XX VIII
Le dimanche, 13 août 1899, avait lieu à Honfleur l'inauguration du musée Saint-Étienne.
À cette occasion, une exposition des beaux-arts avait été organisée. Dans cette exposition, une salle avait été réservée à Eugène Boudin.
Devant un vaste panneau recouvert de tableaux choisis
dans son œuvre, se dressait le buste sculpté par Ernest
Guilbert et offert à la ville de Honfleur par les parents et les amis de l'artiste,
Devant ce buste, M. Albert Sorel, de l’Académie française, prononça un discours d’une éloquence émouvante, religieusement écouté et fréquemment applaudi par une foule nombreuse, Voici le texte de cette magistrale allocution :
« Il est naturel qu'Eugène Boudin ait une place d’honneur dans les fêtes données par une Société qui s'intitule ‘€ Sociéte Normande d’Art et de Traditions populaires” Eugène Boudin, l'excellent artiste, est un enfant de:ce vieux Honfleur dont nous avons pris le nom; 1l y est né en 1824, d'une famille de simples marins. Il a été, dansson temps, le représentant le plus distingué d’une des traditions dont notre ville est le plus justement fière, celle qui nous a donné Hamelin, Dubourg, Renouf, et formé notre colonie de peintres honfleurais.
« Je sais bien que si Eugène Boudin est né à Honfleur il a été élevé au Hâvre. On l’y a vu successivement matelot à bord du bateau de son père, commis, puis papetier-encadreur. C’est ainsi qu'il tendait des papiers à pastel pour Troyon. Entre temps il s’exerçait à dessiner comme il pouvait, le long des quais, le long des falaises, Vers 1846, un jeune homme appelé à faire la gloire de la Normandie
artiste et à devenir l’un des grands peintres français de tous les temps, le délicieux auteur de ‘‘/J’Angelus”, Millet, s'échoua au Hâvre, cherchant à vivre de portraits d’après nature, depuis trente francs par tête, à l’huile et au pastel. Fils de paysans de la Hague, Millet s'intéressa au fils des marins de Honfleur, qui, lui aussi, voulait être peintre. C'est de Millet qu'Eugène Boudin reçut le baptème de l'art,les premiers conseils et les premiers encouragements.
« C'est encore au Hâvre qu'il rencontra Alphonse Karr, Isabey, Couture. Ils se joignirent à Troyon et à Couveley, alors conservateur du Musée, pour obtenir de la ville une pension qui permit à Eugène Boudin d'aller étudier à Paris. [1 y fréquenta les ateliers où il connut les maîtres vivants, le Louvre, où il connut les maîtres morts, et ses vrais inspirateurs peut-être, les Hollandais, dont il devait renouveler, en les appliquant à nos paysages de France, le naturel, la hardiesse et le coloris.
« Je sais cela, et ce ne serait pas ici le lieu de l'oublier. Mais je sais aussi que Boudin, revenu de Paris, perplexe sur son art et plus perplexe encore sur sa vie, se réfugia à Honfleur. En ces jours ‘‘ peu argentés ” où l'espérance, disait-il,
‘* tenait lieu de sac ”, il fut le premier pensionnaire de la mère Toutain, à Saint-Siméon. Il y travailla; il y retrouva
les amis qui l'avaient aidé au Hâvre; il s’en fit d’autres :
Français, Diaz, Courbet, qui, passant au Hâvre avec Schaunard — l'original de la Vie de Bohême — remarqua de petits galets enluminés, reconnut un artiste, le chercha et se lia avec lui. Boudin quitta Saint-Siméon pour le perchoir des trente-six marches où il ‘‘ régalait Baudelaire de la vue de ses ciels au pastel ””, et Courbet de généreux bols de “bp.
« Ainsi se forma le vieil artiste barbu et grisonnant que nous avons tous aperçu sur nos quais; ainsi 1l attendit le succès, qui vint si tard. Son premier Salon est de 1859, et ce fut Baudelaire qui le proclama paysagiste français. Depuis lors, Eugène Boudin voyagea beaucoup, s’arrêtant de préférence à Deauville où il revint mourir. Mais, de souvenir, de cœur, il resta toujours attaché à sa patrie d’origine, ‘‘ notre pauvre vieille cité honfleuraise, envasée ?””. Il désirait la voir se ranimer, se dégager, reprendre son essor.
« [1 y rêvait une exposition de peinture où il aurait eu sa place, à côté d'Hamelin, oublié, méconnu, ‘‘ le premier de nous tous ”’, disait-il, qui ‘‘ a laissé des petites merveilles de peinture, des portraits surtout ”, et des dessins ‘‘ comparables.à ceux d'Ingres, son:maîitre ”.
« Ce vœu s’est réalisé et l’on ne s’étonnera point, si, saluant aujourd’hui devant ce choix exquis des œuvres
d'Eugène Boudin, le monument que ses amis lui ont élevé,
si parlant de lui, en simple amateur et en vieux honfleurals,,je le tite mh peu à nous, et!si je cherche à Meerner le souvenir de l'artiste qui est parti de chez nous.
« C'est qu'il est bien à nous, ou plutôt à notre nature maritime, adoucie et comme attendrie par le courant du grand fleuve qui baigne de ses brumes les prairies salines, et contourne les côteaux où les grands hêtres tourmentés se tordent sous le vent d'ouest.
« Elle parle à tous les yeux, cette nature colorée, mouvante, contrastée. Elle apparaît tour à tour riante, épanouie, mélancolique, douloureuse à l’automne, hérissée en hiver, et peuplée de fantômes. Elle enchante, elle berce, elle endort, elle trouble, elle épouvante. Nous autres qui en recevons l'impression avec le premier souffle de la vie, elle nous prend tout enfants, et ne nous lâche plus. Ceux qui ne restent pas reviennent toujours.
« C'est: la: merveilleuse diversité de- cette mature :qui attire, qui pique au jeu tant d'artistes et suscite tant de vocations inattendues. L’immortelle sirène, à demi sortant des eaux, leur tend les bras à tous, jeunes et vieux, et les provoque du même énigmatique sourire. Dessiner les contours qui s’évanouissent dans l’air noyé de brume transparente, saisir au passage ces formes ondoyantes, ces nuances
qui se dégradent à l'infini et dans la vibration incessante