‹ Eugène BoudinChapitre 7 sur 25 · C. MONET · texte numérisé non relu

C. MONET

Quoique allant à la campagne, vous pouvez m'écrire toujours à

Paris; si ça ne vous dérange pas, ça me fera beaucoup de plaisir.

Tout à vous.

L'année suivante, Eugène Boudin prenait la détermi-

nation de se fixer à Paris.

Un de ses amis du Hâvre lui donnait une lettre de

recommandation pour le dessinateur Karl Bodmer.

Hâvre, 21 janvier 1861.

Mon cher Bodmer,

Je vous présente [Boudin, jeune peintre hâvrais, dont j'estime beaucoup le talent, et qui, peu encouragé par le public tout marchand du Hâvre, va décidément se fixer à Paris comme Troyon,

Français, etc., le lui ont dès longtemps conseillé.

I1 ne faut qu’un peu de chance pour que bientôt on parle de lui,

car il possède à un haut degré le sentiment de la couleur.

Quelque plaisir que j'eusse de visiter quelquefois son atelier, je ne puis qu'applaudir au parti qu'il prend. Boudin a vu vos dernières lithographies et croit, comme moi, que si vous exécutiez ces sujets à

l'huile, on se disputerait vos tableaux. Je vous recommande Boudin.

Je vous serre la main et suis de cœur votre

Affectionné ami,

J. WANNER.

Cependant Boudin n'osait pas encore quitter Honfleur, et, même à ce moment, il eut un accès de profond découragement.

Le 27 janvier 1862, ilécrivait à son ami Gustave Mathieu

une lettre désespérée.

Honfleur, 27 janvier 1662.

Mon cher Mathieu,

Je vais vous demander un large service. S'il vous tombe sous la main un morceau de papier et une plume, je suis convaincu que vous

me le rendrez avec empressement.

Voici ce dont il s’agit :

Cette année encore j'avais résolu de me rendre à Paris et à chercher à y vivoter, tant bien que mal, à l’aide de quelques personnes en tête desquelles je vous place ; mais les rapports que l’on me fait sur la situation des choses à Paris m'effraient d’autant plus que je suis

dépourvu d’avances, et qu’il me faudrait vivre sur le placement, bien

éventuel, hélas! de mes peintures.

Vous êtes mieux que qui que ce soit en position de connaître le véritable état des choses ; dites-moi bien sincèrement ce que vous en pensez. Vous voyez des peintres, des amateurs, et vous pouvez me dire ce qu’il en est au juste.

Je vous avoue qu'ici je ne trouve plus à vivre — littéralement ; il faut bien aller chercher sa vie quelque part. Aussi, je vais m'’enfoncer dans quelque coin de la province pour tâcher de trouver l’emploi de mes mains, car je suis las de solliciter pour qu'on m'achète, et à quel prix! d’informes peintures que l'on est obligé de

faire au goût de gens qui n’y connaissent rien. Notre métier est décidément très dur.

Je vous donne une bonne poignée de main, et vous prie de me

dire un mot bien sincère sur ce que je vous demande, — si toutefois vous en avez le loisir.

À vous d'amitié, E, BOUDIN.

artiste,

Rue de l’'Homme-de-Bois, à Honfleur.

Rue de l’Homme-de-bois, à Honfleur! C’est là que Boudin habitait un pavillon appelé le pavillon des trentesix marches.

Au lendemain de sa mort, l'Écho Honfleurais a raconté qu'Eugène Boudin connut là des jours sans pain, et qu'une nuit d hiver, mourant de froid, il brüla ses meubles.

Mais il reprend courage. Peut-être est-il permis d’attribuer celte rormdeeoence d'énergie à [4 rencontre qui se produisit à ce moment entre lui et Jongkind, dont l’exemple était bien fait pour le réconforter et lui donner un nouvel

élan.

Boudin rencontre, en effet, le peintre Jongkind à Trou-

ville et des relations amicales se forment entre eux.

— 4 1! ee

Jongkind a joué un grand rôle dans la carrière artistique de Boudin, et, à cet égard, les lettres du peintre hollandais constituent des documents intéressants.

Nous avons vu qu’en 1856 Jongkind passait pour fou et était tellement malheureux que le peintre Cals avait dû faire une souscription en sa faveur parmi les artistes.

Jongkind était né en 1819 aux environs de Rotterdam. On le vit à Paris en 1849, dans l’atelier d'Eugène Isabey.

A l'exposition de 1852, il eut une troisième médaille ; ce fut la seule récompense qu'on lui décerna jamais. 11 habitait un très humble logis rue de Chevreuse, au coin du boulevard Montparnasse. «Il vivait là, raconte M. de Fourcaud, en-

touré d'oiseaux qui venaient percher jusque sur son chevalet.

« Dès ses premiers mots, le désarroi de ses idées pe manifestait sur tout autre sujet que la peinture. Il se croyait l’objet de persécutions constantes de la part d’ennemis haut placés... Mais, dès qu'il parlait de son art, sa lucidité se

retrouvait intacte. »

Claude Monet a dit de lui: « On a toujours à gagner à regarder les paysages de Jongkind parce qu’il peint sincè-

rement comme il voit et comme il sent. »

En 1872, Emile Zola a écrit de lui :

« Un peintre de cette conscience et de cette originalité

est un maître, non pas un maître aux allures superbes et colossales, mais un maître intime, qui pénètre avec une

rare souplesse dans la vie multiple des choses. »

« C’est de Jongkind, dit encore M. de Fourcaud, qu'est sortie très sensiblement l’école du paysagiste impressionniste dont M. Claude Monet est le cheï éclatant. »

Voici enfin ce qu'a écrit M. Roger Marx dans le numéro

de l’?mage de Juin 1897:

« Je l’aime ce Jongkind ; il est artiste jusqu’au bout des ongles ; je lui trouve une vraie et rare sensibilité ; chez lui tout gît dans l'impression ; sa pensée marche entraînant la indin.... > C'ést Castagnary qui tient ce langage dans l’Arfiste où 1l exalte le refusé glorieux de 1863. Dix années plus tard, le justicier pourra encore opposer sa sympathie lucide à l’aveuglement partial des jurys : Jongkind est de nouveau parmi les proscrits. Il faut lire, dans les lettres adressées à son ami Detrimont, comment le bon peintre se révolte sous l’affront et comment sa tristesse doucement s'épanche. Le voici bientôt vieux. Depuis 1846, il expose et peint sans relâche, s’efforçant de conduire le paysage vers l’analyse et la notation des phénomènes lumineux; les aspects grandioses ou intimes de la nature l’émerveillent et

du soir au matin, il la reproduit sans littérature maïs non

sans émotion avec la naïveté chaleureuse de son âme simple, tendre et sauvage. On ne le comprend guère pourtant. Seul l'élite devine en lui l'initiateur de l’impressionnisme. Philippe Burty le loue sans réserve. Dans le journal des Goncourt, le peintre n’est pas traité avec une moindre estime. Tout d’abord le 4 mai 1871, lors d’une visite qui fournit prétexte à un portrait caractéristique de l’homme et à une curieuse appréciation de ses travaux du moment.

.« J'aiété un des premiers à goûter l'artiste, dit Edmond de Goncourt, mais je ne connais pas le bonhomme. Figurezvous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu de la faïence de Delft, à 1a bouche aux coins tombants, peignant en gilet de tricot et coiffé d'un chapeau de marin hollandais. I1 a, sur son chevalet, un tableau de 1a banlieue de Paris avec une berge glaiseuse d’un tripotis délicieux, Il nous fait voir des esquisses des rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard où l’enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris semble avoir été surpris par un magicien dans un rayonnement aqueux. » — Mais où Edmond de Goncourt témoigne de la compréhension la plus pénétrante et 1a mieux avertie, c’est lorsqu'il énonce, à propos du salon de 1882, cet axiome

destiné à servir d’épigraphe à toutes les biographies à

venir : — « Une chose me frappe, c’est l’influence de Jong-

kind. Tout le paysage qui a une valeur à l'heure qu'il est, descend de ce peintre, lui emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux et n’est dit par

personne. »

« Cette suprématie, chacun l’allait bientôt reconnaître et proclamer à l’envi. Quand la mort eut mis un terme à la carrière de Jongkind, les yeux les plus hostiles soudain se dessillèrent; l'indépendance des allures, la hardiesse et la nouveauté du métier cessèrent d'être imputées à griet. Les critiques après décès relatèrent plus ou moins exactement cette existence assez simple pour n'avoir pas d’histoire, non point heureuse cependant.

«Mieux que toutes les récriminations tardives, l’œuvre

de Jongkind s'est chargée de le venger des iniquités subies.»

Voici les lettres de Jongkind :

17 Septembre 1802.

Mon bon ami Boudin,

Je reçois à l'instant votre petit mot comme quoi vous pensez à moi d'amitié et que vous avez voulu vous intéresser à nous pour le cas où nous irions nous installer à Trouville.

Je vous dirai que nous avons été retenus au Hàvre jusqu’à présent, et, pendant ce temps-là je me suis occupé toujours à faire des études

à Sainte-Adresse.

Vous comprenez bien qu’il faut aimer la nature pour la regarder toujours avec plaisir, curieuse et intéressante, pour la rendre, même faible, en tableaux.

La peinture est bien difficile, et comme vous observez bien de ne vouloir pas trop embrasser en même temps. C’est absolument comme si je vous disais de courir deux lièvres. Mais, décidément l'intention sérieuse c’est de venir vous voir un de ces jours : nous avons pour ainsi dire abandonné l'intention de venir à Trouville pour quelque temps.

D'abord, le temps de notre vacance est presque fini, et puis, comme je souffre toujours et que la chambre au Hâvre et ce qui m’entoure sont sains, bons et tranquilles, c’est pour cette raison que je voudrais finir pour cette saison notre époque au Hâvre.

Ainsi donc, un de ces jours je serai heureux de vous revoir.

En attendant, recevez mes salutations sincères.

À vous d'amitié.

JONGKIND

Le Hävre, 17 septembre, 1862

12, Place Louis-Philippe

Paris, 3 décembre 1862.

Mon bon ami Boudin,

Votre lettre du. novembre 1862 m'a fait plaisir d'apprendre votre

due

bonne santé, d’avoir l'idée de venir à Paris et d’avoir pensé à moi de

bon souvenir. Je m'empresse donc aussi de vous faire réponse. Quand je verrai M. Isabey, je lui présenterai vos compliments.

Je crois qu’il est toujours souffrant, mais qu'il travaille cependant

toujours.

Jusqu’à présent, je ne sais pas moi-même à quelle date l’ouverture

de l’exposition prochaine de Paris.

En ce qui regarde les affaires, je n’entends que des plaintes. Cependant, on espère que les affaires reprendront. J'ai placé quel-

ques tableaux dont l’argent n’est pas encore rentré. Enfin, je serai content de vous voir quand vous viendrez à Paris.

C'est toujours bon, dans cette ville universelle, de prendre des renseignements et de se fortifier. Pour cela, je vous trouve fort heureux dans ce beau pays, où il y a tant à peindre et où l’on peut vivre

si tranquillement.

Je vous remercie de vos compliments sur l'ouvrage de mes eauxfortes. Je regrette que M. Le Bas n'ait pas encore placé mon petit tableau. Il n’a pas dû montrer ce tableau à tout le monde, au premier venu.

Je suppose qu'il n’en est pas volé et qu'il en trouvera une place honorable.

Je connais tous les artistes hollandais dont M. Casinelli vous a parlé.

Maintenant, je vous dirai que je regarde votre lettre comme un article de grande poésie et de rêverie; que vous n'avez pas encore

trouvé le secret de bien des choses en vous promenant avec un mor-

ceau de pain sec. Je vous engage d'embrasser le positif de ce que l’on voit et d’en comprendre la vérité philosophique.

I1 me reste à vous dire que j’ai conservé un bon souvenir de notre séjour au Hâvre et de votre accueil d'ami à Trouville et à Honfleur.

Je désire que vous receviez celle-ci en bonne santé et que vous trouviez la paix en faisant de la peinture avec amour.

Je serai heureux d’avoir toujours de vos nouvelles.

En attendant le plaisir de vous voir, votre ami,

JONGKIND

9, rue de Chevreuse

au coin du Boulevard Montparnasse.

Depuis 1857, Jongkind vendait ses tableaux à un petit marchand de la rue Mogador, qu’on appelait le père Martin.

C'était un ancien ouvrier sans instruction, sans fortune, mais plein de finesse et de goût.

Il avait un des premiers deviné en Jongkind un grand artiste.

Jongkind lui écrivait de Rotterdam à la date du 21 juillet 1857 :

Mon bon Martin,

Je vous envoie aujourd’hui un tableau représentant une marine.

«C'est en même temps un souvenir du vieux port à Rotterdam. La

no

construction de cette maison ou monument est démolie depuis six à huit mois. Enfin, j'ai fait mon possible pour en faire un tableau et je serais bien heureux que vous le trouviez bien : aussi je vous prie, aussitôt que vous aurez reçu le tableau, de m'écrire la réception.

J'ai eu aussi une lettre de mon noble ami. Il a été malade, mais heureusement, aujourd’hui il est bien portant. Les derniers tableaux que je vous ai envoyés, il ne les a pas vus, mais il m'encourage, comme je l’ai fait, à vous envoyer des tableaux.

Voyez donc, mon bon Martin, que vous êtes mon trésor, mon aide, mon espérance, et que je me trouve satisfait et doublement satisfait de recevoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes content de ce que je vous envoie.

S’il plait à Dieu, je vous reverrai, et mes amis, et la belle France. À bientôt! En attendant, mon bon Martin, envoyez-moi de l’argent. Et, comme nous avons réglé nos comptes à raison de 175 francs chaque tableau, je vous prie de m'envoyer 200 francs maintenant, Pour le surplus de 25 francs que je vous dois, nous arrangerons cela quand je serai près de vous.

Mes compliments à Madame.

Qu'on tienne la grille chaude pour une côtelette et la bouteille tout près pour boire du vieux Médoc de Bercy !

Faites connaître mes sentiments d'amitié à tous les amis.

Je me rappelle aussi, comme toujours, à votre bon souvenir et je suis tout à vous.

Votre ami.

JONGKIND

Kruyskade myh 15 No 235.

anne Eten de

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