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que ne le sont les galeries actuelles de la rue Le Peletier. C'était au boulevard de la Madeleine, en février 1883, et ce fut le début d’une série d'expositions individuelles.
« Aujourd’hui, M. Durand-Ruel réunit une soixantaine de tableaux et pastels choisis dans l’œuvre des six dernières années. L'exposition actuelle n’est donc à aucun titre une réplique de celle de 1883, qui montrait l’ensemble des travaux de M. Boudin. Résultat de ces récentes et incessantes recherches, elle manifestera, croyons-nous, la deuxième manière du peintre qu'on pourrait appeler la manière lumineuse et ensoleillée. Sa palette s’est enrichie de notes nouvelles; son étude constante de la nature, sa soif du vrai et du mieux l’ont amené au but poursuivi : une plus grande intensité dans la lumière, un rendu plus puis-
sant, plus sonore des colorations franches et vives.
« Certains morceaux font briller avec une énergie parti-
culière les rares qualités d'harmonie dans l’éclat, possédées cette fois par une maîtrise supérieure : sans parler des pastels, notes rapides mais complètes, sur nature, véritable Liber studiorum de l'artiste ; nous voulons signaler ces dernières plages de Deauville inondées de soleil matinal, ces marines aux ciels d’azur, comme le Brick anglais et le Retour des barques de pêche, enfin et surtout le tableau
d'animaux qui porte le numéro 53 dans le catalogue dressé
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par le peintre avant sa fuite vers la mer, tableau qu'il intitule modestement Æfude, et qui nous semble une des plus belles toiles de ce genre que jamais aucun maître ait signée, y compris Paul Potter, Cuyp et Troyon.
« D'autres toiles encore nous transportent dans de gras et humides pâturages où ruminent de belles vaches normandes ; et ces tableaux, que le peintre a traités avec des soins et dans des formats inusités, ne seront pas une des moindres attractions de cette galerie. Déjà, en 1883, M. Boudin avait exposé des études d'animaux auxquelles le public, absorbé par les vues de ports et de villes, n’accorda pas peut-être toute l'attention qu’elles méritaient. Nous pensons que les toiles nouvelles peuvent soutenir la comparaison avec les œuvres des meilleurs animaliers modernes, et avec celles du plus illustre de tous. Si elles ne présentent pas les robustes structures, les modelés gras et soyeux des vaches de Troyon, elles possèdent des qualités de finesse, de distinction et de fluidité dans les ciels que ce dernier n'avait pas toujours, il faut le reconnaître. Outre que ces tableaux reposent sur des centaines d’études et de dessins rehaussés, cherchés par la construction et par l’allure, — et qu'il faut, pour se faire idée de leur nombre, avoir vus dans l'atelier du peintre, — 1lest bon de rappeler
que M. Boudin, par la nature même de ses anciens travaux,
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était tout préparé à aborder ce genre spécial auquel il semble se complaire aujourd’hui. Il fut, en effet, aux temps difficiles de ses débuts, le collaborateur de Troyon pendant
plusieurs années.
“ Aux Salons annuels, ses tableaux avaient frappé les artistes par cette admirable justesse des valeurs, poursuivies et notées sans défaillance, qui fait l’incontestable supériorité du peintre, et dont Corot et Jongkind seuls, peutêtre, avaient jusqu'alors fourni d'aussi frappants exemples. M. Boudin fut, après ces deux maîtres, un protagoniste influent de l’étude du plein air, un des promoteurs de
l’école impressionniste. »
M. Burty a dit de lui :
« M. Eugène Boudin, sans pasticher M. Jongkind, a eu les yeux ouverts par son œuvre. À son tour, il a fait un élève... c'est M. Monet, dont les paysages, lorsqu'ils n’ont point été trop hâtivement brossés, exercent sur les spectateurs délicats une sensation d’étonnement charmé. D'’autres, moins sincères ou excessifs, ont parfois compromis la cause.
« M. Boudin ne s’est point improvisé impressionniste.
Il est arrivé à ses conclusions par des raisonnements, des
comparaisons et des essais L'étude des conditions expresses sous lesquelles se présente ici et là la nature le conduit seule. Nulles traces d’école.
« S'il fallait absolument établir des comparaisons, trouver des maîtres à un artiste sorti de la mer et qui s’est formé à peu près seul, nous les chercherions volontiers dans ces peintres hollandais du dix-septième siècle qui, sur des faits et des spectacles simplement observés et traduits, ont écrit des pages d’une sûreté de méthode et d’un charme d’intimité parfaits, et, plus particulièrement, dans Van de Velde et dans Van Goyen. M. Boudin nous semble par instants un descendant bien moderne, bièn contemporain de ces deux maîtres; plus d’un grand amateur s’est plu à réaliser le parallèle, et, de ce redoutable voisinage, le peintre moderne n’a pas été diminué.
« C'est qu’en effet, depuis bien des années déjà, les œuvres de ce travailleur solitaire et infatigable, dont la production est immense, sont entrées dans presque toutes les collections. Comme il arrive souvent au début, les premiers acheteurs des ouvrages de M. Boudin furent des artistes, des peintres. À cette époque initiale dont nous avons parlé, alors que les exigences de la vie le confinaient à Honfleur
ou au Hâvre, M. Boudin avait souvent recours au pastel
pour fixer dans des notes rapides, mais extraordinairement
justes et ressenties, les effets fuyants des nuages et de la mer. Ch. Baudelaire les vit au Hâvre en 1859, et, dans une étude consacrée au Salon de cette même année {où M. Boudin exposait son premier tableau), 1l parla de ces pastels avec enthousiasme.
« Un peu plus tard, Corot les vit à son tour, ces pastels,
et insista tellement auprès de leur auteur pour en acquérir
quelques-uns, que M. Boudin finit par céder, malgré son
attachement pour ces documents précieux, dont l’ensemble formait une véritable histoire du ciel. M. Burty trouvait qu'ils rappelaient les études de nuages que se disputaient les admirateurs d'Eugène Delacroix à la vente posthume de ses cartons.
« Ce que nous venons de rappeler ici n’est peut-être pas inutile pour expliquer la virtuosité vraiment étonnante, mais toujours absolument sincère, déployée par M. Boudin dans les pastels actuellement exposés chez M. Durand- Ruel et qui sont, pour la plupart, de date récente. On est surpris de trouver, dans des croquis enlevés d’un seul jet, les tons nourris et solides, la composition pleine et unifiée, enfin toute l’orchestration de véritables tableaux.
« Il faut le dire à la louange des amateurs qui ont depuis longtemps déjà donné place à M. Boudin dans leurs
collections, que leur choix n'a pu être déterminé par la
situation officielle du peintre. En 1883,le jury lui décerna une tardive médaille de deuxième classe. Depuis, plus rien. Plus rien, malgré la constance de ses envois, souvent importants, aux Salons annuels. En fait d’honneurs officiels, M. Boudin ne cumule pas précisément. Au regard des faveurs de l’État, il est dans le même cas que MM. Degas et Jongkind. Mais qu'importe? Pour l'artiste épris de son art, comprendre, traduire la vérité, se rapprocher chaque
jour de l'idéal, le faire sentir aux autres, n'est-ce pas déjà
une grande part de bonheur et une douce récompenser Cet
amour de l’art, cette foi artistique ont déjà soutenu M. Boudin dans bien des épreuves, noblement et discrètement supportées, et récemment encore, dans la plus douloureuse de toutes, la perte de 1a compagne dévouée de sa vie et de ses travaux. C’est pour lui qu’un critique sérieux et convaincu, M. de Fourcaud, écrivait, il y a tantôt six ans, ces lignes, par lesquelles nous voulons finir : « C’est la récom- « pense de ces chercheurs, longtemps méconnus ou incom- « pris, qu'ils sont tout d’un coup acceptés et admirés de : tout le monde. Leur honnête et patient effort a tendu à
déplacer la tradition : on ne leur rend unanimement
justice que quand la tradition est enfin déplacée. »
En cette année 1889, avait lieu l'exposition universelle. Le jury international décerna à Eugène Boudin une médaille d’or.
L'année suivante. en mai 1800. Boudin fit une exposition , )
de ses œuvres à Boston, dans les galeries Chase, 7, Ha-
milton place.
À la même époque, Ribot faisait une exposition à Paris, dans la galerie Bernheim, 8, rue Laïfitte, et Boudin lui
écrivit à cette occasion la lettre suivante :
Paris, 5 Juin 1690.
Mon cher Ribot,
Je ne puis résister au désir de vous envoyer mes sincères compliments sur votre très belle exposition que j'ai visitée hier au soir.
Vous avez réuni là des morceaux superbes, très admirés par la nombreuse société qui remplissait les salons de Bernheim et par vos confrères, très nombreux également.
Je n’ai regretté qu’une chose, c’est de n'avoir pas pu vous serrer la main et vous témoigner de vive voix toute mon admiration, tant
pour vos récents ouvrages, qui attestent votre virilité, que pour des
œuvres d’une autre époque qui m'étaient inconnues et qui resteront à côté des maîtres du passé.
Il est consolant pour nous de voir que, malgré les années qui s'accumulent sur nos têtes, nous tenons encore vaillamment notre place au milieu de cette jeunesse furbulente et oseuse, qui veut faire autre chose que ses devanciers et qui s'emporte peut-être un peu dans ses écarts de couleur et de fulgurance.
L'avenir mettra chacun à sa place et fera justice des exagérations peut-être utiles du présent. Laissons-les exulter et jeter leur sève à pleines mains, ces jeunes, et nous autres ne sommes-nous pas encore heureux de pouvoir, malgré les années, nous présenter encore au
milieu de cette turbulente jeunesse.
À vous de tout cœur, mon cher Ribot, et mes bonnes amitiés à
votre famille.
Aurons nous le plaisir de vous voir à Trouville cette année? Je
pars demain pour un voyage dans le Nord.
Boudin était alors choqué par les exagérations de certains nouveaux venus.
Il avait le souci d'éviter que sa peinture ne fît une
vilaine tache grise, et il répétait souvent un mot que lui
avait dit Daubigny : « Nous ne peignons jamais assez
clair ». Mais il disait aussi : « La lumière a un langage. Il
faut la faire parler, il faut la faire chanter. Il ne faut pas la
faire gueuler ».
Au mois de décembre de cette même année 1890, Eugène Boudin fait une exposition nouvelle chez Durand- Ruel, et, à ce sujet, M. Théodore de Wyzewa fait la
remarque suivante :
« Les envois de M. Boudin à l'exposition de la rue Laïfitte me paraissent d’un très précieux enseignement artistique. Ils montrent comment l'étude passionnée de la nature comporte par elle seule une possibilité indéfinie de progrès dans la finesse de la vision et la sûreté du métier. Ils montrent aussi comment un peintre français peut travailler un demi-siècle, atteindre un suprême degré d’habileté technique, créer cent œuvres d’un art toujours ferme et vivant, sans que les critiques influents s’avisent de le louer ou le ministre de le décorer : tandis qu'il sufit, de peindre une dame la tête en bas ou de bouleverser un peu l’ordre suranné des couleurs tel qu’il est dans la nature, ou d'observer son modèle à travers un bocal de pharmacie ou la fumée d’un poèle mobile pour devenir aussitôt le plus
décoré de nos jeunes maîtres ».
Au mois de mars de 1891, Eugène Boudin fait encore une
exposition dans les galeries de M. Durand-Ruel, qui a, le
premier, compris etsoutenu le mouvement impressionniste, et aidé ainsi au renouvellement des tendances artistiques en France et, par suite, en Europe.
Cette exposition comprend 33 tableaux, 34 pastels et 189 dessins, faits au Hâvre, à Berck, sur les bords de la Touques, à Tourgéville, à Deauville, à Saint-Valery-sur- Somme, à Etretat, à Trouville, à Dunkerque, à Étaples, à
Saint-Valery-en-Caux, à Dordrecht, en Bretagne.
Rendant compte de cette exposition, le critique du journal L'Art dans les Deux Mondes, nous représente l’ar-
tiste au travail :
« Étaples avec ses sables, le Hâvre et son estuaire de Seine, le Finistère et ses blocs de rochers, partout où 1l y a une grève, un port, des bateaux, voilà l'atelier de Boudin.
« L'homme : une tête de vieux pilote, le hâle rouge, une barbiche blanche, le haut des joues rasé. Il a le parler très lent, bas, un peu monotone. La physionomie, toute normande, est placide, avec des yeux petits où se décèle la finesse. I1 mêle la compréhension nette des nécessités mercantiles à un entêtement imperturbable dans ses convictions artistiques.
« À Paris, Boudin habite, 11, place Vintimille. Toute
une grande pièce est encombrée de toiles, posées par terre,
s'appuyant contre le mur en longues rangées pressées ainsi que des capucins de cartes. Dans cet amas règne un ordre moitié chronologique et moitié géographique, où l'artiste se retrouve avec une aisance prestigieuse. [1 ne fait là que des retouches, conservant à chaque œuvre la sincérité de l’étude en plein air. Partout, dans les couloirs même, déborde une incroyable quantité de dessins et d’esquisses aquarellées où se manifeste l'élément primesautier de Boudin. Il y a en lui une faculté innée de voir vite, juste, complet. Quelques coups de crayon, deux ou trois teintes ébauchées, des indications en marge, cela suffit, — tou-
jours le tableau y est,
« Et c’est tantôt les floraisons prairiales, opulentes et grasses des environs de Trouville où, sur les bords de la Touques, ruminent paresseusement les vaches luisantes: tantôt des laveuses accroupies au travail en un fouillis mouvementé; ou bien de longues plages avec des groupes clairsemés sur le sable jaune. Mais ce que l’artiste préfère, c’est le port; sur les eaux paisibles se dressent les mâts, s’enchevêtrent les cordages des agrès, comme une étrange forêt sans feuilles, aux fortes lianes; çà et là, la note vive,
éployée, des pavillons multicolores. »
Tous ces éloges, les véritables artistes les avaient devancés. Les meilleurs d’entre eux né comprenaient pas qu'Eu-
gène Boudin ne fût pas décoré.
Le 13 juillet 1891, un grand peintre, Alfred Stevens,
écrivait à Boudin la belle lettre que voici :
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1 jutilel 100.1.
Cher confrère,
Je lis, dans les décorés du Ministère des Beaux-Arts, Baudoin et non Boudin. J'aurais été si heureux, en vous envoyant ma carte, de n'y mettre qu’un seul mot : Enfin !
Croyez, cher confrère, que pas un seul peintre ne vous la donne, cette distinction; et cela depuis nombre d’années; si un seul ne vous la donne pas, c’est qu’il croit depuis longtemps le ruban rouge à votre boutonnière.
Ceux qui, comme moi, sont plus heureux, auraient été plus fiers de leur distinction, s’ils avaient appris votre nomination.
Croyez, cher confrère, à mon admiration et à mes meilleurs sentiments.