RAP RUES
née au Hâvre?... C'est pourtant ce qui arriva un jour d'été,
« Nous voilà au Hâvre dans la rue de Paris... Courbet découvre à la vitrine d’un papetier de petites marines consciencieusement faites sur galets, et il demanda aussitôt l'adresse de l'artiste, voulant le féliciter. On nous envoie chez M. Boudin, alors tout jeune et qui depuis n'a pas démenti les espérances que donnaient ses premiers essais.
« M. Boudin nous reçut comme vous pouvez le penser, et se mit à notre disposition pour nous piloter dans le pays. Dès le lendemain, il nous emmena à Honfleur et nous 1nstalla dans une auberge rustique, à mi-côte de la falaise. Pour le dire en passant, Courbet peignit 1à deux tableaux : Un coucher de soleil sur la Manche et Une vue de l’embouchure de la Seine avec des pommiers au premier plan.
« Mais un matin que nous flânions sur le port, nous eûmes la surprise de rencontrer le poète Baudelaire, quand nous le croyions occupé à cultiver ses Fleurs du Mal dans un hôtel de la rue Mazarine.
« Tous les ‘‘ oh ”’ et tous les ‘‘ ah ” cités dans la grammaire au chapitre des interjections sortirent à la fois de nos trois poitrines.
« Baudelaire nous expliqua qu'il était en villégiature forcée chez sa mère, la générale Aupick, qui possédait une
maison de campagne aux environs de la ville, et il ajouta :
« Je vous emmène diner et, je vous présente! à elle. »
« Nous étions fort embarrassés, car nous n'avions pas
apporté de toilette; nos vareuses de voyage étaient même
dans un état pittoresque peut-être, en tous cas déplorable. Mais notre ami insista sur un ton presque impérieux ; aussi nous fut-1l impossible de lui résister.
« Je vois encore mon Courbet plié en deux pour offrir le bras à la maîtresse de la maison qui était de petite taille, et suivi comme aide de camp de ma non moins grotesque personne !.….. Le dîner, très luxueusement servi, fut charmant de tout point.
« Quel dessert plein d’aménité et comme nous aurions été gais s1 les convenances ne nous avaient forcés à mettre des gants à notre conversation pour remplacer ceux qui nous manquaient aux mains. Nous prîimes le café sous une véranda remplie de plantes rares, de laquelle on pouvait voir tous les astres se lever ou se coucher dans les flots.
« Vers neuf heures, nous quittâmes pourtant ce lieu enchanteur, mais c'était pour retourner à Paris de nuit. Baudelaire nous accompagna jusqu'au bateau ; 1l fit mieux, il s'embarqua, puis, de plus fort en plus fort, il prit le train avec nous au Hâvre !
« Que signifiait cet empressement exagéré à reconduire
ses hôtes? En nous suivant, notre ami un peu fantasque
profitait de l’occasion qui se présentait à lui de s'évader de chez sa mère.
— «C'est que, nous dit-il dans le wagon, la campagne m'est odieuse, surtout par le beau temps. La persistance du soleil] m’'accable ; je me crois encore dans l’Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d’êtres humains, en comptant les Anglais... Pardon, je ne les compte pas, car, au fait, je sais leur langue, ce qui m'oblige à une certaine politesse envers eux. Je traduis même en ce moment Edgar Poë.. Ah! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent et sans que jamais leursalternances de chaleur et d'humidité puissent profiter à de stupides céréales. Je froisserai plutôt vos convictions de paysagistes, mais je vous dirai aussi que l’eau en liberté m'est insupportable; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d’un quai. — Ma promenade préférée est la berge du canal de l’Ourcq.
« Quand je me baigne, c’est dans une baignoire; j'aime mieux une boîte à musique qu’un rossignol, et, pour mot, l'état parfait des fruits d’un jardin ne commence qu’au compotier |! Enfin l’homme soumis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pas vers la sauvagerie originelle!
« De paradoxes en paradoxes et de stations en stations,
nous étions arrivés à la gare Saint-Lazare. Mais quelle drôle de manière d’aller herboriser en Normandie!
« Il était peut-être huit heures du matin, Courbet nous quitta, mais 1l fut décidé entre Baudelaire et moi que nous déjeunerions ensemble. Baudelaire qui avait quitté la maison maternelle comme 1l vient d’être dit, n'avait que trois francs. Je fouillai dans ma poche et je n’y trouvai que l’es-
poir de vendre quelques gravures au ‘‘ Père Médicis ”. »
Plus tard Courbet revint et rejoignit Eugène Boudin. Ce dernier le décida à faire de la marine. ‘‘ Du paysage de mer”, comme disait Courbet.
Un jour qu'ils travaillaient ensemble sur le bord de la
mer, Courbet, quittant sa toile, se pencha silencieusement
vers Boudin qui ébauchait le même sujet, — mer et ciel.
« C’est prodigieux, s'écria Courbet en levant ses robustes
épaules. En vérité, mon cher, vous êtes un séraphin ; il n’y
a que vous qui connaissiez le ciel! »
« L'hyperbole n’était pas un mensonge,a dit M. Raymond Bouyer dans la Gazetle des Beaux-Arts du 1* Février 1899. L’air qui manquait trop souvent aux précisions néerlandaises comme aux fiertés romanesques, l’air est sa plus
belle conquête. >»
Et à propos des ciels de Boudin, Baudelaire, moins para-
doxal que tout à l’heure, a écrit la page suivante dans son Salon de 1856 :
« Oui, l'imagination fait le paysage. Je comprends qu'un esprit appliqué à prendre des notes ne puisse pas s’abandonner aux prodigieuses rêveries contenues dans les spectacles de la nature présente; mais, pourquoi l'imagination fuit-elle l’atelier du paysagiste” Peut-être les artistes qui cultivent ce genre se défient-ils beaucoup trop de leur mémoire
qui s’accomode parfaitement à la paresse de leur esprit.
« S'ils avaient vu, comme j'ai vu récemment chez M. Boudin qui, soit dit en passant, expose un fort beau et fort sage tableau {Le Pardon de Saint-Anne de Palud), plusieurs centaines d’études au pastel, improvisées en face de la mer et du ciel, ils comprendraient ce qu'ils n'ont pas l’air de comprendre, c’est-à-dire la différence qui sépare une étude d’un tableau. Mais M. Boudin qui pourrait s’enor-
gueillir de son dévouement à son art, montre très modes-
tement sa curieuse collection. Il sait bien qu'il faut que tout cela devienne tableau par le moyen de l'impression poétique rappelée à volonté, et il n’a pas la prétention de donner ses notes pour des tableaux. Plus tard, sans aucun doute, 1l nous étalera dans des peintures achevées les prodigieuses magies de l’air et de l’eau.
« Ses études si rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu'il y a de plus inconstant, de plus insaisissable dans la forme et dans la couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours, écrits en marge, la date, l’heure et le vent; ainsi, par exemple : 8 octobre, midi, vent du nord-ouest.
« Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourrez vérifier par mémoire l'exactitude des observations de M. Boudin; la légende cachée avec la main, vous devinerez la saison, l'heure ét le vent. Je n'exagère rien, j 41, vu. À la fin, tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé et déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal
fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me
montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse.
€ Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois, devant ces magies liquides ou aériennes, de me plaindre de l'absence de l’homme; mais je me garde bien de tirer de la plénitude de ma jouissance un conseil pour qui que ce soit, non plus que pour M. Boudin. Le conseil serait trop dangereux.
« Qu'il se rappelle que l’homme, comme dit Robespierre qui avait soigneusement fait ses humanités, ne voit jamais l’homme sans plaisir, et, s’il veut gagner un peu de popularité, qu’il se garde bien de croire que le public soit arrivé à un égal enthousiasme pour la solitude. ?
Alexandre Dumas fils appréciait également les ciels de
Boudin.
Voici une lettre qu'il lui écrivait à ce sujet :
Cher Monsieur,
Voulez-vous me permettre de vous adresser une demoiselle Foivard qui voudrait faire de la peinture, et, par suite d’une certaine disposition des yeux, voudrait faire surtout des ciels.
Vous, qui êtes l’homme des ciels par excellence, lui permettezvous de voir vos cartons de pastels que vous m'avez si obligeamment ouverts?
Vous m'avez promis aussi un grand ciel, une petite ligne de mer
et une voile au milieu de tout cela, mais vous n’y avez plus pensé. Moi j'y pense toujours.
Mille compliments de votre tout dévoué, A. DUMAS.
Mais l'éloge le plus précieux lui vint de Corot, qui dit :
« Boudin est le roi des ciels! »
Corot garda toute sa vie une étude de ciel faite au pastel que Boudin lui avait dédiée. A la mort de Corot, Boudin la redemanda et la conserva à son tour; et, quand Boudin mourut, elle fut acquise par un artiste distingué, Paul Helleu.
Nous étions arrivés tout à l'heure à l’année 1860.
Le 21 avril, Claude Monet écrivait à Boudin :
Cher Monsieur,
Pardonnez-moi si j’ai autant tardé à vous répondre. Je vous prie d'accepter mes excuses; ayant très peu de temps à ma disposition, je vais simplement répondre à votre lettre dont je vous remercie beaucoup.
Je vous dirai d’abord que l’Exposition n’est pas fermée et sera ouverte encore assez longtemps; je ne puis vous fixer au juste l'époque. Je vous annoncerai seulement que vous perdez beaucoup à attendre, vu que l’on a déjà changé une grande quantité de toiles, et pas des moins importantes, leur intention étant de faire durer cette Exposition en changeant les toiles tous les mois. Du reste, il y
a toujours énormément à voir, je vous l’assure.
Venez donc, je serai bien heureux de vous voir et de vous
demander des conseils sur mes travaux.
Il fait déjà un temps superbe ici. Je vous annonce que je m'en vais passer quinze jours, trois semaines dans un petit pays charmant, à Champigny-sur-Marne. Je vais y faire un peu de paysage, accompagné de deux de mes camarades.
M. Gautier vous attend toujours. Il vient de faire une eau-forte
d’après mon Daubigny.
J'espère que, ne m’ayant pas répondu, vous ne me refusez pas le cadeau que j'ai eu l’indiscrétion de vous demander. Je vous en serai
reconnaissant Mathieu vous serre la main.
Tout à vous, Votre élève et ami,