi ? — Mon « amie, demain soir je veux, te voir encore. « — Je serai chez moi pour toi seul. — « Donne le mot à Juliette. Adieu, Laure. » Je l'erabiassai et je sortis.

•lUf^ViK)

Chaque jour je m'isolais davantage, concentré dans ma douleur, et je me préparais à la solitude si morne où j'allais languir, pour le reste de ma vie peut-être! Tout était prêt pour mon départ; on ne me voyait plus chez M. Del min que par inter-

346 ECIGENE.

valles, ou toujours enfermé dans nnon appartement, au salon et durant les repas; j'étais silencieux et pensif : tout décelait en moi un chagrin profond.

En rentrant de l'une de mes courses, je trouvai au salon monsieur, madame Delmin et Virginie. Madame Delmin me fit asseoir près d'elle : « Eugène, je ne te conçois plus; « sombre et solitaire, lu fuis jusqu'aux per- « sonnes qui te chérissent. Quels sont tes « chagrins ? Tu les dirais à ta mère : n'as- « tu pas pour moi la même confiance et le « même cœur ? — Je n'aurais pas aimé ma « mère plus que je vous aime. Dans deux « jours vous connaîtrez tous mes ennuis; « vous me justifierez devant ceux qui m'ac- « cusent, vous leur direz que je fus tou- « jours plus malheureux que coupable. —

« Mon ami, je ne te coinprendg pan. Pour- « quoi te taire encore, te taire devant non»? « Que désircH-tu pour élre heureux? N'au- « rai8-tu plus pour nouH le même altache- « ment ? — Madame, chaque jour vos hontes « rau^jmcntenl , et le sentiment qu'elles « m'inspirent ne peut jamais s'effacer; mais « vous... — Eugène, que vas-tu dire? Dou- « terais-tu de tes amis ? — Rien ne me se- « rait plus pénible; cependant... — Tu te « crées des inquiétudes ! Toujours nous « serons les mêmes pour toi ; toujours tu « nous verras te chérir et te compter dans « notre famille, dont tu ne dois plus élre « séparé. — Madame , je ne suis pas né « pour être heureux. » Craignant de ne pouvoir me contenir davantage, je me dérobai pour aller m'enfermer dans ma

chambre : j'étais frappé du calme avec lequel M. Delmin avait écouté mes réponses et voyait ma tristesse.

Je m'étais décidé à me rendre au Havre. Quelque bâtiment pouvait m'em porter de là sur des plages lointaines, ou m'offrir un emploi peu lucratif, mais suffisant aux jours d'un malheureux, dont toutes les illusions étaient détruites , et qui ne voyait plus d'avenir. D'ailleurs je pouvais y renconti'er mon cousin Alphonse de P*** , dont l'entremise m'eut assuré quelque existence. On ouvrit ma porte : c'était Jules. « Eh bien! tu es in- « visible? — Pas encore, mon ami. — Dis- « moi donc quel est ce mystérieux déjeu- « ner fait chez Victor. — Je ne puis te le a dire. — Tu gardes ta confiance pour

EUGKNE. 349

u Viclor? — Jules, je n'ai point dnmi qui « me 8oil aussi cher que toi ; ne m'afflijre « point par des reproches peu mérités: « j'ai bien assez de mes chagrins. » Je Uii serrai la main avec émotion. Il sortit gardant ce silence, l'expression d'un sentiment profond, et peut-être alors dans l'Ame de Jules le pressentiment d'une séparation, dont l'idée ne me quittait pas. Resté seul, j'écrivis au marquis de Belson, à Jules, à M. Delmin. Je transcrirai ma lettre à M. Delmin.

« Monsieur,

«J'ai apporté le mal dans votre maison, moi dont la reconnaissance devait égaler vos bienfaits, et qui avais espéré m'en rendre digne ; n'attribuez mes erreurs qu'à

35o EUGENE.

ma jeunesse irréfléchie ; je n'ai pas l'esprit dissolu , mais léger. Séduit par des idées hardies, j'ai osé les exprimer, non par conviction, mais par insouciance : à l'âge où j'écrivis, l'esprit saisit ce qui le frappe plus que ce qui est sage. Je suis sensible , monsieur, je sais rougir de mes travers, et je ne me consolerai pas d'avoir perdu votre estime et votre amitié. Votre dernière leçon ne s'effacera point de mon âme ; elle y restera pour me préserver des erreurs qui peuvent m'égarer encore, et que l'avenir me fera pardonner.

« Mais tel est le degré de dépravation où je parais à vos yeux, que vous ne me croirez pas sincère 1 Cette/ idée est pénible et humiliante. Du moins en prenant le seul parti que me conseille mon dévouement à

EUGÈiNK. :i5i

votre famille, je vous rassure sur mon influence, et je rappelle clans votre maison la paix et la vertu, qui semblent, à vos yeux, se cacher devant moi. «le ne vous dirai pas tout ce que me coûte cette cruelle résolution, et ce n'est pas Ta venir que j'envisage , je ne sens que le présent. Je vais perdre les derniers , les seuls amis que le ciel m'avait donnés: rien ne pourra les remplacer pour moi, ni me consoler du vide où me laissera leur absence. Avez-vous pu penser, monsieur, qu'appelé dans votre famille , je méditais d'en faire le malheur? Je suis donc bien vil à vos yeux l Non, monsieur, non, ma bouche n'a rien exhalé d'impur devant votre fille : ce n'est qu'avec le respect qu'on doit à l'innocence et à la vertu que j'ai porté à ses genoux les accens d'une âme

attendrie, et dans l'intention de la disputer à un rival ; c'est sur votre amitié que j'avais compté, et non sur l'art perfide des séductions! Je vous parle avec sincérité; ma justification, que nul intérêt ne dicte, n'a d'autre motif que de me réhabiliter dans votre estime , d'obtenir peut-être un regret , de me montrer tel que j'aurais dû vous paraître : facile à m'égarer , mais repoussant jusqu'à l'apparence du vice. Vos bontés ne s'effaceront pas de mon cœur , ni vos leçons de ma mémoire. Dites à madame Delmin qu'il existe loin d'elle quelqu'un qui l'aime comme son second fils, qui dévouerait son existence à ses bienfaits ; dites à votre fille.... Mais il faut renfermer mes sentimens... un autre, plus heureux, lui apprendra ceux qu'elle inspire: ils sont inalté-

râbles comme sa vertu et purs comme son cœur. Pour vous, qui avez craint mon influence, je ne vous reproclie pas trop de rijîucur; je ne me souviens que de vos bontés: daignez accueillir avec indul{][ence ces derniers accens d'une Ame déchirée , qui saura supporter Tavcnir, mais qui ne saurait sans douleur se séparer de tout ce qu'elle chérit le plus. Adieu, monsieur; quels que soient mes torts, mon éloignement les a expiés. »

Quand je descendis, j'aperçus Virginie au jardin : je ne pus résister au désir d'être une fois encore avec elle, et j'entrai dans la salle verte presque sur ses pas. « C'est « vous , Eugène , et toujours triste ? Vous « disiez que mes sentimens et ceux de ma I. 26

a famille suffisaient à votre bonheur. — tt Je ne suis pas né pour en connaître, et « lorsque vous vous montrez sensible à mes a ennuis , telle est la rigueur de ma desti- « née que je ne puis ni les éviter, ni vous « les découvrir. Vous connaîtrez plus tard « ce fatal secret que je ne puis vous révé- « 1er ; vous vous souviendrez de cet instant « où ma douleur éclata devant vous, où « , votre pvésence devait l'augmenter encore. « — Eugène , vous m'affligez ; je ne serais « pas plus sensible aux chagrins de Jules, « et Jules îierait plus confiant ! — Tant V d'intérêt me consolerait si je pouvais «n i'ètre. Ahl faut-il n'avoir connu qu'un (f jour ce sentipient délicieux !... Par quel v charme savei5 vous me faire trouver la ^ YQlupt^ p^rjç^il/e^ larmes!.. Il vous était

EUGËiNË. 355

u réservé d'adoucir les moment le« plut « péniblet de ma vie. — Eugène, quel e»l a doue eu myalère? — Il «era bientôt « éclairci. Virginie, je le prévoit et j'en gé-

« mit, je vont coûterai quelques pieurt

« Maitti clet circonttancet imprévuet nout « téparenl, nout réparent pour toujourt, tt repoussez mon touvenir ; dites que je « souffre de vous avoir perdue, mais que a je souffrirais plus encore si j'affligeais vos « jours... Je n'hésiterais pas à me sacriRer à « votre repos : sacriftez-lui jusqu'à mon M souvenir. Je vous ai peut-être créé des « chagrins; cette idée m'accable... C'est le a dernier trait pour mon cœur, »

J'achevais ces mots, quand M. Delmin entra dans la salle verte. Je serrais aTec émotion une des mains de Virginie. « Voilà

M donc, dit-il en entrant, ce que j'ai voulu « prévenir! Rien ne vous arrête, et vous « employez contre ma fille l'art perfide « dont j'essaie en vain de la défendre! — « Tout m'accuse, monsieur, je le sens; « Virginie vous dira quels étaient mes dis- « cours; et moi, quelle que soit la dureté « des vôtres, je respecterai toujours mon « bienfaiteur et l'ami de mon père. »

Je revins à la maison. Madame Delmin me fit appeler : «Eugène, sois ici à sixheu- « res; nous allons passer la soirée chez maa dame R... — Permettez-moi de ne pas « vous suivre. — La solitude aigrit un « cœur qui souffre; tu as besoin de dis- « tractions: je t'attends à six heures. — Je « vous demande comme une grâce de n'y « pas aller. — J'aurais voulu t'y voir. —

« «rira! h iicuF licures voiik y clicrcher. » «le rcmonlui dans lua cliambrc où j'étais depuirt quelques instans, lorsque M. Dclmin entra. «Kuf^ènc, je désire éclaircir le sens « de vos discours à madame Delmin et à « Vir|][inie : quelles sont donc ces idées « de séparation qui vous lourmentent?iNaus « cachez-vous quelque dessein ? — Qu'im- « porlc, luousieur, s'il n'est préjudiciable « qu'à- moi? — Eugène, en vous appelant « près de nous j'ai pris l'enjjagenient de « m'occuper de votre bonlieur, et Je reni- « plirai ce devoir envei's vous comme en- M vers mes propres ent'ans. J'avais espéré « une réponse positive; mon amitié pour (' vous devait me la Faire attendre. — Vo-» « Ire amitié I .... je l'ai perdue avec votre « eslime C'est à votre pitié seule que je

« dois vos égards, que je dois d'être encore a ici. — Je vous entends! vous méditez de « nous quitter? — Si je n'étais plus dans « votre maison, vous seriez tranquille sur « les cœurs de vos enfans et plus certain « de leur bonheur. L'inquiétude que je vous « cause est pénible , et je ne suis qu'un « étranger! — Vous , aujourd'hui un étran- « ger pour nous! vous, Eugène, le fils de a mon ami! Je vous traite à l'égal de Jules: « aucune préférence ne le distingue de vous. « Je l'avertis de ses écarts; j'ai cru pouvoir « vous reprendre des vôtres: mes conseils « vous sont-ils insupportables ? J'ai pris « avec vous le ton d'un père, et blessé de a mes remontrances vous voiriez vous éloi- « gner î Est-ce là tout ce que votre cœur « vous conseille?. Vous nous êtes bien peu

« attaché , Eilf»èneî f f voum a*HUV^. <^nf* roui 4 fi'étw point iiifjint!... Vouh voii« tfti»«« !... « Eh bien ! fuyez - non» . prenrt \é î^$ « de noH bienu qui vouh «ipp^^rtierit , qitl » vient de votre père; abandonne^ vo« arai#, « et retrouvez, s'il se peut, leurs co^iii^t !..'.' « 'Vous êtes ému ! je voi» vos larmes : hitf^ M iiTamitié le «acrifice de vos Funestes prin-' « cipes : l'ami de votre père, le vôlrtr vou*' « en oonjure pour le bonhetir de ses eu- « fans, pour le Vôtre, qui ne lui est pasi « nloinscher! Eugène, je Tobtiendrî^i : Vd*' «Ire cœur-est bon. «M. [)elryyin «e' leva et me tendit la maiiiî je la Serrai aveé émotion. « Eugène, je te quitte satisfait. » Il sortit.

Devais-je partir ? Si M. Delmin avait (jardp le srience lorsqu'it ne pouvait douter âé TePPet de sa dnre^ leçon . sans doute il ctàU

36o EUGEISE.

gnait d'en détruire le fruit par trop de faiblesse ; il savait qu'on ne corrige la jeunesse qu'en faisant sur elle une forte impression, et qu'on perd le résultat de cette impression salutaire si on s'empresse de l'effacer : il faut qu'elle creuse le cœur pour s'y graver profondément, pour y laisser un souvenir durable qui le préserve de nouvelles erreurs. Mais peut-être aussi, toujours prévenu, M. Delmin ne me retenait chez lui que par pitié; il avait compris combien cette idée était amère, et pour m'en détourner il me montrait un sentiment plus généreux. Son opinion n'était pas refaite, ses appréhensions n'étaient pas dissipées; il ne me témoignait quelque amitié que pour détruire une résolution désespérée qui avait trop percé dans mes discours. La moindre étour-

ËUGKNË. 36i

dcric ( pouvais-jc me flatter do n'en point commettre?) lui paraîtrait une rechute, un penchant inHurmontable; car la confiance altérée se re(j[agnc difficilement , et c est k sa confiance dans mon caractère que tenait son estime et son amitié! Rien n'était changé: il fallait partir.

30iUttf>

Victor m'envoya «on valet à l'heure convenue. Il emporta mes malles sans être vu et je les fis enregistrer sans indiquer leur destination : je ne retins une place que pour une ville intermédiaire. Ces soins me donnèi^ent une idée anticipée du moment pénible où je partirais.

Dès que j'eus achevé, je courus cliez madame Dopsan. L'exacte Juliette vint m'ouvrir au signal convenu : c'était la manière dont frappent les francs-maçons. H y a bien quelque rapport entre les amans et ces personnages occultes qui ont un dialecte particulier, qui s'entendent par des signes, et ne célèbrent que loin des regards profanes leurs philanthropiques mystères.

Je trouvai Laure sur son ottomane dans un déshabillégalant,comme celui de Ninon lorsqu'elle attendait quelque homme célèbre , qui n'était pas tout esprit. Ceux qui ont des maîtresses jolies et coquettes le devineront; ceux qui n'en ont pas, et à qui j'en souhaile, tâcheront de l'imaginer. « Eugène , je t'at- « tendais avec impatience: tes derniers mots « m'inquiètent, et je ne serai tranquillequ'a-

ËUGKNR. 365

« prÙ8 avoir obtenu ton secret. — Si je par « lais, tu le serais bien moins encore : je t*aF* « fliperais, et je veux t'éparpner quelques « heures de chagrin, que tu dois entières k « Tamour. — Eupène,je me refuse à tout si tu « ne me confie» le sujet de ta tristesse et de « tes discours désolans. — Mon amie, hési- « terais-je encore si les plus fortes raisons « ne m'oblifjeaient au silence ? — Des rai- « sons ! je n'en aurais pas contre toi. Ks-tu « donc moins sensible et moins confiant?» Elle essayait toutes les séductions pour vaincre ma résistance; il fallait terminer ce débat. « Eh bien ! Laure , je vais te l'écrire. — « Quelle sinjjularité! — Si tu me promets de « n'ojivrir mon billet que demain, demain « tu connaîtras ce fatal secret ; demain tu « pleureras sur le sort d'Eugène; demain il

« sera bien malheureux ! — Tu veux donc « prolonger mon inquiétude ? » Madame Dorsan me conduisit à son secrétaire et retourna à son ottomane. J'écrivis :

« C'est un dernier adieu que je t'adresse. A l'heure que tij; me liras, je serai loin de toi, peut-être pour toujours! Les instans délicieux que l'amour nous a donnés, et dont nos cœurs ne voyaient pas le terme, ces jours se sont évanouis, pour ne laisser après eux que le deuil et les regrets. Le bonheur fuit rapidement. Moins heureux que celui qui ne le connut jamais , l'être affligé qui l'a perdu gémit sur un avenir trompé, sur la perte de ses rêves les plus doux, éclipsés au sein des larmes ; il cherche autour de lui les jouissances que le temps lui ravit, et dans l'isolement il ne sent que l'ennui

rondeur qui con»ume lentement »«• jours! Voilà le 80rt qui ine»t rétervé loin de toi, loin de tout oe qui m'e»t cher. Plains Eugène de ne pouvoir toublier, et de passer à te rc(][retter sans cesse les instans qu'il crut destinés au bonheur près de toi; donne-lui chaque jour un souvenir qu'il te rendra tidèlcment. Il ne te demande pas des pleurs : les chagrins flétrissent nos âmes. Songe à lui, et sois heureuse.»

« Eugène, ton billet est bien long! — « Et bien triste, mon amie. » Je passai à le cacheter plus de temps qu'il n'en fallait ; je l'enfermai dans son bureau , et je retournai prèsd'elle.tt Laure, tu t'es fait peindre plua sieurs fois? — Oui, Eugène. — Et cespor- « traits sont ensevelis, oubliés au fond de « ton secrétaire ? — Veux-tu les produire au

« Musée ? — Non : qu'ils restent dans l'om- « bre, mais honorés du moins des hom- « mages que la beauté doit attendre, et a que l'amour prodigue à ce qu'il aime. — « Je t'ai compris. — Laure , le modèle est « si séduisant, la peinture serait aimée, « surtout de celui qui chérit tout ce qui est « toi! Me refuseras-tu ce que je demande? « — Apporte-moi ce que tu viens d'écrire, « et je te laisserai choisir celui de mes por- « traits qui te flattera davantage. — Cette « condition est un refus. — Elle est irrévo- « cable. — Tu ne sais pas combien ce refus a est cruel et dans quel moment tu me défi soles ! Si ton âme s'attendrit à mes cha- « grins , sois généreuse, accorde-moi ce que

« je sollicite Peut-être un jour ce sera

« tout ce que le ciel m'aura laissé de mes

RUGÈINË. 369

« félicités et de notre amour ; ce »era la « seule consolation de mon bonheur dis- « sipé. Ne connumons pas on débats stériles a des momcns bien précieux : le temps a qui vole ne revient plus sur ses traces, et tt peut-être ne nous rendra plus ces heures « rapides, ni les douceurs que tu semblés « vouloir écarter. — Eugène, tu n obtien- « dras rien que tu ne m'aies délivrée des « tourmens que me cause ton silence. — « Ta curiosité est plus forte que ton amour! M Je ne trouverai donc que des ennuis au*- « tour de moi... et c'est toi qui m'en crées « de nouveaux ! Adieu ; tu ne sais pas corn- « bien Eugène t'aime , combien tu le dé- « soles... 11 te pardonne tes refus : songe à « lui, et sois heureuse. — Que me dit-il! « Quel ton douleureux!.... Reviens, Eu- I. a4

« gène!... Tu pleures! et c'est moi qui t'af- « flige! Reviens.» Madame Dorsan me ramenait, quand la pendule sonna neuf heures; je m'arrêtai. « Eugène, tu comptes « les heures près de moi?... — Madame « Delmin m'attend , et ce n'est qu'auprès de « toi que je puis l'oublier; je reviendrai à « onze heures: je n'ai pas une minute à « perdre. » Je l'embrassai, et je courus chez madame R***.

En entrant, j'aperçus quelque rumeur, et un groupe dans un angle de l'appartement; Jules essayait d'en retirer Victor , qui paraissait en scène avec un inconnu. Je m'approchai. « Le singulier homme! disait « Victor; il pense qu'il existe une femme 0 pour lui seul, elle premier mari pour « qui on en fit une tout exprès ne put la

El]GEi\E. 371

a pos.s(^der «ann part«{TC ! — Mon«iriip, pr'*- « pliqiia rinconnii, «upprimcz cen indiipipii « iV'flcxionn. — Elle» «ont excellente» : Thii- « mciir V0118 {jAtc le jnfjemonf. Dion fit !e« « biens de ce monde pour la P/*licifé de « tous. — Je vous prouverai que ma femme « n*a pas été cn^ëe pour la vôtre. — Si elle « allait vous df^menfir ? — Elle n'aime pas « les fats. — Vous en êtes la preuve ! — « Monsieur, vous me manquez. — Il me « semble au contraire que mes phrases por- « lent. — Il n'y a rien d'amusant dans votre M persifflage. — Xons n^attrapons pas le cote raique au même degré , car vos fureurs « m'amusent infiniment.

« Victor, cessez cette scène, lui dis-je, « en voulant l'écarter. ^- Mais elle est très V plaisante , Eugène; madame fîiitdesheu-

37a EUGENE.

« reux , et monsieur , loin d'admirer cette « sensibilité généreuse , se fâche d'entendre « louer l'excellent naturel de sa femme , « qu'il voudrait rendre égoïste comme lui! « — Victor, songez que vous n'êtes pas « seul ici. — Mais je présume, Eugène , que a ces dames ne se plaignent pas de cette « querelle : le fond en est gai, et j'en tire a tout le parti possible. —Monsieur , dit le « mari offensé , nous nous reverrons. — « Ah! n'exposez pas votre tète; vous savez a qu'elle est malheureuse. «Ils se séparèrent. Je tirai Victor à l'écart... « A quelle heure « puis-je entrer chez vous? — A toute a heure : mon valet vous attendra. — Je ne « voudrais pas le faire veiller. — Il y est « habitué, ce n'est rien pour lui; je vous « quitte : on me fait signe. » Il courut à

madame ***, et j allai ra'asseoir près de Virginie et de son amie inséparable. Emilie m'entreprit. « Monsieur Eugène, vous deve- « nez misanthrope! — Si je le deviens ja- « mais , je ne serai pas Tennemi de toute Tes- « pèce humaine. — Vous en excepterez... — « La moitié la plus séduisante. — C'est très « gracieux. Mais vous quittez l'objet pour a vivre avec l'image : c'est une subtilité de « sentiment dont aucune tète romanesque « ne s'était encore avisée (i). » Cet entretien qui se prolongeait me fatigua.

Je vis venir Victor , et j'allai à lui. « Votre « querelle avec le mari que vous avez si

(i) J.-J. Rousseau disait à madame de Luxembourg, qu'il quitterait volontiers sa maîtresse pour lui écrire.

« gaîment berné e«t-elle finie? Je vou- « (Irais en être siir avant de parlir. «Victor me serra la main ; « Tranquillisez-vous : « je ne le crois pas dangereux. — D'où « vient donc celle- querelle ? — C'estl'inap- « préciable personnage qui me fit monter a chez lui ! Je l'ai rencontré dans la salle où « l'on jouait ; je sais que sa femme revient « de la campagne pour raison de santé , et « je lui ai bâti un conte sur cet incident. « J'ai feint de ne pas le reconnaître ; il « était debout et appliqué à la cloison M comme une découpure. J'^i commencé •f^ l'entretien, et, (^e propos en propos je « l'ai amené sur la vertu des femmes, (i) « Vous devinez quel ton j'ai dû prendre,

> o-iuili .'

(i) II e«t sorti de Sèvres ua très-beay y^ç .si^r

EUGËISE. 375

« en parlant à iiu mari que je voulai« dé- « scspércr ; il m'a opposé rincrédulilé la j« plus opiniâtre. Monsieur, m'a-t-il dit, il « Faut de» preuve» pour condamner les « femmes. — Des preuves? elle» ne man- « qucnt pas. Je ne suis pe^è là-de8sui> aussi « riche que La Fontaine (i); mais écoutez le « trait suivapl :

« Une dame avait un amant habitant une

lequel était écrit ce couplet que Bonfler» eut admiré :

Ce»t du fraffile , D'un émail brillant revêtu , Un peu d'or sur un pep d'argile ; Cela ressemble à la vertu :

C'est du fragile!

(i) Victor eoteodail parler de 8e< joli« coate«.

« campagne près de celle d'une vieille tante « qui l'avait élevée, et pour mari un ar- « gus incommode dont l'orgueil habile '^it devinait les adorateurs : cette sagacité pré- '« venait les accidens dont son front, cornu «^ eVifid /' était journellement menacé. La « dame imagina de se dire malade : son « docteur lui conseilla l'air salubre des « champs. Le médecin d'une jolie femme est a souvent plus avancé dans ses confidences « que son directeur! La dame partit. (Ici « je remarquai du trouble sur la figure de « mon auditeur.) Je vous laisse imaginer, « monsieur, comment elle et son amant « réunis ont employé leurs loisirs. Aux « champslecœurestsi tendre, toujours ému « par le spectacle touchant de la nature, « par mille scènes douces et riantes! Par-

« tout des touFFes de feuillage oFFrcnt h « Tamour leurs otnbrape» mystérieux ; « assis, au déclin du jour, sur le gazon des « prairies , sous les rameaux des saules qui « les bordent , quel charme est celui d'un « beau soir! I.e ruisseau semble couler plus « doucement ; l'oiseau répète ses derniers « chants plus suaves; un voile transparent « s'étend sur tout ce qui vous environne ; « le paysage Frais et pur se dessine plus « légèrement : quelles délices d'être avec « l'amour au milieu de ces scènes alta- « chantes , de se livrer à son charme, aug- « mente par celui de la nature! Monsieur. « vous concevez quelles étaient les voluptés « des deux amants ? — Oui , m'a-t-il ré- « pondu avec impatience. — Vous concevez « aussi comme le mari de la jeune dame a

« du lui paraître aimable à 8on retour ? — « Oui , monsieur (et le dépit éclatait sur son o visage). — - Vous concevez encore comme a la jeune dame devait rire intérieurement a du tendre et plaintif accueil que lui fit « son confiant époux? — - Oui, monsieur, a oui , je conçois tout cela ; . mais nom- 0 meriez-vous celte dame ? — Voulez-vous « son adresse? Elle est d'un naturel sena sible... une jeune femme, cela n'est pas « étonnant! — Monsieur, atout âge on doit « être vertueux. — Vous parlez en vieux « mari, et fort à votre aise : si la nature « changeait votre sexe, et vous rendait les « beaux jours de la jeunesse , vous sauriez « combien une femme, toujours flattée, peut « être faible! — Pourquoi plus que nous? « — Parce que, née plus sensible, rien ne

fiUGËINfi. 379

» la ditilrait de ramoiir qui Tocciipc sans a cesse, dont «lie ncst pas détournée par 0 Tétude et les soins qui remplissent les « trois quarts de notre vie.; pa^ce que se» d travaux ïéffer» laissent son esprit, tou- « jours lï)^^'ef »e givrer aux douces idées « qu'elle caresse: et qu'enfin nos séduc- « lions rexallenl constamment. — iMonsieur, a. je prendrai votre récit pour une fable, si <n vous ne m'en nommez i'héroïne. • — Ce ^. ferait cruellement la compromettre ; si a cette aventure; arrivait aux oreilles du « mari 1 — Monsieur, jç vohs promets un 0 secret inviolable. — Jurez-moi le silence, « cl je vais vous ^a montrer. — Elle est ici? « s'écria- t-il ayç.c la plus vive agitation, a — Oui, monsieur ; mais jurez encore que « vous ne lui en parlerez jamais. — Mon-

38o EUGENE.

« sieur... — Vous hésitez? Je garde mon « secret. — Monsieur, je vous le jure. — « Que son naari ne soit instruit de rien par « vous! (11 me regarda presque consolé.) « — Je vous le jure. — Voyez-vous cette « jeune femme qui porte une toque de veo lours bleu , ornée de trois plumes blan- « ches ? — Vous vous trompez assurément. « — Parlez plus bas; on pourrait nous ence tendre. C'est la dame qui... — Monsieur, « c'est une affreuse calomnie ; c'est ma « femme. — J'en suis fâché assurément ; et « je sortis en riant aux éclats. Le mari « outré me poursuivit et m'arrêta dans « l'angle où vous nous avez trouvés , ache- « vaut un plaisant dialogue. »

Presque aussitôt notre retour à l'hôtel , M. Delmin monta dans son appartement. Je le vis se retirer d'un œil affligé, mais sans lui dire un mot : mon cœur était plein ; je me serais trahi. Chaque instant avançait l'heure fatale : madame Delmin , qui vit la

38a EUGÈNE.

douleur que j'étouffais, me fit asseoir près d'elle et de Virginie. «Tu souffres, Eugène, « et tu t'obslines à nous cacher la cause H de tes chagrins' » Jules, qui se rendait à sa chauibre , entendit ces derniers mots et vint à nous : « Eugène n'a plus de cona fiance dans ses amis. » Je lui pris la main : « Mon attachement pour eux est et sera tou- « jours le môme; des circonstances cruelles « enchaînent ma langue et me prescrivent « jusqu'au sacrifice de mes senti mens les « plus chers : il faut m'en plaindre et non « me le reprocher. Bonsoir, Jules. » Il fut frappé de mon accent, et me serra la main avec saisissement.... Il était temps qu'il sortît.

« Mon ami, lu n'es donc plus heureux ? B — Je suis aux jours les plus pénibles de

EDGftNE. # 503

« ma vie. Quel ëvéncment a donc troublé « la paix que tu trouvai» prèa de nous ? -^ « Vous le connuilrez... Aimez toujours Eu- « gène : il n'a jamais mieux senti combien « il TOUS était attaché! » Je ne pus en dire davan(a()e^ ni me contenir plus lon^j-temps. Madame Delmin me serra dans ses bras, et Virginie n'était pas moins émue que sa mère. « Virginie, mes chagrins vous touchent!

« songez qu'un père vous a défendu de « m'aimer. — Il est quelquefois bien sévère, « reprit madame Delmin; mon ami, nous le « ramènerons. » Virginie entoura sa mère d'un bras caressant et laissa pencher vers elle sa tète charmante, comme une belle fleur qui demande un appui contre lorage. a Madame, vous eussiez approuvé mes sen- « timens ? — Depuis long-temps je les ai

« pénétrés. » Virginie releva les yeux sur sa mère, qui lui sourit avec tendresse, et continua :« Mes enfans, l'idée de me « voir protéger votre amour est enivrante « pour vos cœurs ; Eugène, qu'elle rassure « et console le tien : n'es-tu pas mon second « fils ? » Ces discours me déchiraient : nous allions nous séparer, et pour toujours sans doute I J'embrassai madame Delmin, qui ne vit dans ce mouvement que l'élan de la reconnaissance. Je ne pouvais lui parler ; mes larmes coulaient, et mon dernier regard, partagé entre elle et Virginie , dit encore à Virginie combien elle était aimée!

Je montai dans ma chambre, éperdu, anéanti! Je ne sentais que la perte de mes amis, je ne sentais mon existence que par ma douleur. Tout mon être semblait arrêté

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kin* le moment préveut , et je pieui*aig san» m'ea apercevoir. 1^ mort n'est rien auprès d*un état si cruel ! la mort n'est que Teffroi (l'un instant, une souffrance passagère; et mon désespoir devait se multiplier par mes souvenirs, se renouveler avec les jours.

En 8on{}eant à tout ce que je perdais, je songeai à madame Dorsan. L'heure était passée : je plaçai mes lettres sur mon secrétaire , et je sortis par la petite porte dont j'avais la clef; le cœur brisé, je m'arrêtais à chaque pas pour me tourner encore vers mes amis et leur adresser un dernier adieu. La nuit me déroba bientôt l'hôtel où ils sorameiliaienl paisiblement, et n'entendaient pas mes vœux pour leur bonheur.

Je tâchai de surmonter mon agitation trop vive, et je frappai à la porte de l'hô-

tel de madame Dorsan : l'attentive Juliette accourut à mon signal. « Juliette, vous ne « fermerez pas la porte à la clef, que je « puisse sortir de très grand matin. — Non , « monsieur Eugène. » Je volai à l'appartement de Laure, et je m'assis près de son lit. Elle était étonnée de l'insensibilité avec laquelle je recevais ses caresses, et me le témoigna. « Laure, il est des momens où « l'existence s'arrête , anéantie sous le poids « de la douleur. » Je tournai mes yeux vers elle: elle y vit les traces de mes larmes , et voulut en connaître la cause. « Laure, où « sont tes portraits? — L'objet n'est donc « neu si tu n'as pas l'image? — C'est le « même sentiment répandu sur tout ce qui « est toi. » Elle m'indiqua un tiroir où je choisis entre trois miniatures celle qui me

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|>uriii lu {)Iutt rt'iiMi'iiibluiite, et la portant à lue» lèvre» : « Tu ne me quittera» jamai»! »

« Eugène, quelle singularité! Tu in*a- « bandonne» pour caresser mon image !.. n Déjà, sacrifiant le présent, je vivais darr» l'avenir... « Faut-il donc , continua-t-elle , u être jalouse de mes traits , et pour te pos- « séder t'arracher à un portrait insensible ? » Je revins à Laure, et j'occupai la place où Tamour m'attendait: mais qu'ils étaient différents ces plaisirs empoisonnés par tant d'idée^ amères, de ceux de ces heureux instans 011, pour moi, tout était volupté! Madame Dorsan me le reprocha avec cet accent que l'amour délicat sait trouver. Elle s'endormit dans mes bras.

J'attendais cet instant pour la quitter. Je me dégageai doucement , je jm'habillai à

la hâte, et je lui adressai tristement un dernier adieu, en imprimant un baiser sur ses lèvres, où la volupté respirait encore. Une larme tomba sur sa joue: cette impression pénétra-t-elle jusqu'à son cœur ? Elle soupira... Je m'enfuis désespéré.

Le moment de mon départ arriva sans que mes chagrins m'eussent donné une minute de répit ; mais le moment le plus cruel était passé : j'étais parti dès l'instant où j'avais quitté la famille Delmin et madame Dorsan. Cependant le sentiment de cet instant était ineffaçable ,' et se renouvela quand il fallut quitter Nantes.

''''Vic?tOt' avait ordonné qu'on le réveillât pour mon départ. A quatre heures et demie il entra daiiJjrng chambre, et vint me «errer la itiaih avec affection. Nous des-

cendimctf : j'étais muet et faible coidiik* TenFant consterné qui se laisse conduire, il me Ht servir du chocolat. Je retrouvai la parole pour Tassurer de mon amitié et de ma reconnaissance. « Eugène, point de reconnaissance : l'amitié n'en admet pas. » Il voulut me faire reprendre le diamant de ma mère; je fus inflexible. Victor voulut me conduire à la voiture : les chevaux étaient attelés. 11 me renouvela ses offres de service: je lui serrai la main sans répondre , je l'embrassai , je montai en voiture , on partit , et tout disparut à mes yeux.

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