EGLISE DE DORDRECHT
Il s'installa rue Saint-Lazare, N" 31,
Son ami Jongkind y revint également, mais dans quelles pénibles conditions ! Voici ce qu'il écrivait, le 10 novembre 1871, au peintre Voillemot :
Cher ami Voillemot,
Soyez persuadé que je suis heureux, par le hasard, de vous avoir revu bien portant rue Laffitte. Je n'ai jamais cru revenir en France après tant de misère avoir survécu, de toute malveillance qu'on m'avait joué.
Je vous écris principalement que j'ai bien des fois pensé à vous et à votre amitié pour moi.
Avec ces sentiments, je vous prie de recevoir l'expression de mes sentiments les plus sincères pour votre bonheur. Quand on a travaillé comme vous et avec des sentiments aussi honnêtes pour ses semblables, certes, on a bien mérité et bien gagné la distinction dont vous êtes décoré.
Je suis toujours sous l'influence de mauvais et affreux cauchemars; sans cela je me ferais un plaisir d'aller vous voir.
Si vous voyez Dumas fils, rappelez-moi à son bon souvenir. Dites lui qu'on m'a fait tant de misères misérablement que j'aurai besoin de son secours pour me défendre mon droit d'existence.
Journellement, je voyage et je pense retourner en Hollande.
Les derniers événements que j'ai vus autour de moi et de tant de victimes innocentes me font déplorer le malheur de la France où j'ai
passé tant d'années et où j'ai eu quelques amis qui m'ont toujours encouragé dans mon travail.
Agréez, cher ami Voillemot, mes meilleurs souhaits pour votre bonheur.
Je me rappelle à votre bon souvenir et à l'amitié que vous avez toujours eue pour moi.
J.-B. JONGKIND
Artiste peintre,
5, rue de Chevreuse, Paris.
Après tous ces bouleversements, Boudin avait hâte de revoir son ami Courbet, qui était alors en prison. Boudin lui écrit donc :
'Paris, 2 janvier iS'jz.
Mon cher Courbet,
Nous ne voulons pas laisser passer ces jours où l'on se fait un devoir de visiter tant d'amis plus ou moins heureux, sans vous envoyer un souvenir au fond de votre prison.
Nous serions satisfaits que ce faible témoignage de notre amitié pût, durant quelques instants, faire diversion à votre solitude.
Rentrés depuis peu à Paris, après une très longue absence, nous espérions pouvoir vous serrer la main, mais on nous assure qu'il est difficile d'obtenir la faveur de vous voir.
Je me fais ici l'interprète des sentiments de plusieurs de mes camarades, entre autres de Monet et de Gautier qui vous envoient également leurs bons souhaits et qui seraient non moins jaloux que moi de passer quelques instants auprès de vous.
Nous nous consolons en pensant que bientôt vous allez toucher au
terme de votre captivité et que prochainement vous serez rendu à la
liberté, à l'art et à vos amis qui ont eu de si vives appréhensions à
votre endroit.
C'est tout ce que nous pouvons vous témoigner ici.
Nous serions heureux que ce souvenir de ceux qui n'ont pas cessé
un instant de se préoccuper de votre sort vous parvienne bientôt.
Dans cet espoir, nous vous serrons la main très cordialement.
Pour moi et pour les amis.
E. BOUDIN, 31, rue Saint-Lazare.
Courbet lui répond :
Neuilly, 6 janvier i8ja.
Mon cher Boudin.
Je suis d'autant plus content d'avoir reçu votre charmante lettre, qu'il y a bien des lâcheurs par le temps qui court.
Amand Gautier a été courageux, mais j'ai eu peur de le compromettre en l'engageant à venir me voir.
Je n'ai écrit à personne parce qu'ils prennent vos portraits à la
Préfecture de police sur leurs livres, et cela fait des dossiers, ce dont il faut se méfier par le temps qui court.
Maintenant, vous n'avez plus rien à craindre. Vous pouvez venir voir en pèlerinage un homme qui vient d'exécuter sept mois de prisoa cellulaire, ce qui n'est pas une petite affaire.
Voilà ce que me rapportent mes services rendus et le bien que j'ai voulu faire. J'ai su que Gautier avait goûté de ces plaisirs-là.
Il n'y a plus aucune formalité à remplir pour venir me voir; il n'y a plus qu'à se présenter.
Après avoir échappé aux fusillades acharnées qu'on projetait à mon endroit, j'entreprends de me faire faire une opération par le docteur Nélaton, qui pourrait faire ce que les fusillades n'ont pu
faire ; il faut espérer pourtant que j'échapperai encore
Je ne puis plus vivre ainsi; je souffre sans discontinuer, et je ne peux penser à rien.
Ainsi, venez me voir un de ces jours, vous me ferez le plus grand plaisir. Il fait bon retrouver ses amis.
Je suis à Neuilly, chez le docteur Duval, avenue du Roule, 34. J'ai enfin échappé à ces ignobles prisons.
Je peins des fruits pour le moment.
Venez avec Gautier, Monet et même les dames, si le cœur leur en dit. Bien des choses à votre dame et à tout le monde en particulier.