‹ Eugène BoudinChapitre 1 sur 25 · BOULEVARD DES CAPUCINES · texte numérisé non relu

BOULEVARD DES CAPUCINES

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La vie d'un grand artiste tel que Boudin, c'est comme ses paysages : « c’est fait avec rien », et c’est très beau.

ÎT'est vrai que ce « rien » dont sont souvent faites les œuvres des maîtres, ce n’est pas peu de chose; c'est toute l'âpre joie du labeur, c'est l'ensemble des méditations, des efforts, des observations, des épreuves, des tristesses, des doutes, et aussi des viciorieuses certitudes si péniblement acquises; c'est touf cela qui vient s'exprimer dans un trait, dans une touche, dans un accord de tons. Et ce rien, qui ne serait rien en effet par soimême s'il ne résumait pas tant de passion et de foi, prend à cause de tout celaune importance, un prix et une éloquence qui finissent toujours par s'imposer avec une force invincible.

La simplicité est la fleur d'une belle vie et d'une longue carrière. Dans les pages où cette vie d'Eugène Boudin est résumée par un exécuteur lestamentaire qui poursuit el achève une belle tâche, commencée avec une ardeur peu commune pen-

dant les dernières années mêmes du maître, nous apparaît

une figure de brave homme, d'infatigable travailleur, que rien ne lasse, qu'aucune difficulté n'arrête el qu'aucun Succès ne re, © était sa nature comme cela, il a eu la grande sagesse, ou l'exceptionnel bonheur, de vivre toutes les heures de Sa vie conformément à Sa nature.

Ainsi, j'ai toujours plaisir à le supposer, vécurent ces grands Hollandais, qu'on commence à ne plus appeler de ce terme par trop dédaigneux de « petits hollandais », et aussi certains bons maîtres français dont Boudin continue la tradition avec autant d'éclat dans son œuvre que de dignité dans son existence. C’est étonnant et consolant à la fois, de conslater combien tous les hommes qui ont formé cette école françcaise du milieu du siècle, étaient simples, forts, modestes, el paisiblement passionnés. À des âges divers, faisant partie de groupements différents, ils ont tous ce caractère commun, is se ressemblent par ces fécondes vertus. Ici ce sera Coroi, leur ancêtre el leur maître à tous, grande figure lumineuse, à jamais rassurante, homme plein de bonté et de robuste douceur, vrai type du grand poète et du grand artiste. Là ce sera le groupe de Millet, Rousseau, Daubigny, Jules Dupré, tous si

acharnés à l’œuvre, si désintéressés de la réclame, ou plutôt

ignorant ce vilain mot et cette vilaine chose. Comme ils sont

beaux et exemplaires, le taciturne et grand Millet, Rousseau

si acharné chercheur, Daubigny, nature riante, instinciive,

de bon peintre et de brave homme, Dupré, vieille tête de lion, Bonvin, esprit mordant et ouvrier émérite. Et Daumier, incomparable bonhomme dont la vie est encore plus simple et l’œuvre aussi grande que celle de tous ceux-là. Et Ribot, fier et âpre bûcheur, aussi loyal que fin. Ef le petit père Cals, très à part, petit homme timide de manières, mais dévoré de passion et de révoltes intérieures. Enfin bien d’autres amis de Boudin qu'on citerait encore, el de qui les impressionnistes tant attaqués à leurs débuis étaient les continuateurs directs, autant par l'effort que par le caractère.

Boudin a été un peu le trait d'union entre les maîtres dits de 1630 et ces « impressionnistes », ainsi qu'on les appellera encore longtemps, bien que ce mot ne signifie pas grand chose. En somme, on voit très bien la filiation entre des peintres comme ÎSabey, Jonghind, puis Boudin et Cals, puis enfin Monet, Sisley, Pissarro, (je place à part Renoir dont l'œuvre échappe à toute classification, ou plutôt se rattache plus directement au X VIII siècle, d'un seul bond). Boudin a joué même un rôle très considérable dans l'évolution de la peinture française de paysage. Îl s'en est rendu compte personnellement avec beaucoup de sagacité, et je ne sais rien de plus saisissant comme appréciation portée par un homme sur lui-même, que ces lignes

que lon retrouvera plus loin, maïs assez belles pour être

imprimées deux fois el mises en spécial relief : « J'entrai

dit-il, par la porte que Jongkind avait forcée... J'aurar peutêtre eu aussi ma petite part d'influence dans le mouvement qui porte la peinture vers l'étude de la grande lumière, du plein

air, de la sincérité dans la reproduction des effets du ciel. Si

plusieurs de ceux que j'ai eu l'honneur d'introduire dans la

voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur tempérament personnel, ils ne m'en devront pas moins quelque reconnaissance, comme j'en ai dû moi-même à ceux qui m'ont consetllé et offert des modèles à suivre.»

Rien n'est plus juste, rien n’est plus complet. On aura beau chercher, on ne déterminera jamais mieux la place d'Eugène Boudin dans l’art de notre époque. Cette place est très belle, car tout en ayant servi d’intermédiaire à deux moments très importants de cette évolution, son œuvre a le bonheur d'échapper au sort trop souvent réservé aux œuvres de transition. Elle est complète et personnelle ; c'est tout un écrin de diamants gris, délicieux de finesse, tout taillés à délicates facetles.

Il n'y a plus à la commenter cette œuvre, tant elle est maïnlenant connue et appréciée à sa valeur, et vraiment j'aurais crainte de faire besogne par trop oiseuse st j'allais de nouveau chercher dans le vocabulaire habituel de la critique les termes qui servent à dire la beauté et la variété des ciels, la limpidité de l'atmosphère, la grande harmonie qui règne toujours dans

un tableau de Boudin, petit ou grand, enfin l’étonnante sûreté,

acquise au prix de milliers el de milliers de dessins, avec laquelle en quelques touches il fait vivre et caractérise, dans l’impalpable enveloppe aérienne, les êtres et leurs demeures, barques ou maisons. Tout cela est à présent si évident pour fout le monde qu'il n'y a aucun bénéfice à le redire, et c'est pour cette raison qu'on a insisté plutôt dans cette introduction à un livre si scrupuleux et si documentaire, sur le profit moral, presque égal au profit artistique, qui se dégage de cette belle carrière.

Les relations de Boudin avec ses confrères sont empreintes de cette cordialité noble, de cette franchise parfaite qui sont vraiment les beaux côtés du caractère français. Voyez combien il est naturellement fidèle et bon envers Courbet au moment où celui-ci est devenu une sorte d'épouvantail dont les gens « prudents » s'éloignent, à moins qu'ils ne poussent la prudence jusqu'à lui jeter quelque pierre. Courbet, comme un immense enfant qu'il était, s'en attendrit, et, sans tout à fait s'en étonner, ne peut s'empêcher de faire la comparaison entre Boudin et ses « lâcheurs ». Voyez encore avec quelle ardeur discrète il tient à honneur de figurer dans son coin toutes les fois qu’il s'agit de fêter un de ses grands amis, un jour Corot, un autre jour Ribot.

Il ne réclame jamais rien pour lui. C’est tout au plus

s’il a un jour confié, dans un moment d'expansion, à un ami

très intime, qu'il était dévoré d'ambition. Oui, ma foi, 11 rêvait de donner un jour ( après sa mort bien entendu!) son nom à une rue d'Honfleur. Cela nous fait sourire avec beaucoup de respect; mais lorsque nous y pensons un peu, nous ne lardons pas à sentir toute la profondeur et toute l’importance d'un pareil sentiment. Honfleur, c'est pour Boudin le coin de terre passionnément aimé, c'est l'ensemble des maisonnettes, des vieux édifices, des vieux bateaux, de la mer et du ciel auquel on revient tout le lemps, pour y travailler avec un amour tout particulier ; c'est le lieu où l’on se sent le mieux vivre. Il n’est pas d'homme qui n'ait un pareil instinct, un pareil besoin, un pareil endroit d'élection; mais lorsque cet homme est un artiste, l’œuvre n'est aufre chose que la cristallisation de cet intense amour pour de la terre et des maisons, pour des rues ef des horizons, pour de la lumière et des flots.

Aussi voyez comme Boudin, sans même S'en apercevoir, donne de la force à ce symbole, et comme 1! confirme notre remarque, avec ce cri du cœur, qui m'a beaucoup frappé dans un passage d’une de ses lettres : « À Paris, je Suis comme un exilé! »

Îl a hâte de retrouver sa bonne brise natale, son accoutre-

ment de bon vieux peintre loup de mer, et de s’en donner à

cœur joie de travailler sur la jetée, sur la plage, dans les

champs, sur le marché, partout, dans cette petite immensité que sait se créer sur place tout véritable artiste. Ce qui donne encore à ce sentiment une beaulé fouchante, bien humble, et cependant presque dramatique, c’est que Boudin se fait tratner là pour rendre le dernier soupir. Heureuse et enviable fin en somme. Combien peu d'humains ont la fortune de pouvoir choisir le cadre de leur mort !

ET bien, voilà de quels simples et modestes traits est faite celle vie qui, comme nous le disions au début est, ainsi qu'un des paysages de notre bon maître, une page qui atteint à la beauté par la sobriélé même. On en parcourra les étapes, joyeuses ou douloureuses, dans ce livre qui me semble excellent parce qu'il donne des faits et non des phrases. C’est la vraie facon d'écrire la vie des artistes, et il vaut mieux laisser parler les œuvres que de briller à leurs dépens. Celui qui a réuni et classé ces éléments d’une belle biographie qui va prendre sa place parmi les plus nourries et les plus instructives consacrées aux maîtres de notre siècle, a aimé l'homme et son œuvre avec un bien vif enthousiasme el un bien rare dévouement ; cette admiration se traduit d’une façon utile et virile: par un bon livre.

En le lisant, il me prenait un bien grand regret de n'avoir

connu et rencontré Eugène Boudin que sur le sol parisien, et

dans son costume d’«exilé». IT était bien charmant, bien sym-

pathique ainsi, tout de même, avec son œil brillant, sa robuste

onction de vieux Normand. Mais combien plus saisissante devait être la rencontre du peintre avec son gilet de tricot, ses galoches, sa boîte de couleurs, sa casquette de marin laïque, et la joie de vivre et de peindre qui pétillait dans ses yeux, plissait de rides malicieuses sa bonne figure hâlée! À ceux qui n'eurent point la chance de le connaître dans celle intimité, ce livre va permettre de le deviner vivre, avec un très petit effort d'imagination; il n'y aura qu'à l'écouter parler, — et il parle très bien.

Voilà donc une très bonne et très profitable tâche accomplie. Les centaines de dessins de Boudin, admirable enseignement, sont ou vont être répartis entre les musées de France; ily a des peintures dans tous les bons coins et dans les endroits où ils peuvent apporter au public exemple et plaisir ; enfin, cevolume montre sa vie en elle-même dans ses rapports avec ses meilleurs contemporains. Profitez de tout cela : en fait ou par la pensée,

on ne saurait trop vivre dans la compagnie de braves gens.

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