‹ EugèneChapitre 3 sur 4 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

i46 EUGENE.

0 qu'à recueillir le fruit d'une réputation « flétrissante (i). — Non, Eugène : sa con- « science lui reste et le console d'une « réprobation injuste. — Et votre cœur se « laisse arrêter par des principes chiméa riques et capricieux que les houimes ont a inventés, que la nature ne connaît pas! « — Il y a trois mois que je vous connais, ft»— T 11 y a (rois mois que je vous aime.

'j'j U,,:': , ..lÔ,;! » . . , * - • .i'M(: t (!0r: :. ••

(i^ U y a dpns c^ dialogue des réWesior^s vraies, quoiqu'elles ne soieut pas toujours à leur place; le commencement avait du naturel et de la justèi'sé^ îil il lléjwéiière éni subtilités :'ce n'est j^as lace que deux amans, mèrae libertins, doivent se dire. Ces idées d'ailleurs soûl trop nues , et la volupté présentée san^ voil.ç u'est pas assez séduisante. Quel était donc le but d'Eugène dans de't èhtfèiiéti #oîa W i«'àisonWé?

M Alt ! cédez à l'iYreaMe , aux dënii'H que vou» « faites naître ; assurez la t-'élicité d'un amant u qui la demande à vos [imïn \ » JV'tais k scH (][cnoux , baisant une main qu'on m'aban^ donnait, lisant dans ses yeux son émotion et sa faiblesse, la laissant s'aççroUre pour assurer mon triomphe , quand nous entendîmes des pas légers dans r^ntichanibre.

Je me levai brusquement ; madame Dors^n se remit, Emilie entra et s*assit près de st^ mère... Madante Dorsàn ne la renvoyait paSil J^avais manqué roccàsïbti J)6ûr àHrbîr tfb'ji Joue avec lé sentiment; je les saluai , et je sortis (il.

(i) Une dévote, qui n'était |)^ .^jpifrs^ 9on oratoire , dit à un de mes amis , dans une situation semhtàllfe'S^'Hmfg (TEb^fie ^t â^ mâtfame

lo.

i^a EUGÈNE.

. Il faut expliquer ici la singularité de cet entretien. Mon caractère inégal et bizarre passe aisément de la passion à la froideur :

Dorsau : Monsieur, Dieu le défend. Mon ami répondit par éès deux vers de Voltaire :

-lî . ; t - ■ Et quel crime est-ce donc devant ce Dieu jaloux

• 'De -hâter un ihoment qu'il nous prépare à tous?

Voltaire assurequele privilège desbeaux vers est d'être cités en toute occasion ; il ne s'attendait pas que les siens sur le suicide seraient appliqués à l'anaour. Il rapporte que Ninon , obligée de se rendre à un grand seigneur qu'elle n'aimait point, s'écria :

O ciel, que de vertu vous me faites liaïr !

II est fort rare que les dames haïssent l'espèce de vertu que Ninon désignait ici.

Oui, mesdames.

- w*' Vous rougirez ; mais vous prendrez Alcid«.

EUGI>.NE. 149

ce calme C8l-il un repos? Dans me» momens d'insouciance, insensible et presque dédaigneux, je mejouedes objets qui m'exaltaient quelques inntans plus tôt; mon indif* Fércnce les étudie, les repousse, ou les raille avec autant de tranquillité que je mettais de passion k les solliciter! J'étais certainement dans un de ces momens paisibles, où rien ne pique ma vanité ni mon cœur . Mon être dormait : j'attendais le réveil.

Quelques jours après ma dernière rencontre avec Virginie, madame Delmin , qui avait remarqué que je ne l'accompagnais plus, voulut nous entendre : Virginie ne put se refuser aux désirs de sa mère. Ce que j'avais dit à madame Dorsan, Virginie me le faisait mieux éprouver encore. Madame

i§ô PUGÈNE.

i)filrnin sortit, Virginie posa sa guitare. « Je chantais pour maman ; elle n'y est plus! » A jçes mots , mon âme ouverte aux plus douces impressions se referma tristement; je me ^evai silencieux et j'allais sortir, quand Antpine entra, conduit par madame Delmin, pt tenant son fatal violon et ses duos. .[ff^ Monsieur Eugène , je vous tiens : vous ne y< m'échapperez pas. On dirait que vous me 0, fuyez! — Je serais bien ingrat, monsieur An- « toine. » Virginie , que j'avais examinée sa- 1.1,1(6^ J^fiiQ'nie et qui devina ma pensée, ^y^it repris son feston, en écoutant notre dialogue. « i^h ! monsieur Eugène , vous m'a- « vez joué! Mesdames, il y a quinze jours» «,^ui quinze jip^irs, je trouve M. Eugène «. ji^ans la diambrede ma cousine (Virginie «,#/e Jpvait ()iu» le» yeux); je cours jcher-

KUGHiNË. i5i

<« plier mon violon; il 8V;tait levé pour Mor- « tir, pour aller prendre sa Hûle, aësiiranl « que ma cou»ine voulait oon» cotentlrc , (( et qu'il nerait prompt. Je monte un pupi- « tre, je prélude loii{j;-temps pour me metu Ire enjeu, et j attend» vainement: M. £u- « (jène ne revient pas ! JN'est-ce pas Fprt mal ? « — On n'en saurait disconvenir, répondit « madame Delmin en riant ()u ton plai- « samment simple de qe récit , et des ré- « flexions dont le bon Antoine lenjoiivait; « mais vous le tenez, vengez-voup. » Puis elle me dit à Toreilleen sortant: « Un peu de « complaisance. Vous le voyez, reprit An- « toine, on vous condamne. — Monsieur, « à ma rentrée, une circonstance pénible « m'a ôté l'idée de la musique pt de toute « distraction. — Quelle est donc cette cir-

j5a EUGENE.

« constance? — Je ne puis ni vous le dire , « ni l'oublier. — Oh! c'est encore un sub- « terfuge ! Qu'en pensez-vous , mademoi- « selle ? » Virginie tenait les yeux sur son feston, et restait muette. « Mademoiselle « ne veut pas me répondre, pour ne pas « vous démentir ; mais nous nous dédom- « magerons de votre fuite. » Et mon ami blond appuya son violon sur la clavicule gauche, penchant la tète sur la table d'harmonie, et lit gémir ses cordes, blanches de la colophane de son archet.

Nous commençâmes le plus discordant des duos. Antoine, sans s'inquiéter du mouvement d'un allegro, suivait sa mesure accoutumée , épelait chaque phrase qu'il découpait à sa manière, et martelait un chant traînant sous son homicide archet :

ElKiKNE. i53

tandift que mon impatience , ajoutant k la vivacité du morceau , courait sur les notes que je n'articulais pas pour en trouver plus tôt la Kn. Le derniery?/ expirait sur ma flûte , que mon lent partcner cherchait encore au milieu d'une mesure un trille qui lui échappait.» Ah! quelle rapidité, monsieur Eufyène ! a — Quelle lenteur, monsieur Antoine! — « Je ne saurais suivre votre mouvement, a — Je ne puis m'arréter sur le vôtre. — Re- « commençons. — Cela aurait un air d'é- « cole. Passons au morceau suivant. » Je courus plus vite encore, autant pour en finir que pour dégoûter l'opiniâtre mélomane de m'associer à sa plaintive harmonie. Pour cette fois je n'avais rienj oué. Antoine , tout au travail que lui donnait un chant diFlicile , ne s'aperçut pas de la fraude , et

î54 EUGÈNE.

demanda lui-même du répit. « Monsieur Antoine, nous ne pouvons nous rencontrer.

— J'accompagne trop de romances, rrp Oui ; CCS dames vous ont gâté. — A propos de romances, ma cousine n'a pas voulu me donner celle que vous lui avez porlée; mais j'escamote très bien, je la lui ai dérobée; elle s'en est aperçue, et me l'a reprise presque aussitôt. — Cette romance est un caprice fort insignifiant. Il y en a une très en vogue actuellement ; la connaissez-vous ? — ]\on : mais chantez nous ici celle que vous ne devez chanter qu'à ma cousine : je le lui dirai pour la faire enrager. Mademoiselle sera peut-être bien aise de l'entendre ? (H s'était approché de « Virginie). Mademoiselle, celte romance « est fort jolie . — Je ne doute pas qp'elle

£UGëNE. i55

«oil surtout Fort expressive, «répliqua Virginie , avec un accent qui n'était pa» équivoque et m'adrc««ant un regard rapide , trèsfacileàcomprendre.M Monsieur Eugène, «( cliantez-la donc. — Monsieur, je ne sais « pas ce que vous me demandez. — Votre « mémoire est quelquefois si bonne , Eu- « gène, me ditVirginie! cherchez un instant. « — Je puis vous aider : j'ai saisi , je crois, « le dernier couplet. » Je me hâtai de commencer quelques romances pour dérouter le trop raémoratif Antoine. « Ah! vous m'aa vez embrouillé! s'écria-t-il. Je le tenais; « un moment : il me reviendra. » Ce moment m'effrayait, et je redoublais mes citations pour étourdir l'officieuse. Virginie me pria malignement de le laisser y rêver: il fallut y consentir, et le cruel me le redit

i56 EUGÈNE.

tout entier ! « Ce couplet est charmant , ob- « serva Virginie; il fait désirer les autres. « — Ils sont du Chansonnier des Grâces, « — Il suffit, répliqua-t-elle finement, de « voir madame Dorsan pour ne pas en dou- « ter. — Et de quelle année, monsieur Eu- « gène? — D'une année, monsieur, où il y « avait des musiciens sans goût, des impor- 0 funs fatigables, et des sots officieux. — Il « semble, monsieur, que vous désignez ici « quelqu'un. — Oui, monsieur, et c'est à « vous de m'entendre. » Je sortis, ne gardant plus de modération. Antoine venait (du moins j'en jugeai ainsi ) d'éloigner Virginie de moi pour jamais ; je lui en supposai même le dessein prémédité ; c'était lui faire trop d'honneur.

Peu d'instans après, Antoine entra dans

Page 1