ET NOR TT
de ce qu'il y a de plus mobile au monde, la lumière, fixer ces choses exquises et insaisissables, le nuage qui vole, se déroule et se transfigure, le frémissement de la feuille, l'ondulation du brin d’herbe, le frôlement de la brise sur la vague, du rayon sur l’écume, c’est la tentation qui fait le peintre, la lutte qui fait l'artiste.
« Eugène Boudin a connu l’une et l’autre. Il a prodigieusement travaillé et prodigieusement produit. Il a fait, c'est son mot, ‘‘ tout ce qui concerne son état ”; 1l a fait tout ce: qui apprend son-arft: Ce travail.de toute: sa vie, 1l Fa mené avec une ardeur, ‘‘ une joie à la besogne ” que rien n’a jamais déconcertée. Ni son art ne s’est gâté à cette production incessante, ni sa main ne s’y est alourdie, n1 sa vision ne s’y est ternie ou offusquée.
« 11 est demeuré un peintre jeune; le trait alerte, la couleur gaie.
« Il a peint sur toutes les côtes, de la mer du Nord et de la Manche à l’Adriatique, de la Méditerranée à l’Océan; il a peint la Hollande, où il a reconnu une seconde patrie de ses yeux, la Belgique, la Provence, Venise aux palais roses, Bordeaux aux quais fourmillants et comme embroussaillés de mâts et de cordages; les processions de Bretagne, et les
marchés grouillants d'hommes et de bêtes; les petits bateaux
surtout, les barques filant sous la brise, avec le clapotement
du vent dans la voile et de la vague sous la quille; les laveuses aux fichus bariolés qui battent le linge dans le courant de la Touques, le soir, et sur la plage, plate et jaune, les robes claires, les manteaux rouges, les chapeaux aux bords relevés, aux voilettes enroulées ou flottantes, les ombrelles bleues et brunes des Parisiennes, chatoyantes au soleil.
« Partout il a su donner la note significative qui fait qu'on reconnait le pays et qu’on se dit : C’est là, en cette saison, à cette heure du jour; partout aussi il a imprimé sa note personnelle qui fait qu'on l’identifie au premier coup d'œil et qu’on dit : C’est un Eugène Boudin!
« Ajoutez qu'il ne s’est jamais fourvoyé entre les écoles. Plus il a cherché sa voie, plus il s’est trouvé lui-même. Ce besoin toujours grandissant chez lui de voir plus vrai, de saisir plus vite, de rendre avec plus de sincérité, l’a tenu en haleine ; il a suivi, de son pas naturel et posé, la marche de son temps, et, vieillissant, il s’est trouvé de plain-pied avec les jeunes : la critique s’est plu à saluer en lui, rétrospectivement, un promoteur du plein air et un précurseur de l’impressionnisme. Mais il ne s’est pas jeté dans ces nouveautés par école buissonnière; il y est venu par l'étude.
‘ Cet exquis notateur des nuances lumineuses ”’ n’a jamais,
comme on l'a très bien dit, pris ses notations pour des
JHANVH 44 ASIT94,T SNVA NOGAVA
TE TS RE PT ET De
œuvres et ses impressions pour des tableaux. C'est à force d'attention qu'il est arrivé à son extrême délicatesse de touche, c'est à force d’exercice qu’il a acquis sa virtuosité. Ses dessins, carnets, pastels, croquis, avec des indications de couleurs, qui sont des chefs-d’œuvre de précision, dans la traduction verbale des choses vues, forment un véritable trésor qui sera peut-être son principal titre de gloire dans l'avenir. Ils remplissent des dossiers classés avec méthode, car cet ami de Schaunard et de Courbet, ce contempteur des bourgeois, avait gardé quelque chose de son métier de commis et de sa profession de papetier : il apportait à la conservation de ses notes un ordre parfait. Et il y pouvait fouiller indéfiniment : c'était mieux qu’un herbier, c'était ’étoffe merveilleuse du conte de fées, l’étoffe couleur du temps, toujours fraîche et toujours vraie. Témoin cet étonnant ‘‘ pardon en Bretagne ” que vous avez sous les yeux, où, de près, on n’aperçoit que des coulées incohérentes de couleurs épaisses, et qui, vu à distance, révèle sa gracieuse rangée de jeunes femmes aux coiffes blanches, aux robes enluminées, ‘‘ comme diaprées de taches de soleil ”.
« Il avait sa façon de voir bien à lui, j'ajouterai, bien de notre pays. Ceux qui l’ont connu ont signalé sur sa figure de vieux loup de mer ‘ ces yeux vifs, purs, d’un bleu de
faïence ”. Cet œil n'avait ni la fixité dure, ni l'éclat métal-
lique de l'œil construit pour affronter le soleil implacable et sans ombre, le mirage du désert immobile, le miroir aveuglant des mers du Midi. Il faut à nos paysagistes un œil comme celui des mouettes, humide, flexible, subtil, habitué à cligner sous le vent âpre et les morsures du grain qui cingle, à se garder contre les surprises du soleil qui perce la nuée, et contre l'éblouissement subit de la traînée étincelante qui frémit sur les vagues.
« Cet œil fait pour refléter notre ciel en a projeté partout le reflet. ‘‘ Je suis, disait Eugène Boudin, un isolé, un révasseur, qui s’est trop complu..…. à regarder le ciel ”.
« Ila vu gris, et il s’est plu à le voir ainsi partout, même à Venise. Il a été le coloriste du gris, mais quelles merveilles de couleur il y a découvertes et il a su exprimer! Depuis le gris de nos printemps, tendre et léger comme un vol d’hirondelle, jusqu’au gris somptueux et velouté des nuées sous lesquelles s'allume, en été, l'incendie du couchant.
« C'est là sa principale ouverture sur le grand art. [a été peintre de ciels, le ‘‘ roi des ciels ”, disait Corot; chasseur infatigable de nuages, il a poursuivi sans relâche les animaux monstrueux et protéiques qu’enfante et engloutit incessamment la nue. Il a exploré ces grèves dentelées que
le soleil fait émerger en s’enfonçant dans les eaux et qui
SE
semblent, au ciel, révéler les continents d’un autre monde.
& Dans ses tableaux, 1l aime les groupes, il représente 1a ioule, dense et remuante, plus volontiers que l’individu. La personne humaine, comme la plante, n’est pour lui qu'un élément du paysage. Mais, ses petits bonhommes un peu flous, qui fourmillent sur ses quais, ses marchés, ses plages, 1l les a minutieusement détaillés sur nature. C'est, ce sera pour nous autres normands, pour nous autres honfleurais, l'attrait inépuisable de ses cartons. Nous y retrouverons les types que nous avons connus, les épisodes de la vie maritime du pays, ces originaux que Leprince a s1 bien saisis, tels qu'il les vit en son temps, le temps de la naissance de Boudin, et qu'il les a mis en scène dans son charmant tableau ‘* Le départ du Passager ”, qui a valu au Vieux Honfleur les honneurs du Louvre.
« Boudin les a fréquentés, ces bonhommes, il les a pris au passage, en causant avec eux, et sous maint aspect : pilotes en manches de chemise, larges bretelles tricotées et chapeau haut de forme, hiver comme été, quelque temps qu'il fasse, soleil, grêle ou tempête ; matelots penchés sur leur barque tirée à terre et interrogeant l’horizon ; matelots débarqués, affalés sur l'herbe, et regardant la marée qui baisse ; femmes de marins, les jours de gros temps, se faisant une visière de leurs mains, tâchant de percer de l’œil
la pluie qui les fouette au visage, bousculées par le vent qui s’engouffre dans leurs jupes, haletantes de l'ouragan, haletantes d’anxiété, réclamant à la mer qui gronde, leur barque, leur enfant, leur homme.
« Il y a là un Eugène Boudin inconnu, non moins artiste que l’autre, mais, pour nous, à coup sûr, plus significatif et plus familier. C’est l’Eugène Boudin populaire, témoin affectionné de notre petite vie maritime, ressentie par lui au temps où, comme il disait joliment, ‘‘ on était encore du peuple des marins ”.
« En lui décernant notre hommage, pensons que ce peintre est de ceux qui traduisent en aventures et trouvailles de couleur le génie curieux, vagabond, laborieux et conquérant de la race. Dans cette élite, Eugène Boudin a sa place, moins modeste que ne l'était sa personne, plus brillante que ne l’a été, de son vivant, sa gloire. S1 je rêvais quelque tombe selon les convenances de son génie fait de naturel et de sincérité, je l’imaginerais dans le cimetière qui entourait autrefois l’église, à l'ombre de laquelle :1l ést né,
« Des charpentiers de navires la construisirent de la même main, du même marteau, de la même hache que les lourds bateaux qui atterrirent les premiers au Brésil, que
les vaisseaux, déjà mieux découplés, qui portèrent Cham-
Le Of eu
plain au Canada. Pour élever leur temple à leur Dieu, ces architectes naïfs et croyants ne trouvèrent pas de combinaison plus digne ni plus juste que de renverser la nef de leurs navires et de la planter hardiment sur les arbres équarris, dont ils faisaient ailleurs des mâts pour cueillir le vent et maîtriser les mers. Cette sainte Catherine longtemps défigurée par des platras ignominieux, est déjà, en partie, rendue à elle-même. Son chevet est le bijou de notre Exposition d’art populaire normand, et, bien qu'iln'y ait qu’une relation très lointaine entre ces artisans du XV” siècle et le peintre du XIX*, lorsque je replace le honfleurais Eugène Boudin dans la lignée de ces vieux Honfleurais, rudes et touchants, nés comme lui de la mer, il me semble que je le ramène dans sa famille et que je lui trouve ses titres de noblesse. »
A cette cérémonie assistaient le sous-préfet, le maire de Honfleur, M. Noël du Tilly et le Conseil municipal, le capitaine de vaisseau Hamelin, les lieutenants de vaisseau Le Bihan et Carré avec un détachement de marins appartenant à deux torpilleurs envoyés de Cherbourg; M. le colonel Lachèvre et les membres du comité du Vieux Honfleur, le corps des sapeurs-pompiers, la brigade des douanes
et les diverses Sociétés de la ville.
Dans sa séance du 9 septembre 1899, le Conseil municipal de la ville de Honfleur, sur le rapport de M. Renoult, au nom de la Commission des travaux publics, décida que le buste d'Eugène Boudin serait placé sur la petite pelouse à l'entrée du Boulevard Carnot, près du terre-plein de la jetée de l'Ouest, en face de cette mer que le grand peintre aimait tant et qui lui a inspiré les magnifiques toiles que l’on admirait à l'Exposition de l’école des Beaux-Arts.
Son buste, les yeux tournés vers la mer, verra les barques filer sous le vent, gagnant le large ou rentrant dans le port de sa ville natale.
Eugène Boudin appartient à l'histoire générale de la peinture parce qu'il est du petit nombre de ceux qui ont mis
quelque chose de personnel et d’original dans leurs œuvres.
« Boudin a dit quelque chose »
(JEAN DOLENT) I occupe entre Jongkind, qui fut un véritable précurseur, et Claude Monet à qui il se faisait un honneur d’avoir
ouvert la voie, une place qui ne peut lui être disputée.
NA Sa vie mérite d’être connue parce qu'elle est un exemple
d'énergie patiente et d’indépendante modestie.
| « Quand, après avoir admiré l’œuvre d'Eugène Boudin, | dit M. Roger Milès, dans son ouvrage ‘‘ Art ef Nature”, on jette les regards en arrière sur la vie si laborieuse, si difficile du peintre, on ne peutse défendre d’une grande sympathie et d'une profonde gratitude pour l’homme qui, tout seul, par la seule force de sa patience, de son courage, de sa volonté assidue, a pu accomplir une si haute conquête. Il faut savoir ce qu’a été la lutte de cet artiste; 11 faut avoir vu à quelle prodigieuse dépense de talent ïl a dû se livrer, quand il s'agissait de créer son nom et d'affirmer sa notoriété, pour comprendre quelle place prépondérante il mérite
de tenir parmi les peintres de la mer. »
A l'Exposition Universelle de 1900, les organisateurs de
l'Exposition centenale de l’art français, M. Emile Molinier et M. Roger Marx, ont ouvert à Eugène Boudin la grande porte de l’histoire. Dans cette grandiose manifestation de l’art français, notre artiste a été représenté par des œuvres
capitales.
Ce sont :
N° 53. Le Port de Bordeaux (1875) appartenant à
M. Georges Viau.
N°54. La plage de Trouville (1864) appartenant à M. X.
N° 55. Le Port de Camaret appartenant à Madame Georges Feydeau.
Enfin, le 8 août 1900, la ville de Honfleur inaugura l’élévation du monument d’Eugène Boudin sur son emplacement définitif, et organisa à cette occasion des fêtes dont un journal local, L'Écho Honfleurais, donna le compte rendu
que nous reproduisons partiellement.
« Dimanche matin, par un beau soleil d'été, on donnait le dernier coup de main aux préparatifs de la fête d’inauguration du buste d'Eugène Boudin. Les arcs-de-triomphe s’achevaient pendant qu'on plaçait les derniers poteaux et
que lanternes et verres multicolores ornaïent les maisons.
« À deux heures un quart, les diverses Sociétés devant accompagner le cortège officiel se massaient place de l’'Hôtelde-Ville. Peu après arrivaient MM. Roger Marx, délégué du ministre de l’Instruction Publique, Tillaye, sénateur, ancien ministre, Conrad de Witt, député, Grangier de la de la Marinière, sous-préfet de Pont-l'Évêque, accompagnés du Maire de Honfleur et de M. Marais, peintre. Signalons également la présence de M. Roger Milès, critique d'art, M. Deélteil, graveur, et M. Viau,
« Sous le vestibule de l'Hôtel de Ville, transformé en un
er ce
élégant parterre, se trouvaient MM. Ullern, président de la
Chambre de Commerce, Butel, conseiller général, Dumont,
président du Conseil d'arrondissement, le Conseil muni-
cipal, le Comité Eugène Boudin, M. le docteur Rachet, M. D. Louveau, M. Soudan de Pierrefitte, M. le colonel La Chèvre, et les représentants des diverses administrations et des Sociétés de la ville.
« Dans la salle des mariages, formant un très joli salon de peinture, où l'on avait réuni les œuvres des artistes honfleurais, avait lieu la réception officielle. Les présentations terminées, on admirait les belles toiles de Boudin, Hamelin, Dubourg et Renouf, groupées dans la salle. Après une visite au musée de la ville, le cortège officiel, précédé de la Société Philharmonique et accompagné de toutes les Sociétés de la ville, s’est mis en marche. À l'entrée de la rue Bourdet, où se trouve la maison natale de l'artiste, se dresse un arc de triomphe surmonté d'une immense palette. Celui de la rue Eugène Boudin est des mieux réussis, de même que la décoration de la rue, quiaété suivie, dansson entier, par le cortège, pour gagner le terre-plein de la jetée par la rue du Puits et la rue Prémord. A l'entrée du terre-plein, se trouve un troisième arc de triomphe, celui de la Société des Marins qui, comme toujours, obtient un légitime succès.
« Le public, très nombreux, a déjà envahi la jetée, eton
prend place autour de la pelouse où se trouve le buste du peintre Eugène Boudin recouvert d’un drapeau tricolore. Les frères de l’artiste, M. Louis Boudin, M. Onésime Boudin, et les autres membres de sa famille sont venus et sont groupés au pied du monument, au pied duquel ils déposent pieusement des gerbes de fleurs. On enlève le voile qui recouvre le maître, et le buste en marbre, œuvre du sculpteur Guilbert, apparaît, pendant que le public applaudit,
et que la Philharmonique joue La Marseillaise.
« M. Marais, Président du Comité Eugène Boudin,
prend le premier la parole :
Monsieur le délégué du Ministre, Monsieur le Maire,
Messieurs,
Mon titre de peintre honfleurais me vaut, aujourd’hui, l'honneur de vous présenter le buste du peintre Eugène
Boudin, œuvre du distingué sculpteur Guilbert.
Les amis, les admirateurs du maître mariniste ont voulu son souvenir en face de la mer normande qu'il peignit si bien et qu'ilaima tant; c’est à eux, si vous me le permettez, que doit aller mon premier remerciement, au nom de tous
les amis de l’Art. C’est pour moi une grande joie que cet
hommage rendu au maître; car j'y vois un hommage à Honfleur, ma ville natale.
On l'a très justement remarqué, M, le délégué; notre race de marins honfleurais, après avoir si longtemps cherché son idéal dans la poursuite d'aventures lointaines, traduit, depuis bientôt cent ans, ses rêves en peinture.
Le nombre de nos bons peintres fait beaucoup d'honneur à une petite ville comme la nôtre. Il n’y sont pas nés, ils ne s’y formèrent pas par simple hasard.
Le magnifique décor naturel de nos campagnes et de notre mer, confondus en un seul paysage, nous donne l’éternelle leçon des choses. Et, depuis le siècle dernier, l’ancienne prospérité commerciale de la cité a groupé dans le patrimoine des familles, de riches collections d'objets dont les belles formes, chaque jour, à notre insu, font notre éducation d'art.
De tous nos peintres honfleurais, Eugène Boudin a été le maître. Il résume, il incarne le milieu d’où nous sommes tous sortis. Son talent formule, dans une variété vivante, ce qui est notre tradition populaire : l'amour de la mer.
Boudin, fils de marin, a surtout peint nos gens de mer. Sans doute, il a noté d’un pinceau spirituel les épisodes mondains sur les plages élégantes; il a peint la Bretagne,
il a peint la Hollande, il a peint Venise. Mais, c'est sur-
tout la foule de notre peuple marin, c’est la foule en vareuse de nos quais, les bordées de pêcheurs dans nos barques, tous les coins de notre port, toutes les roches de notre côte qu'il a répétés, cinquante ans, avec émotion, avec passion; sous les ciels changeants de notre horizon, Eugène Boudin fut le bon peintre de la vie de notre peuple.
En fui élevant ce marbre, les amis de l’Art Français, les
admirateurs du maître rendent un hommage à nos marins.
Monsieur le Maire,
Au nom du comité Boudin, non sans fierté, j’ai l'honneur de remettre ce buste du peintre Eugène Boudin à la ville de Honfleur.
Une des dernières préoccupations du maître était de former un petit musée, montrant l’enchaînement de la tradition chez les peintres honfleurais.
Grâce à votre municipalité, notre Comité a eu la joie de commencer à réaliser cette pensée favorite du maître.
Dans notre salle des artistes honfleurais où Boudin a sa place au premier rang, l’enseignement d’art pour la foule se maintiendra, se perpétuera, par des modèles offerts à ceux qui voudront être les continuateurs de la tradition des
peintres de chez nous.
Ainsi, le talent du maître Boudin n’aura pas été seule-
ment un honneur; il restera un bienfait et une utile fonda-
tion d’art pour sa ville natale.
« M. Noël du Tilly, maire, s'exprime en ces termes :
Messieurs,
Je remercie sincèrement tous ceux qui ont contribué à l'érection de ce monument, et qui ont tenu ainsi à rendre hommage au talent du grand peintre de marine que notre cité a vu naître.
Ils ont eu raison de vouloir perpétuer parmi nous le souvenir de notre glorieux compatriote qui est aussi notre bienfaiteur, et ils ont été bien inspirés en plaçant son image sur ce rivage qui, tant de fois, a servi de thème à ses tableaux.
Messieurs,
Au nom de la municipalité de Honfleur, je reçois avec des sentiments de profonde gratitude le buste que les amis du peintre honfleurais ont élevé à sa mémoire et que le Comité Eugène Boudin vient de remettre à la ville de Honfleur.
Je remercie tous ceux qui par leur présence ont bien voulu rehausser l'éclat de cette cérémonie, et en particulier
M. Roger Marx, délégué du ministre des Beaux-Arts,
ainsi que MM. les Sénateur et Député et M. Île Sous-Préiet.
« M. Roger Marx a pris ensuite la parole au nom du ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, et a prononcé le discours suivant, digne en tous points du critique d’art qui avait déjà si ardemment défendu la cause
d'Eugène Boudin :
Monsieur le Maire, Mesdames,
Messieurs,
I1 faut louer la pensée qui a fait choisir, pour inaugurer ce monument, une date qui avoisine de très près celle. de la naissance d'Eugène Boudin (1). La solennité y gagne la vertu d’une commémoration anniversaire; elle revêt du même coup une signification plus intime et plus touchante. Ainsi, de toute évidence, rien n'a été livré au hasard dans l'hommage que la ville de Honfleur rend aujourd’hui à son grand peintre, et notre premier soin est d’applaudir à la vigilance d’une admiration demeurée, en dépit des années, ardente et fidèle.
Nul ne mérite mieux qu'Eugène Boudin cette dévotion
du souvenir. Chez lui le culte du clocher, l’amour de la
(x) Le 12 Juillet.
petite patrie dans la grande, sont au plus haut point caractéristiques; on les voit s’attester de mille façons, à toutes les périodes de la carrière, aussi bien à l'heure obscure du début qu’à l'instant de la vieillesse où, célèbre et occupé de l'au-delà, Boudin léguait au musée natal les ouvrages de son atelier qui lui tenaient le plus au cœur.
Les esprits enclins à la philosophie se complaisent aux retours sur le passé. Votre concitoyen puisa dans ces regards en Soi-mème la conscience très lucide et très nette des origines de son talent. En ce qui le concerne, la théorie de Taine se vérifie à merveille et l’action du milieu apparaît indéniable. L'œuvre est le résultat du tempérament, et le tempérament n'est autre que le vôtre, Messieurs, ou plus généralement celui des gens de mer. L'amour profond de la rêverie y prédomine, entretenu par la contemplation de l'horizon. J'insiste sur ce trait distinctif parce qu'il découvre et explique ce qui fut l’ambition d'Eugène Boudin et ce qui fit sa gloire : la reproduction des états du ciel, dans leur diversité infinie, et la fixation des jeux de l’ambiance, si ténus qu'ils semblent défier toute transcription matérielle.
Pour dégager l'originalité de l'artiste et le différencier entre les maîtres du plein air, laissons-nous guider par
l'ordre des recherches, par la qualité particulière de l’enve-
loppe, par la discrétion voulue des tonalités argentines. Au
mieu du dix-neuvième siècle, il n’est que Corot, puis
Lépine, pour tendre parallèlement vers les harmonies cen-
drées, vers la peinture grise, alors si peu goûtée. Boudin en fait le triste aveu dans quelqu’une de ses lettres. Or, d’où lui sont venues et cette sensibilité optique et cette prédilection pour les spectacles à demi voilés, si ce n’est de l’affinement progressif d’une vision accoutumée, dès l'enfance, à percer la vapeur des brouillards, à distinguer la réalité à travers l’embrun de la mer, du fleuve et du port. Le lent travail de l’atavisme aboutit, chez Boudin, à l’exacte analyse des variations atmosphériques et de leurs effets sur la nature soumise à son regard. Vous savez quelle fut cette nature, Messieurs, et comment le peintre honfleurais s’illustra à définir les côtes françaises de Normandie et de Bretagne, de l'Ouest et du Midi; il lui advint même de planter son chevalet sur les bords de l’Escaut, à Anvers, puis de s’aventurer en Hollande, en Italie, et de prouver, par de victorieux exemples, les analogies de pittoresque qui font ressembler Amsterdam à Venise.
Pourtant, ce serait méconnaître une partie de l'effort et ignorer une partie du résultat que confiner Eugène Boudin dans la pratique exclusive du paysage de terre ou de mer, que négliger en lui l’animalier et surtout le notateur de
mœurs, le peintre des marchés et des lavoirs, des foires et
des pardons, des ports et des plages. Dans ses tableaux, pastels ou dessins animés d’une figuration humaine, l’attrait d'art se double d’une valeur documentaire essentielle, et l'on admire l'artiste qui s’est intéressé pareillement au labeur et à la destinée des oisifs, et qui a pu consigner tour à tour, avec la même autorité, l’activité fiévreuse d’un port et l'élégance du beau monde paradant et coquetant sous la tente des casinos, au temps du second Empire.
Certes, sur Boudin comme sur Jongkind, l'exemple d'Isabey ne laissa pas d'agir et d'engager à ne point isoler le cadre de l’action, le décor des personnages; une tradition heureuse s’est trouvée de la sorte continuée; mais Eugène Boudin peut se prévaloir, en plus, d’avoir exercé une influence décisive; et, si ses tableaux ne garantissaient pas son nom contre l'oubli, il suffirait à sa gloire d’avoir dessillé les yeux de toute une génération et d'avoir initié à l’art Claude Monet, le maître glorieux de notre école contemporaine de paysage.
Voilà pourquoi, Messieurs, la ville de Honfleur s'est honorée en consacrant une belle mémoire, et pourquoi le Ministère des Beaux-Arts désirait s'associer à un aussi légitime hommage. Le buste expressif qui reproduit les traits d’Eugène Boudin a été érigé, avec une parfaite logique, sur
ce terre-plein, en regard de la mer que votre concitoyen a
aimée, qu'il a chantée en poète, en peintre et en marin. Pour ceux qui l’ont connu, ce sera une douce émotion, au cours de leurs promenades, de retrouver son effigie, non loin du port et de l'Océan, ses modèles d'élection "Plus tard, en embrassant dans un même coup d'œil l’image de l’homme et les thèmes inspirateurs de l’œuvre, les passants évoqueront les affres du peintre jaloux de rendre les vibrations de l’air, de la lumière, la fuite du flot mouvant, et dans leur esprit viendra s'opposer à la puissance des éléments, au renouvellement fatal, inconscient de la nature, la beauté immanente de l’art, le rayonnement créateur du genre
humain.
Carnets
d’Eugène Boudin
ER
Eugène Boudin notait ses réflexions sur des carnets
dont nous extrayons les passages suivants :
ere C'est pour soi qu'il faut peindre. Chercher à se satisfaire soi-
même. Se laisser emporter à son inspiration,
RRRPA Tout ce quiest peint directement et sur place a toujours une force, une puissance, une vivacité de touche qu’on ne retrouve plus dans
l’atelier.
RRrA. Nous peignons trop à sec. Il faut de toute nécessité frotter les dessous et dégrader sa peinture dans les tons plus chauds. Je crois que c’est
là tout ce qui manque pour lui donner un aspect chaud et agréable.
Conducteur de mautons à Plougastel.
Étudier cette belle figure d'homme appuyé sur son bâton (se souvenir du Millet, le Berger) mais étudier le beau fond limpide et plein d'air et
donner à celà un caractère saisissant.
Les femmes de Berck. Aussi en préparer les dessins de caractère.
Étudier types.
Marines. La même recherche. Ne les peindre qu'après avoir trouvé leur côté saisissant et leur accent vrai.
Vanneuses également, bien déterminer l’accent des figures et essayer cela en esquisses, en dessins terminés, au pastel ou à l’aquarelle, tenter,
tenter, mais établir cela, dans la chaude atmosphère comme Millet.
Troyon est bien délicat. Le modelé de cette petite vache est bien souple. Touchée dans le sens du poil avec des agréments de couleur. Mais le mufle, les sabots, tout cela est si délicat, si fini. (Vente Beurnonville,
29 avril 1880.)
Ciels. De beaux et grands ciels tout tourmentés de nuages,
chiffonnés de couleurs, profonds, entraînants. Rien dessous s’il n'ya rien.
TI. Plus d’enveloppe, enfin plus de moelleux. Touche trop dure à voir.
Même dans un petit tableau, il ne faut pas de traces du pinceau.
ns
AS. Peindre, peindre toujours, vigoureusement, avec fermeté et sans
hésitation. Que le morceau soit toujours coloré et fermement établi.
Tr. L'essentiel est que tout s'arrange comme couleur et comme
harmonie.
NOT. Pousser ses études, pousser! Pousser! Sur nature ou sous
l'impression,
TORPA. Pourquoi ne peint-on pas plus souvent pour soi, pour se
satisfaire.
Plages. Les pousser sur nature aussi loin que possible.
RRRrT. On peut compter comme peintures directes les choses faites sur le lieu ou sur l'impression toute fraîche, Mais que d'occasions on néglige de faire de belles esquisses, des esquisses
vivantes sur les quais, sur les plages et dans les rues.
Re. Marchés au poisson.
Il y a là une mine à exploiter. Combien en ai-je ébauché? En m'appli-
nie
quant, je dois en sortir un certain nombre avec des figures d’un pied
environ. Trouville, Rotterdam aussi, à méditer.
nn. Sur les quais. Arrivée du poisson. Combien encore à méditer sur
place, soit que je les esquisse, ou que j'en fasse la composition directement.
Figures ! Figures !! Marchés directs à Trouville ou ailleurs.
==. Marins, des pêcheurs de crevettes, des femmes de pêcheurs, des matelots. 11 faut aller à Sainte-Adresse revoir le galet et chercher à retrouver
l'esprit, le sentiment triste de ces vieux que j'ai si bien trouvé jadis.
Des femmes, des mousses dans leur milieu. Que de motifs
abandonnés bêtement dans l’oubli des cartons.
Buveurs de cidre. En esquisser un certain nombre sur mes
dessins. Tons vifs. Compositions importantes à méditer.
Montrer un entêtement extrême à rester dans l'impression primi-
tive, qui est la bonne.
re. La nature est encore le grand livre à déchiffrer.
Ne pas redouter les grands effets dans le ciel et sur la mer, les
aborder dans leur variété et leur puissance sans s'inquiéter du convenu.
Re. Peindre aussi sous l'impression et sans apprêt tout ce qui n'aura
pu se faire sur le lieu même.
Trois coups de pinceau d’après nature valent mieux que deux
jours de travail au chevalet.
TT. faut que la couleur, le dessin, la forme concourent à exprimer une idée. L’art est le moyen d'exprimer ce que le peintre a senti. Peindre
pour peindre, triste résultat !
Cortège de tourments qui nous suit. Parents malheureux. Nous mêmes privés de bien des choses nécessaires, ne voyant pas l'issue de tant
de traverses. J'ai la tête gonflée de préoccupations et ne fais rien qui vaille. Métier bien difficile.
Conversation avec Troyon, 7 avril 1863.
« Il faut vous roidir, vous crisper à force de volonté. De la volonté, de
la volonté! Vous avez tout effleuré, mais rien approfondi; vous êtes artiste:
vous avez la vivacité d'impression, la chaleur de conception, mais il faut
TU
plus. Que ne faites-vous une jolie peinture bien naïve, ferme, bien écrite, simplement composée avec ces petits riens qu’on trouve sur les plages, une peinture sincère, variée, qui ressuscite le sentiment des hollandais, avec de jolies figures bien nettes d’ombres et de lumière. Vos premiers essais étaient ravissants. Vous vous êtes relâché. Vous avez cherché des choses étrangères à votre voie. Vous avez perdu du temps. Mais il est temps de vous y remettre. »
En effet, tout cela est vrai. Ma peinture est devenue louche, parce que les figures sont molles et baveuses pour chercher le mouvement. Il faut revenir à cette prime manière qui avait plus de dureté, mais aussi plus de recherche dans la forme, se donner Van de Velde pour modèle et accentuer les ciels avec une grande énergie.
Un noir fort, effet dessous.
Un blanc vif ou argenté, mais tout cela profond, grand, net de touche, net de ligne, et, là-dessous, un petit sujet bien établi, subordonné lorsque le ciel sera grand, et toujours de la puissance, de la netteté. Si je pouvais retrouver cette impression heureuse, comme je la vois aujourd’hui, je ne rapporterais pas une peinture faible. Parfois une énergie du diable dans les
effets vifs et du profond, du vague dans les infinis blonds.
« Vous avez rapporté de Bretagne des merveilles de composition. Prenezen une, et jetez-la sur la toile avec ardeur et ce caractère tranché du pays.
Enfin faites bien tout ce que vous ferez! »
ARR. I juin. Notre pauvre père a rendu son âme à Dieu ce matin,
à deux heures.
Re
LE
Es
V Léa Fa ft de 45 AAA E 1 4 on | e LAS ‘le LA n L19 ®) tant L Ni Lee A
Pa APE PR PURE 1 = A IE A l'A 2 A
\ ee fa Don $ Cou CORNE AO
ae LA" Vo SA € À, Le su £ ru 1 \ Le] 4ù S AA û GATE D o : &, ra LAË LA AC
: te d if "OA Cu AE (4 ” AS A Ü La, :
à j * Le w (Ce LAN LÉ K # KLh cie a ec Van :
+ de ", Von Ws est EP) diet, " K pA :
NS dE mn Ÿ 1
Dee c 6 u MO: — LR ÈS
9 uk Vin fran ND ESS “au di Jeu EE leL LE CG Imaluy à dec ln cu .
ee his nou, an oo rude (na bu fau de loutre | o AD Cu vetion/r
PR. pe Teuré di
y hf Ed wa hr ae
0 joe AA ce Fo LL. + à TIRE Me Aie no gËg J'ur
pou uw a A
5 juin. Hier, nous avons rendu les derniers devoirs à son
pauvre corps au milieu de toutes sortes d’angoisses. En rentrant, le soir, nous avons trouvé ce pauvre lit veuf de son hôte. Son image est toujours là, et ces mains, qui nous ont gagné avec tant de peine le pain quotidien, sont maintenant croisées sur son corps dans le repos. Prenons soin de cette pauvre mère, et cherchons à lui rendre douces les dernières années de son existence. Du courage, en souvenir de celui que tu as toujours eu, vénéré père !
Il faut se remettre avec ardeur à la besogne.
rer. Le découragement est un mauvais hôte, et par malheur, je le loge si souvent qu'il m'arrête court. Il y en a pourtant qui, tout aussi malheureux que moi, finissent par se tirer d’affaire. Ces gens-là n’ont pas
plus que moi.
Résolution. Ne pas perdre une minute. Entreprendre, autant
pour mon instruction que pour un certain profit, des copies dont je ferai
en sorte de garder un double pour moi, pour placer dans mon salon futur.
I y a des moments durs à surmonter, c’est incontestable. Ainsi lorsqu'on voit de tous côtés l'impossibilité de décrocher un peu d’argent et que partout autour de soi surgissent les besoins. C’est une pauvre
vieille mère qui réclame, c’est un loyer à payer, c'est un besoin de hardes,
de couleurs même et mille riens dont il faut se passer. Cette mesquine
bb ee.
—— 189 ant
économie vous tue lentement avec les appréhensions qui s’y mêlent et qui tirent sur le cerveau comme une idée attristante. Dans ces moments de crise toute espèce de courage disparaît, et je me sens dans un anéantissement général qui m’a trop souvent paralysé, puisque je me vois, avec des facultés égales à celles de bien des gens et une attention continue, dans l'impossibilité de faire ce qu'ils font. Vantez encore les agréments de l’art. L'art, il est vrai, n’y est pour rien, et nous nous devons, malgré tant de découragements, de travailler selon notre cœur et de faire ce qui nous plaît. Toi aussi, pauvre Jongkind, tu tires le diable par la queue et tu cherches, en te débattant dans les mailles d’un filet, comme un pauvre oiseau pris.
IL faut se borner à faire de ces petits riens que personne ne fait. Nous demandons si peu au public que nous devons enfin l’obtenir avec du courage
et un petit rien de talent.
Vu J. à Villerville ce jour, 13 Septembre.
Pour arriver à mettre ensemble les deux bouts, c'est un grand esprit d'ordre qu'il faut. Travail soutenu. Faire des eaux-fortes dans les moments de lassitude. Songer aux expositions de Caen, du Hâvre, de Bordeaux et
autres, etc,
16 Septembre. Visite à Cordier.
Je suis dans un moment où j'ai besoin de déployer un grand courage.
Oser, oser!
Paris, Février. — Depuis un mois tout à l'heure que nous
voilà de retour à Paris, j'ai passé par bien des impressions. Courageux un jour, découragé l’autre et souvent perdant tout espoir. Ces jours-ci j'allais écrire au Hâvre pour me recommander à M. G. et insister pour qu'il me demande la place de professeur. La lettre est faite. I1 faudra l'envoyer quand
même, car le petit encouragement qui vient de m’arriver n’est pas la fortune.
ART. Visite de Ribot.
Il trouve des choses excellentes dans mes études. Mais je sens, moi, la perfection que j'ai à atteindre. Une couleur plus forte, et quelque chose de
plus nerveux et de plus souple dans l'exécution.
RATS. Exposition de 1864.
Première visite. Observé que les fonds sont chauds de ton et moins durs
que je ne vois. Daubigny enveloppe son ensemble d’un air splendide.
TIR. Meissonter. Peint large malgré sa petite dimension. Couleur
faible. Enlève et repeint d’un seul coup jusqu’à la perfection.
Diaz, vente 4 Mai. — Paysages pleins de soleil. Pâte un peu
lourde par endroits, mais quelle puissance d’effet!
T Ne jamais ternir la couleur, C’est une fleur. Si l’on y passe et
repasse le doigt, il n’y a plus de velouté, plus de charme, plus de coquette-
rie. Et puis ces tons ternes et plombés, il faut les bannir à tout jamais !
RAR. On vient de donner des médailles. Est-ce chose si difficile à conquérirr N'y a-t-il donc rien à faire pour moi ? Une ou deux larges peintures abordées avec franchise. Un fort marché au poisson abondant avec des figures en arrière-plan. — Une plage dans les dimensions du Daubigny. — Quelques belles et copieuses figures tournées grandement. Méditer aussi pour les Expositions du boulevard et autres, de jolies choses, poussées loin
comme composition et lumière, pas trop, mais bon! (5 Mai 1864.)
Re. Meissonier. — Napoléon. Peinture fine et en même temps spirituelle. L'esprit n’est pas absent de cette œuvre au moins, quoique l’exé-
cution en soit précise.
NAN. Essayer de mettre plus de chaleur, plus d'éclat et plus de force dans ma peinture. Chercher les oppositions les plus vives dans les costumes. — Dessiner surtout. — Essayer aussi les superbes effets de ciel avec un petit rien sur la mer ou sur la plage. Bien observer l’ensemble et l’aborder avec feu dans toutes les proportions. Chercher à faire plat de modelé, mais vif de ton. Exagérer un point pour le ressort de l’ensemble. Faire
études spéciales de bateaux et accessoires. Frais et vif sans salissures.
1865, 8 Mai. — Sorti de l'Exposition. Trop bleu, trop bleu. Plus d’air dans les groupes, figures moins grandes. Plus d'équilibre. Réfléchir son tableau d'avance et le bien pondérer. Essayer des effets gris mais
plus chauds d'aspect.
Sortant du Louvre. Habileté prodigieuse des Guardi. Légèreté de leur exécution. Esprit de la touche jusque dans les moindres détails. Accent vigoureux du faire chez tous ces maîtres qui vont au but si résolument — Vernet : Les admirables figures si nettes et si justes avec leur caractère si bien étudié. Fermeté des fonds, des eaux, etc. Chercher dorénavant à faire de plus grands cadres et aussi plus de soin dans les figures accessoires. Etoffer résolument mes marines. Surtout ne pas hésiter pour les vigueurs
qu'il faut atteindre partout.
TR. Sujets à préparer. Grandes plages avec de nombreuses figures éparses sans chercher un sujet, comme je l’ai fait jusqu’à présent. Vigoureux
et bien assis. Le souvenir du Guardi avec un accent plus nature.
AO. Marchés au poisson. Méditer cela de diverses façons, soit en faisant dominer les figures, soit en mettant tout l'intérêt dans les poissons. Il faudra préparer cela là-bas afin d’avoir les types et les accessoires bien justes.
Un grand marché avec les types pris par leur côté saisissant. Il faudra pour celui là réunir tous matériaux sur place.
Une grande beuverie sous les pommiers. Types, mouvement, costumes ; des choses à la Steen. Faire poser. Réunir tout ce que je pourrai.
Entreprendre quelques sujets avec des pêcheurs, y joindre à l’occasion quelques figures d’élégantes. Pour les marines, essayer cela dans les grandes
vigueurs de l'effet et ne pas craindre la violence.
Se servir aussi souvent que possible de la nature pour tout.
TRS. 1806. Retour de Trouville. — Passé là une saison assez peu fructueuse. Courbet a fait là quelques belles marines. Effet des miennes assez bon. Recherche depuis peu d’un faire encore supérieur, plus fin si possible,
Visite à Daubigny. Grande finesse. Des choses légères et bien faites.
Supériorité des Courbet.
2-2. 22 Décembre. — Beaucoup de découragement. Ma peinture trop
faible de gamme, petiote, étriquée. Pas de puissance, ni de hardiesse, pas
de magie. C'est une allure plus hardie à prendre. Il faut fouetter sa crême. Si la simple et naïve copie de la nature pouvait suffire, appliquée sur le
petit bout de toile, ce serait bon, mais il faut aller au delà.
Re. Vente Kalil Bey. En entrant le Courbet, la baigneuse. Peinture fine, nacrée, solide de ton et de modelé, d’un ton particulier, ni violet ni rouge, ni gris.
Au dessous des Fromentin, beaucoup de finesse dans les tons, des gris chauds et doux, une finesse nacrée, de la solidité dans l’ensemble. Cavaliers d’une grande élégance, très soignés. Ensemble doux et fin. Peu d'opposition et rien de brusque. Decamps lourds et forcés quoique d’une grande lumière dans certains morceaux. Rousseau atteint à la plus haute perfection. Petits paysages bien établis, chauds, dorés, même dans un gris blond. Ciels bien étayés, solides, profonds.
Delacroix. Solidité d’une couleur sublime. Des accents puissants. Son tableau est toujours si bien enveloppé. L'évêque de Liège est plein de choses
superbes, des têtes, des mouvements. Cependant ce tableau est un peu ancien
de faire pour lui et ne possède pas toutes les qualités qu'il a atteintes depuis.
Délicieux Téniers, le cabinet de tableaux avec portrait du peintre. Un joli Boucher, mais un peu négligé et ne pouvant pas se placer à côté
de ces maîtres solides.
Ici c'est Delacroix et Rousseau qui marchent en première ligne.
Résumé. Chercher dans des tableaux très fins ces délicatesses des ciels, des plages. Essayer ces choses perlées ou les eaux bien humides, fonds vaporeux, les figures délicates. Mais que tout cela demande de temps et que nous en avons peu à donner à chaque chose, nous autres pauvres nécessi-
teux qui sommes poussés en avant beaucoup trop vite.
“ Ce n’est pas un morceau qui doit frapper dans un tableau, mais
bien l’ensemble ; un morceau estinsuffisant pour faire passer le tout défectueux.
ZA. Chez Latouche — Hervier.
Gros homme avec une tête singulière et une petite voix — mal fichu comme vêtements — des gestes timides et singuliers d’un homme qui a ses petites idées arrêtées sur tout cela. Ses adorations curieuses pour Dupré et Rousseau, ses dieux.
« On fait gris aujourd’hui, c’est triste et ça tombe dans les salons où ça ne peut pas supporter le voisinage des meubles, des tentures. Millet et les autres emploient des tons qui tombent et qui donneront des tableaux effacés pour l'avenir.
Parlez-moi de Dupré quand il a fait de ces beaux tableaux ragoûtants où
le principe de la couleur une fois trouvé, il a enveloppé ça partout d’une
GR à 22 à 7
belle pâte brillante et forte. Et puis aujourd’hui on ne fait pas de couleurs
solides, pas de peinture durable. »
Le reflet seul met les distances d’un plan à un autre.
A mesure que vous augmentez votre cadre, augmentez l'intensité des tons. Un ton n’est vrai que relativement à un ton voisin. La pureté absolue du ton n'existe pas.
Le côté décoratif de la peinture est curieux à étudier chez Corot, chez
Dupré, chez Daubigny. L'on sacrifie complètement la terre au ciel.
RER 17 novembre 1874. Retour de ‘Bordeaux. — Une prospérité relative est venue, mais aussi les maladies, les morts, et aussi les afflictions de toute sorte. Pourtant les temps sont changés. Un peu d'économies, une aisance à peu près assurée. Eh quoi, tout cela n’a pas le pouvoir d’étouffer je ne sais quel germe d'inquiétude et de tristesse ! Plus on avance dans cet avenir obscur, et plus on cherche à porter la main sur les fleurs qui bordent le précipice dans lequel nous entrons. Folie de condamnés ! A l’intérieur, un détachement curieux de mes affections, et je ne sais quoi d’attractif au dehors, l'inconnu ! Une sorte de fatalité roule en moi et m'’effraie. Le travail est nerveux, machinal, mais n’amène plus le calme et cette sérénité si nécessaire. Tout ce qu’il y avait en moi de sympathique, de bon, s'éteint. Je me surprends des instincts mauvais, des duretés de cœur qui m'effraient. C’est un dégoût, une indifférence des choses de la vie que je n'avais pas jadis. Je voudrais je ne sais quoi, me laisser glisser tranquillement sur cette pente qui
est vertigineuse. Il y a des résistances qui m'en empêchent.
RARAA Sous les pommiers. Grandes figures. Chercher de l'expression dans les physionomies comme
l’ont fait les maîtres, notamment Cuyp dans son Mangeur de moules.
1887. Peu et bien. Ne plus gâcher son temps comme par le passé.
Bien observer et tirer de la nature tout ce qu'il est possible d’entirer.
La lumière surtout ! Chercher son rayonnement, la fulguration, la condenser, la poursuivre dans sa chaleur.
Toute peinture qui ne donne pas une sensation est non avenue. Il faut la négliger ou la supprimer.
La solidité est une condition de la bonne qualité. Modeler solidemen avec la lumière toujours, et fortement, afin que la peinture ne s’amincisse point.
Chercher à faire coloré, sans tomber dans le sombre. Essayer un morceau dans l’ombre. Faire que ce soit toujours une gamme de tons coquets, sinon très puissants.
Faire que le petit morceau soit fin de ton et forme une plaquette agréable.
Plus de verve, plus de fougue et d'emportement. Plaquer la couleur avec
tout son éclat, par tas. Oh la molesse, quel défaut à éviter!
Re. 25 mars. Visite aux aqguarellistes. Beaucoup de verve dans plusieurs. Moyen excellent de traiter ce qu'on ne peut peindre. Pourquoi pas
des marines (C.…, faible; D..…., également) des plages, des figures, des
pêcheurs d’équilles, tous ces petits sujets qui sont à traiter à l’eau. Vigou-
reux surtout et sans-façon dans la façon de faire. Cela force à dessiner ferme.
Pousser dans le frais. Bien écrire sa peinture. La fermeté toujours et dans tout. Faire poser figures et animaux. Se remettre au dessin. En faire de poussés au fusain, de bien troussés.
Couleur, intensité de ton.
Partir d’une plus grande puissance dans les eaux surtout, et arriver aux
ciels avec une coloration plus montée.
25 avril.
Notre pauvre ami Donnay est mort. Quelle angoisse! On sent qu’on vieillit, et que ce bon soutien va vous manquer! Le goût s’en va. On ne tient
plus à rien. Plus de courage. On se sent abandonné de tout le monde.
Re. Salon 87, 1x mai.
Chercher les côtés colorés dans la nature, les effets puissants, et faire plus de ciels unis.
Peindre pour soi.
C'est la mer qu'il faut aborder, et aborder vigoureusement.
Revenir aux ciels simples, simples, unis, et pas d'empâtements exagérés.
Des taches, des taches, moins de modelé!
Du fini partout; rien de négligé.
Les ombres bien enveloppées.
AL I8E7, fin mai. Encore à Paris. Pentecôte.
Pas travaillé tous ces temps derniers.
Subi un énervement incroyable par suite de découragement qui vous vient. On ne sait plus si l’on est encore capable de faire quoi que ce soit. Sans doute je suis trop gris, trop matérialiste. C’est assez bon comme matière picturale, malgré des défauts ; mais, poussé par l'exemple des Millet et les autres, je voudrais élever cela d’un cran. Il y a bien de l'air, même de la lumière par ci par là, mais il faut plus.
Devant la nature, c’est à méditer qu'il faut s'exercer.
De grands ciels puissants, profonds, vaporeux, légers, et, là-dessous, un morceau de la terre ou des bateaux, mais que ce soit grand, idéalisé, comme je l’entrevois dans ce moment de lueur qui me vient,
Y penserai-je en peignant? Il le faudra. Condenser la nature, comme je l’ai déjà essayé souvent. Faire impression sur le spectateur par la tournure
du tableau.
NAS. Je m'entends en ce quart-d’heure. Mais que de fois il taut se le
répéter. Condenser, arriver à la grandeur, même dans les plus petits cadres.
Puis chercher la fraîcheur du ton. Que ça réjouisse le cœur par sa
lumière, comme le beau temps nous la fait éprouver, cette sensation.
Au fond, je ne suis pas gai. C’est peut-être à cause de cela que je sens si
bien.
Quel abandon! Faut-il en avoir en réserve pour se soutenir au
milieu de ce délaissement.
SRE
or
FO
Viske de M'A... Il me promet une justice... de l’autre
monde. C’est consolant !
nr. Exposition des intransigeants.
Ils ont raison tout de même. Exagération dans le bleu violacé. II y a de ce côté du progrès à faire.
Les cadres à la façon de Whistler. Faire force ciels sur papier et les encadrer de cette façon.
Comme Cazin est tranquille !
Achevé d'imprimer le 25 Octobre 1900 par FLOURY & MARTY 1, Boulevard des Capucines
a Paris.