‹ Eugène BoudinChapitre 22 sur 25 · ALFRED STEVENS · texte numérisé non relu

ALFRED STEVENS

15, rue Flachat.

Boudin lui répond :

Cher maître et ami,

Votre aimable lettre, qui vient de me parvenir, a couru quelques jours après moi dans mes pérégrinations artistiques.

Je ne saurais trop vous remercier de cetterare ettouchante marque de sympathie à mon égard.

Depuis bien des années cette promesse m'est faite par quelques

amis, comme vous, qui pensent que je pourrais mériter cette

récompense. Je les en remercie profondément et je suis plus vexé de voir leur désir trompé que pour moi-même, qui ne suis pas jaloux de ceux qui obtiennent le ruban.

Vous savez, mon cher maître, qu’après avoir lutté pour la vie matérielle pendant nombre d’années, je trouve que c'est un suffisant résultat d’avoir pu vivre de mon art, et je n’en ai jamais désiré d’autre, faisant peu de cas de mon mérite et ne me croyant pas en droit d’en demander plus.

I1 y a quelque temps, lorsqu'il fut question de demander pour moi le ruban, je fis une démarche collective avec un certain nombre d'admirateurs de ce grand talent qui aura laissé en France tant de petits chefs-d’œuvre, je veux parler de Jongkind. Il me semblait que ce maître peintre devait passer avant moi.

I1 m’eût été doux de voir adoucir les derniers jours de ce grand artiste, en lui donnant cette haute récompense qu'on a tant prodi-

guée à d’autres étrangers qui ne comptent guère dans l’art de notre

epoque.

Pour moi, qui n’ai pas la prétention de m'égaler à ce grand maître, je me trouve, je vous assure, suffisamment récompensé par le suffrage des amateurs.

M. Turquet, le seul des directeurs des Beaux-Arts que j'ai jamais approché, me reprochait d’être un peintre du commerce. Peut-être avait-il raison; nous nous émiettons un peu, aujourd’hui qu’on ne compte guère qu'avec des toiles gigantesques. Qu’en dites-vous, vous qui n’avez pas besoin de plus de quelques centimètres de toile pour faire un bijou comme la dame en jaune ou la petite femme

bleue ?

Je n’en continuerai pas moins mon œuvre avec le peu de forces qui me reste, cherchant à faire de mon mieux.

Croyez, cher maître et ami, que je suis bien sensible à votre témoignage de sympathique amitié, ainsi qu'à celle des bienveillants confrères de la Société qui (m’a-t-on assuré) notre Président en tête, m'ont porté sur la liste des artistes à récompenser. C’est là ma

meilleure décoration.

À vous bien cordialement.

Boudin était de ceux qui pouvaient dire, comme Corot : # Toute distinction qu'il faut solliciter ne me tente pas. Si l’on veut m'en donner, on sait bien où me trouver: mais pour des démarches, je n’en suis pas. »

Quant à Jongkind, il venait de mourir le 9 février 18or, à la Côte-Saint-André, petit village du Dauphiné où il s'était retiré, et où, soit dit en passant, Berlioz est né.

Le vieux paysagiste s'était endormi de son dernier sommeil loin de son pays, de ses parents et de ses amis.

Lui non plus n’avait pas convoité les honneurs. A quelqu'un qui, un jour, faisait miroiter à ses yeux l'éventualité du ruban rouge, M. de Fourcaud raconte qu’il répondit : « Vous avez dû voir qu'il y a au rez-de-chaussée de ma

maison un charbonnier : c’est mon ami. Je veux pouvoir

continuer à causer avec lui sans m’humilier et sans l'humilier. »

En ce qui concerne Eugène Boudin, il y avait une véritable injustice. Ce fut M. Léon Bourgeois qui la fit cesser.

A l'Exposition de 1892, étant alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, il acheta pour le compte de l’État le tableau exposé par Boudin : /a Rade de Villefranche, tableau placé aujourd’hui au musée du Luxembourg, et il lui écrivit pour lui annoncer qu'il était nommé chevalier de la Légion d'Honneur, et qu'il chargeait M. Puvis de Chavannes de lui remettre les insignes de son grade.

M. Léon Bourgeois avait résolu de réserver la décoration d'Eugène Boudin, et quand il était sollicité pour la croix qu’on savait disponible, il répondait : « Mon choix est fait ». Si l’on tâchait de savoir quel était le futur titulaire, il répondait : « C’est Boudin ». Mais on objectait toujours : « Boudin! mais il est déjà décoré! » M. Léon Bourgeois était obligé de détromper son interlocuteur, et 1l ajoute que le solliciteur se retirait alors sans insister davantage.

Le 30 octobre 1892, Puvis de Chavannes écrit à Eugène

Boudin :

Mon cher Boudin,

Je viens de recevoir de la Grande Chancellerie les papiers concer-

nant votre nomination de chevalier et la croix qui vous est destinée. Je serai charmé de vous les remettre moi-même avec une bonne et cordiale accolade.

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