‹ Eugène BoudinChapitre 3 sur 25 · C. MONET · texte numérisé non relu

C. MONET

28, rue Pigalle.

Nous retrouvons ici Millet aussi malheureux que dix

ans auparavant, alors qu'il était au Hâvre.

En 1855, il avait fait un de ses meilleurs tableaux :

€ Un paysan greffant un arbre”.

Ce tableau serait resté dans l'atelier de l'artiste, s1

Théodore Rousseau, sous le pseudonyme d'un faux Américain, ne l'avait achété au prix dé) 4,000 francs. Pour l’époque, ce prix était élevé.

De Ia part de Théodore Rousseau, qui alors n'était pas riche, c'était une folie.

Millet resta longtemps sans savoir d’où lui venait cette aubaine.

. Refusé au Salon de 1856, comme le dit Claude Monet, il terminait /’Angelus en 1850.

Quant à Boudin, s’il ne pouvait encore venir à Paris faute de ressources, il avait ici un ami, Gustave Mathieu, le poète chansonmier, qui tâchait de vendre ses tableaux.

Le 2 février 1857, il écrivait à l'artiste qu'il avait obtenu d'exposer ses tableaux au concert Musard qui existait alors rue Basse-du-Rempart, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la Grande Maison de blanc. Alexandre Dumas fils en acheta deux.

Claude Monet, de son côté, continuait de correspondre

avec Boudin.

Le 19 mai 1859, il lui écrivait :

Mon cher Monsieur,

Je profite d’un instant pour venir vous entretenir de tout ce que

je vois de beau à Paris.

Je n’ai pu aller encore qu'une seule fois à l'Exposition, que l’on vient de fermer pour huit jours; mais, malgré le peu de temps, j'ai pu voir que les paysagistes y étaient en majorité. En qualité, les Troyon sont superbes, les Daubigny sont pour moi quelque chose de bien beau. 11 y en a surtout un d'Honfleur qui est sublime.

Il y de jolis Corot, de vilains Diaz, par exemple. Le tableau de M. Gautier est très joli, il est calme et dans une gamme grise d’une tristesse profonde. Il est accablé d’articles d’éloges. Celui de M. Ehuillier pêche beaucoup.

J'ai été faire des visites à plusieurs peintres, Je commence par M. Gautier, qui m'a chargé de vous dire bien des choses, et qui s'attend à vous voir à Paris prochainement. C’est l’avis de tout le monde. Ne restez pas à vous décourager dans cette ville de coton. Ouant à moi, il m'a partaitement recu. Îl\a beaucoup de petits tableaux en train. 11 doit commencer ces jours-ci une grande lithographie.

Vous m’avez prié de sonder un peu pour savoir comment allaient les affaires d’art. I1 y a un peu de froid à cause de la guerre,

Ensuite, j'ai été chez M. Lhuillier. Il est chez M. Becq (de Fouquières) qui lui prête son atelier. I1 est très content. Son tableau est vendu six cents francs. Il en fait un autre, et a beaucoup de petits portraits à faire à cent francs.

L'on voit de ce moment-ci de jolies choses chez les marchands de tableaux.

Voici pour la bonne bouche. Avant de partir du Hâvre, on m'a donné une lettre pour aller voir Troyon. J'y suis allé. Vous dire les

belles choses que j'y ai vues serait chose impossible à dire : des bœufs

et des chiens admirables. Il m'a beaucoup parlé de vous et est tout étonné de ne pas vous voir arriver dans la capitale.

Il m'a chargé de vous dire de lui envoyer une dizaine de vos tableaux les plus faits, des marines grises, des natures mortes et des Paysages. Il se charge de les placer s’ils sont plus faits que ceux que VOus lui avez donnés dans le temps.

Il vous conseille beaucoup de venir ici. Il a l'air d’un bien brave homme, sans façons.

Quant à moi, voici ce qu'il m'a conseillé de faire : je lui ai montré deux de mes natures mortes ; là-dessus, il m'a dit : « Eh bien, mon cher ami, vous aurez de la couleur ; c'est juste d'effet: mais il faut que Vous fassiez des études sérieuses, car ceci c’est très gentil, mais vous faites ça très facilement: vous ne perdrez jamais ça. Si vous voulez écouter mes conseils et faire de l’art sérieux, commencez parentrer dans un atelier où l’on ne fait que de la figure, des académies: apprenez à dessiner; c’est ce qui vous manque à presque tous aujourd'hui. Écoutez-moi et vous verrez que je n'ai pas tort; mais dessinez à force ; on

n’en sait jamais trop. Pourtant ne négligez pas la peinture ; de temps

en temps allez à la Campagne faire des études, les pousser surtout.

Faites quelques copies au Louvre. Venez me voir Souvent; montrezmoi ce que vous ferez, et avec du courage vous arriverez. »

De sorte que mes parents sont décidés à me laisser un mois ou deux d’après l’avis de Troyon, qui m'engage à rester ici un mois ou deux et à dessiner ferme. « De cette manière, m’a-t-i] dit, vous allez

acquérir des facultés; vous irez au Hâvre, et vous serez capable de

faire de bonnes études dans la Campagne, et l'hiver vous reviendrez vous fixer ici définitivement. »

Ceci est adopté par mes parents.

Alors il a fallu que je demande à Troyon où il m’engageait d'aller, et il m’a dit : « Voulez-vous écouter mes conseils : si je recommençais ma carrière, j'irais chez Couture; je puis vous recommander particulièrement. Il y a encore Picot et Cogniet; mais, m'a-t-il dit, j'ai toujours détesté la manière de ces gens-là. »

Répondez-moi de suite; dites-moi ce que vous pensez de tout cela. Voici mon adresse : Place du Hâvre, Hôtel du Nouveau-Monde.

Répondez-moi de suite parce que dans deux jours je déménage. Je vous indiquerai dans ma prochaine mon nouveau domicile.

Tout à vous,

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