‹ Eugène BoudinChapitre 4 sur 25 · C.'MONET · texte numérisé non relu

C.'MONET

Ce conseil était particulièrement intéressant venant de Troyon qui avait tout appris de lui-même, dans son commerce direct avec la nature.

I] avait seulement reçu quelques leçons et quelques conseils de M. Riocreux, qui était un peintre de fleurs attaché à la Manufacture de Sèvres.

Le père de Troyon avait un emploi dans cet établissement. Il mourut en 1817, laissant deux enfants en bas âge. Constant Troyon était le cadet. La mère de ces deux enfants ne perdit pas courage.

M. Charles Blanc nous apprend qu'elle avait imaginé

de faire de petits tableaux en assemblant des plumes d’oi-

seaux d'Amérique qu’elle ajustait de manière à en faire des motifs pour épingles, broches, bagues, bracelets et autres parures. |

C'est avec le produit de ces plumes d'oiseaux que madame Troyon parvint à élever ses deux enfants.

Comme plus tard Eugène Boudin et Claude Monet, Constant Troyon avait commencé par prendre la clef des champs et s'était mis à dessiner simplement d’après nature.

Un jour, qu'il avait planté son chevalet sur la lisière d'un bois, du côté de Saint-Cloud, il fut abordé par un homme qui avait un portefeuille sous le bras. C'était Camille Roqueplan. Frappé des études de Troyon et du caractère de sincérité qu'il y remarquait, Roqueplan encouragea son jeune confrère et lui fit quelques observations qui lui ouvrirent les yeux. Il demanda la permission de l’aller voir à Paris et la fréquentation d’un artiste aussi avancé dans les secrets de son art fut pour Troyon une

bonne fortune.

Malgré les sollicitations de son élève, Eugène Boudin

ne pouvait encore venir à Paris.

med

Claude Monet lui écrivait le 3 Juin 1859 ;

Cher Monsieur Boudin,

Pardonnez-moi si je ne vous ai pas encore répondu à ce que vous me demandiez, mais le travail et cet étourdissant Paris me font oublier un peu les devoirs d'ami, enfin mieux vaut tard que jamais et arrivons au but.

J'ai été chez Troyon deux fois. Il se fait un plaisir de vous voir.

Figurez-vous qu’allant deux fois chez lui, je n’ai pas pensé à lui demander quand il partait pour la campagne, ce que vous m'aviez recommandé. Enfin, je crois qu’il ne partira pas de suite, carila plusieurs toiles en train.

Venez le plus tôt possible. Voilà l'exposition qui touche à sa fin. D'ici quinze jours, il n’en sera plus question. On dit même que l’on fermerait très prochainement une salle ou deux. Mais ce n’est qu’un on-dit; malgré cela, hâtez-vous.

J'ai revu plusieurs fois M. Gautier, qui sera bien aise de vous voir.

Quant à l'Exposition, j’y suis retourné plusieurs fois. Je vous dirai ce que je pense de quelques tableaux. Je peux me tromper, mais puisque cela semble vous intéresser :

Yvon a remis un second tableau; il est, selon moi, mieux fait que l’autre, mais ça n’est pas beau. C’est d’une couleur noire et sale; les types sont communs et ont tous la même expression. Quanton voit

les Troyon, il y en a un ou deux énormes ; le Retour à la ferme est

merveilleux, il ya un ciel magnifique, un ciel d'orage. I1 y a beaucoup

de mouvement, de vent dans les nuages ; les vaches et les chiens sont de toute beauté.

Il y a aussi le Départ pour le marché ; c’est un effet de brouillard au lever du soleil. C'est superbe: c’est surtout très lumineux. Une vue prise à Suresnes ; c’est d’une étendue étonnante. On se croirait en pleine campagne; il y a des animaux en masse; des vaches dans toutes les poses; mais ça a du mouvement et du désordre.

Il y en a beaucoup de lui, et c’est lui qui a remporté cettte année le plus de succès. I1 y en a de lui que je trouve un peu trop noirs dans les ombres. Quand vous serez là, vous me direz si j'ai raison,

Un bien beau tableau de lui que j'oubliais, c’est un chien qui a à la gueule une perdrix. C’est magnifique ; on sent le poil. La tête est Surtout très soignée.

I y a des chiens d’un nommé Joseph Stevens, un Belge, qui, comme aspect, sont très nature ; mais il escamote les finesses.

Le grand tableau de Rousseau, Les Chiens, est trop grand. Il est un peu confus. Il est mieux en détail qu’en ensemble.

En somme, il y a de très belles choses.

Théodore Rousseau a fait de très beaux paysages.

I y a deux ou trois portraits de Pils qui sont très beaux comme exécution large et comme aspect.

M. Morel Fatio fait des marines qui n’ont pas le sens commun ; c’est affreux.

Monginot a mis un tableau, Bertrand et Raton. Il fait de l'effet, voilà tout. I1 a mis ce tableau qui était chez Lebas; Adolphe Leleu a

mis de jolies choses. Il y a Armand Leleu qui a voulu faire du

bre

paysage comme Corot, en y mettant de grandes figures ; mais il a

échoué. Sans cela il a fait d'assez jolies choses.

Lambinet a plusieurs toiles. Il a un certain succès. Pour moi, il ne me plaît qu’à moitié. C’est du papillotage, du chic.

Jadin fait aussi des chiens; mais après Troyon, c'est de la charge.

Hamon n’a fait, pour moi, que d’horribles choses, sans couleur, sans dessin. C’est grimacier, prétentieux; en un mot, ça n'a aucune idée de la nature.

Théodore Frère a une masse de tableaux d'Orient qui sont magnifiques; il y a dans tous ces tableaux de la grandeur, une lumière chaude, et ensuite c’est très beau comme détail et comme mouvement.

Delacroix a fait de plus belles toiles que ce qu’il a mis cette année. Ce ne sont que des indications, des ébauches; mais, comme toujours, il a de la verve, du mouvement.

Daubigny, en voilà un gaillard qui fait bien, qui comprend la nature!

Cette vue de Villerville dont je vous ai parlé, c'est quelque chose de merveilleux. Ce serait bien malheureux si vous ne voyiez pas ça. Vous peindre les détails est chose difficile pour moi, et le temps me presse:

Les Corot sont de simples merveilles. Il n'y a pas une marine d'un peu passable.

Isabey a fait une horrible machine. Comme détail, c'est joli. Il y a de jolies petites figures. En somme, les peintres de marines manquent totalement, et c'est pour vous un chemin qui vous mènerait loin.

Vous m’engagez à aller voir M. Monginot. J’ai reçu justement en

même temps que la vôtre une lettre de recommandation pour lui. J'y ai été et il m'a on ne peut mieux reçu. C’est un charmant garçon. Il est jeune. Il m’a montré une petite marine de vous.

Il fait de très belles choses. Il a mis son atelier à ma disposition, et j'en profiterai de temps en temps.

Depuis que je vous ai écrit, les choses ont changé, et je vous expliquerai dans ma prochaine, qui sera plus prompte que celle-ci, de quelle manière je suis casé ici. Je pense que vous m’approuverez.

Hâtez-vous. Plus que huit jours pour voir l'exposition.

Je suis à présent, 35, rue Rodier.

Répondez quand vous viendrez et où vous descendrez.

Tout à vous,

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