‹ Eugène Boudin, sa vie & son œuvreChapitre 10 sur 18 · G. COURBET · texte numérisé non relu

G. COURBET

Chalet Choiseul.

Prenez Monet en venant et venez tous quatre, surtout. Je vous attends sans manquer.

Nous avons laissé Claude Monet à la ferme Saint- Siméon.

Cette ferme était comme le Barbizon de la côte normande.

« Avec Alexandre Dumas, Alphonse Karr, Charles Deslys, raconte M. Jehan Soudan de Pierrefitte dans le Petit Normand à\x'è)\ii\\ei 1900, une avant-garde de porteurs de palettes partit à la découverte des pâturages et des falaises de la Normandie.

« Sur la route de Villerville, Eugène Boudin la rencontra et avec elle, Jules Dupré, Camille Fiers. Il ramena tout le monde à Saint-Siméon chez la mère Toutain boire du cidre et peindre.

« Duez, Butin, Dantan, tout un bataillon de glorieux, passèrent par cette école de plein air, où ils oublièrent la serre chaude de l'École des Beaux-Arts.

« Blottie sous la Côte de Grâce, au penchant delà falaise, la ferme, aux toits de chaume fut une académie peu solennelle d'où est sortie tout simplement la moderne école des impressionnistes. Un des derniers venus, André Gill, le caricaturiste de la Lune et de V Éclipse j avait peint sur un large panneau une enseigne curieuse ; les armes parlantes de l'hostellerie. En plein air dans l'herbe grasse de la cour normande, sous les pommiers, en face l'horizon de mer, vers le Havre, un fourneau flambe, attendant le rôti. Le cordon bleu, honfleuraise accorte, coëfïeducrû, «cotillon court et soulier plat » brandit la casserole de cuivre rouge, énorme. Et d'eux-mêmes, une oie emplumée, un rouge poisson en écailles, un lapin à poil roux, y sautent joyeusement, volontaires de la cuisine d'une si aimable personne. A ses pieds un canard attend, le bec en avant, tandis que sur un plat de vieux Rouen, Saint-Siméon, vierge et martyr, sent trognonner son pif d'ivrogne, à la vue d'un flacon de vin, au capuchon respectable. Cette amusante peinture qui servit d'enseigne au Salon Normand de 1894 ^^ Casino de Trouville et au Salon Normand du Vieux Honfleiir est dans la collection si curieuse de l'amateur honfleurais, M. D. Louveau.

< La ferme Saint-Siméon était admirablement située, en un point stratégique de l'art normand, dans la pleine

nature agreste et marine de la baie de Seine, aux portes d'une vieille cité historique où la race honfleuraise continue son rêve d'aventures , non plus en impossibles courses d'écumeurs de mer, mais en fantaisies de peintres. >

Dans une lettre écrite à M. Soudan de Pierrefitte, Boudin a lui-même raconté ses souvenirs de la ferme Saint-Siméon :

DeauvUle, 2 S octobre, i8g6.

Mon cher maître es plume.

Je trouve, à mon retour d'une grande excursion à Dieppe, certain numéro de votre admirable journal, le Tetit Normand.

Grâce à vous, j'ai revu et reparcouru ma petite ville natale, où j'ai passé naguère des années peu fortunées, c'est vrai, mais de ces années de jeunesse où l'espérance tenait lieu de sac.

On avait, alors, la vision d'un avenir meilleur; mais tout de même, depuis mes premières études à Saint-Siméon, chez cette bonne mère Toutain, où j'ai été le premier pensionnaire!... pension à 40 francs par mois, nourri et couché, j'ai mangé beaucoup de vache enragée, en attendant le succès, venu si tard.

Oh Saint-Siméon ! Il y aurait une belle « légende » — comme vous le dites — à écrire sur cette hostellerie. Écrivez-là donc, mon cher maître.

Que de gens y ont passé, et des célèbres, à ma suite. Un ou deux

sont encore existants, Français que j'y conduisis un jour en compagnie de Gustave Matliieu, mon vieil ami le poète... et qui y fit, depuis, un assez long séjour avec son copain le père Achard... Le maître des maîtres, Harpignies. Ce bon père Achard, ne sachant pas faire un ciel, disait que cet élément n'existait pas.

Je lui ai fait bien des misères, dans cet âge ou l'on gamine encore, malgré la misère, mais il s'en consolait devant un bol dejlip chaud. Vous connaissez le flip au cidre doux, je m'en doute.

Français tient bon encore... Mais Courbet lui, prétendait avec Schaunard, son compagnon, que le cidre n'était bon qu'à se laver les mains, et il s'endormit après un copieux déjeuner arrosé par le petit tonneau du père Toutain.

J'y menai, un jour encore, Troyon et Van Marck déjeuner au cidre... Ils sont morts, le maître tristement et prématurément... l'élève, lui, avait eu le temps de faire sa récolte... J'allais oublier de citer Claude Monet, mon élève.

J'ai fait là, de fortes parties de quilles avec Diaz, un bon encore, qui savait lancer une boule avec un bras énergique, et vous abattait les quilles prestement. M'en a-t-il gagné des parties ! Encore un glorieux !

Il en est passé bien d'autres, moins illustres peut-être, comme Gautier Amand, Ménard, Rémy et Mathon, qui dans ses loisirs avait tracé, dans une petite salle, au bout de la maison, un morceau du Jugement dentier de Michel Ange, en écorche's. On nommait cela la chambre des enfers, c'était horrible.

Le fils Toutain, un colosse, y est mort, dans un accès de delirium tremens, affolé par ces bonhommes, écorchés et pantelants...

Plus tard, la mère Toutain fit passer un badigeon sur ces fresques sanglantes.

Je ne parle pas des derniers occupants, comme André Gill, et ce bon Cals... Je vois encore l'amusante pochade de Cals, représentant 1(ose dans l'exercice de ses fonctions, la servante de l'hostellerie de Saint-Siméon, portant au réveil de notre atelier, tous les vases nocturnes de la tribu des peintres, une pyramide de poteries, appuyée sur les deux mains aux doigts rouges de la servante, et montant en colonne... gauloise, jusque sous un nez qui se détournait, offensé...

Mais, tous ces souvenirs joyeux sont effacés... Néanmoins, j'y ai vu, il y a quelque quarante ans, de glorieuses kermesses, alors qu'on était encore dans le peuple des marins, et qu'on dansait, après son pot de cidre vidé — quand il coûtait six sous le pot 1...

...Je vois avec plaisir que votre enthousiasme tenace pai"vient à réchauffer les indifférences locales, et que vous avez fini par grouper quelques moins timides, avec l'ami Louveau, dans l'œuvre de réunir ce qu'on peut sauver encore des « souvenirs » de notre vieille ville de Hon fleur. Bravo ! Bravo !

Vous avez raison. 11 est très possible de former, dès à présent, un petit < Musée des peintres Honfleurais ».

On devrait, avant tout, rechercher quelques peintures d'Hamelin que vous ne paraissez pas estimer, ni mettre au rang qu'il mérite... C'est pourtant le premier de nous tous. Il a laissé des petites merveilles de peinture, des portraits surtout... J'en conserve deux. Si vous obtenez qu'on nous fasse une salle des peintres Honjleurais, ces deux toiles d'Hamelin en seront les perles.

Il serait possible à quelqu'un d'actif et de dévoué, comme vous

en savez faire surgir, de trouver, à Ronfleur, un certain nombre de portraits, car Hamelin en a fait beaucoup, — à l'œil encore ! — et je suis bien sûr que peu de gens, à Ronfleur, en comprennent le mérite... Il a fait aussi d'admirables dessins, comparables à ceux d'Ingres, son maître ! Et le brave et honnête homme que c'était. Quel artiste !

Un autre brave homme, un autre peintre, un autre artiste : Dubourg, méconnu, trop peu admiré.

Vous pouvez, cher ami, vous qui tenez une plume bien taillée, faire beaucoup pour notre vieille cité, trop abandonnée à son sort de pays envasé — et qui ne voit pas couler le pactole comme sa voisine Trouville — mais qui a, pour se consoler, ce passé historique — dont vous, si généreusement, vous vous efforcez de réveiller les beaux souvenirs oubliés — et qui peut être fière d'un certain nombre de ses enfants,

Je conserverai votre journal, mon cher maître, votre journal si débordant de nobles pensées artistiques, de beaux rêves pour mon coin de pays. Votre 'Petit Normand, il me remet en mémoire cent choses oubliées dont vous avez l'amour, avec moi.

11 me reporte aux années lointaines où j'habitais mon pavillon « ensorcelé » des trente-six marches, rue de l'Homme-de-Bois. — Il « y revenait » et, pour cela, le prix du « loyer > en était permis à ma pauvre bourse plate. '

J'ai eu là, pour visiteurs, bien des moi'ts illustres... J'y reçus Courbet et Schaunard de la « Vie de Bohème ». — J'y « régalais » Baudelaire de la vue de mes ciels au pastel... Mathieu m'y lut ses Symphonies. Troyon y passa bien des heures. Français aussi. Isabey

qui était mon voisin, m'y donna ses encouragements, et le grand Jongkind, un fameux aussi, celui-là, y vint bien des fois se griser de la vue de la baie de Seine, de nos intimes causeries et de notre bon cidre normand.

Pauvre petit pavillon, j'y ai passé des jours peu argentés !

J'ai vu dans " l'atelier " de Saint-Siméon, Karl Daubigny jouter de vitesse avec le peintre russe Bogolubofï, pour peindre un " morceau ''. Je pris la montre : Le maître français couvrit sa toile en 6 minutes ; mais le russe arriva bon premier, avec un panneau sur une porte — en 4 minutes.

Toutes mes amitiés,

A ce moment, Boudin, sur les conseils d'Eugène Isabey, faisait à Trouville ce qu'il a appelé des scènes de plage.

Isabey lui avait dit qu'il y avait là une société élégante qui ferait bon accueil à des tableaux représentant les réunions de baigneurs au Casino, aux Courses, aux Régates, etc.

Il fit un grand tableau intitulé : La Plage de Trouville, qu'il envoya à Paris au Salon de 1864.

Pi

Il représenta également l'inauguration du Casino de Deauville avec, au premier plan, trois reines de la mode de cette époque, madame de Metternich, madame de Galliffet et madame de Pourtalès. Les Régates de Trouville, les Courses à Deauville furent également le sujet de deux importantes toiles.

Mais personne n'y fit attention, et Boudin fut tellement découragé qu'il enleva les toiles de leurs châssis pour utiliser à nouveau les bois. Il roula ensuite les toiles qui, trente ans plus tard, furent retrouvées au fond d'une armoire.

Remontées avec soin par un habile rentoileur du quai des Grands-Augustins, elles ont été remarquées à l'Exposition qui eut lieu après le décès d'Eugène Boudin, à l'École des Beaux-Arts.

« M. Boudin, dira plus tard M. Castagnary, a inventé un genre de marines qui lui appartient en propre et qui consiste à peindre avec la plage, tout ce beau monde exotique que la haute vie rassemble dans nos villes d'eaux. C'est vu de loin, mais que de finesse et de vivacité dans ces figurines qui, debout ou assises, s'agitent sur le sable! Comme elles sont bien dans leur milieu pittoresque et <^omme l'ensemble fait tableau ! Le ciel roule ses nuages, le flot monte en grondant, la brise qui souffle taquine les volants et les jupes. C'est l'océan et on en respire presque le parfum salé. >

Déjà, dans son Salon de 1868, M. Castagnarj avait écrit:

< Et les marines de M. Boudin, vous trouverez peut-être qu'elles ne sont pas assez faites, que le dessin en est un peu lâché? Oui, si vous mettez le nez dessus pour les voir; non, si vous regardez du point d'optique. Comme elles sont fines et justes de ton, comme tous ces petits personnages vivent et s'agitent dans l'air ambiant ! Ce sont des efl"ets comme vous en voyez constamment sur nos côtes norman-

des. Rien n'est plus vivement senti, ni rendu d'une façon plus pittoresque; et puis c'est original. M. Boudin est le seul qui traite ainsi la marine, ou pour employer l'expression meilleure de Courbet, le paysage de mer. Il s'y est taillé un petit domaine charmant d'où personne ne le délogera. »

Fidèle à notre artiste, M, Castagnary revient encore à lui, et dans son Salon de 1870 il parle de ces plages élégantes que chaque saison d'été vient couvrir d'oisifs et dont Eugène Boudin peint les effets pittoresques avec un humour et un entrain qui ne tarissent pas.

De son côté Ernest Chesneau, à l'occasion de l'exposition universelle de 1867, écrivait ;

*■ M. Boudin s'est fait le très spirituel chroniqueur des toilettes féminines aux bains de mer.

« Il a, le premier, compris tout ce qu'il y avait de grâce pittoresque dans ces caprices de la mode qui font gémir les moralistes austères, mais qui réjouissent le peintre et sont une bonne fortune pour son habile pinceau. Personne n'a vu ni rendu, comme M. Boudin, le fourmillement de couleurs de ces toilettes élégantes, le froissement des étoffes au souffle de la mer. »

Malheureusement, le public, qui servait de modèle, ne prenait pas garde à l'œuvre du peintre. Aussi la situation de Boudin était-elle toujours pénible. Voici un fait qui le prouve : Le 12 novembre 1868, il reçut la lettre suivante :

M. G. Hosenlecher, consul de Wurtemberg et de Bade au Havre, étant rentré de sa campagne, présente ses civilités bien empressées

à Monsieur E. Boudin, artiste peintre, actuellement à Trouville, et le prie, lors de son retour pour Paris, de vouloir bien venir le voir pour s'entendre avec Madame Rosenlecher, relativement aux peintures à faire pour sa salle à manger, ainsi que cela a été convenu ensemble.

Havre, ce 12 novembre 1868,

Il s'agissait de faire au château de Bourdainville, par Yerville, deux panneaux de salle à manger représentant : l'un le printemps, et l'autre l'automne. Boudin écrit à un de ses amis du Havre pour le prier d'intervenir auprès de M. Rosenlecher :

14 novembre 1868.

Mon cher ami,

Je reçois de ce cher M. Rosenlecher, un mot par lequel il m'engage à passer chez lui, comme vous le verrez.

Je voudrais bien me dispenser de faire ce voyage, et pour cela, j'ai plusieurs raisons. La première, c'est que je suis on ne peut plus mal culotté et vêtu. Ensuite, la patronne ne veut pas rester seule dans son habitation qu'elle trouve mal close.

Pourtant, ce n'est pas une commande à dédaigner. • . ,.

Si vous connaissiez un peu M. Rosenlecher, je vous aurais prié de le voir. Ne pourrions-nous pas lui dire que je suis parti pour Paris quelques jours plus tôt et que je suis aux regrets de n'avoir pu présenter mes respects à sa dame et l'entretenir un instant de sa commande.

On pourrait ajouter qu'ayant vu l'emplacement et me rendant compte de la lumière qui doit éclairer les panneaux, il resterait simplement à Madame R... à fixer à peu près les objets qu'elle désire voir figurer dans ces tableaux. Je pourrais, au besoin, lui écrire de Paris un bout de lettre afin de nous mettre en communion d'idées.

Enfin, vous feriez comme pour vous.

Si la course ne vous chagrine pas, faites-moi le plaisir de la faire.

J'attendrai votre avis sur cela, car s'il fallait absolument se fendre du voyage, nous le ferions, dussent mes fesses prendre l'air...

Marianne a pris le rhume et nous allons hâter notre départ, car il fait un froid de chien dans notre habitation et je ne fais plus rien de bon sous cette influence triste et glaciale.

Une bonne poignée de mains, et approuvé d'avance ce que vous

ferez et direz.

A vous de cœur.

Nous arrivons à l'année 1870. C'est l'année de la guerre ! La situation devient encore plus critique.

Voici une lettre que Claude Monet écrit le 9 septembre du Havre, à Eugène Boudin alors à Trouville, et qui nous édifie tristement sur leur sort :

Vendredi soir, g septembre 18^0.

Mon cher ami.

Le bateau part demain samedi pour Morlaix. 11 en partira un autre le samedi de l'autre semaine.

N'ayant pas encore réalisé le nécessaire pour en finir à l'hôtel Tivoli, je suis obligé de rester ici, et comme je crains tout de ces gens-là, je vous prie de remettre, aussitôt qu'il vous sera possible, la lettre ci-jointe à ma femme.

Je lui dis de prendre vos conseils s'il lui survenait quelque embarras.

En ce moment, ce n'est pas être indiscret n'est-ce-pas ; du reste si de votre côté vous avez quelques commissions ici, usez de moi.

Je trouve mon père malade de me savoir dans cette position à Trouville. Impossible d'avoir d'argent avant quelques jours. Je ne puis rentrer à l'hôtel sans dénouement et, d'un autre côté, pourvu qu'il n'arrive rien à ma femme. Que de tourments!

Ici on pense presque à la paix, on est moins alarmé. La fuite en Angleterre est complète. Les transatlantiques font le service pour Londres. Deux cents passagers sont restés ce soir sur le quai.

C'est triste à voir.

Je vous charge de la lettre pour ma femme, craignant la curiosité de notre charmant hôtelier. Aussi, ne la remettez qu'à ma femme, mais si tôt que possible, mon cher ami, car elle doit être bien inquiète. ^

Pardon et merci d'avance.

Tout à vous.

CLAUDE MONET

Le 9 novembre, Eugène Boudin était encore à Trouville

et il écrivait à un amateur, M. Léon Gauchez, ii, rue du Musée, à Bruxelles :

Trouville-sur-çMer , g novembre iSjo.

Cher Monsieur,

Je prends la liberté de vous adresser la présente à Bruxelles, bien persuadé que vous n'avez pas été curieux de rester dans Paris assiégé.

Les choses ont tellement empiré chez nous depuis le jour de notre première entrevue, que l'on ne peut guère, hélas! prévoir la fin de cette pénible situation.

Nous allons bien certainement nous voir, moi comme beaucoup d'autres de mes confrères, dans la nécessité de chercher un refuge quelque part où nous puissions vivre de notre art.

Déjà quelques-uns ont dû passer en Angleterre. 11 faudra bien se décider à suivre leur exemple, en attendant l'apaisement de la tourmente, car nos ressources s'épuisent. D'un autre côté, l'Angleterre est le pays de l'inconnu pour moi, et sommes-nous d'ailleurs certains d'y trouver un accueil favorable? 11 faut pourtant essayer, car notre pays subit une perturbation qui lui ôtera pour longtemps le goût des choses d'art.

Il y a au milieu de tout cela un malheur, c'est que nos finances sont fort bornées, ce qui m'engage à avoir recours à votre obligeance.

Vous m'aviez souscrit un billet de 8oo francs, payable à Paris le 10 du présent mois. J'ai confié cet effet à un de mes amis qui l'a,

naturellement, conservé en portefeuille et le tient à ma disposition. Ce que je voudrais réclamer de votre obligeance, ce serait de vous prier de vouloir bien me faire parvenir le tout ou partie de cette somme, à votre convenance. Je vous en aurai la plus grande obligation dans les circonstances présentes, et vous retournerai le billet en question sous le prochain pli.

Je suis désolé de vous causer un dérangement. Je n'attends rien moins de votre sollicitude. Si j'ai le bonheur que ma lettre vous parvienne prochainement, et que vous vouliez bien prendre la peine de me répondre, je me permettrai de vous demander un conseil sur mon projet de voyage, et, au besoin, une recommandation pour une personne au courant des choses d'art, si, comme je n'en doute pas, vous avez des relations avec Londres.

Malgré la perturbation du pays et des esprits, j'ai pu faire une certaine série d'études sur les côtes du Finistère, études intéressantes si l'on avait le loisir de s'occuper de choses aussi futiles dans un temps de guerre et d'investissement.

Recevez, cher Monsieur, les salutations très empressées de votre tout dévoué

Rue de risly, à Trouville-sur-Mer.

Sur ces entrefaites, Boudin se décide à partir.

Il s'en va alors à Bruxelles et parcourt le pays en faisant des vues de ports, de marchés, de canaux. Mais les ressour-

ces de l'artiste allaient bientôt s'épuiser. Vollon, qu'il avait retrouvé, se demandait avec lui comment ils allaient vivre et ils commençaient à parler de vendre leurs ustensiles d'atelier, quand un jour Madame Boudin, en allant au marché, rencontraun monsieur inconnu d'elle, qui lui demanda si elle connaissait l'adresse à Bruxelles d'un peintre français du nom de Boudin. — Vous ne pouvez mieux tomber, lui répondit-elle. Jesuis safemmeetjevaisvousconduireauprèsdelui.

Ce personnage inconnu était M. Stéphen Bourgeois, marchand de tableaux, celui-là même qui découvrit plus tard le fameux Rembrandt du Pecq.

Conduit auprès de Boudin et de Vollon, il leur demanda s'ils avaient des tableaux à lui montrer.

« Comment, lui dit Boudin, il y a donc encore des gens qui achètent de la peinture? >

« Oui, répondit M. Stéphen Bourgeois; si vous voulez en faire. »

C'était le salut pour les deux artistes.

Après les événements de la guerre et de la Commune, Eugène Boudin revint à Paris.

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